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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les RKD et nous
La Flamme, 1re série, n°3, Juin 1945
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 11 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Les RKD ont édité plusieurs bulletins où la question du parti est traitée. Notamment l’Arme, première partie de leur base programmatique, mais la question est forcément traitée et dispersée dans les textes des autres bulletins comme "Le Drapeau", "La Bataille", "Le Pouvoir", etc. Nous sommes sur plusieurs questions - l’organisation du parti révolutionnaire, l’appréciation du centrisme ou luxembourgisme - en désaccord avec les RKD.
Ils font preuve dans leur matériel d’un éclectisme, d’un schématisme vulgaire, qui aboutissent au fond à une transformation des types d’organisation historiquement déterminée dans une époque où les conditions sont toute autres.
Réclamer sans cesse un parti bolchevik donne peut-être l’air très révolutionnaire et intransigeant, mais n’avance pas du tout la solution du problème : comment et sous quelles formes il faut construire le parti révolutionnaire dans les conditions de la lutte révolutionnaire d’aujourd’hui. Autrement dit, il s’agit d’une application concrète et précise du marxisme au lieu d’un schématisme mécanique.

LE TYPE DU PARTI BOLCHEVIK

L’origine de la scission dans le parti social-démocrate russe est déjà devenue légendaire. Lénine préconisait un type de parti rigoureusement centralisé, ses adversaires - Martov - une organisation plus large et amorphe. Voici les deux formules sur le paragraphe 1 des statuts aux congrès de Brussel-Londres 1903 :

Proposition Martov : "Militant est chacun qui reconnaît le programme, travaille activement à l’application des tâches sous le contrôle et la direction du parti".

Proposition Lénine : "Militant est chacun qui reconnaît le programme et qui par des moyens matériels et une activité personnelle aide le parti dans une de ses organisations".

En apparence les divergences paraissent minimes. Pour comprendre, il faut connaître les conditions exceptionnelles dans lesquelles les socialistes russes étaient obligés de travailler. Le mouvement socialiste en Russie était encore dispersé en de multiples petits cercles et sociétés qui dans l’illégalité de leur lutte contre le tsarisme jouissaient d’une grande autonomie.
La différenciation entre militants et sympathisants restait très vague. Martov, en tenant compte de cet état de chose, voulait éterniser cette situation, noyer le parti dans les grandes masses des sympathisants petits-bourgeois et bourgeois. Par contre Lénine ne demande rien d’autre avec sa proposition qu’un type d’organisation correspondant à celui des partis sociaux-démocrates en Europe. Il voulait un parti représentant l’avant-garde de la classe ouvrière, alors que Martov voulait un grand parti d’agitation ouvert à tous s’appelant le socialisme [(?), sic, il manque peut-être ici quelques mots, ndr].
Derrière ces deux propositions se cachaient, certes, des divergences politiques plus profondes, qui ne se faisaient pas encore jour mais que Lénine sentait …
Dans cette question Martov obtient la majorité au congrès. Mais dans les débats sur le programme du parti ce fut la fraction de Lénine qui eut la majorité. Quelques groupes réformistes de Martov vexés de la tournure que prenaient les débats quittèrent le congrès et la fraction Lénine obtint la majorité pour la désignation des organes centraux du parti. De là les mots bolcheviques (majorité) et mencheviques (minorité). La scission était un fait.
Quel est le type de parti que préconisait Lénine ?
Lénine a d’abord développé son point de vue dans une série d’articles connus sous le titre de "Que Faire ?" Lénine voulait un parti hiérarchique dans sa structure avec différents organes comme : comités de parti, cercles d’études, cellules d’usines, etc. mais dont les noyaux se seraient exclusivement composés de révolutionnaires professionnels. Il voulait un parti organisé de haut en bas, ayant un comité central en tête seul responsable devant le congrès du parti. Ce comité central avait un pouvoir politique et organisationnel presque illimité. Il avait le droit d’organiser les comités de base ou de les dissoudre à son gré. Il décidait du travail des militants (révolutionnaires professionnels), pouvait les envoyer travailler en usine, dans une autre ville, dans des régions lointaines, il avait le droit de cooptation des membres au comité central. Devant cette omnipotence la responsabilité du Comité Central devenait une fiction devant le congrès du parti. Le plus bel exemple de centralisme d’en haut fut Staline qui avait un poste sans savoir été élu.
Après la scission, Lénine publie son livre "Un pas en avant, deux pas en arrière" où il renforce encore son opinion sur l’organisation du parti. Il attaque vigoureusement ses adversaires et déclare : "Le bureaucratisme contre le démocratisme c’est justement le principe d’organisation des sociaux-démocrates révolutionnaires contre le principe d’organisation opportuniste."
La discipline dans le parti découle évidemment de cette opinion sur celui-ci. Lénine demandait une discipline absolue basée sur la conscience de l’avant-garde prolétarienne, sur la compréhension de la liaison avec les masses prolétariennes, et troisièmement par la faculté d’une juste politique révolutionnaire, leur justesse de la stratégie et tactique.
Les RKD prétendent être les seuls représentants et … [un mot illisible, peut-être "interprètes", ndr] de ce type du parti bolchevique et le réclame sans cesse comme tâche primordiale pour la classe ouvrière. Quiconque n’accepte pas cette opinion est à leurs yeux "opportuniste", "centriste", ou "traître". Ils attaquent violemment les luxembourgistes dans l’Arme, "Le Drapeau", "La Bataille", en les appelant "centristes de gauche". Et mieux encore, ils imputent à Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht le manque de parti révolutionnaire en Allemagne et les rendent responsables de la défaite de la révolution allemande et ultérieurement aussi de la révolution russe.

LE LUXEMBOURGISME COMME "CENTRISME DE GAUCHE"

Dans l’Arme (page 15) les RKD disent :

"À l’opposé de nos "luxembourgistes", Rosa Luxembourg était, malgré ses erreurs, marxiste. Seulement il ne lui était pas possible d’apprécier les expériences de la révolution allemande (1918-23) et du développement ultérieur. Avant la 1ère grande guerre, il y avait entre Rosa et Lénine des divergences sur la nécessité et la structure d’un parti du type bolchevik et sur les relations entre chefs, avant-garde et classe. À l’opposé de Lénine, Rosa restait jusqu’après 1914 au sein du parti social-démocrate (allemand) officiel, se fiait à la soi-disant "spontanéité" des masses et rejetait l’organisation "presque militaire" de l’avant-garde prolétarienne de Lénine".

En effet, ces divergences sur l’organisation du parti existaient. En réponse à la brochure de Lénine "Un pas en avant, deux pas en arrière", Rosa publie une série d’articles dans l’Iskra et Die neue Zeit. Rosa était d’accord avec Lénine sur le fait de former un parti révolutionnaire comme avant-garde de classe, sur le caractère centraliste de ce parti, et que la volonté de la majorité soit assurée par une stricte discipline d’action.
Elle rejetait l’ultra-centralisme de Lénine et l’accusait de défendre des thèses blanquistes. L’omnipotence d’un comité central représentait aux yeux de Rosa, un danger pour le développement de la lutte révolutionnaire. Et elle fait la constatation remarquable que la direction d’une organisation joue avec la force de la nature un rôle conservateur, que chaque nouvelle forme de lutte n’est pas "inventée" par une direction, mais vient de l’initiative créatrice des masses. Elle écrit :

"Ce n’est pas important pour la social-démocratie de prévoir et de construire d’avance des recettes faites pour la tactique, l’important est qu’on crée et soutienne dans le parti une juste estimation historique pour chaque forme concrète de lutte, le sentiment vivant pour la relativité d’une phase donnée de la lutte pour la progression nécessaire du moment révolutionnaire du point de vue du but final de la lutte de classe révolutionnaire. Donner à la direction du Parti tout le pouvoir omnipotent de caractère négatif, comme le veut Lénine, signifie redoubler dangereusement le conservatisme qui découle nécessairement de chaque direction d’un parti."

En effet, maintes fois Lénine était obligé de se tourner contre ce "conservatisme de la direction", cette "omnipotence du comité central" avant et surtout après la prise du pouvoir en Russie. Ce conservatisme de la direction a abouti finalement à aider et développer la bureaucratie stalinienne. Lénine a maîtrisé ce danger jusqu’en 1921, grâce à ses qualités de chef. Finalement il devint lui aussi prisonnier de cette bureaucratie créée par lui-même sur la base de son type de parti.
Pour Rosa Luxembourg, l’engourdissement de la tactique socialiste en des formules vides était inévitable, sans une critique vivante et un contrôle efficace de la base sur les organes supérieurs.
Les RKD accusent Rosa Luxembourg de rester trop longtemps dans la social-démocratie allemande. Dans "Le drapeau" page 16, ils écrivent :

"Un autre genre de centrisme a été représenté par Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, c’était du centrisme de gauche (souligné par les RKD). Tous les deux pionniers du mouvement ouvrier se rendaient parfaitement compte du rôle réactionnaire des chefs SPD mais, néanmoins, n’osaient pas rompre et longtemps même pas la rupture de discipline. Leurs hésitations ont coûté cher au prolétariat allemand, russe et international. Mais ils ont reconnu leurs fautes et leurs erreurs."

Et dans l’Arme (page 16) le luxembourgisme est responsable de la défaite de la révolution allemande et russe :

"Le parti bolchevik de Lénine était le seul parti qui était capable de conduire le prolétariat à la victoire dans un pays (comme la Russie ?, ndr), mais il ne pouvait pas remplacer le parti bolchevik inexistant d’Allemagne, ni l’Internationale Communiste révolutionnaire. La révolution russe devait périr parce que la révolution prolétarienne en Allemagne, grâce aux manques centristes "luxembourgistes" du temps d’avant-guerre, échouait."

Décidément les RKD ont une assez curieuse façon d’écrire l’histoire. Malheureusement pour eux, ils ont eu en Staline un précurseur éminent qui a écrit l’histoire du "Léninisme" dans les mêmes termes.
Accuser Rosa Luxembourg et les spartakistes de « centrisme de gauche » est une invention de Staline dont la valeur n’augmente du fait que les RKD la répètent. Staline était obligé de falsifier l’histoire pour étrangler la révolution russe, les RKD font de même en stalinisant Rosa Luxembourg.
Mieux que les RKD, Lénine savait apprécier la valeur de spartakistes tels que Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, voici ce qu’il dit le 27 octobre 1914 dans une lettre à Chliapnikov :

"Je hais et je déteste maintenant Kautsky plus que tous les autres. Quelle hypocrisie répugnante, mesquine et quelle suffisance … Rosa Luxembourg avait raison, elle a compris, il y a longtemps, que Kautsky n’était qu’un théoricien servile, ou pour parler plus simplement un laquais de la majorité d’un parti de l’opportunisme."

Dans son article sur "l’histoire du problème de la dictature" (octobre 1920) il écrit :

"Les représentants du prolétariat révolutionnaire et du marxisme non falsifié aussi éminent que Rosa Luxembourg apprécièrent tout de suite l’importance de cette expérience pratique et la soumirent dans les réunions et dans la presse à une analyse critique."

Dans son discours d’ouverture du premier congrès de l’Internationale Communiste, Lénine déclarait :

"par mandat du comité central du parti communiste russe, j’ouvre le premier congrès international. Avant tout, je vous prie de vous lever pour honorer la mémoire des meilleurs représentants de la III° Internationale, celle de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg"

Il nous semble que Lénine savait parfaitement apprécier centristes et révolutionnaires, qualité que l’on cherche vainement chez les soi-disant "léninistes" d’aujourd’hui.
Dans son fameux article paru en 1932 "Certains problèmes de l’histoire du bolchevisme", Staline accuse Rosa Luxembourg de centrisme, reproche à la gauche révolutionnaire allemande son manque de clairvoyance envers le kautskysme et réformisme, etc. Il donne Lénine en exemple parce qu’il avait attaqué Kautsky comme traître et renégat et avait fait la scission avec les centristes et les opportunistes malheureusement pour Staline - et les RKD - l’histoire est tout autre.
Écoutons d’abord Lénine dans la brochure : Deux tactiques (1905), il écrit :

"Où et quand ai-je qualifié "d’opportunisme" le révolutionnarisme de Bebel et de Kautsky ? Où et quand ai-je prétendu avoir créé un courant particulier quelconque dans la social-démocratie internationale, courant distinct du courant de Bebel et Kautsky d’autre part … La solidarité entière de la social-démocratie révolutionnaire internationale dans tous les problèmes importants de programme et de tactique est un fait indiscutable."

Lénine a écrit cela deux ans après la scission du parti social-démocrate russe.
Plus tard, le 20 décembre 1906, Lénine écrit à propos de la réponse de Kautsky à l’enquête de Plékhanov sur la révolution russe de 1905 :

"Ce à quoi nous avons prétendu, la défense des positions de la social-démocratie révolutionnaire contre l’opportunisme et nullement la création d’un courant bolchevique original quelconque - Kautsky l’a confirmé entièrement."

Nous voyons ici Lénine en défenseur acharné de Kautsky, il refuse obstinément de créer un "courant bolchevique original". En vérité Lénine n’a jamais pensé faire de la scission russe une scission internationale avec l’opportunisme… Trop longtemps il défendit Kautsky, même contre Rosa Luxembourg. Lénine se trompait lourdement sur la dégénérescence de la social-démocratie allemande et il considérait Kautsky comme le théoricien le plus important de la II° Internationale jusqu’à 1914.
Quand le grand débat entre Rosa Luxembourg et Kautsky commence (1912) Lénine prit même une position de "centrisme de gauche" pour Kautsky contre Rosa.
Examinons la question d’un peu plus près.
Rosa Luxembourg était liée d’amitié avec Karl Kautsky. Ce dernier était dans la social-démocratie allemande et dans l’Internationale le théoricien marxiste incontestablement reconnu. Dans la lutte contre le révisionnisme de Bernstein, Kautsky était à côté de Rosa. Mais après la révolution russe de 1905, dont Rosa tira les leçons pratiques pour la lutte de la social-démocratie allemande, Kautsky s’éloigna d’elle. De grandes démonstrations dans toutes les villes d’Allemagne ont précédé la lutte de la social-démocratie pour le droit d’élection. Rosa voulait une progression de la lutte et demandait des grèves politiques en masse. Kautsky se trouvait du côté opposé. Il préconisait la défense, une politique d’esquive au lieu d’attaquer comme Rosa. Il formulait sa fameuse théorie de la « stratégie d’épuisement ». Il attaque Rosa comme "anarchiste", "putchiste", "gymnastique révolutionnaire", etc. La rupture était un fait accompli. Non seulement l’amitié entre Rosa et Kautsky s’était effondrée, mais c’était aussi la rupture dans la fraction de gauche de la social-démocratie allemande.
Dans sa lutte contre Kautsky - contre le centrisme - Rosa était presque seule, Franz Mehring était même contre elle au début. Lénine prit la défense de Kautsky contre Rosa qu’il accuse d’une "fausse interprétation de la stratégie d’épuisement".
On voit difficilement où se trouve le "centrisme de gauche" dans cette grande lutte théorique de Rosa Luxembourg. Grâce au travail de Rosa la différenciation entre marxistes révolutionnaires et centristes est devenue possible. À partir de ce moment, la social-démocratie allemande se partage en trois tendances au lieu de deux : les réformistes qui penchent ouvertement vers l’impérialisme, le centre marxiste qui voulait garder la politique traditionnelle mais qui se rapproche de plus en plus des réformistes et la gauche radicale avec Rosa, Clara Zetkin, Mehring, Liebknecht, etc.
Jusqu’à sa mort, Rosa n’a jamais cessé cette lutte contre le réformisme et le centrisme. En décembre 1913, elle créé avec Mehring et Karski la "Socialdemokratische Korrespondenz" dans laquelle elle attaque surtout le militarisme et la politique nationaliste du parti.
Théoriquement Rosa a rompu avec le réformisme et le centrisme bien avant Lénine. Pratiquement elle n’a pas rompu avec le parti parce qu’elle se trompait - tout comme Lénine - sur le degré de pourriture de la social-démocratie. Jusqu’en 1910 la social-démocratie était dominée par le "marxisme de gauche" de Kautsky, Lensch, Parvus, etc. La fraction réformiste était - bien entendu - très forte, mais elle esquivait toujours le combat ouvert, se cachait derrière le travail théorique quotidien. En apparence, la social-démocratie allemande était un parti révolutionnaire et cette apparence était si trompeuse que Lénine même s’y est laissé prendre.

LES RÉVOLUTIONNAIRES PROFESSIONNELS

Les RKD semblent donner une grande importance aux révolutionnaires professionnels. Qu’est-ce qu’un révolutionnaire professionnel ? C’est le type du révolutionnaire dévoué qui n’a pas de vie privée, qui lutte sans cesse, partout, pour la cause révolutionnaire. C’est une sorte d’aristocrate de la pensée et de la pratique révolutionnaire. Il n’existe qu’une seule chose pour lui : travailler pour la révolution prolétarienne et pour la libération définitive de l’humanité du joug de l’exploitation de l’homme par l’homme.
Dans ce sens, nous sommes entièrement d’accord. Dans le type d’organisation bolchevique, les révolutionnaires professionnels sont devenus trop souvent des professionnels du parti. C’était le Comité Central qui dirigeait et décidait des travaux et des tâches des révolutionnaires professionnels qu’il employait dans des buts purement fractionnels. Dans l’organisation ultra-centraliste de Lénine, les révolutionnaires accomplissaient leur tâche par discipline d’abord, et par conscience ensuite. Les modèles de ce type de révolutionnaires professionnels sont les Staline, Molotov, Jarowlawski, etc. Le danger de s’écarter de la masse, de former une caste bureaucratique, surtout parce qu’ils sont, dans l’une ou l’autre forme appointés par le parti, est grand. L’exemple du parti bolchevik, nous donne justement une leçon irréfutable.
Nous sommes pour des révolutionnaires qui travaillent toujours et partout, inlassablement pour la classe ouvrière. Qu’ils forment des cadres par acquis de conscience et non par discipline demandée.
Le type du parti que nous préconisons est basé sur le principe du centralisme démocratique c’est-à-dire de bas en haut. C’EST LA BASE QUI DISCUTE ET CONTRÔLE, QUI A DES DROITS DE RÉVOCABILITÉ ET D’ÉLECTION.
C’est avec les organes supérieurs du parti que la base décide d’un tour de rôle pour les instances responsables du parti. En face du danger d’une dégénérescence bureaucratique du parti, nous soulignons surtout le côté démocratique, la liberté de critique, des tendances et des fractions. Cette conception du parti correspond, plus que celle du camarade Lénine, aux conditions de la lutte révolutionnaire en Europe d’aujourd’hui.

LÉNINE ET LES R.K.D.

On trouve aussi dans le matériel des RKD une critique de Lénine dissimulée derrière des citations du livre de Ciliga. Il a existé deux Lénine, celui qui a préparé l’Octobre 1917 et celui de la décadence qui a reculé devant la bureaucratie (sur la question de la NEP nous préparons un travail spécial).
Bien que nous soyons d’accord en principe, nous nous refusons de suivre la tactique des RKD qui se réclament des communistes révolutionnaires de Russie (Opposition Ouvrière, Vérité Ouvrière, etc.) et accusons Trotsky d’autre part de la suppression bureaucratique et policière de cette opposition de gauche.
Dans le Drapeau Rouge (page 42), les RKD déclarent :

"Les communistes révolutionnaires de Russie, les vrais disciples et continuateurs de Lénine, s’opposaient dès le premier jour à la dictature stalinienne commençante, combattaient pour sa chute pour le rétablissement de la démocratie du parti et toutes les conquêtes d’Octobre, quand cette lutte révélait bientôt l’incurabilité du parti de Staline, ils combattaient pour la création d’un nouveau parti bolchevik léniniste en Russie, pour la rupture des éléments bolcheviks-léninistes avec le parti de Staline. Contre les communistes révolutionnaires en Russie, se levait dès le début (1923) un seul front Staline-Zinoviev-Trotski et Cie. Toutes ces personnalités défendaient "l’Unité du parti" néo-menchevik, pro-capitaliste et anti-prolétarien de Staline."

Nous sommes obligés de rétablir la vérité historique. Remarquablement renseignés sur les événements de la révolution russe, les RKD datent le début de l’offensive bureaucratique contre les communistes révolutionnaires en Russie à 1923. Ce n’est pas exact. Elle a commencé bien avant. Au X° congrès du parti bolchevik en mars 1921, Lénine a fait voter une résolution contre les communistes révolutionnaires :

"Le congrès déclare que tous les groupes sans exception, qui se sont formés sur l’une ou l’autre plate-forme (comme par exemple "l’Opposition Ouvrière", le groupe "Centralisme Démocratique", etc.) doivent être immédiatement dissous. La non-reconnaissance de cette décision attire l’exclusion inconditionnelle et immédiate du parti."

À partir de ce congrès du parti (1921) les tendances et fractions étaient interdites dans le Parti. La conséquence logique et inévitable était la suppression de la démocratie ouvrière dans toute la vie soviétique. Pourquoi accuser seulement Trotsky sans oser accuser Lénine ? Pourquoi se réclamer des communistes révolutionnaires de Russie qui, eux, ne reculaient pas devant une critique de Lénine ? Il faut dire toute la vérité. Avec la suppression de la démocratie dans le parti, Lénine a ouvert la porte à la bureaucratie ayant en tête Staline. Il faut détruire les fausses légendes, le génie de Lénine n’en est pas moins grand.
La classe ouvrière ne peut pas tirer des leçons du passé pour les combats futurs sans reconnaître ouvertement les fautes de Lénine.

L’ULTRA-GAUCHISME OPPORTUNISTE DES R.K.D.

L’ambition est très grande chez nos camarades d’être les purs des purs et de posséder seuls la clef de la doctrine marxiste. Nous partageons avec d’autres groupes révolutionnaires (les bordiguistes par ex.) l’honneur des attaques répétées contre notre "social-patriotisme", notre "anglophilie" et notre "anti-bolchevisme". Malheureusement pour eux ces prétentions ne correspondent pas avec la vérité ni avec leur politique.
Voici quelques exemples de leur ultra-gauchisme :

Dans la Bataille (page 23) :

"Il ne faut pas jouer avec l’insurrection armée, il ne faut pas la déchaîner, ni trop tôt, ni trop tard, mais une fois commencée, il faut aller conséquemment, sans tenir compte de rien (souligné par nous) jusqu’à l’extrême."

…(Une courte phrase illisible, ndr). L’insurrection même commandée, il faut tenir compte de certaines choses, il faut manœuvrer, reculer, avancer, employer une tactique audacieuse mais habile. Lénine était un grand maître dans cet art. Cela ne veut pas dire qu’on peut demander la même chose des RKD.
Dans le Rassemblement Communiste Révolutionnaire, n°1-3, 1944, nous trouvons le passage suivant dans l’article "La leçon italienne" :

"Les Anglo-américains s’avèrent dans tous les pays occupés non seulement comme des contre-révolutionnaires, mais comme des réactionnaires et conservateurs acharnés dans le camp contre-révolutionnaire même. Ils tendent à maintenir, à continuer et à éterniser non seulement le capitalisme mais aussi sa dictature la plus réactionnaire. Les staliniens ne sont pas seulement des complices précieux dans cette besogne, mais forment l’aile droite de cette alliance réactionnaire" (souligné par nous).

Que veut dire ce galimatias ? D’abord que les Américains sont des contre-révolutionnaires et qu’ils veulent éterniser la dictature capitaliste la plus réactionnaire. La plus "réactionnaire" connue jusqu’à ce jour est le "fascisme" (parce qu’il n’est pas question de la Russie). Et parce que le staliniens forment l’aile droite dans cette alliance réactionnaire, ils se démasquent subitement comme des fascistes droitiers.
La seule chose compréhensible dans cet irraisonnement tordu est que toute la différence entre un gouvernement capitaliste démocratique et un gouvernement fasciste est subtilisée par des prestidigitateurs habiles. Nier la différence formelle entre un gouvernement fasciste capitaliste et un gouvernement capitaliste-démocratique s’appelle ultra-gauchisme.
Dans le "Pouvoir Ouvrier", 15 octobre 1944, nous retenons :

"Pour nous empêcher de crier, on nous impose un gouvernement fasciste sous la couverture de la 4ème république" (souligné par nous).

Les mêmes erreurs politiques comme dans l’article sur l’Italie. Le gouvernement de De Gaulle n’est pas ou n’est pas encore un gouvernement fasciste, le gouvernement de Bonomi ne l’est pas non plus. Tous deux sont des gouvernements démocratico-capitalistes réactionnaires, qui subissent l’influence de l’impérialisme coalisé anglo-américano-russe. Avec le même raisonnement, on peut déclarer le gouvernement Roosevelt comme un gouvernement fasciste. Toutes les lignes de démarcations entre démocratie bourgeoise et fascisme disparaissent mystérieusement. Nous laissons le soin aux R.K.D. d’appliquer leur tactique et stratégie sur cette position.
Et le social-patriotisme ! Dans la Bataille, page 79, nous lisons :

"La France a depuis 1870, pour la première fois, subi une grave défaite militaire, le pays, après un calme de 70 ans, est jeté dans une des plus graves crises sociales."

"La France" … pas l’impérialisme français ! On n’a pas le droit lorsqu’on accuse d’autres groupes de faire abstraction du fait essentiel, que c’était l’impérialisme français qui subissait la défaite.
Mieux encore. Le Pouvoir Ouvrier d’octobre 1944 porte en grand titre :

"Après quatre années de misère, de disette et de mort, l’occupation allemande s’est enfin terminée" (souligné par nous).

N’importe quel tract gaulliste ou stalinien pouvait commencer dans ces termes. D’une part on se réjouit comme chaque patriote de la fin de l’occupation hitlérienne, d’autre part, on appelle "gouvernement fasciste" le gouvernement de De Gaulle. Du temps de Lénine cela se serait appelé zigzag ultra-gauchiste.
Notre critique du matériel des R.K.D. n’est pas épuisée. Nous nous réservons encore une critique sur la question russe et développerons notre position sur la révolution allemande, la politique spartakiste et les perspectives immédiates ainsi que sur l’histoire des R.K.D.

P.S. :

Paru dans (Dis)Continuité n° 16, juillet 2002




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