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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La révolution allemande n’a pas eu lieu
La Flamme, 1re série, n°4, Août 1945
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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L’impérialisme allemand est vaincu. La deuxième tentative d’ériger son hégémonie sur le continent européen a échoué. C’est le 8 mai 1945 que l’état-major allemand a signé à Berlin la capitulation sans conditions. Après la conquête de l’Europe entière, la machine de guerre allemande fut détruite par des adversaires plus puissants. Les révolutionnaires du monde entier ont suivi jour par jour la défaite du fascisme allemand et ils attendaient avec espoir la réaction qu’aurait pu avoir le prolétariat allemand après douze années d’une répression sanglante et d’une dictature féroce.
Hélas la classe ouvrière allemande n’a pas répondu à la défaite de son impérialisme par la révolution prolétarienne. Cette révolution que nous avons attendue avec tant de ferveur n’est pas venue. Le fascisme allemand ne fut pas écrasé par l’action révolutionnaire de la classe ouvrière allemande, mais par les bombardiers et les blindés victorieux des alliés et des Russes.
De ce fait, il faut tirer les leçons pour la stratégie d’un mouvement ouvrier révolutionnaire.
La défaite de la bourgeoisie allemande dans la première guerre mondiale avait déclenché une révolution du prolétariat allemand. Par les grandes grèves du printemps 1917 et 1918 les ouvriers allemands ont largement contribué à la défaite de leur impérialisme. Et au lendemain de la révolution du 9 novembre 1918, le pouvoir politique s’est trouvé aux mains des conseils d’ouvriers et de soldats révolutionnaires. La trahison de la social-démocratie, le manque d’un parti révolutionnaire puissamment organisé sont une des causes de la défaite de la révolution. Mais durant quatre années le prolétariat allemand, par des luttes héroïques, essaya de renverser la bourgeoisie et c’est seulement en 1923 que prit fin la période révolutionnaire en Allemagne.
Mais s’il est vrai que les combattants de la guerre civile, le Spartacus à Berlin, la république des Conseils d’ouvriers en Bavière, l’insurrection de Holtz en Saxe faisaient preuve d’un grand héroïsme, la grande masse n’avait pas conscience de sa tâche historique. La bourgeoisie avait mieux compris. Elle allait droit au but. Elle savait que dans ce pays où la concentration du capital a été poussée jusqu’aux dernières extrémités, chaque crise signifiait une menace directe pour le régime bourgeois. Les 7 millions de chômeurs dans les années de crise 1930-1933 étaient une menace terrible pour la bourgeoisie.
Elle ne pouvait plus tolérer des organisations autonomes de la classe ouvrière. Même les syndicats les plus réformistes, les partis social-démocrates étaient un danger. Dans la perspective d’un prolongement de la crise économique, ces organisations pourraient, sous la poussée des masses radicalisées par la crise, se transformer en organes de lutte de classe. D’autre part, elles barraient la seule issue qui s’offrait à la bourgeoisie pour sortir de la crise mortelle. En effet, pour vaincre cette crise, la seule solution était la préparation d’une nouvelle guerre mondiale. Cette préparation conditionnait la suppression de toute organisation autonome de la classe ouvrière, la destruction de la classe ouvrière en tant que facteur politique, seul obstacle à la réalisation des buts de l’impérialisme allemand.
Destruction des organisations ouvrières ou renversement de la bourgeoisie, telle était l’alternative historique en Allemagne.
La bourgeoisie avait analysé la situation avec des méthodes presque marxistes, elle choisissait la seule solution possible : la dictature fasciste.
La propagande bourgeoise dans tous les pays prétend que la victoire d’Hitler fut une victoire facile, que la classe ouvrière succomba sans résistance. S’il est vrai que la résistance contre l’hitlérisme ne prit jamais la forme d’une lutte ouverte et organisée, les années 1931-33 furent une période de guerre civile.
Quelques jours après la prise du pouvoir par Hitler, les ouvriers de Berlin manifestaient encore par centaines de milliers au cœur même de la ville contre Hitler et sa bande. La raison principale de la défaite fut la trahison de ses grands partis ouvriers auxquels cette classe ouvrière si disciplinée accorda sa confiance jusqu’au dernier moment. Les chefs sociaux-démocrates qui défendaient avec tant de zèle la légalité bourgeoise contre la classe ouvrière avec l’aide de l’appareil répressif de l’État, laissèrent les fascistes organiser la guerre civile ouvertement contre les ouvriers et empêchèrent ceux-ci de défendre leurs organisations.
Ils allèrent plus loin. Le 1° mai 1933, les syndicats réformistes manifestèrent côte à côte avec les hitlériens. Manifestation organisée par le gouvernement d’Hitler, puis, au Reichstag, ils votèrent pour la politique étrangère du fascisme allemand.
La trahison des communistes était plus subtile et moins visible. Sous le mot d’ordre de la lutte contre le social-fascisme, mot d’ordre qui empêchait toute action commune de la classe ouvrière, se cachait en réalité une stratégie défaitiste, dictée par les intérêts de la bureaucratie russe. Les staliniens savaient que la lutte contre le fascisme posait en même temps la question de la révolution prolétarienne et une révolution en Allemagne était un danger imminent pour le régime encore mal assis de la bureaucratie soviétique.
La nouvelle classe possédante en Russie craignait tout mouvement révolutionnaire dans les pays avancés, redoutant les répercussions en découlant sur l’état d’esprit des ouvriers en Russie même. La politique du social-fascisme en Allemagne était en réalité la même politique contre-révolutionnaire du stalinisme, ici sous le mot d’ordre ultra-gauchiste, comme plus tard en Espagne sous les mots d’ordre démocratiques.
Seul le petit groupe trotskiste donnait une juste analyse de la situation, demandant le front commun contre le danger fasciste. Pourtant il ne voyait dans la politique stalinienne que des "fautes" gauchistes et ne reconnaissait pas le masque contre-révolutionnaire qui se cachait derrière les phrases creuses de la lutte contre le social-fascisme.
Et ainsi arriva ce qui devait arriver. Lorsque après l’incendie du Reichstag la terreur déferlait à travers du pays, la classe ouvrière démoralisée par la trahison de ses partis fut une proie facile pour la répression. Des dizaines de milliers de militants furent assassinés, torturés ou finirent leurs jours dans des camps de concentration. La classe ouvrière allemande avait cessé d’exister en tant que facteur politique. Ses cadres étaient décapités.
Toute tentative pour réorganiser des groupes illégaux était vouée à l’échec. Il n’y avait pas d’organisations illégales sous la terreur fasciste. Seuls des petits groupes isolés pouvaient se constituer ici et là avant de succomber tôt ou tard. La jeunesse ouvrière livrée sans défense à la propagande de l’État totalitaire, coupée des traditions du mouvement ouvrier, enrôlée dans les organisations prémilitaires dès le plus jeune âge fut la victime totale de cette propagande.
Une grande partie de la classe ouvrière fut corrompue par les hauts salaires dans les industries d’armement et voyait dans la suppression du chômage un succès du régime.
Cependant tous les observateurs impartiaux s’accordent pour reconnaître que le déclenchement de la guerre impérialiste n’a soulevé aucun enthousiasme dans la classe ouvrière. Déjà en 1942 après l’entrée en guerre des États-Unis, les masses allemandes, sauf la jeunesse empoisonnée, étaient convaincues de la défaite de son impérialisme, défaite qu’elles souhaitaient. Ils savaient tous que c’était une guerre de conquête, une expédition de rapine au profit de l’impérialisme allemand. Et malgré cela la guerre continua encore trois ans. Il faut bien dire que cela ne fut possible qu’avec l’aide et le soutien de la classe ouvrière allemande, qui elle-même était déjà convaincue de la défaite.
Elle a poursuivi cette guerre qui n’était pas la sienne côte à côte avec son ennemi mortel : le fascisme, jusqu’à la destruction de ses maisons et usines, jusqu’à la mort de ses femmes et enfants. Comment était-ce possible ?
1 - La classe ouvrière allemande a subi pendant la guerre une transformation totale de sa structure sociale, par l’introduction des millions de prisonniers et ouvriers étrangers, véritables armées d’esclaves, l’ouvrier allemand fut transformé en contremaître, en garde-chiourme. D’autre part les hitlériens savaient particulièrement utiliser les différences de nationalités de langues, de mœurs entre les différents esclaves étrangers et ouvriers allemands.
2 - La guerre provoquait la destruction physique d’une partie des ouvriers allemands. Des milliers tombaient sur les champs de bataille. Des centaines de milliers furent tués dans les usines, premiers objectifs des bombardements alliés.
3 - Pendant la guerre de 1914-1918 après la trahison de la 2ème Internationale, à la lumière de l’expérience de la guerre, les ouvriers se débarrassèrent progressivement de leur chauvinisme respectif. Au cours de la guerre un courant internationaliste s’est formé en dehors de la 2ème Internationale. Aux conférences de Zimmerwald et de Kienthal se formèrent les éléments de la future 3ème Internationale. La révolution russe était un encouragement pour les ouvriers de tous les pays.
Cette fois-ci, nous assistons à un phénomène contraire. Plus la guerre se prolongeait, plus fort fut le chauvinisme des ouvriers dans les pays impérialistes victorieux. L’occupation prolongée de vastes pays d’Europe par l’impérialisme allemand où il pratique ses méthodes d’exploitation, chauffait à blanc le chauvinisme. Cette croisade chauvine à la tête de laquelle se trouvaient les partis communistes utilisant un langage cher aux ouvriers pour les amener aux fins de leur impérialisme respectif. Au moment où la classe ouvrière allemande voyait son impérialisme sombrer dans la défaite, où malgré sa faiblesse, la défaite de sa bourgeoisie lui offrait la perspective de sa révolution, elle s’est trouvée complètement isolée.
Autour d’elle, elle n’entendait pas seulement les cris vengeurs des chauvins alliés et russes bourgeois, mais la rage chauvine de ses propres frères de classe, des ouvriers russes, français, anglais et américains.
C’est le chauvinisme des ouvriers russes, français, etc. qui empêchait les ouvriers allemands de se débarrasser des nazis. Parlant de la révolution russe de 1905 Rosa Luxembourg disait : "Vue historiquement la révolution russe est un réflexe de la puissance et du haut développement du mouvement ouvrier international". Eh bien, aujourd’hui, nous pouvons dire : "La défaite de la classe ouvrière allemande est le réflexe de la décadence du prolétariat international".
Isolé, au désespoir, le prolétariat allemand n’a pas trouvé la force de faire sa révolution. C’est une grande défaite pour lui et pour les prolétaires de tous les pays.
Dans certains groupes de l’avant-garde en France, on voudrait voir dans les différents attentats contre Hitler, notamment dans l’attentat de juillet 1945, un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière allemande. Ces révoltes étaient des mouvements essentiellement bourgeois ; fomentées par une partie de l’armée et de la grande bourgeoisie qui avait perdu sa foi en la victoire de l’impérialisme allemand. Il est criminel de vouloir semer des illusions, ces attentats étaient des actes désespérés des anciens compagnons d’Hitler et rien d’autre. Il est nécessaire de dire la vérité, les ouvriers allemands n’ont pas agi contre le fascisme ; ils assistaient passivement à la guerre. Et cela parce que 12 ans de régime fasciste avait tué leur conscience de classe.
Il nous est impossible de donner des perspectives pour la reconstruction du mouvement ouvrier en Allemagne. En tout cas, ce sera un long et dur chemin, un travail de longue haleine. Il y a certains éléments positifs. Les contradictions des impérialismes vainqueurs permettront peut-être aux ouvriers allemands de recouvrer une certaine liberté. L’exploitation de l’industrie allemande nécessite le retour d’un certain nombre de prisonniers. D’autre part, le stalinisme qui avait empoisonné le mouvement ouvrier pendant de longues années n’aura plus de prise sur l’esprit des ouvriers allemands. Les staliniens n’ont plus de masque mensonger en Allemagne. Les ouvriers allemands les voient maintenant à l’œuvre.
Tous les mensonges du stalinisme n’arriveront pas à masquer aux ouvriers allemands son vrai visage. Derrière la façade d’une reconstruction de la démocratie allemande en zone russe se cache en réalité une politique de pillage. Les ouvriers allemands ont faim et cette réalité leur démasque le visage hideux de l’impérialisme russe.
Conclusions : La défaite de l’impérialisme allemand était la grande chance du prolétariat allemand dont il n’a pas su profiter. La révolution n’a pas eu lieu. Comme la guerre s’est terminée par la défaite tout court de l’impérialisme allemand, la reconstruction du mouvement révolutionnaire ainsi que la Révolution elle-même seront fonctions désormais de la reconstruction du mouvement révolutionnaire sur le plan international.
Cette tâche dure et ingrate incombe aux militants de l’avant-garde en France, en Allemagne et dans le monde entier.




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