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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tenir, travailler, vouloir : Où allons-nous ?
La Flamme, 1re série, n°5, Novembre 1945
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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"Les bandits finissent toujours par s’entr’égorger au moment du partage du butin ; les pillards que sont tous les peuples d’Occident n’échappent pas à cette loi"
(Paroles d’un chef musulman d’il y a 10 ans extraites de "Servir" du 11.10.45 de Lausanne.)

I. L’EUROPE DE COLONISATRICE EST COLONISÉE

Mai 1945 : les armées des Anglo-saxons et des Russes entrent à Berlin. L’amiral Doenitz, au nom de l’état major et du Reich capitule. Ainsi, pas plus que Bismarck et Guillaume II, Hitler n’aura été le "3ème libérateur de la patrie allemande" (F.Lassalle) dont les prédécesseurs ont été Luther et Lessing.

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Juillet 1945 : les "trois grands" gangsters siègent à Postdam, sur la terre symbolique de Frédéric II de Prusse et des hobereaux et militaires dont Hindenburg fut le dernier grand représentant. Ils règlent le sort de l’Europe entière sans la participation d’aucun des États, même victorieux. L’Europe est colonisée suivant le mode ancien, ou la conjugaison stalinienne nouvelle. Par une sorte de juste retour des choses, le continent qui a, depuis l’ère du capitalisme moderne, dicté la loi au monde entier, été le foyer de tout l’attirail idéologique qui enrobe le système le plus achevé de l’exploitation de l’homme par l’homme, subit à son tour, directement ou indirectement, la loi du Talion. Terrible pour certains États, doux suivant la manière forte le cas échéant pour les autres, ce nouveau et plus moderne Congrès de Vienne concrétisé du 20ème siècle qui a eu lieu au cœur de l’Europe est coup mortel dont les bourgeoisies des États européens ne peuvent se relever. C’est une page d’histoire qui vient de se tourner et une vraie, pas du tout des phrases vides de réalité.

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Août 1945 : l’impérialisme américain est la prima dona de l’opéra ploutocratique qui délaisse l’exiguë scène européenne pour déclamer face aux horizons plus vastes offerts par les bordures de l’océan Pacifique. C’est là plus qu’un symbole, c’est un signe de temps nouveaux.

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2 septembre 1945 : le Japon capitule en sauvant « l’honneur » sous le prétexte de l’inhumaine bombe atomique non prévue par les cyniques conventions de La Haye et de Genève réglementant les "honorables" lois de la guerre chevaleresque moderne.
L’Empereur-Dieu en personne rend ultérieurement visite au général américain Marschall qui s’avère être plus exigeant que ne le fut le commodore Perry en 1851.
Ainsi tombe le rideau sur le plus grand massacre qu’ait connu la planète. La 2ème guerre mondiale est virtuellement terminée quoique les soi-disant "alliés" en prévision du butin restent l’arme au pied sur leurs positions territoriales respectives sous les prétextes les plus divers mais les moins avouables ayant en vue de nouvelles rapines nécessaires à l’appétit féroce de leurs économies, de leurs ambitions, de leur soif insatiable de profits.

II. LES ALLIANCES SONT CHANGEANTES.

"Il n’y a pas plus d’amitié que d’inimitié éternelles"
Tchang Kai Sheck

Au premier grand acte semble succéder un intermède.
Alors que l’attraction que présente la réunion de la Commission préparatoire de l’Organisation des Nations Unies sous l’égide de Stettinius-General Motors est éclipsée par la nième conférence dite, cette fois, des cinq, on entrevoit, sous le même ciel de Londres, le prologue du second acte.
Mais dans ce monde de discorde, pas plus que les "trois", les "Cinq" ne s’entendent et de leurs colloques ne transpire rien d’essentiel sur la trame probable des événements à venir.
Dans toute cette tragique comédie, un seul poursuit une ligne définie et mûrie. Utilisant le mythe et le prestige d’Octobre 1917, gagnant et avançant prudemment après avoir préparé patiemment chacun de ses plans, utilisant pour ce faire les contradictions d’intérêt et les susceptibilités de prestige de ses acolytes d’hier en marchandant comme sur un légendaire marché persan ; associant à sa politique propre tantôt l’un ou l’autre tout en poursuivant habilement la recherche de l’alliance par des mesures adéquates de ses ennemis de la veille ; rapace, exigeant et intransigeant à l’Ouest alors qu’à l’Est il fait preuve d’une habileté et d’une souplesse diplomatique toutes orientales, l’U.R.S.S. mène ce jeu complexe et subtil avec un bluff énorme et un aplomb extraordinaire qui déconcerte les gens de la carrière. C’est là un trait traditionnel de toute la diplomatie moscovite.
"L’ours qui marche comme un homme" ; comme le désignait à la fin du siècle dernier, l’impérialiste anglais Curzon, qui n’eut pour axiome politique que "l’amour" de l’Inde et la haine de la Russie, est un colosse aux pieds encore d’argile parce que le retard de sa technique et de sa capacité de production a été accentuée temporairement par les effets d’une guerre d’usure.
Quoi qu’il en soit - malgré le peu d’informations précises et sérieuses, en dehors des faits indiscutables - les rêves de Pierre le Grand et de la grande Catherine, l’autocratie de Paul 1er et d’Alexandre II sont réalisés par l’ex-bolchevik Staline et sa classe bourgeoise bureaucratique sur le dos des prolétariats dits soviétiques qui en sont la plus grande victime et dont nous sommes et serons solidaires quoiqu’il advienne ; notre haine du fascisme stalinien ne nous fait pas oublier et mettre dans le même sac ceux qui en sont les profiteurs et les victimes tout comme cela était hier avec le méchant loup Hitler. La N.K.V.D., tout comme la Gestapo, s’exerce avant tout sur les ouvriers russes, ou non russes, enrôlés dans la sphère dépendante de Moscou ou extérieure à elle.

*

Malgré sa puissance ébranlée en Asie après le choc et le vidage de 1942, l’Angleterre se voit temporairement renforcée en Extrême-Orient et aux Indes par suite de la défaite des puissances de l’Axe et cherche à reprendre en conséquence ce qu’elle avait été obligée de concéder sous la pression des nécessités, aux Indes en particulier ; elle affirme avec hypocrisie sa coutumière intransigeance par une force brutale et conquérante le cas échéant, du Levant en Indochine, des Indes en Indonésie.
Au travers des multiples difficultés, des antagonismes divers, le British Empire recherche une issue à une situation ébranlée, minée, difficile, pleine d’embûches semées par les uns et les autres ou qui ont germé sur le fumier séculaire de son exploitation éhontée.
Attlee et son équipe de Gripps fabiens fraient la voie à la continuation d’une même politique impérialiste par d’autres moyens plus en rapport à jouter avec les atouts de ces autres colonialistes à la moderne que sont les U.S.A. et l’U.R.S.S.
Elle recherche des appuis, des alliés ; sa traditionnelle politique étrangère est caduque mais sa diplomatie "démocratisée" déploie une fébrile activité et reste une de ses cartes maîtresses comme l’a prouvé Eden aux jours de 1940 et 1942.
Après avoir sciemment divisée durant les 18ème, 19ème et première moitié du 20ème siècle, elle se tourne vers l’Europe saignante et meurtrie, ruinée et à bout de souffle, espérant y retrouver un intensif marché extérieur (exportation anglaise en volume : 100 en 1938, 29 en 1943) et qui plus est des alliés politiques et militaires. Elle se fait l’avocate intéressée de l’Europe où elle possède encore de gros intérêts financiers en partie récupérés.
Elle se tourne vers les U.S.A. pensant qu’à l’inimitié datant de 1778 à nos jours succédera une amitié, une alliance économico-militaire laquelle est délaissée par le State Department qui, n’oubliant pas l’ancienne et toujours actuelle rivalité anglo-américaine, lui réserve et accorde avant un mariage éventuel quelques coups de pied en vache visant à rabaisser ses exigences prétentieuses pour ses atouts actuels et son rôle de premier plan : exemple la fin brutale du prêt-bail, la conclusion du capital accord sur les pétroles. Car Washington n’a besoin que de lieutenants.
À la géométrie diplomatique linéaire de l’Axe, Londres aspire et cherche à faire succéder la plus complexe diplomatie du triangle, avec lequel il est d’ailleurs particulièrement familier. La City veut un bloc triangulaire : Londres, New-York, et Paris ou Berlin.
Le F.M. Attlee sera-t-il un architecte à la hauteur ? S’il ne l’était pas le Rule britannique disparaîtrait rapidement car malgré le traité d’amitié conclu pour 20 ans, l’Angleterre sait, voit, sent que l’antagonisme anglo-russe est croissant et prédomine pour elle tous les autres et le plus virulent de ses composants n’est situé ni en Europe ni au Levant, mais en Asie et plus spécifiquement dans le Proche-Orient, terre promise de l’or noir, dans ces pays qui protègent naturellement et bordent le trésor de l’Inde et qui ont pour nom : l’Iran, l’Afghanistan, la Turquie, le Turkestan, la Transcapie, etc.

*

Tout dépend en définitive du choix des partenaires que feront les U.S.A. Véritables vainqueurs de la guerre, avec l’U.R.S.S., le capitalisme américain, s’il a préparé minutieusement les plans économiques (agraires, industriels et financiers) de son hégémonie avec toute l’ampleur et la largeur de vues qui caractérisent les self-made men et businessmen yankee, est par contre fortement divisé et souvent hésitant dans son jeu diplomatique, pour le choix de ses partenaires. Sa force économique et ses supériorités techniques qui font de Washington la capitale actuelle du monde n’empêchent nullement mais renforce considérablement au contraire un développement des contradictions inhérentes au système de production capitaliste dont les récentes grèves ne sont que les signes avant-coureurs de manifestations qui se feront plus amples et aiguës dans l’avenir. Soit dit en passant, la diplomatie yankee a été le côté faible de son armature étatique et c’est pourquoi le cynique Roosevelt jeta les bases d’un corps consulaire nouveau.
À plus d’un titre, fatiguée des rivalités byzantines de l’Europe qui ne peut représenter pour lui qu’un marché relativement restreint et disputé, l’impérialisme américain pense pouvoir trouver des débouchés à la mesure de la capacité de son appareil de production, dans les continents bordés par le Pacifique : en Asie comme en Océanie, en Amérique du Sud comme au Canada, en Alaska et au Pôle Nord comme au Pôle Sud.
C’est ce qui explique le fondement de sa politique dans le domaine colonial, sa solution du "trustesschip", son rôle de courtier dans la genèse du capital traité sino-soviétique, son rôle d’initiateur des conférences de Bretton-Woods, Princeton, Chicago, Québec, etc. L’isolationnisme est mort et la doctrine de la "porte ouverte" sa préférée sauf chez lui. Enferré dans ce dilemme de trouver à tout prix un marché extérieur qui absorbe les 9/10ème d’une production doublée alors qu’avant guerre il n’en accaparait que le 1/10ème malgré le développement considérable des forces productives dans toutes les autres parties du monde sauf l’Europe qui redeviendra d’ailleurs vite un concurrent, incapable de pouvoir laisser entrer sur le marché intérieur des denrées étrangères en compensation de ses fournitures en quantité suffisantes, menacée du dumping, tant sur les débouchés européens et africains par l’Angleterre que par les autres vieilles industries d’une part et sur le marché asiatique par l’U.R.S.S., détenteur de plus de 80% du stock d’or mondial qu’il ne peut redistribuer sans enfreindre la loi cardinale du capitalisme, concurrencé par l’Angleterre sur le marché sud-américain qui constitue pour cette dernière une économie complémentaire alors que les produits de l’économie sud-américaine comme la canadienne importés aux U.S.A. massivement engendreraient une crise agraire pire que celle qui a donné naissance au Ferm-Board et à l’Agricultural Adjustment Act luttant contre les autarcies mais pratiquant pour lui-même l’autarcie parce qu’il ne peut souscrire des accords de clearing ou pratiquer le troc d’autre façon ; le tentaculaire impérialisme américain n’aura en définitive et à bref délai que le même exutoire : l’économie de guerre (voir Henri Claude "De la crise économique à la guerre mondiale").
La production d’engins de guerre, c’est-à-dire de destruction, étant le seul débouché illimité et insatiable, alors que les marchés, âprement disputés, se resserrent, se ferment, tendent à disparaître en tant que tels, ne se créent dans un domaine que pour en supprimer d’anciens, ne sont largement ouverts que dans la fabrication de moyens de production qui sont une arme à double tranchant et dont le plus incisif se retourne en définitive contre le plus évolué.
Cette économie de guerre s’avérera d’autant plus indispensable que la crise sociale interne s’accentuera et menacera d’autant plus sérieusement le régime, que les rivalités impérialistes s’aiguiseront sous l’emprise des rivalités économiques croissantes, qu’un facteur nouveau dans la société yankee interviendra par le poids et le développement d’une caste bureaucratique de la bourgeoisie dirigeante de l’industrie étatisée et d’une caste militaire d’officiers actuellement en formation. La "démocratie" américaine n’est plus viable, le fédéralisme cédera de plus en plus de terrain au centralisme, le nationalisme américain se développera malgré tout, le pacifisme américain prendra son vrai visage aux yeux des plus incrédules et l’idéologie impérialiste yankee sera celle de la philosophie du christianisme exprimée par Wallace.
Les U.S.A. ne peuvent rester neutres désormais, ils sont le pivot de la politique mondiale. Comment se constitueront les blocs en dernier ressort, c’est ce à quoi nous ne pouvons encore répondre avec assurance ; les jeux se feront en Asie en définitive et c’est ce qui se prépare actuellement en Extrême-Orient. Mais sous la pression de contradictions exacerbées au plus haut point, jouant ni plus ni moins que leur propre existence en tant que puissance comme l’ont montré les exigences "alliées" vis-à-vis de l’impérialisme allemand, sachant que vaincus c’est la destruction physique des états-majors responsables qui est en question et sachant que la tragi-comédie du Tribunal des criminels de guerre peut être leur lot, ayant peur des masses par instinct de classe, même lorsqu’elles font leur politique, ne voyant pas d’autre issue que le monopole total mondial pour son économie, chaque impérialisme joue serré et les brusques retournements d’alliances peuvent être un des caractères de la formation des blocs pour la 3ème guerre impérialiste. C’est pourquoi baser une politique révolutionnaire en fonction d’une seule perspective, d’une seule hypothèse, c’est se ménager des déboires et des déceptions cruelles. Dans ce match géant, chacun des boxeurs se réserve et se ménage des coups directs au foie avant le dernier round.

III. LE PROLÉTARIAT EST TOUJOURS ÉCRASÉ

La 1ère guerre impérialiste s’est achevée sous les coups de la révolte des masses ouverte ou latente. Février, octobre 1917 en Russie ; octobre 1918 à janvier 1919, 1920, 1921 en Allemagne ; mars 1918 en Finlande ; août 1918 au Japon, mars 1919 en Hongrie, avril 1919 en Bavière, mars-avril 1919 en Corée, etc.
Cette vague puissante, cette marée impressionnante ne vit son reflux qu’en 1923 avec l’échec de l’insurrection bulgare en septembre et l’écrasement sanglant en octobre des prolétaires allemands - les "barbares" de 1939-45 - à Hambourg en particulier.
Les prolétariats des pays vainqueurs ne se soumirent pas à la griserie d’une victoire de la classe dominante qui consacre en tout temps leurs propres défaites : de 970.000 syndiqués en 1910, on passa en France à 2.500.000 en 1919 avec de nombreuses grèves dont la plus marquantes fut la grève générale des cheminots en 1920 ; en Italie il y eut les occupations d’usine en septembre 1920, en 1921 la grève des mineurs anglais, etc. et partout le soutien passif d’Octobre.
Les prolétariats n’étaient pas assez esclave pour ne pas concrétiser dans les faits leur haine, une haine féroce entre les tenants du capitalisme ; la 3ème Internationale était l’âme et le moteur du mouvement prolétarien, la matérialisation organique de la haine du social chauvinisme.
De cette phase historique, le capitalisme en avait tiré une leçon avant nous, il a su préparer scientifiquement, psychologiquement, politiquement son second round pour un nouveau partage du monde. L’échec de la révolution occidentale a été un des facteurs déterminants qui ont accéléré l’instauration et la consolidation du capitalisme d’État en Russie avec un autocratisme d’un genre nouveau, basé sur une idéologie et phraséologie socialistes. L’I.C. est devenue un appendice externe servant les intérêts du néo-impérialisme russe. Avec la social-démocratie, elle a innové une nouvelle méthode de lutte, non pas contre la bourgeoisie, mais contre les intérêts du prolétariat et en son nom ; la "Résistance" n’a été en définitive qu’un outil de guerre au service des impérialismes qui, en plus de les avoir servis militairement, leur a permis d’éviter la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile dans tous les secteurs (Italie), de parer à une crise révolutionnaire dès l’issue de la guerre, double profit temporaire pour ces maîtres. C’est là un fait entièrement nouveau par son ampleur et son importance qui a été le résultat logique de l’édulcoration d’abord, de l’abandon de plus en plus total ensuite de la conscience de classe par les prolétariats.
Si la haine existe dans l’Europe d’aujourd’hui, elle ne se répartit pas pour l’essentiel entre les classes et par une compréhension, une solidarité, un amour des opprimés situés au dehors des frontières douanières mais au contraire elle se manifeste par une xénophobie, un chauvinisme exacerbés contre les autres esclaves modernes lesquels n’ont pour crime que de posséder un langage articulé différent du leur. Cette haine masque les intérêts des classes exploitées au profit des exploiteurs qui continuent leurs mascarades.
Mais dans l’ensemble, les peuples, européens surtout, sont las, fatigués doublement. d’une part par la guerre, de l’autre par ceux qui les ont conduits par des voies insidieuses au massacre commun dont ils ont tous fait les frais. En Europe, seules des minorités réduites, comme en Italie du Nord surtout, comme dans l’avant-garde sont restées sur la voie rocailleuse et difficile de la fraternisation prolétarienne.
En France en particulier, la délimitation entre les social-chauvins et les révolutionnaires s’est démontrée par les positions politique respectives au fatidique 6 juin 1944 : pour ou contre l’insurrection dite nationale, tel était le critère. Force est de dire aujourd’hui qu’en dehors des C.R., de quelques-uns que nous ignorons et qui nous ignorent, des bordighistes, de quelques syndicalistes et de nous, c’est-à-dire qu’en dehors de quelques poignées d’individus, les autres étaient dans le marais de la Résistance ou dans le meilleur cas avaient comme les trotskistes un pied dans cette fange en essayant d’en dégager ou d’y plonger le second. En ce qui nous concerne, nous n’oublierons rien de ces jours d’opprobre qui ont donné des œillères et un bonnet d’âne à la classe ouvrière de France qui ne les mérite pas et dont les responsables sont les professionnels politiciens du P.S., du P.C., les dirigeants petits-bourgeois du trotskisme, etc.
Avec ceux-là rien de commun n’est possible, ce sont les pires ennemis du prolétariat, notre attitude sera par contre conciliante, explicative et compréhensive pour les camarades bernés qui dans la lutte des classes se sont aperçus hier, s’aperçoivent déjà, s’apercevront davantage demain que leurs mauvais bergers servaient soit l’impérialisme allemand, soit les impérialismes anglo-saxons, soit le néo-impérialisme russe.
Sans nul doute ceux-là sont bien plus nombreux qu’on ne le pense, au travers des luttes diverses, des aléas de la vie nous les rencontrerons tôt ou tard sur notre chemin aussi sûr que deux et deux font quatre. C’est là une tâche importante et décisive, un espoir rassurant.
En attendant la lutte sera rude et la prédication messianique et continue de la venue de la révolution prolétarienne, comme l’a pratiqué le R.K.D. pour l’Allemagne par exemple, ne l’avancera pas malheureusement d’une seconde, tout au contraire, elle est, elle aussi, quoique à un degré moindre et avec des mobiles des meilleurs, une entrave à la formation nécessaire d’un parti révolutionnaire, un obstacle à la maturation politique des meilleurs éléments dans une situation qui reste dans son ensemble en Europe profondément réactionnaire et sans perspectives immédiates, un objet de dérision facile qui désarme des jeunes camarades sérieux qui se refusent à prendre des vessies pour des lanternes.
De la défaite commune, celle du prolétariat mondial, on ne saurait quant à nous pavoiser, mais il est cependant de notre devoir de mettre les choses au point après les ricanements d’hier.

*

Partout on parle de regroupement, de la formation d’un parti, d’une Internationale. Comme rien, cela ne tombe du ciel et les sectaires intransigeants et impuissants d’hier commencent à diluer leur acide rongeur et dissolvant.
Ce n’est pas nous qui avons lutté depuis quelques temps déjà et sans succès total pour rompre le cloisonnement systématique dans lequel, de droite comme de gauche, on nous a emmurés pour détruire les calomnies et les cancans dont semblent préoccupés avant tout certains léninistes et trotskistes ignares et obtus, pour situer les problèmes sur leur terrain véritable, ce n’est pas nous qui avons réussi à créer quelques liaisons internationales sérieuses, certes encore fragiles mais existantes, ce n’est pas nous qui avons plus d’une fois pratiquement et non pas en paroles fait preuve de démocratisme prolétarien, qui avons tenté, certes trop largement parfois, de provoquer des discussions sérieuses et utiles, qui avons démontré par les faits que nous ne sommes pas plus une secte qu’une chapelle, pas plus le parti embryonnaire que les détenteurs de la seule vérité ; ce n’est pas nous qui sommes opposés à cette formation d’un parti, d’une Internationale.
Tout au contraire, il a été, est notre objectif constant et pas seulement depuis Postdam comme les camarades bordighistes par exemple.
On parle de regroupement, mais autour de qui ou de quoi et avec lesquels. Toutes les oppositions issues de l’I.C. ont fait faillite et les vieilles écoles encore plus ou bien sont devenues impuissantes. Il ne peut donc s’agir que d’un groupement et non pas d’un regroupement.
Seulement il y a, quant à nous, une condition car l’expérience, les expériences nous ont mûris, servis. Autant nous sommes pour la confrontation extérieure la plus large des idées autant nous sommes et serons prudents devant toute subite accolade, nous voulons une unité sérieuse, en pleine clarté et non pas dans la nuit ou la confusion, ou encore envisagée sous l’angle "fractionnel" qui n’est qu’une nouvelle méthode du même procédé dit de la volaille à plumer.
La tendance au regroupement est le résultat d’un état de faits : rapports de force inter-impérialistes, fin de la guerre et continuation de l’économie de guerre, défaite de la classe prolétarienne, luttes en Italie, en Extrême-Orient, en Europe, aux Amériques, marasme idéologique et faiblesse organique des avant-gardes.
Mais l’attitude face au groupement chez certains, sa volonté actuelle chez d’autres, c’est pour ceux-là le résultat de leurs déceptions, le contre coup de leurs illusions, de leurs appréciations, hier impératives mais aujourd’hui incontestablement erronées sur la situation allemande, sur la fin de la guerre sans révolution prolétarienne en Occident ; c’est pour les autres, bien plus la sensation de leur faiblesse organique, d’ailleurs commune à tous, et le sentiment de leur impuissance avec enfin la vue plus ou moins nette de leurs contradictions et insuffisances idéologiques d’hier et d’aujourd’hui qui en est le moteur ; et pour certains qui ne peuvent résister au courant et le subissent malgré eux, c’est la volonté de l’orienter de telle façon qu’il leur soit possible d’imposer leur programme ou soi-disant tel lequel n’est qu’une ressucée de textes anciens ne tenant nul compte des faits récents et du devenir probable.
La dramatique situation de l’avant-garde est le fruit de la complexité voulue ou entretenue des problèmes que l’on pose mal ou qu’on limite à dessein afin d’écarter ceux qui ont pour unique tort d’avoir une vue plus large et réaliste parce que plus étudiée et approfondie de la scolastique bordighiste comme de la théologie léniniste, du sectarisme comme de l’infantilisme. Tant que le groupement se posera sur ces bases, il ne sera pas ou s’effritera comme un château de cartes.
Mais cette volonté de groupement est animée par les plus jeunes ou les meilleurs d’entre tous et c’est ce qu’il y a de rassurant et de réconfortant. À ceux-là nous ne manquerons pas de nous adresser, tels que nous avons été et comme nous sommes, avec nos côtés positifs et la reconnaissance de nos erreurs réelles, de notre faiblesse mais aussi de notre force ; et tôt ou tard, ils jugeront notre organisation provisoire et notre ligne révolutionnaire sur l’esprit qui l’anime, sur la politique qu’elle préconise, sur les hommes qui la représentent. Dans cette voie nous nous fonderons avec les meilleurs suivant le cours de la lutte, d’une façon ou de l’autre sans qu’importe la préséance, sur la base d’un programme étudié, pesé, réfléchi, qui sera la base d’une construction organique solide mais non monolithique, et le gage de sa réalisation concrète.

*

En ce qui nous concerne, nous avons fortement aéré le fatras du passé et nous en avons déblayé un certain nombre d’appréciations et de leçons : entre autre le problème clef de l’époque, celui de la révolution russe, est tranché pour nous désormais, quant à son caractère, aux caractéristiques de ses programmes économiques, politiques, aux leçons multiples qui en découlent. Elle est beaucoup plus pour nous l’exemple à ne pas imiter que la copie qu’il faudrait singer et que tous les léninistes nous proposent bafouant l’esprit de Lénine qu’ils momifient spirituellement. Pour constituer le parti le moindre obstacle n’est pas de démolir la légende créée par Trotski et tutti quanti autour de la révolution et de la question russes. Considérer l’U.R.S.S. comme un impérialisme sans remonter aux causes profondes, c’est ne pas voir la source du fleuve.
Mais une politique ne s’élabore pas seulement en fonction du passé, l’hier n’est pas l’image de demain. C’est pourquoi nous nous sommes engagés dans une étude sérieuse des perspectives lointaines de l’évolution du capitalisme.
Ce n’est qu’après seulement que nous nous déterminerons définitivement sur la question du parti et de la tactique sur lesquelles nous n’osons temporairement être intransigeants et fermés parce que en toute honnêteté, nous ne nous en sentons pas le droit. Nous entendons en effet, être un des courants qui restituera au mouvement ouvrier, de France d’abord, le sérieux et le sens responsable que lui avaient légué Lafargue, Merrheim, et d’autres. Nous n’éprouvons aucune honte à avouer nos faiblesses et nos insuffisances parce que, en définitive, cette méthode est la seule digne et la seule solide.
Aussi, nous n’avons, croyons-nous, aucune illusion sur nous-mêmes car si nous avons fait quelques progrès dans cette tâche d’élaboration du programme, il nous reste encore beaucoup à faire : à étudier surtout, à achever la matérialisation de notre acquis, à corriger ce que la critique nous a apporté à notre sens de juste. Nous espérons que l’on comprendra notre effort, et qu’en conséquence les vieux militants viendront nous apporter le poids de leurs connaissances et la richesse de l’expérience vécue, que les jeunes camarades pour lesquels les problèmes se posent sur un angle tout différent (exemple question russe) seront un fortifiant et un adjuvant précieux que d’autres tendances et fractions éprises du même esprit et de la même volonté, mettront dans le creuset commun leurs matériaux comme nous y fondrons les nôtres.

DE QUELQUES CONSÉQUENCES TECHNOLOGIQUES DE LA GUERRE

Cette guerre plus que l’autre a contribué au développement des forces productives aux U.S.A., comme aux Indes, en Chine comme en Amérique du Sud.
Pour ne donner qu’un exemple, l’Inde, qui dépendait entièrement de l’extérieur pour tout l’outillage avant 1939, fabrique désormais 4.500 sur 5.000 articles d’outils légers. Et fin 1941, elle avait plus de 100 établissements enregistrés pour la manufacture des machines-outils. Elle a une industrie chimique moderne qui compte plus de cinquante usines., etc.
Partout la concentration industrielle et bancaire s’est effectuée : le monopolisme a fait des pas de géant. Et Lénine ne soulignait-il pas justement que "le monopole est la transition du capitalisme à un ordre supérieur"
Partout dans les pays les plus évolués comme dans les plus arriérés, on assiste à une transformation ou à une formation nouvelle, structurelle du capitalisme. Le capitalisme d’État est un processus tendanciel de l’économie capitaliste à notre époque et son type le plus achevé existe en U.R.S.S. dont c’est là une supériorité énorme sur le plan impérialiste mais qui n’a, soit dit en passant, aucun caractère d’une économie socialiste, quoiqu’en prétendent les stalino-trotskistes.
Une économie socialiste est une économie dans laquelle existe la socialisation et la gestion démocratique par les producteurs eux-mêmes des moyens de production lesquelles imposent et sont inconcevables sans une norme socialiste et non bourgeoise de répartition. La tendance au capitalisme d’État c’est la seule issue pour conserver le sacro-saint profit capitaliste.
La guerre a entraîné une révolution technologique dans les moyens de transports : l’aviation commerciale ruinera les chemins de fer et les navires pour les passagers et marchandises légères et périssables. Cette dernière permettra d’exploiter des territoires jusqu’alors presque inexplorés comme les pôles dont la détention - souvenez-vous de la conférence de Chicago - va devenir l’objet d’une compétition acharnée.
Révolution technologique aussi en tous domaines : dans la chimie, la bio-chimie et la dernière n’est pas la moins importante ; la désintégration de l’atome sonne l’aubade d’une ère nouvelle.
Mais il serait faux de croire que ce dernier moyen soit un obstacle à la guerre. La bombe atomique ne peut que la faire reculer, par crainte d’abord, par préparation technique ensuite, parce que ses ravages sont tels qu’elle n’épargnerait pas plus les quartiers chics et bourgeois que les conglomérats de bâtisses ouvrières.
D’ailleurs une loi empirique de la technique militaire ne prouve-t-elle pas que la défensive progresse plus rapidement que les moyens offensifs ! Et de toute façon, le cheval, comme l’arme à feu, comme le tank et l’avion n’ont pas été des obstacles à la guerre, bien au contraire. La stratégie et la tactique sont simplement bouleversées et ce ne sont pas, comme il est d’ailleurs d’usage, les militaires qui la solutionneront.
L’aviation est aujourd’hui l’arme décisive. Quoiqu’il en soit, si grands soient les moyens de destruction dans le capitalisme, ils ne peuvent empêcher la guerre car celle-ci est une nécessité organique du régime. Par contre, la bombe atomique est une menace non virtuelle contre une région en révolte, contre toute nouvelle "commune", contre tout mouvement insurrectionnel. Nous reviendrons sur ces questions.
Beaucoup de questions sont, seront remises, sur le tapis de la discussion, les peureux qu’effraient le travail et le nouveau peuvent geindre et piailler, cela ne résout rien mais sert l’adversaire car pour les luttes et les épreuves qui se préparent ce sont des outils modernes à la hauteur de la technique du jour dont nous avons besoin.
Nous sommes les défenseurs des intérêts de notre classe, de tous les opprimés et non pas les fidèles d’une école sociologique, et encore moins les curés de chapelle sans fidèles. L’heure est grave et chacun, chaque courant, doit en sentir les dangers et agir en conséquence. Nous, notre choix est fait.

*

Si en Occident la guerre s’est terminée sans encombres pour l’impérialisme vainqueur, il n’en va pas de même en Extrême-Orient.
Révolte à Java en 1917, insurrection d’août 1918 au Japon, de mars 1919 en Corée, mouvement turc en janvier 1920, mouvement anti-anglais en 1920 (Amritsar) aux Indes, sans compter la révolution chinoise qui débuta en 1911 marquèrent la fin de la 1ère guerre impérialiste en Asie.
Il nous souvient que 1891 délégués, représentant trente sept nationalités, tinrent en septembre 1920 à Bakou, sous l’égide de Zinoviev, Radek et Bela Kun, le "premier congrès des peuples d’Orient" qui en fut aussi le dernier. Dès 1920, les bolcheviks, y compris Lénine et Trotski avec bien entendu Staline, sacrifièrent les mouvements coloniaux pour "aplanir la voie vers la paix avec leur principal ennemi l’Angletere" - parallèlement "Moscou entra en relation avec les gouvernements féodaux asiatiques et par la voix de Krassine négociateur du premier traité commercial anglo-soviétique, abandonna toute hostilité et arrêta toute propagande orientale contre l’emprise spécialement aux Indes et dans l’État indépendant d’Afghanistan" (L. Fisher, Les Soviets …).
Avertis déjà par la première guerre impérialiste, les peuples dits coloniaux ont perdu tout sentiment d’infériorité vis-à-vis des blancs au cours de cette guerre ; l’impérialisme japonais boutant des Philippines, de Singapour, de Hong-Kong, d’Indochine les impérialismes ploutocratiques, ont démontré par le fait à toute l’Asie que le colonialisme blanc n’était pas inexpugnable. L’emploi de la bombe atomique contre les Japonais a ressoudé la fissure qu’avaient produite les exactions de l’impérialisme japonais contre les peuples asiatiques conquis ; pour les peuples asiatiques "les criminels de guerre n°1 sont redevenus comme avant 1934 les peuples d’Occident, ceux qui à Hiroshima et à Nagasaki ont porté à un degré d’horreur que l’imagination est impuissante à concevoir".
On ne sait rien de précis sur ce qui se passe en Asie ; 9 août 1942 à Bombay et aux Indes, ThaÏlande, Indochine et Java aujourd’hui, Japon demain. Buchenwald et Dachau en série pour les militants et ouvriers d’Asie. À nos frères de classe d’Asie nous ne pouvons apporter pour l’instant que des paroles plus que des actes : mais c’est une bombe atomique révolutionnaire au lieu de bombe atomique qui se prépare en Asie.
Nous y reviendrons mais nous ne pouvions pas passer ce facteur et ces faits sous silence. En particulier toute notre solidarité est acquise aux travailleurs indochinois qui luttent à la fois contre leur bourgeoisie et contre l’impérialisme mondial en lui tenant tête héroïquement. Nous pouvons y puiser des leçons de courage, d’abnégation, de volonté et mesurer toute la férocité et toute l’hypocrisie répugnante et haineuse de l’impérialisme français dont la crevaison est pour nous un soulagement moral, un renforcement quoique sa perte de l’Indochine ne profitera qu’à un nouveau maître. Ouvriers, coolies de Cholon, Saïgon, etc. vous êtes nos frères et nous sommes avec vous.
Ainsi dans le monde qui attend la troisième guerre impérialiste, qui semble d’avance soumis à cette perspective, qui ne voit pas d’autre issue, il nous faut poursuivre notre travail de taupe. Il nous faut combler le handicap de la banqueroute du mouvement ouvrier qui est le fait crucial et capital de l’époque, le résultat d’une suite d’erreurs incalculables par leurs conséquences et qui s’est soldé, se réglera par des flots de sang, de larmes, de misères.
Il nous faut profiter de l’intermède de paix armée au maximum, sur tous les terrains, en tous domaines : et semer aujourd’hui pour récolter demain.
Dans cette grandiose période troublée et chaotique, dont à notre stade de barbarie les cruelles images se succèdent à la cadence rythmée d’un film, les minorités clairvoyantes et volontaires jouent un rôle décisif. Voilà ce dont il faut prendre conscience et en conséquence rien n’est perdu, tout est possible.
Lentement le prolétariat s’aperçoit du rôle qu’il joue, combat dans des luttes souvent sans espoir de succès autonome immédiat, comme aujourd’hui en Asie, se redresse par des grèves comme en Europe, en Angleterre, aux U.S.A., en Russie malgré le knout stalinien.
Dans le cratère de ce volcan creusé par la production capitaliste se prépare, monte lentement la lave révolutionnaire qui recouvrira le globe entier et balaiera la civilisation barbare capitaliste.
Avant de pouvoir reconstruire, il nous faut plus que jamais tenir, travailler d’arrache-pied et vouloir. Plus que jamais s’applique à notre tâche l’axiome de Spinoza "ni rire, ni pleurer, mais comprendre".

Note de (Dis)continuité : cet article s’appelle "Tenir, Travailler, Vouloir" dans la table des matières et "Où allons-nous ?" à l’intérieur de la revue, nous lui avons donné les deux titres.




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