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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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98 années après le manifeste
La Flamme, 2e série, n°1, Janvier-Février 1946
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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"La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants" (Marx, 18 Brumaire).

La 13ème crise cyclique du capitalisme a sonné le glas du libre échangisme. Toutes les prévisions issues de l’analyse économique du capitalisme faites par Marx, et son école réelle, ont été vérifiées par les faits. Cela n’est ni discutable, ni même discuté.
Pour résorber la crise, il a fallu sortir du classicisme manchestérien ; l’économie de guerre a été le levier puissant qui a orienté le capitalisme, et qui continue à l’orienter vers ce que l’on désigne par "capitalisme d’État" ; cette expression n’est pas économiquement "scientifique" mais très exacte socialement.
Le capitalisme d’État n’entend pas supprimer le profit, mais est un système qui cherche :

  • a) à régulariser le profit capitaliste par une surexploitation de la force de travail sous des formes exacerbées ou nouvelles, et par une spoliation accrue des couches en voie de prolétarisation.
  • b) à substituer au régulateur automatique qu’était le taux du profit dans le capitalisme libéral une planification autocratique et étatique de la production et de la répartition.

    De même que dans l’économie russe le marché est soumis aux décisions des organismes économiques d’État, dans tous les pays capitalistes l’interpénétration croissante de l’État et de l’économie, la centralisation effective de tous les "leviers de commande", directement ou non, entre les mains de l’État, la possession ou la gestion par l’État des branches essentielles dans la production, font de l’État, c’est-à-dire de l’appareil des classes dominantes, le régulateur de la répartition des marchandises et d’autre part le détenteur essentiel du pouvoir économique qu’il partage avec le monopolisme privé et avec lequel il tend à fusionner.
    La lutte entre les monopoleurs étatiques et privés est malgré tout violente, elle ne revêt pas partout la même forme ni la même acuité. Ici "le marché l’emporte sur l’organisation" ; là "l’organisation l’emporte sur le marché".
    Mais les deux lois fondamentales du fonctionnement du capitalisme mondial subsistent :
    Celle de l’accroissement du taux de l’accumulation et celle de la baisse du salaire relatif alors que les débouchés se restreignent tandis que les forces productives croissent.
    Cette organisation de l’économie ne supprimera donc pas les crises du capitalisme. Les crises revêtiront d’autres formes et quelques aspects différents si la guerre laisse la 14ème crise survenir.
    Rien n’est changé dans l’essence : on produit pour le profit et non pas pour la satisfaction des besoins. Mais la structure du capitalisme mue.

    ***

    La tendance du système capitaliste entier vers le capitalisme d’État n’est pas un hasard et ce dernier s’avère être le seul système conciliant à la fois :

  • 1) Le maintien de la hiérarchie de classes dans une stabilité sociale au profit extensif d’une caste de la bourgeoisie et de sa bureaucratie
  • 2) Les meilleurs et plus puissants moyens de défense et d’attaque économique contre les emprises des concurrents. Ni l’autarchie ni l’autarkie ne sont du domaine du passé ; elles changeront de zones et accessoirement d’appellation.
  • 3) L’organisation et la préparation économico-militaire à la guerre, qui, à notre époque, enrobe toutes les branches et toutes les activités de la société. Le militarisme qui n’était qu’un moyen, qu’un engin, tend à devenir une fin en soi pour de multiples raisons que nous n’avons pas le loisir d’examiner ici.

    Cette nouvelle structure en gestation ou plus exactement en épanouissement fait qu’une nouvelle classe sociale se forme, se cristallise. Elle est appelée néo-bourgeoisie par les uns, technocratie par les autres, bureaucratie enfin, etc. Comme toute classe dominante, elle est diversifiée, hiérarchisée, mais cette couche directoriale et dictatoriale s’approprie une fraction croissante de la plus-value.
    Une nouvelle répartition de la plus-value, des formes nouvelles d’exploitation, dont l’une est appelée justement par Kautsky et Laurat "esclavage salarié" s’instaure. Nous y reviendrons.
    Les problèmes et les contradictions insolutionnés d’hier, laissés par Marx et les maîtres du marxisme, sur le problème des classes, sur le travail simple et le travail composé, le travail productif et le travail improductif doivent être défrichés, doivent se résoudre, croyons-nous, par l’analyse du capitalisme contemporain.
    Alors que la société de prolétarise à pas de géants, que le capitalisme américain s’apprête à éliminer totalement ce qui subsiste d’économie naturelle en Asie, que le capitalisme anglais s’assujettit en fait à Wall Street, que l’Europe est colonisée et divisée en deux au profit direct ou indirect du bloc anglo-saxon et du bloc oriental, que les pays européens ne sont même plus les maîtres de leurs propres marchés intérieurs qui pourraient seuls revivifier leurs industries, que la Russie après une éclipse de plus d’un quart de siècle réapparaît comme le deuxième impérialisme du monde, nous disons comme l’écrivait l’autrichien Karl Renner : "Si Marx revenait parmi nous, il nous réprimanderait tous, ce n’est pas mes écrits, mais la Société qu’il faut étudier" (Extrait de L.Laurat, Le Marxisme en faillite ? Du Marxisme de Marx au Marxisme d’aujourd’hui.)
    Le vrai problème est là, camarades : étudier la société présente et devenir. Psalmodier le Manifeste, cantifier Trotsky, déifier Lénine, laudafier Staline, conspuer "l’ultra-gauchisme", cracher sur le soi-disant "révisionnisme de gauche" c’est faire le jeu de la nouvelle classe qui s’implante, qui utilise les mouvements ouvriers à ses propres fins ; c’est ne pas vouloir regarder la réalité en face, car elle est loin d’être comme nous le voudrions ; c’est émasculer le problème et l’action révolutionnaire pour une parodie d’action et un verbalisme au besoin incendiaire, mais sans aucune efficience pour la préparation, la construction d’une nouvelle Internationale indispensable.
    La Flamme n’entend pas suivre le chemin néfaste dans lequel certains braillards et catéchiseurs veulent enferrer les meilleurs éléments de la dite avant-garde. Il est évidemment plus facile de balancer éternellement les mêmes arguments ineptes, les mêmes bordées d’injures que de s’engager dans la voie plus rude, plus difficultueuse et incertaine dans laquelle nous sommes en droit de dire que nous avons avancé quelque peu. Ce peu ne dépend pas seulement de nous, mais aussi de vous qui nous lisez.

    ***

    Il y a un second aspect du problème révolutionnaire qui revêt une importance cardinale dans l’état d’indigence intellectuelle et de pauvreté des moyens, dans l’état de corruption et de gangrène qui s’est infiltré dans tout ce qui est issu du bolchevisme dégénéré sans s’en séparer ultérieurement. C’est le problème des méthodes, inséparable de celui des moyens.
    Tout le monde en paroles, tout comme les divers prédicateurs envers la Providence, est d’accord sur la fin : la révolution prolétarienne. Les divergences apparaissent dans les moyens pour la réaliser. Ces moyens, faussement d’ailleurs pour une grande part, s’érigent alors en principes.
    Trotsky dans Leur morale et la nôtre se délimite du bolchevisme dégénéré pratiqué par les staliniens et embryonnairement, faute d’envergure et de moyens, par ses propres épigones, mais il a eu le tort, premièrement, de ne pas appliquer lui-même dans son activité politique ce qu’il a dit et, deuxièmement, un peu conséquemment, de ne pas dire ouvertement quels moyens précis sont permis, et quels moyens ne le sont pas, quelle que soit la situation, etc. Autrement dit, le dernier des vrais bolcheviks n’a pas donné de bonne recette.
    Car quoi qu’il en paraisse, c’est là - au fond - la pierre d’achoppement du groupement de l’avant-garde ; la dermatologie révolutionnaire est actuellement impuissante contre la lèpre stalinienne qui ne se présente pour l’instant que sous le masque d’un bénin eczéma léninien. Seuls, les faits historiques, d’une part, et les résultats, d’autre part, clarifieront pour tous, sans équivoque aucune, le problème. Il y a des moyens incompatibles avec notre fin.
    Voici un second point sur lequel nous continuerons d’être intransigeants et sur lequel d’ailleurs nous ne sommes plus seuls.
    Mais il y a encore beaucoup de "staliniens" dans l’esprit et non pas dans la lettre qui s’ignorent, d’esprits bornés et étroits, dans ces sectes et chapelles qui entendent s’ériger d’eux-mêmes en direction (sic) révolutionnaire (resic) mais qui n’ont jamais réfléchi profondément et sérieusement sur cet axiome, à savoir que "l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes". C’est, si l’on veut, le slogan de La Flamme.
    Distillez votre "vérité", adorez et condamnez, rabâchez : l’ignorance est en fin de compte votre seule excuse valable et la cause réelle de votre attitude. Quant à nous, comme Marx, nous "suivons notre chemin et nous laissons dire les gens."




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