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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Analyse du complexe russe
La Flamme, 2e série, n°2, Mars-Avril 1946
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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INTRODUCTION

Dans l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, dans un milieu hostile, poursuivant le travail de propagande et d’organisation, les dirigeants révolutionnaires cherchaient à rendre plausible, réelle, la victoire prolétarienne en évoquant des antécédents héroïques.

Ainsi avant la Commune, l’exemple de Spartacus, les révoltes religieuses du Moyen-Âge, la révolution de 1789, etc. ont été largement disséqués et comparés.

Puis vint la Commune, le mouvement marxiste l’analysa à profusion. Marx, Rosa Luxembourg, Lénine et beaucoup d’autres la citent, s’y appuient maintes et maintes fois pour justifier leurs idées, pour transposer sur le plan du présent et l’immédiat, la perspective révolutionnaire.

Par son dynamisme, l’expérience sanglante, par ses difficultés innombrables, le radicalisme de son langage, la révolution d’Octobre parut enfin incarner, aux yeux du monde entier, l’exemple de la pure révolution prolétarienne.
L’Internationale Communiste réunit dès 1918 les éléments les plus décidés et les plus capables du prolétariat mondial dans un élan grandiose.

Mais la longue suite des défaites, la nature des mesures économiques prises par le gouvernement russe, la désorientation de sa politique extérieure, la servilité des partis nationaux de l’I.C., l’exclusion et l’anéantissement systématique de tout mouvement d’opposition et des meilleurs éléments ont fini par susciter des doutes au sein de l’avant-garde.

Ces doutes concernaient LES MÉTHODES d’abord, puis d’autres voulurent remonter jusqu’à la source des "erreurs", puis on voulait expliquer les "trahisons" ;

Les uns s’engageaient résolument dans la voie de la DÉFENSE DE TOUT CE QUI TOUCHAIT DE PRÈS OU DE LOIN LA RUSSIE. Ils ont forgé la théorie de l’encerclement de la Russie par la bourgeoisie mondiale et forcément à mesure que la dispute s’envenimait les critiqueurs devinrent les agents de ces divers impérialismes. Ils ont subi toutes les volte-face de la politique, fanatiquement, résolument, donnant le spectacle désespérant de gens enferrés dans leur sectarisme ignare, sanglant, mais donnant également l’impression d’une force créée par ce sentimentalisme, l’impression du nombre.

En 1939 (après l’accord germano-soviétique, nous avons fait une enquête auprès des ouvriers stalinisants d’une usine occupant un millier de salariés. Aucun membre du parti stalinien ne savait le PRIX DU PAIN en Russie et la QUANTITÉ que l’ouvrier russe pouvait s’offrir avec son salaire mensuel. Par contre ils savaient que seuls les agents d’un impérialisme ennemis de la Russie pouvaient poser de pareilles questions.

D’un autre côté ceux qui critiquaient ceux qui se révoltaient contre l’abandon de la théorie et de la critique révolutionnaire, n’osaient pas rompre ouvertement avec les "glorieuses traditions", ils n’osaient pas regarder la terrible vérité en face : LE PROLÉTARIAT MONDIAL ABANDONNÉ SANS PARTI ET SANS PRINCIPE RÉVOLUTIONNAIRE, ON ALLAIT AU DEVANT DE LA PLUS GRANDE CRISE IDÉOLOGIQUE DE l’HISTOIRE HUMAINE.

Le fanatisme des staliniens, l’isolement, les hésitations, et disons-le ouvertement, le manque de courage et de persévérance révolutionnaire chez les éléments de l’opposition - trotskistes, PSOP, POUM, Bureau de Londres, anarchistes, syndicalistes, etc. - ont permis de précipiter les travailleurs des cinq parties du monde dans le gouffre du 2ème carnage mondial.

Ici nous ouvrons une parenthèse. L’attitude des impérialistes effectivement opposés à l’U.R.S.S. ainsi que l’analyse des courants contre-révolutionnaires (le Japon, l’Allemagne, les P.S., etc.) ne pourra pas être faite dans ce travail, ses cadres étant restreints. Nous n’en parlerons que dans quelques cas précis.

En somme, après tant d’événements, tant d’expériences et de recherches patientes, il est devenu INDISPENSABLE de faire l’inventaire critique du complexe russe, point cardinal de l’orientation et de l’action révolutionnaire.

Nous essayons de rassembler les éléments de cette critique, de dégager une conception complète dans l’UNIQUE BUT D’ARMER LE FUTUR PARTI DE L’INTERNATIONALE CONTRE LES DÉVIATIONS DUES À L’IGNORANCE OU AU SENTIMENTALISME QUI SE PRÉTEND RÉVOLUTIONNAIRE.

Pour faciliter l’exposé, le travail est divisé en 3 parties :

  • A) La naissance du bolchevisme, 1905, jusqu’à la révolution d’Octobre ;
  • B) L’année 1917 et l’analyse de la révolution d’Octobre ;
  • C) Les facteurs de l’économie et de la politique de l’U.R.S.S. de 1918 à nos jours.

La division chronologique n’implique pas la description de l’histoire. Chaque chapitre sera bâti sur l’analyse d’une idée, ou d’un mythe précis, tel que : le Parti, le Soviet, le Programme, etc.
Nous utiliserons la moralité d’innombrables discussions, d’articles, sur la question. Articles de Lénine, Staline, Trotsky, les livres de J. Reed, Korsch, Souvarine, Serge, Louis Fischer, R. Luxembourg, W. Citrine, Rosenberg, journaux et revues russes, françaises, etc. nous indiquons d’ailleurs les sources au fur et à mesure.

Quant à ceux qui solutionnent les problèmes précis à l’aide d’adjectifs en flétrissant notre "antibolchévisme" ou "antiléninisme" ou ceux qui cherchent à faire ressortir d’une phrase malheureuse, d’une idée insuffisamment expliquée, ou même erronée, des arrières pensées ou partis pris, nous les laissons à leurs plaisirs. Il y a beaucoup de gens qui érigent leur refoulement sexuel initial, leur désir de domination ou leur scepticisme en opinions politiques. Nous ne pourrons les soigner qu’après la victoire, en attendant, nous poursuivons inébranlablement notre objectif : démocratie prolétarienne, révolution prolétarienne, nouveau parti et Internationale.

PARTIE "A" : LE PARTI, LES MASSES, L’AVANT-GARDE

Au sein de la social-démocratie russe, dès sa naissance, nous assistons à une lutte idéologique des fractions et des personnalités. Cette lutte dont l’extérieur, le monde ouvrier ne pouvait saisir ni l’importance, ni l’enjeu, prend un aspect dramatique dès 1904.

Dans les discussions, la personnalité de Lénine s’affirme puissamment. Il est, au début, le seul dirigeant marquant de la minorité dite bolchevik (majoritaire). De toute façon il est le seul à avoir tracé une perspective, à avoir soulevé les questions fondamentales ; sur le parti, le parlementarisme ainsi que la critique des autres groupes et tendances.

Avant la guerre de 14, ses idées sont celles de la fraction ; sans Lénine il n’y a ni discussions, ni perspectives et ses partisans sont désorientés. Le cas sera particulièrement flagrant pendant les mois de janvier-février-mars 1917, où la fraction dite bolchevik tombe dans les pires erreurs du réformisme.
Le rôle joué par Lénine nous oblige d’engager l’analyse à travers ses idées personnelles ainsi que d’identifier le Parti et Lénine. Partout où le parti suit son chemin propre, c’est sur la base des idées de Lénine.

Bien des léninistes, trotskistes, etc. prétendent que la naissance du parti, son développement, la prise du pouvoir, suivent une ligne directe, sans cassure. Ici des esprits dogmatiques veulent attacher le côté sentimental au scientifique, car pour ces gens, des hommes et des groupes n’ont pas de vraies valeurs, de vrai dynamisme qu’à condition d’AVOIR ÉVOLUÉ D’UN POINT DE DÉPART EN LIGNE DROITE VERS LE BUT. Préjugé petit-bourgeois.

Quelle est la réalité ?

Si l’on accepte cette conception, il faut reprocher à Lénine et ses compagnons de ne pas avoir provoqué la scission au sein de la social-démocratie russe, dès que les idées sur le parti furent clairement exposées. Cependant nous pouvons considérer l’idée comme un besoin de justification d’épigones. En réalité, exiger de Lénine en 1904, ou de Rosa en 1917, la rupture définitive avec la S.D. parce que sur le plan théorique et pratique leurs idées s’en distinguent très nettement est une exigence absolument spéculative. Généralement on supporte mieux le sentiment d’une défaite si son origine se trouve attachée au prestige incontestable d’une personnalité du socialisme.

Cependant les hommes évoluent dans les limites étroites que ni la "volonté" pure, ni la "clairvoyance géniale" d’un chef ne sauraient surmonter. Dans ce travail, nous nous proposons précisément à dissocier ces facteurs divers, tels que la responsabilité politique d’une personne et les possibilités précises dans une situation donnée.

Mais en fait, nous savons que le bolchevisme ne se différencie pas par son essence même de la social-démocratie jusqu’à Octobre et qu’après Octobre il portera les tares social-démocrates jusqu’à nos jours.

Au sujet du rôle des parlements, la possibilité d’exploiter les élections, il n’y pas prise de position, il n’y a pas de principe bien établi.

Selon la situation, selon les époques, toute la social-démocratie russe, mencheviks et bolcheviks, changent de position. En 1904 contre, en 1906 pour, en 1907 pour, etc. L’attitude hésitante se reflète dans l’opinion des bolcheviks sur l’Assemblée Constituante de 1917.

Pendant toute la période révolutionnaire, les bolcheviks sont pour une Constituante. Ils participent aux travaux du pré-parlement jusqu’au mois de septembre 1917, ils la réclament au dernier moment pour en empêcher la réunion finalement, à juste raison d’ailleurs. Nous faisons observer que les bolcheviks ne font aucun effort pour faire partager leur opinion d’avant Octobre sur le parlementarisme par l’Internationale. Il n’en sera pas de même après la création de l’I.C. dont les partis nationaux continueront à pourrir dans les enceintes parlementaires, accumulant défaites et déceptions, et cela sous direction russe.

Nous voyons donc se développer un facteur idéologique important, d’abord dans les conditions spécifiquement russe puis son application sur le plan international. Ce facteur est la participation au parlement bourgeois, avec tout ce qu’elle comporte de conséquences funestes. Nous ajouterons que les trois fractions les plus importantes du mouvement ouvrier russe, bolchevik, menchevik, socialiste révolutionnaire, sont d’accord sur la question jusqu’en 1917.

L’attitude à l’égard de la "Constituante" en 1917 est la continuation de la politique hésitante. Tant que le passage au socialisme comprenait la période de transition, appelée démocratie bourgeoise, les bolcheviks réclamaient avec insistance, à chaque occasion, les élections au parlement.

Mais au moment même des élections, Lénine comprit que leur résultat donnerait le pouvoir aux S.-R. Étant en situation difficile Lénine attaqua de biais le problème. Il prétendit que les listes électorales sont périmées, que la "majorité du peuple n’a pas encore eu la possibilité de se rendre compte de la portée de la révolution soviétique" (Pravda, fin décembre 1917). Puis il dit carrément, que seule la force peut résoudre ces problèmes et il ajoute "si elle (la C.) se trouvait en désaccord politique avec le pouvoir des S. serait condamnée à une mort politique inéluctable". Aux élections, les S.R. obtinrent 58% des voix, les Bol. 25%, les partis bourgeois 13%, les Men. 4%.

La Constituante fut donc dissoute, sans que la question du parlementarisme soit tranchée. Toutefois Lénine prononça des paroles mémorables devant l’Exécutif des S. :

"Tandis que les parlements ne prêtèrent jamais, nulle part, aucun appui au mouvement révolutionnaire, les S., soufflant sur l’incendie révolutionnaire, dictent impérieusement au peuple : Combats, prends tout dans les mains, organise-toi. Ce n’est un mystère pour personne, que tout mouvement révolutionnaire s’accompagne de chaos, de ruines, de troubles temporaires. Mais la société bourgeoise est aussi la guerre, aussi l’abattoir."

Le jeu parlementaire continue, pour le pouvoir et contre le prolétariat.

LE PARTI

Le point de cristallisation qui permit la division, la délimitation des éléments révolutionnaires des éléments réformistes fut la question du Parti.

Ici, il faut dire que les idées de Lénine n’ont pas varié et que des discussions importantes furent engagées sur le plan international.

Nous devons souligner que pour une bonne part, Lénine ne défendait pas, ne demandait pas l’application de ses méthodes au sein de toute la II° Internationale.

Il les a élaborées en vertu des conditions spécifiquement russes, chose qu’il n’a pas manqué de souligner bien des fois. Si à l’heure actuelle beaucoup de camarades se réclament des méthodes appelées "léninistes" c’est dû à deux raisons.

D’abord ils pensent que la victoire dépend de l’application stricte des principes d’organisation de Lénine et ils confondent la RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE, DICTATURE DU PROLÉTARIAT, avec la prise du POUVOIR par l’organisation du parti bolchevik.

Sur le plan théorique, nous retrouvons chez Lénine, la continuation des idées des autres partis russes à tendance anarcho-paysanne dans le problème des rapports entre masses et avant-garde.

En 1875 Tkatchev, chef du parti populiste, déclare :

"NI À PRÉSENT, NI DANS L’AVENIR, LE PEUPLE LIVRÉ À LUI-MÊME N’EST CAPABLE D’ACCOMPLIR LA RÉVOLUTION SOCIALE, NOUS SEULES MINORITÉS RÉVOLUTIONNAIRES POUVONS ET DEVONS LA FAIRE AU PLUS VITE. LE PEUPLE NE PEUT SE SAUVER LUI-MÊME, NE PEUT FIXER SON SORT, CONFORMÉMENT À SES BESOINS RÉELS, NE PEUT DONNER CORPS ET VIE À LA RÉVOLUTION SOCIALE".

Il y a dans cette conception une exagération de l’importance de l’avant-garde, son rôle primordial. Nous retrouvons cette idée quoique doublée de la nécessité du concours des masses dans tous les écrits de Lénine.

L’avant-garde se trouve confondue avec les masses, le régime étatique instauré par elle est confondu avec la dictature du prolétariat, les organismes obèses du parti étouffent les soviets, ses membres ne voient que le PARTI, voilà les raisons de la naissance de la bourgeoisie bureaucratique russe, du POINT DE VUE ORGANISATION INTÉRIEURE.

À cause de la phraséologie révolutionnaire du prolétariat, les pires méfaits, les plus abominables abus de pouvoir, sont interprétés comme des actions dans l’intérêt de la classe ouvrière.

SI LES RÉVOLUTIONNAIRES ADMETTENT QUE LE PARTI PEUT REMPLACER LA MASSE DES PROLÉTAIRES DANS L’EXERCICE DU POUVOIR SANS MODIFIER POUR CELA LE CONTENU MÊME DE LA DICTATURE DES TRAVAILLEURS, À PARTIR DE CE MOMENT, ON COMMET N’IMPORTE QUEL CRIME TOUJOURS DANS L’INTÉRÊT DE LA CLASSE. Or, ce changement qualitatif fut rendu justement possible par la conception de Lénine sur le rôle et les prérogatives de l’avant-garde.

Le rapprochement entre les idées de Tkatchev et Lénine s’impose.

En 1903 Lénine écrit dans l’Iskra : "L’histoire de tous les pays atteste que livrée à ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre les patrons, réclamer du gouvernement telle ou telle loi nécessaire aux ouvriers. Quant à la dictature socialiste, elle a surgi des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par des représentants instruits des classes possédantes : les intellectuels. Par leur situation sociale, les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine social-démocrate surgit indépendamment de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel et fatal du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes" et il continue plus loin :

"LA CONSCIENCE POLITIQUE DE CLASSE NE PEUT ÊTRE APPORTÉE À L’OUVRIER QUE DE L’EXTÉRIEUR DE LA LUTTE ÉCONOMIQUE. Le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais la catégorie des intellectuels bourgeois".

On voit clairement le glissement vers le pouvoir exercé par l’avant-garde révolutionnaire. À LA PLACE ET DANS "L’INTÉRÊT" DU PROLÉTARIAT (soi-disant dans l’intérêt). Ce qu’il faut cependant souligner, c’est qu’à l’époque (1903) et jusqu’en 1917 Lénine et ses compagnons ne pensaient pas à la révolution socialiste. Ce qu’ils prévoyaient c’était la révolution bourgeoise, SOUS DIRECTION PROLÉTARIENNE. La ligne subtile qui sépare le domaine de la révolution prolétarienne fut franchie au moment où malgré tout son passé, malgré la constitution économique de la Russie, malgré l’opinion maintes et maintes fois exprimée par Lénine et Trotski, ON PARLE DE LA RÉVOLUTION SOCIALISTE COMME IMMÉDIATE, RÉALISÉE.

Le 6 avril 1917, donc la veille de son départ pour la Russie, Lénine s’exprime ainsi dans sa lettre d’adieu aux ouvriers suisses : "Le grand honneur d’ouvrir la série des révolutions engendrées avec une nécessité objective par la guerre impérialiste est échu au prolétariat russe. Mais l’idée de considérer le prolétariat russe comme un prolétariat révolutionnaire élu parmi les ouvriers des autres pays, nous est absolument étrangère. Nous savons parfaitement que le prolétariat de Russie est moins organisé, moins préparé, moins conscient que les ouvriers des autres pays. Ce ne sont pas des qualités particulières, c’est un concours particulier des circonstances historiques qui a fait du prolétariat russe, pour un certain temps, peut-être très court, le pionnier avancé du prolétariat révolutionnaire du monde entier.

LA RUSSIE EST UN PAYS PAYSAN, L’UN DES PAYS LES PLUS ARRIÉRÉS D’EUROPE, LE SOCIALISME NE PEUT Y VAINCRE DIRECTEMENT TOUT DE SUITE. MAIS LE CARACTÈRE PAYSAN DU PAYS PEUT, PAR SUITE DE L’IMMENSE SUPERFICIE DU DOMAINE DES PROPRIÉTÉES NOBLES, DONNER SUR LA BASE DE L’EXPÉRIENCE DE 1905 UNE FORMIDABLE AMPLEUR À LA RÉVOLUTION BOURGEOISE DÉMOCRATIQUE et faire de notre révolution le prologue de la révolution socialiste, UN PAS VERS CELLE-CI".

Phrases d’une énorme importance, puisque la structure économique (caractère agraire de la Russie) ne pouvait pas changer d’avril à octobre. Nous devons saisir les raisons qui ont déterminé les dirigeants du parti bolchevik de parler soudain de révolution socialiste et Dictature du Prolétariat alors qu’auparavant, ils ne pensaient pouvoir réaliser que la révolution bourgeoise, sous contrôle des partis ouvriers.

"La misère sans issue, l’ignorance, l’inégalité et l’humiliation dans lesquelles plonge le paysan, donne à tout notre régime un cachet asiatique" dit encore Lénine plus loin.

Le changement dans les expressions, dans la terminologie révolutionnaire a pu se produire soit pour des raisons tactiques, soit à cause d’un changement d’appréciation sur la révolution ainsi que ses buts immédiats. Mais quelques que furent ces raisons, elles ne permirent point d’atteindre un résultat positif.

La question du parti se trouve étroitement liée à celle de la perspective révolutionnaire. Il est certain qu’avec une organisation préparée à la direction d’une révolution bourgeoise aussi démocratique qu’elle soit, en considérant l’avant-garde comme détenteur de la théorie révolutionnaire, après l’exclusion des masses de la direction économique, et des organismes de contrôle, ON PEUT APPELER "SOCIALISME" l’État bourgeois bureaucratique. Mais dans cette discussion, ce que nous cherchons c’est le fond révolutionnaire et non pas des mots, dépourvus de leur contenu initial.

D’après Lénine, la révolution allait être bourgeoise en Russie.
Par conséquent l’organisation devait pouvoir répondre aux tâches posées par elle, tout en préparant le passage du pouvoir au prolétariat en tant que classe.
La structure du parti dépendait donc de ce but ainsi que de la situation spécifique de la Russie.

Quant à l’organisation intérieure du Parti, Lénine préconisait ce qu’il dénommait le Centralisme Démocratique. Lénine était partisan d’une organisation de révolutionnaires professionnels, en tant que DIRECTION DE LA LUTTE. Des hommes soigneusement sélectionnés, aidés par des détachements armés et bien entraînés. C’est ainsi qu’il entendait les endurcir tout en gardant la direction de l’organisation même, pour un nombre restreint de militants CHOISIS. Pour la seconde fois, la constitution économique et politique de la Russie d’alors détermine la forme, la structure du parti.

Lénine déclare au congrès de Bruxelles en 1903 : "Trotsky a très mal interprété la pensée fondamentale de mon livre "Que Faire ?" en disant que le Parti n’est pas une organisation de conspirateurs. Il a oublié que j’ai proposé une série d’organisations de divers types, depuis les plus conspiratives, jusqu’aux plus relativement larges. La classe ouvrière doit travailler sous la direction et le contrôle du parti. Notre tâche est de grouper un cercle clandestin de dirigeants et de mettre en mouvement la plus grande masse possible."

La pratique n’a pas permis la démocratisation, mais le centralisme se faisait sentir de plus en plus, Lénine expose son point de vue dans une série d’articles qui susciteront bien des commentaires, dont les plus célèbres de Rosa Luxembourg et de Trotsky.

Ce dernier écrivit en 1903 : "La révolution sociale a pour condition indispensable la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la conquête par le prolétariat d’un pouvoir qui lui permette d’écraser toute résistance des exploiteurs. Elle ne sera pas la prise de pouvoir par des conspirateurs, mais le règne politique de la classe ouvrière organisée, formant la majorité de la nation." Dès son exposé théorique la thèse de Lénine a suscité des controverses et des doutes. Nombreux furent les réformistes qui tentèrent de la réfuter par peur d’une dure discipline dont le parti révolutionnaire ne pourrait se passer. Il fut facile de démontrer leurs aspirations contre-révolutionnaires. Il en était tout autrement de R Luxembourg, qui dans sa brochure célèbre Marxisme, Léninisme et Socialisme, tente de démontrer que le type d’organisation préconisée par Lénine, laisserait une part de pouvoir redoutable entre les mains du Comité Central. De ce fait, le Comité Central peut exercer une véritable dictature sur l’organisation toute entière. Les raisons évoquées par Lénine, la discipline et le désir d’éviter des erreurs ne sont pas admissibles. CAR LES MESURES DE DISCIPLINE PRISES PAR LE PARTI NE PEUVENT REMPLACER LA DISCIPLINE CONSENTIE EN CONNAISSANCE DE CAUSE. D’AUTRE PART LA CENTRALISATION N’ÉVITE PAS LES ERREURS DU MOUVEMENT OUVRIER, SIMPLEMENT PARCE QUE LES DÉCISIONS SONT PRISES PAR UN PETIT NOMBRE DE MILITANTS ÉCLAIRÉS.

La réalité historique a prouvé que l’organisation du parti bolchevik fut centralisée et antidémocratique à outrance pour des raisons d’illégalité, aucun contrôle du sommet par la base ne fut possible. LÉNINE CHOISISSAIT SES COLLABORATEURS TELS QUE STALINE PAR EXEMPLE QUI NE FUT JAMAIS ÉLU PAR PERSONE TOUT EN ÉTANT DÉLÉGUÉ AUX CONGRÈS ET MEMBRE DU COMITÉ CENTRAL pendant 10 ans avant Octobre. Pour cette raison nous pouvons déclarer sans ambages : LES CAMARADES QUI VEULENT RECONSTITUER LE PARTI BOLCHEVIK AVEC LE "CENTRALISME DÉMOCRATIQUE" SANS NOUS INDIQUER CLAIREMENT LA MARCHANDISE, RECHERCHENT LE POUVOIR PERSONNEL ET LES PHRASES RÉVOLUTIONNAIRES NE SERVENT QU’À FAIRE AVALER AUX MILITANTS DE BONNE FOI LA MÊME COULEUVRE : LE POUVOIR SUR LE PROLÉTARIAT. Utiliser mots d’ordre et méthodes sans tenir compte de l’évolution politique et économique, sans tenir compte de la situation spécifique du pays, mène à une rigidité sans succès politique. Jusqu’ici peut-être tout le monde serait d’accord. Les difficultés commencent dès que nous interrogeons les camarades : CENTRALISME DÉMOCRATIQUE C’EST BIEN mais en quoi SE DIFFÉRENCIE-T-ELLE, CETTE THÉORIE EN FRANCE, EN 1945, DE CELLE DE LÉNINE en 1905-1917 ? Si c’est la même, vous ne faites aucun effort pour l’adapter à une situation nouvelle. OU BIEN LA SITUATION EN FRANCE par exemple ou en Angleterre, aux U.S.A., en U.R.S.S. est la même que celle de la RUSSIE D’OCTOBRE 1917 ?

En 1894, Lénine déclarait à Minsk : "Nous ne considérons nullement la théorie de Marx, comme quelque chose de parfait et d’inattaquable. Au contraire, nous sommes persuadés qu’elle a donné seulement les bases de la science que les socialistes doivent nécessairement parfaire, dans tous les sens, s’ils ne veulent pas rester en retard sur la vie.

Les socialistes russes ont particulièrement besoin d’interpréter d’une façon indépendante la théorie de Marx car elle ne donne que des directives générales."

En 1906, il écrit sur La Guerre des Partisans : "À différents moments de l’évolution économique, différentes formes de lutte sont conditionnées par les situations nationales, culturelles, ainsi que par les mœurs, modifiant à leur tour les formes secondaires, auxiliaires de l’action."

Il résulte de tout ce qui précède que dans la situation politique (absolutisme, tsarisme) et économique (95% de la population est agricole) ne permettait pas d’envisager la Révolution prolétarienne. Tout en poussant les ouvriers vers l’action, tout en utilisant les critiques et l’enseignement de Marx et Engels ainsi que ceux des autres révolutionnaires (Kautsky, Bebel, etc.) Lénine et le parti bolchevik se préparaient à la révolution bourgeoise à direction prolétarienne.

Cependant cette direction prolétarienne devait s’effacer devant celle du parti, à cause de la préparation par les organes du parti, la prise du pouvoir politique. Les mœurs du parti, le manque de contrôle de la direction, la conspiration, font que le parti arrive au pouvoir avec un personnel lequel, favorisé par la situation générale, se bureaucratise facilement, ayant toutes dispositions, toute l’inclinaison vers cette voie.

Nous ne saurions donc admettre les méthodes qui conduisent vers une concentration effective de tout le pouvoir entre les mains du Comité Central comme "l’expression" du pouvoir prolétarien. Les principes indispensables à la démocratie intérieure sont le CONTRÔLE DE LA BASE et le TOUR DE RÔLE, LA DISCUSSION DES BUTS POLITIQUES DU PROGRAMME ÉCONOMIQUE PAR LA MASSE DES ADHÉRENTS. La prise du pouvoir n’est pas un but en soi. ELLE DOIT S’ACCOMPAGNER DE LA DÉMOCRATIE PROLÉTARIENNE, aussi bien DANS LE PARTI QU’EN DEHORS DU PARTI.

AINSI LA STRUCTURE ORGANISATIONNELLE DU PARTI BOLCHEVIK LE PRÉDISPOSE, concluons-nous :

  • 1) À se détacher de la masse, par son contenu idéologique, par la conception du rôle du parti ;
  • 2) Sa structure fermée, centralisme dictatorial (dû en partie à l’illégalité) préparent la voie à la bureaucratisation.

En dehors de ces facteurs tendanciels, nous allons analyser les ERREURS et les fautes de la direction bolchevique pendant la période révolutionnaire.

PARTIE "B" : AVANT-GARDE ET SOVIETS

PROGRAMME

La révolution de 1905 a vu surgir une forme spontanée inédite de la lutte prolétarienne : le soviet. Aussitôt le premier soviet créé à travers l’immense territoire, à la suite de la puissante vague de révolte, des ouvriers en créent partout de semblables. Les partis politiques se trouvent dans une curieuse situation. Bolcheviks, mencheviks et socialistes-révolutionnaires assistent à la naissance d’une révolution qu’ils auraient voulu préparer, mais qui surgit avec violence, ABSOLUMENT EN DEHORS DES CADRES DE CES PARTIS.

Le temps presse, il faut prendre position à l’égard de ses organes spontanés de la masse.

LA SPONTANÉITÉ, ainsi que sa forme nouvelle, PRÉCÈDE L’ACTION DES PARTIS, PHÉNOMÈNE QUI SE REPRODUIRA AU MOIS DE FÉVRIER 1917, AINSI QUE PENDANT TOUTE LA VAGUE RÉVOLUTIONNAIRE DE 1917 À 1921 sur le plan international. Les opinions au sujet des soviets varient selon le rôle que les partis politiques s’assignent ; mais une compétition mortelle s’engage entre eux pour arracher des majorités au sein des soviets. Nous assistons donc à deux tendances parallèles : la révolution spontanée avec les soviets et la course des partis vers le pouvoir.

En réalité les mencheviks y introduisaient des notions prises dans les démocraties bourgeoises occidentales voulant modeler la révolution russe d’après leur exemple.

Les mencheviks étaient en avance et en retard par rapport aux bolcheviks. D’un côté ils sentaient bien que l’état arriéré et le délabrement extrême de l’économie russe constituaient un obstacle énorme, d’un autre côté, en se réclamant des mesures exclusivement bourgeoises-démocratiques, ils endiguaient et méconnaissaient la poussée révolutionnaire des masses. Tseretelli déclare devant la Constituante : "N’est pas socialiste qui incite le prolétariat à atteindre ses fins dernières sans avoir passé par la démocratie qui lui permettra de devenir puissant. Vous avez pris la production. Avez-vous réussi à l’organiser ? La terre prise par les paysans sera prise en réalité par les koulaks, paysans riches qui ont de l’outillage. Vos négociations de paix risquent les destinées du socialisme et de la démocratie russe, sur la carte hasardeuse de la révolution européenne." Leur attitude hésitante du début, glisse inévitablement vers la contre-révolution ouverte, notamment leur participation à la lutte armée à Moscou avec socialistes-révolutionnaires, cadets, etc. contre les bolcheviks.

Malgré l’abandon par la majorité menchevik des principes de la social-démocratie au cours de l’année 1917, il faut souligner l’activité et la clairvoyance de Martov.

Cependant l’opposition des mencheviks contre la prise du pouvoir par les soviets, pour la continuation de la guerre impérialiste (sauf la tendance Martov) annule complètement la portée de leurs prévisions économiques en les rangeant définitivement parmi les agents conscients de l’impérialisme français et anglais. L’aide matérielle et politique qu’ils reçurent d’eux l’a largement confirmé plus tard.

Par contre les bolcheviks voulaient faire triompher les revendications populaires : PAIX, TERRE, DÉMOCRATIE. C’est précisément sur la question de la paix que les mencheviks, socialistes-révolutionnaires, cadets, etc. échouent , perdent leur popularité en cédant la place aux bolcheviks.

Les bolcheviks eux, croient, ou veulent faire croire, que tout EST POSSIBLE. Désarmés sur le plan économique, mais investis de la confiance des masses, ils agissent principalement sur le plan politique. La prise du pouvoir politique est leur seul objectif, qu’ils peuvent réellement atteindre.
Leur incapacité en matière économique et leur conception bureaucratique sur l’exercice du pouvoir aboutit à un appareil squelettique en 1921, dépouillé de tout accessoire révolutionnaire.

Donc les bolcheviks eux aussi sont en avance parce qu’ils veulent utiliser politiquement à fond la révolution des masses, mais ils sont en retard sur le plan économique n’ayant pas prévu la gestion et l’organisation de la production sur la base DE PRINCIPES SOCIALISTES, ce qui ne leur laissera 4 ans plus tard que le pouvoir. Nous verrons comment ils l’utiliseront.

Il est à souligner que selon les votes effectifs ou probables, les bolcheviks sont tantôt pour, tantôt contre les soviets. En effet au mois de mai les bolcheviks sont pour, mais dans "L’État et la Révolution » Lénine s’exprime ainsi en parlant de la « Suppression du Parlement" :

"Les héros de la bourgeoisie pourrie, les SKOBELEV, les TSERETELLI, les TCHERNOV et les AEVENTEIEV ont réussi à gangrener jusqu’aux soviets, à la manière du parlementarisme bourgeois le plus répugnant, à faire des soviets des moulins à paroles."

Seuls, parmi tous, les bolcheviks sont véritablement pour la paix, réclamée par tous les délégués de toutes les armées, avec des accents dramatiques. Seuls, parmi tous, les bolcheviks réclament le pouvoir pour les soviets.

Ces deux revendications, la lutte que les bolcheviks mènent pour les faire triompher, les hissent véritablement à la direction des événements. Cependant, leur tactique au sein des soviets les prive rapidement de toute démocratie réelle en effet.
Le Comité Éxécutif du 3ème Congrès comprenait :

En janvier 1918 :

Comm. 160
S.R.G. 125
S.R. 7
Anarcho-comm. 3
M. intern. 2
S.R. maximalistes 7

4 juillet 1918, 5ème Congrès

Comm. 773
S.R.G. 353
Maximalistes 17
Sans Parti 10
Anarch. 4
M. intern. 4
Nationalités 3

6 novembre 1918, 6ème Congrès

Comm. 933
Comm. rév. 8
S.R.G. 4
Comm. POP 2
Maximalistes 1
Anarch. 1
Sans Parti 1

La transformation est rapide, le soviet se confond avec le parti.

Comparons la modification du langage des termes, le glissement vers le bureaucratisme. Lénine en parlant de l’état du 3ème Congrès dit :

"Les idées anarchistes revêtent maintenant à notre époque de démolition radicale de la société bourgeoise des formes vivantes. Encore faut-il d’abord pour renverser la société bourgeoise le ferme pouvoir révolutionnaire des classes laborieuses" etc.
"Tout ouvrier, tout paysan, tout citoyen doit comprendre qu’il peut seul se venir en aide lui-même et qu’il n’a rien à attende que de lui-même".

Cependant au Congrès des Conseils de l’Économie Populaire (28 mai, 4 juin 1918) le rapporteur Radek tint un langage curieux. Il souligna que la Révolution allait se trouver en étroite dépendance du marché mondial. il préconisa une politique de concessions et d’emprunts. Ce sont les premiers jalons de la N.E.P. dans une période où l’inflation rendait les salaires illusoires et le troc se substituait au commerce.

Au 5ème Congrès dans le tumulte des débats la veille de l’insurrection S.R. Lénine disait : "La guerre civile est nécessaire au socialisme. Les partis ne doivent pas se placer au point de vue de l’individu affamé, mais à celui du socialisme … Nous ne reculerons devant aucune lutte. Nous recenserons et nationaliserons tout s’il le faut. Nos solutions pratiques, MONOPOLE ET TAXE DU BLÉ, PRIX MAXIMA, DIMINUTION DU PRIX DES ARTICLES MANUFACTURÉS DE 50% POUR LE PAYSAN PAUVRE ET DE 25% POUR LE PAYSAN MOYEN." Style et solution caractéristique d’une situation extrêmement difficile, mais sans rapport avec le socialisme.
Au 6ème Congrès, Lénine déclare :

"Nous nous sommes toujours rendu compte que si nous avons dû commencer une révolution nécessitée par la lutte internationale ce n’était pas en raison des mérites du prolétariat russe, c’était en raison de son état arriéré et des circonstances militaires stratégiques qui nous obligent à nous mettre en tête du mouvement, en attendant que d’autres détachements se levassent.
"Nous avons commencé par le contrôle ouvrier, nous n’avons pas décrété le socialisme car le socialisme ne s’instituera que lorsque les ouvriers auront appris à s’administrer. Nous nous sommes bornés à ouvrir la voie au socialisme dans les campagnes, tout en sachant que les paysans ne pouvaient s’y engager."

Une fraction de la petite bourgeoisie rejette le "Communisme" par peur de perdre sa boutique ou par crainte du contrôle tout puissant du capitalisme d’État sur les affaires QUI CESSENT D’ÊTRE PRIVÉES.
Les "antibolcheviks" ce sont ceux-là.

Quant aux trusts américains, italiens, anglais, allemands, etc. ils s’entendent à merveille avec l’État russe. Il est vrai que la presse stalinienne veut faire croire aux nigauds que toute cette politique d’échanges, d’achats, n’est qu’une feinte magistrale et que le moment venu (c’est l’opinion du stalinien de base) le "parti" renversera d’un coup de pied tout cela pour montrer son "vrai" visage révolutionnaire. Mais, nous autres, nous partons de réalités économiques et TENTERONS DE JUGER PARTI ET ÉVÉNEMENTS DU POINT DE VUE DES PRINCIPES DU SOCIALISME. Nous y reviendrons.

Pour que le prolétariat puisse exercer sa dictature, il faut que numériquement les ouvriers représentent une fraction importante du peuple.

En 1905 la classe ouvrière représente 3% de la population, en 1917, vu l’accroissement de la main d’œuvre industrielle, elle passe à 5% (en Allemagne 40%, Angleterre 60%, France 35%, E.U. 50%, Espagne 4%). Ce prolétariat est de formation récente, garde ses attaches avec la campagne, ne comprend que très peu d’ouvriers professionnels.

Par contre les soldats, dont l’immense majorité est paysanne sont partout présents :armés et entraînés, exaspérés d’autre part par une longue guerre dont ils voient l’inutilité, le gaspillage, ils joueront un rôle primordial au cours des événements.

Les bolcheviks tout en maintenant leur terminologie puisée dans le marxisme profitent de l’effervescence de cette masse paysanne. Nous ne négligerons pas le rôle des ouvriers armés, décidés. Mais même dans les plus grands centres, comme Pétrograd ou Moscou, ils furent noyés dans la foule des soldats (voir l’attitude des marins de la division blindée lors de l’insurrection). La garnison de Pétrograd comptait 60.000 soldats entièrement acquis aux bolcheviks. Nous avons souligné plus haut les prévisions propres de Lénine quant à la révolution bourgeoise, il faut insister maintenant sur l’influence exercée par les soldats, dans les conditions données, nous devons considérer comme une erreur irréparable le changement de langage des bolcheviks, lesquels, tout en sachant L’IMPOSSIBILITÉ D’UNE RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE, EN EMPLOIENT LES TERMES (Dictature démocratique des ouvriers et des paysans, "édification de l’ordre socialiste", etc.)

Cette tactique a eu pour conséquence LA DÉFENSE DE MESURES PROVISOIRES, COMME DES SUCCÈS DU SOCIALISME, LA DÉFENSE D’UN RÉGIME PROVISOIRE ÉGALEMENT COMME ÉTANT LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT.

Enfin, il est à souligner que les bolcheviks n’ont pas réclamé avant 1917, l’adoption de leur programme, tactique et mots d’ordre, par la II° Internationale.

Ce n’est qu’à partir du moment que le parti russe devient la section maîtresse de la III° Internationale, que le processus commence.

La révolution avait deux perspectives.

La première : le maintien de la démocratie prolétarienne et l’encouragement de l’initiative ouvrière.

La deuxième : formation d’un État capitaliste colossal, au sein duquel l’homme est considéré comme une matière première utilisée au gré de l’État, dans l’intérêt "objectif" du socialisme. Les erreurs et le langage, une certaine tradition veulent nous montrer cette révolution comme étant celle du prolétariat. C’est par cette tendance que s’exprime précisément la réaction bourgeoise la plus redoutable.

Dans son ensemble, comme dans le détail, nous n’utiliserons cette expérience que pour tirer sa moralité dans la révolution prolétarienne DONT TOUTE L’EXPÉRIENCE ET TOUTE LA TACTIQUE RESTENT ENCORE À RÉALISER ET MÊME À CRÉER.

PARTIE "C" : CARACTÉRISTIQUES ET ÉVOLUTION DU CAPITALISME D’ÉTAT

RÉVOLUTION BOURGEOISE OU RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE

Dans cette partie du travail, notre analyse ne pourra se baser sur l’énumération minutieuse de 30 années d’histoire.

Ce qui nous importe, c’est l’essentiel, c’est-à-dire les caractéristiques de domination, les rapports de classe. L’essentiel, c’est la possession des moyens de production. L’essentiel c’est de savoir si les ouvriers pourront s’affranchir autrement que par la révolution prolétarienne, s’ils ont une influence quelconque sur les affaires économiques et politiques, ou bien S’ILS SUBISSENT UNE DOMINATION DE CLASSE, TOUJOURS PLUS FERME, PLUS LOURDE, PLUS ORGANISÉE.

L’essentiel est de savoir ce qu’est la bureaucratie. Une caste ou une classe ? Sert-elle objectivement la cause prolétarienne ? Comment les ouvriers pourront s’en débarrasser ? Par la persuasion ? Par la révolte ? Par la révolution ? Comment et qu’est-ce que la révolution doit changer en Russie ?

Dans ce chapitre qui embrasse la période la plus longue, mais qui sera proportionnellement le plus court, nous essaierons de donner quelques caractéristiques de l’économie russe, en mentionnant les étapes décisives qui les expriment sur le plan politique également.

Nous avons rassemblé dans ce qui précède les conditions marquantes de la révolution russe.

Faiblesse numérique du prolétariat par rapport aux masses paysannes (la forte concentration sur quelques points n’infirme pas le fait), l’état arriéré de l’économie russe par rapport aux industries, et même à l’agriculture des pays occidentaux et USA. L’opinion de l’avant-garde révolutionnaire sur les possibilités d’une révolution qui ne pouvait être que bourgeoise-démocratique sous direction prolétarienne (l’opinion de Lénine).

D’un autre côté, les tares organisationnelles du parti, ses méthodes sans contrôle, sans élection, sans tour de rôle, le rendaient impropre à remettre le pouvoir ou une parcelle de pouvoir aux organisations de masse.

BUREAUCRATES ET PAYSANS

Des camarades nous ayant lu jusqu’à ces lignes nous poseront immanquablement la question : SI LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE N’EST PAS UNE RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE, QU’EST-CE QU’ELLE EST ?

Nous répondrons qu’elle est une révolution bourgeoise, MAIS PAS L’IMAGE CLASSIQUE DE 1789. En effet, l’absence de la propriété individuelle parmi les bureaucrates, la distingue de la forme classique de la révolution bourgeoise.

Il faut se rendre compte que l’économie russe, à l’époque de l’impérialisme, ne pouvait survivre à la concurrence, ne pouvait surmonter ses difficultés, qu’en adaptant son industrie aux exigences contemporaines.

De là, le double aspect des industries depuis Octobre jusqu’à nos jours. D’une part, nous voyons naître et se répandre des MÉTHODES d’exploitation (centralisme total, monopolisation de toutes les branches industrielles par l’État, monopolisation des transports, du commerce). De ce fait, l’État (incarné par la bureaucratie improductive) contrôle la vie économique toute entière, c’est son premier aspect.

Le deuxième c’est que, malgré cette concentration formidable de la gestion et du contrôle des moyens de production et d’échange par l’État, cet État monstre ne peut pas satisfaire les BESOINS DES MASSES.

En effet, ni les salaires, ni le ravitaillement, ni la question du logement (en 1935, 55,7% du Plan a reçu l’exécution), ni la question de l’habillement n’ont reçu de solutions satisfaisantes au point de vue des larges masses, ET ENCORE MOINS CELUI DU SOCIALISME.

Trotsky note dans La Révolution trahie, page 141 : "Les articles les plus nécessaires, tels que le sel, les allumettes, la farine, le pétrole qu’on trouve en abondance dans les stocks de l’État, font défaut pendant des semaines et des mois durant dans les coopératives rurales bureaucratiques".

Par contre, Idanov déclare à Léningrad : "L’année prochaine, ce ne sera pas dans les Ford modestes d’aujourd’hui, mais dans les limousines que nos activistes se rendront aux Assemblées".

Il y a deux classes dans la Société russe qui, elles, bénéficient de tous les avantages : la bureaucratie (armée et police comprises) et une partie de la paysannerie. Nous examinerons séparément la situation des diverses classes. Les possédants (bureaucrates-paysans) d’abord, les dépossédés (prolétaires et paysans pauvres) ensuite.

Parmi les premiers décrets émis par le pouvoir des Soviets, se trouve celui qui concerne le partage des terres. En réalité, le décret n’a fait que légaliser la prise en possession des terres par les paysans. Nous disons les paysans parce que les moyens et petits propriétaires en étaient les bénéficiaires comme les pauvres déshérités.

Mais la nationalisation du sol se trouve pratiquement annulée, puisque les kolkhozes (90% des entreprises agricoles en 1936) possèdent leurs terres pour une durée illimitée (Art. 8 de la Constitution) alors que leur forme d’exploitation est capitaliste.

Il y a donc eu en fait la création d’une nouvelle classe possédante, divisée en plusieurs couches ; une classe dont l’importance numérique et économique, ses intérêts spéciaux, ne tarderont pas à se faire sentir. Tantôt par la résistance passive (dissimulation des récoltes), tantôt la grève des semailles et l’abattage du bétail pour éviter la réquisition, tantôt par l’émeute, la révolte, l’assassinat.

C’est, par conséquent, PLUS PARTICULIÈREMENT LES CONCESSIONS FAITES AUX PAYSANS QUI EXPRIMENT OUVERTEMENT LE CARACTÈRE CAPITALISTE CLASSIQUE DE L’ÉTAT RUSSE. NOUS DISONS CONCESSIONS, PARCE QU’ILS NE REPRÉSENTENT QU’UN POUVOIR ÉCONOMIQUE, QU’UN SECTEUR DE L’ÉCONOMIE.

R. Luxembourg relève dans sa brochure la menace formidable que constitue pour l’avenir de la révolution cette nouvelle classe qui en est issue. Elle dénonce la revendication des socialistes-révolutionnaires adoptée par les bolcheviks comme un danger permanent de contre-révolution.

Pendant la période, appelée sans raison celle du communisme de guerre, mais où nous ne voyons que la guerre sans communisme, l’État fait souvent usage de la force à l’égard des paysans pour sauver de la famine les villes ; les paysans ne veulent pas livrer leurs produits contre du papier ; et l’État n’est pas en mesure de leur fournir une contre-valeur jusqu’en 1930-31. Nous voyons donc jusqu’à cette époque de véritables expéditions armées parcourir la campagne et réquisitionner du blé, du bétail, etc.

Mais ces mesures répressives ne sont que des expédients de la bureaucratie, laquelle doit fournir des aliments d’une façon régulière à ses soutiens directs, à savoir : armées, police, fonctionnaires et membres du P.C.R. et spécialistes. Mais jamais les réquisitions ne peuvent vaincre d’une façon définitive la méfiance des paysans. C’est pourquoi une série de "réformes" successives sanctionnent la naissance d’une bourgeoisie paysanne. En 1929, (il y a, ndr) 26 millions d’exploitations paysannes, alors qu’il n’y en avait que 16 millions sous le tsar. Elle est caractérisée par le commerce libre, par la possession individuelle des moyens de production, garantie par l’article 10 de la Constitution de l’U.R.S.S., par l’HÉRITAGE DE CES MOYENS DE PRODUCTION (donc pas l’usufruit comme certains voudraient l’insinuer) TELS QUE MAISONS, LA TERRE sur laquelle ELLE EST BÂTIE, LE JARDIN DE LA FAMILLE, LE BÉTAIL, LES MACHINES ET SURTOUT L’EXPLOITATION D’OUVRIERS AGRICOLES À TITRE TEMPORAIRE (ouvriers saisonniers lors des récoltes, cueillettes) OU À TITRE CONTINUEL (domestiques de ferme). D’après l’Académie Communiste de Moscou ("La différenciation sociale dans la campagne soviétique", 1928) on distingue les catégories paysannes suivantes :

  • 1.- familles prolétariennes, vendant plus de 50 journées de travail.
  • 2.- familles semi-prolétariennes vendant plus de 20 à 50 journées de travail.
  • 3.- familles moyennes LOUANT ou VENDANT de 20 à 50 journées de travail.
  • 4.- familles moyennes LOUANT de 20 à 50 journées de travail.
  • 5.- familles de petits capitalistes LOUANT plus de 50 journées de travail.

Toutes les caractéristiques du système d’exploitation capitaliste classique se trouvent réunies et seule une révolution prolétarienne pourra les déposséder par l’expropriation. Ils représentent 25% de la paysannerie en 1929-1930 (donc autant que le prolétariat en 1935-36). Le rétablissement de la liberté du culte, Art. 124 de la Constitution, la suppression de l’avortement libre, la suppression de l’union libre, les difficultés faites au divorce, le rétablissement de l’épargne avec intérêt (en produits agricoles pour les paysans, pour l’emprunt de l’État) achèvent de les attacher sur le plan moral, politique et économique à la PROPRIÉTÉ PRIVÉE et fait des paysans russes des patriotes acharnés, défenseurs de la contre-révolution bourgeoise lors d’un conflit impérialiste. Ils ont quelque chose à perdre.

Cette évolution de la paysannerie ne s’est pas faite rapidement. Le nouvel État, issue de la révolution, n’aurait voulu avoir qu’une classe comme assise sociale : la bureaucratie. Celle-ci ne se résigne pas facilement à laisser s’installer des concurrents. Elle a des sursauts toujours au nom du "socialisme". C’est le fond des campagnes menées contre les koulaks par moments d’extrême urgence (1927-1929), mais le but en est : consolider le pouvoir central contre une classe qui échappe au contrôle de l’État.

LA BUREAUCRATIE

La bureaucratie elle-même ne débute pas dans l’opulence et la certitude du pouvoir. Nouvelle classe dirigeante et révolutionnaire, elle cherche sa voie. Elle fait des sacrifices, elle organise la lutte armée, elle partage temporairement les leviers de commande avec les soviets. Mais ce en quoi elle se distingue dès le début de la révolution c’est son installation exclusive au pouvoir politique.

Le contrôle ouvrier, revendication importante des bolcheviks (mais insuffisante à notre avis), est progressivement supprimé à la faveur des nationalisations qui, elles, suivent une ligne absolument incohérentes (les industries mécaniques, puis les trust du sucre, l’exportation forestière, l’industrie houillère et combustible, le monopole du lin, etc.).

À ce sujet Krassine déclarait le 25.10.1920 au soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd :

"EN PASSANT DE LA PRODUCTION CAPITALISTE AU NOUVEAU RÉGIME, C’EST-À-DIRE AU RÉGIME SOCIALISTE, NOUS TRAVERSONS POUR LE MOMENT UN RÉGIME APPELÉ CAPITALISME D’ÉTAT, NOUS AVONS ABOLI LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE, MAIS NOUS N’AVONS PAS RÉALISÉ NOTRE PLAN".

En effet, ceux qui prétendent que le régime russe est socialiste se basent généralement sur deux faits :

  • 1) l’inexistence de propriété individuelle dans les industries.
  • 2) l’inexistence d’une loi donnant légalement la possession des moyens de production collectivement à la bourgeoisie bureaucratique.

Il faut donc analyser si les NORMES D’EXPLOITATION CAPITALISTE PEUVENT EXISTER SANS PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE (nous avons montré plus haut que la propriété privée classique existe chez les paysans) ainsi que si UNE CLASSE PEUT DÉTENIR LES MOYENS DE PRODUCTION SANS L’AVOIR FAIT SANCTIONNER JURIDIQUEMENT.

Or, la propriété individuelle, base de départ de la bourgeoisie démocratique, cède de plus en plus la place au capitalisme collectif qui s’exprime sous forme de société anonyme d’abord, puis par les ententes industrielles qui, elles, se confondent, se transforment en TRUST. Le TRUST, ou la réunion sous une direction commune de toutes les entreprises d’une branche industrielle, est la forme la plus moderne du capitalisme contemporain. C’est une forme INTERNATIONALE en même temps.

Au sein du trust l’intérêt individuel cède la place à l’intérêt du groupe. Le capitalisme d’État en Russie a sauté la période de l’individualisme, son point de départ, c’est la possession collective, qui porte souvent le nom de TRUST ou coopérative.

La nouvelle classe révolutionnaire a connu des difficultés et des privations. Elle traversa la période de 1917-21 dans une incertitude quant au lendemain. Elle prenait sa source dans la partie la plus courageuse du prolétariat international. L’hostilité de la bourgeoisie internationale, l’aide apportée aux généraux blancs, le caractère prolétarien (la large participation prolétarienne dans les partis nationaux) donnèrent à la bureaucratie une allure "socialiste".

Cependant, malgré cette apparence, la réalité économique démontre QU’UN SEUL SYSTÈME ÉTAIT VIABLE DANS LA CONFUSION DE LA GUERRE CIVILE, DANS LA CONFUSION IDÉOLOGIQUE DU DÉBUT : C’EST LA CENTRALISATION DE TOUS LES LEVIERS ÉCONOMIQUES PAR L’ÉTAT.

La première étape c’est les nationalisations. La deuxième, c’est le sélectionnement de la bureaucratie (exclusion d’éléments arrivistes ne gardant que les militants éprouvés en 1921). Dès que le schéma fut ébauché, tout suit son cours.

Le plan qui aurait dû être une des premières mesures de la révolution bâtie sur des principes socialistes (contrôle et gestion par les soviets, révocabilités, responsabilité, tour de rôle, consultation préalable des syndicats, etc.), voit le jour après bien des tribulations, mais À UNE ÉPOQUE OÙ LE PROCESSUS DE CENTRALISATION ÉTAIT TERMINÉ ET L’ÉTAT DEVINT TOUT PUISSANT en 1927.

Le plan fut décidé par des techniciens du parti, donc d’en haut. Les ouvriers ne pouvaient en modifier ni les principes ni les détails.

Ici, nous citerons quelques exemples pour prouver avec qu’elle autorité absolue, la bourgeoisie-bureaucratique a utilisé les sources économiques de la Russie, afin de réaliser SA POLITIQUE.

"L’Amérique officielle reste en retard sur l’Amérique des affaires" (Louis Fischer, p. 740).

"L’Amérique cause avec la Russie."

Le plus grand contrat passé avec une firme américaine date du 31 mai 1929.

"Ford doit construire pour le gouvernement soviétique une usine à Nijni-Novgorod, capable de produire 100.000 automobiles par an. Ford donne aux bolcheviks tous ses brevets, il enverra des ingénieurs en Russie pour permettre la construction de cette manufacture. Les quatre années qui suivront la conclusion du contrat, les S. achèteront à Ford des voitures et des tracteurs pour 30 millions de dollars environ. L’Amtorg (État) paie à Ford le prix de revient plus 15% de bénéfice … L’arrangement conclu avec Ford a fait une très forte impression sur les hommes d’affaire américains et le monde politique. Il reçut une large publicité et servit à convaincre un grand nombre de firmes hésitantes QUE LES RUSSES ÉTAIENT DES BONS CLIENTS." (L.F., p.745).

Déjà, en 1921, cette politique prenait un aspect impérialiste. Karakan a déclaré, note L.F. (p.343) "Nous avons aidé Kemal, en lui fournissant de l’argent, de l’artillerie, des armes et des conseils".

"Aidé par les Russes et les Français, fortifié par le soulèvement du sentiment NATIONAL, Kemal se mit à avancer rapidement pendant l’été 1922. CHAQUE FOIS QU’ON APPRENAIT UNE VICTOIRE MOSCOU ENVOYAIT UNE DÉPÊCHE DE FÉLICITATIONS".

Quant à l’attitude à l’égard du Kuo-min-tang, c’est-à-dire la politique en Chine, voici quelques précisions.

Les B. aidèrent militairement et financièrement la victoire du NATIONALISME CHINOIS. Début 1924 le gouvernement soviétique avança 3 millions de roubles pour la fondation d’une Académie militaire à Whampoa (Canton). Le délégué des soviets, Borodine, collabora avec le C.C. du R.M.T.
En Turquie, comme en Chine, la politique appuyée par Moscou a donné des résultats tangibles : la suppression des éléments révolutionnaires les plus avancés, ce qui n’a pas empêché le maintien des rapports de bon voisinage et l’emprise de plus en plus prononcée de l’économie russe sur le marché turc et chinois (Louis Fischer, p.756).

"Moscou présente aujourd’hui la thèse formulée par exemple dans la résolution soviétique à la Conférence Internationale Économique de Genève en mai 1927, suivant laquelle les mondes capitaliste et communiste peuvent vivre côte à côte dans une pacifique coexistence. Au lieu de concentrer leur énergie au renversement du capitalisme mondial, les bolcheviks s’appliquent à leur propre prospérité".

Faire des affaires avec une SYSTÈME "ENNEMI" FIGURAIT COMME UNE RUSE DE GUERRE SUPÉRIEUREMENT RÉUSSIE AU TABLEAU DE CHASSE DE LA BOURGEOISIE BUREAUCRATIQUE. EN RÉALITÉ, LE CAPITALISME D’ÉTAT RUSSE MALGRÉ SES DIFFICULTÉS IMPÉRIEUSES COMMENÇAIT À TROUVER SES PREMIERS ASSOCIÉS, SES PREMIERS ALLIÉS (la Perse ou Iran, la Turquie, la Chine, puis quelques années plus tard les USA). La propagande n’a pas tardé à suivre cette évolution.

Dans les cadres du PLAN, c’est la bureaucratie qui dispose des moyens de production et des produits. C’est elle qui vend et qui achète à des prix et conditions fixés par elle LA FORCE DE TRAVAIL DES OUVRIERS, ENFIN C’EST ELLE QUI DÉCIDE SOUVERAINEMENT DE L’ORIENTATION GÉNÉRALE DE L’ÉCONOMIE.

Elle réalise donc toutes les caractéristiques de la bourgeoisie sauf une : la propriété individuelle.

Pour les trotskistes, objectivement, historiquement, la bureaucratie travaille pour la classe ouvrière. Nous pourrions ajouter tout comme les guerres ou le temps, car chaque jour nous rapproche de 24 heures de la révolution.

Il nous est impossible de suivre dans les cadres de ce travail, tous les événements de la politique, de la vie économique qui jalonnent la route qui mènent vers la consolidation du pouvoir de la bureaucratie bourgeoise.
Économie et politique se complètent et prennent leur source dans les IDÉES ET LE PARTI TELS QU’ILS FURENT CONÇUS LA VEILLE DE LA GUERRE DE 1914. VOILÀ LE FAIT CAPITAL.

Quant aux prérogatives politiques de la bureaucratie bourgeoise, elles ne sont contestées par personne ! Dans la "Révolution trahie", Trotsky nous renseigne abondamment quant à la manière de s’enrichir et gouverner de la bureaucratie bourgeoise. Nous nous sommes efforcés jusqu’à présent de rassembler ses caractéristiques ÉCONOMIQUES. La direction politique complète naturellement la direction économique, formant un nouveau type de concentration totale de TOUS LES POUVOIRS.

Il n’y a pas encore de loi qui consacre la domination de classe, mais le rétablissement du clergé dans ses droits, les distinctions genre bourgeois dans l’armée (ordre Souvaroff) nous montrent que LA CONSÉCRATION LÉGALE DE LA DOMINATION DE CLASSE NE TARDERA PAS BIEN LONGTEMPS. En attendant les lois, il y a les faits. Ceux-là attestent que seuls les membres de la bureaucratie ont des droits, ont une influence quelconque.
Les armistices et les traités de l’U.R.S.S. avec la Roumanie, la Pologne, la Hongrie, la Yougoslavie, etc. montrent que le capitalisme d’État n’est pas seulement exploiteur implacable de la classe ouvrière russe, mais qu’il est également impérialiste. En effet, au passage de l’Armée Rouge, la bourgeoisie ne tremble pas. Elle n’est pas menacée dans ses privilèges. Elle fait travailler d’arrachepied des ouvriers afin que les pays vaincus puissent PAYER LES RÉPARATIONS.

La politique russe tend à pousser les États vassaux vers une production fiévreuse, afin que la puissance économique des U.S.A. soit neutralisée. Ce sont les P.C. nationaux qui veulent hâter le développement industriel de ces pays (Hongrie, Bulgarie, Roumanie, etc.). Mais étant donnée leur situation désastreuse, les articles manufacturés exportés vers l’U.R.S.S. à titre de réparation, seule une dictature militaire empêche actuellement l’aveu de leur faillite totale.

Les P.C. nationaux poussent vers la formation de Parlements, la collaboration avec les réformistes, catholiques et démocrates de toutes les nuances. L’inégalité des salaires implique l’inégalité des droits. Cette inégalité est exprimée clairement dans la Constitution dite Soviétique, en réservant les droits fondamentaux essentiels à la bureaucratie.
Ses attributions sont définies dans l’art. 68, et constituent une disposition totale de toutes les activités humaines, le monopole du pouvoir, sans contrôle et sans appel. Et pourtant, quelle occasion unique pour libérer et impulser les forces révolutionnaires.

LE PROLÉTARIAT

La classe ouvrière russe subit des pertes considérables au cours de la guerre civile ; en 1921, on compte environ 4 millions d’ouvriers industriels, le nombre va en croissant jusqu’à atteindre 30 millions vers les années 38-39.

Mais en dehors des appointements, il faut considérer les avantages de toutes sortes qu’ont les membres du parti : indemnités, priorité aux sanas, facilités de déplacement (il ne faut pas oublier le système de passeport intérieur), la certitude de l’emploi, un logement convenable, etc.

En face du prolétariat, en 1929, il y avait déjà 5 millions de bureaucrates. À cette date, le parti comptait 1 million 360 469 adhérents, dont 570 171 ouvriers, 169 624 paysans, vers 479 579 fonctionnaires et depuis, sans parler de la qualité des fonctionnaires de tous les membres du parti, le nombre des emplois improductifs a quadruplé (DONNÉES DE L’ANNUAIRE STATISTIQUE DE MOSCOU, 1929).

Souvarine évalue à 8 millions la bureaucratie en 1935.

En 1935, un manœuvre gagnait de 90 à 120 roubles par mois, une dactylo (une langue étrangère), 200 roubles, les techniciens, 300 roubles, le salaire de l’ouvrier professionnel était de 225 roubles, membres du parti, 225 roubles, écrivains 600 roubles par mois.

Prix du pain gris : 2,20 r. le kg., prix du beurre, 32 r. le kg.

La subtile supercherie qui consiste à verser aux membres du parti le salaire d’un ouvrier MOYEN, au lieu et place du SALAIRE MOYEN DES OUVRIERS (90-120 roubles) assure à ces premiers un niveau de vie supérieur, alors que les ouvriers continuent à végéter dans la misère.

Donc différenciation croissante des salaires, inexistence des droits politiques (la grève considérée comme sabotage de la production est punie de mort en principe depuis 1921), les ouvriers supportent l’administration et le COÛT d’une bureaucratie énorme.

L’inégalité des salaires implique l’inégalité des droits. Cette inégalité est exprimée clairement dans la Constitution dite Soviétique, en réservant les droits fondamentaux essentiels à la bureaucratie.

En effet : Art.64 : L’organe exécutif et administratif supérieur du pouvoir d’État de l’U.R.S.S. est le Conseil des Commissaires du Peuple.

Ses attributions sont définies dans l’Art.68 et constituent une disposition totale de toutes les activités humaines, le monopole du pouvoir, sans contrôle et sans appel.

Cependant la fin de cette guerre consacrera inévitablement une amélioration relative du niveau de vie de l’ouvrier russe, ainsi qu’un certain relâchement de l’oppression.

Désormais, la bureaucratie bourgeoise, pour se maintenir au pouvoir, aura besoin de l’appui de plus en plus large des ouvriers. Elle ne pourra l’obtenir qu’en lâchant du lest. En effet, la classe dominante se débarrasse progressivement , et cela dans tous les domaines de la vie, des souvenirs troublants de la période révolutionnaire. Elle place la classe ouvrière dans les MÊMES CONDITIONS MORALES ET MATÉRIELLES QUE LES AUTRES PAYS CAPITALISTES, TOUT EN ENLEVANT À L’OUVRIER L’ILLUSION DE MODIFIER LES CONDITIONS DE SON EXISTENCE.

CONCLUSIONS

1.- La révolution d’Octobre a donné naissance à une nouvelle classe bourgeoise révolutionnaire qui possède COLLECTIVEMENT les moyens de production. Cette classe n’est pas encore à l’apogée de sa domination et par conséquent, la résistance et la révolution prolétarienne sont encore à leur début.

La forme et l’origine de la nouvelle classe, ainsi que sa propagande ont encore beaucoup d’influence auprès des ouvriers.

Cependant l’analyse de son contenu idéologique, l’analyse du système économique avec tous les phénomènes d’accompagnement en politique extérieure et intérieure font ressortir, quoique sous des aspects nouveaux, l’ESSENCE CAPITALISTE ET IMPÉRIALISTE DE LA NOUVELLE CLASSE DOMINANTE.

La lutte contre elle revêt une acuité particulière à cause des partis se disant communistes, lesquels en s’intégrant dans un courant impérialiste, en prêchant l’union nationale, plongent sciemment les ouvriers dans la haine, la confusion et la contre-révolution, en accentuant la défaite de la classe ouvrière internationale au cours de la deuxième guerre mondiale.

2.-En face de son idéologie dite léniniste, dont une partie est maintenue dans le mouvement de l’avant-garde, il est devenu indispensable de faire le point.

Nous déclarons donc que les principes du parti, conçus et mis en pratique par Lénine, favorisaient directement la naissance d’une nouvelle classe exploiteuse.

La dictature du prolétariat, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la paix démocratique, etc. ne sont que des phrases lapidaires dont le contenu réel n’a fait que faciliter la domination de la nouvelle classe SUR le prolétariat.

Par conséquent, nous considérons l’État russe, comme faisant partie intégrante du système capitaliste mondial, comme étant l’expression la plus moderne de la gestion ultra-centralisée de la bourgeoisie.

Nous combattons cet État à ce titre et nous proclamons la nécessité de la révolution prolétarienne aussi bien en Russie que dans le reste du monde.

3.-Nous n’avons pas prévu toutes les mesures, TOUS les principes qui doivent régir la vie des organisations et celle de l’économie en cas de révolution prolétarienne. Mais en tant que l’un des nombreux noyaux de l’avant-garde, nous dégageons quelques idées telles que :

  • A) Démocratie communiste, contrôle des élections par la base ;
  • B) L’analyse préalable de l’économie, pour prévoir le degré possible des réalisations. Programme économique.
  • C) Gestion et contrôle de l’économie par les organismes de la masse ouvrière.
  • D) Détermination des rapports entre le parti et les organisations de masse.
  • E) En dehors de toutes ces conditions, nous travaillons à la clarification et la mise en pratique de formes d’action et d’éducation nouvelles : MÉTHODES ET FORCES NOUVELLES À LA MESURE DE L’ÉPOQUE.

Nous savons que tout ce qui précède n’est pas fait pour susciter la sympathie, puisque nous nous offrons le luxe de heurter les préjugés et les préférences sentimentales de bien des ouvriers et des camarades lesquels, sincèrement, CROIENT.

Le mouvement révolutionnaire traverse la plus tragique période de son existence. La puissance apparente des classes adverses et le travail des organisations traîtres sont d’un poids écrasant.

Mais les temps évoluent vite.

La conscience prolétarienne, aujourd’hui subjuguée, sera soumise au choc dramatique d’une nouvelle guerre à brève échéance.

Les cadres du nouveau parti prolétarien, SES PLANS POLITIQUES ET ÉCONOMIQUES DOIVENT S’ÉLABORER, SE PRÉPARER AVANT… parce qu’après la nouvelle crise économique et politique, LA CLASSE OUVRIÈRE FORMERA L’UNITÉ RÉVOLUTIONNAIRE AVEC SON AVANT-GARDE QUI SIGNIFIERA CETTE FOIS LA VICTOIRE.

RÉALISATIONS ÉCONOMIQUES

1. L’article 2 du décret du 14 novembre 1917 précise : « Le contrôle est exercé par tous les ouvriers de l’entreprise, par le moyen de leurs organes élus. Les employés et le personnel technique sont représentés dans ces organes.

"Article 7 - Toute la correspondance des affaires est soumise au contrôle. Les propriétaires sont tenus de présenter aux organes du contrôle tous les livres et rapports de l’année en cours, ainsi que des années précédentes.

"Article 8 - Les décisions du contrôle sont obligatoires pour les propriétaires, et ne peuvent être abrogées que par les instances supérieures du contrôle ouvrier.

"Article 10 - Les patrons et les représentants des ouvriers et employés élus afin d’exercer le contrôle SONT RESPONSABLES DEVANT L’ÉTAT".
Donc le patronat subsiste sous le "contrôle ouvrier", mais l’autorité de l’État est instituée au-dessus de celle des ouvriers.

Quant aux nationalisations, elles ne furent instituées qu’au mois de juin 1918 (nous savons aujourd’hui que ces mesures sont parfaitement possibles sous la domination bourgeoise, voir Italie, Allemagne, la nationalisation des mines et des banques en France et en Angleterre, 1945) l’État prenant en charge des industries, souvent même après que les ouvriers eussent déjà procédé à l’expropriation pure et simple.

Il est à souligner que les capitaux américains furent partout respectés, fait extrêmement significatif.

Le Conseil supérieur de l’économie était chargé d’organiser l’administration dans la forme suivante : les propriétaires étaient tenus de continuer la gestion et autorisés à recevoir les bénéfices, le personnel technique et les directeurs demeurés en fonction, APPOINTÉS ET RESPONSABLES DEVANT L’ÉTAT.

Mais même à l’intérieur de ces mesures bâtardes, une évolution ne tarda pas à se manifester. Le Congrès des conseils économiques décida la formation de directions dans les usines nationalisées dont les 2/3 furent nommés et 1/3 élu seulement.

Si du point de vue politique, les événements de Pétrograd et de Moscou (nous sommes en 1917) étaient d’importance primordiale, dans l’immédiat il était certain que le partage des terres, ayant créé une nouvelle classe possédante parmi les paysans, allait retourner ces derniers comme éléments réactionnaires contre toute mesure favorisant les ouvriers des villes.

La réaction paysanne, l’histoire des "koulaks" (d’ailleurs largement exploitée contre des éléments inoffensifs), l’abattage massif du bétail en 1928 et 1934, les révoltes armées, la destruction et la dissimulation des récoltes ne seront pas des événements INATTENDUS, IMPRÉVISIBLES. Ils viendront logiquement, inexorablement à la suite d’une situation économique.

2. - Le rôle des soviets, leur fonctionnement, leur importance sont autant de questions qui n’ont reçu aucune solution positive. En 1905 Lénine les considère après réflexion comme des organismes de combat et admet parfaitement l’exclusion des anarchistes (Iskra, le 25 novembre 1905). Or, en 1917 les soviets deviennent le siège politique (verbalement bien entendu dès 1918) de l’action révolutionnaire.

Nous avons mentionné plus haut que selon les majorités du moment, les divers partis, y compris les bolcheviks, sont tantôt pour, tantôt contre les soviets.

En 1905 Lénine est d’abord contre. Il se méfie d’une forme de lutte qui se crée en dehors des cadres de l’organisation des révolutionnaires professionnels. Puis comprenant leur dynamisme, leur popularité, il en devient partisan. Les mencheviks, eux, sont pour dès le début de 1905, ainsi que pendant les premiers mois de 1917. Mais ils changent déjà au mois de juillet en réclamant des formes gouvernementales de la bourgeoisie démocratique : élections, constitution, lutte contre l’extrême-gauche et l’extrême-droite.

JAMAIS À AUCUN MOMENT DE LA RÉVOLUTION, LES BOLCHEVIKS EN PARTICULIER N’ONT DÉFINI D’UNE FAÇON CLAIRE ET NETTE LES ATTRIBUTIONS DES SOVIETS, LEURS DROITS. DEVAIENT-ILS DIRIGER L’ÉCONOMIE OU INCARNER LE POUVOIR POLITIQUE ? LES BOLCHEVIKS RÉCLAMENT TOUT LE POUVOIR AUX SOVIETS, ILS EXPRIMENT PAR LÀ LA VOLONTÉ RÉVOLUTIONNAIRE. MAIS EN SE RÉSERVANT LE POUVOIR RÉEL, PALPABLE, ILS EXPRIMENT EN MÊME TEMPS LEUR DÉFIANCE. LES PAROLES DE LÉNINE PRONONCÉES À LA RÉUNION DU COMITÉ CENTRAL DU 3 NOVEMBRE 1917 SONT EXTRÊMEMENT SIGNIFICATIVES. (n.d.l.r.) "Novembre-Octobre" en Russie).

"…le 6 novembre il sera trop tôt. Il faut que l’insurrection s’appuie sur la Russie tout entière. Or, le 6 les délégués au Congrès (des soviets, ndlr) ne seront pas encore arrivés. D’autre part le 8 novembre, il sera trop tard. À cette date en effet, le congrès sera organisé et il est difficile à une grande assemblée constituée de prendre des mesures promptes et décisives. C’est le 7 novembre que nous devons agir, le jour de l’ouverture du Congrès afin de pouvoir lui dire : ’’Voici le pouvoir, qu’allez-vous en faire ?"".

En fait, avec le recul historique, nous pouvons déclarer qu’il n’a jamais été dans l’intention du parti de laisser la moindre parcelle de pouvoir aux Soviets. La tactique largement déployée qui voulait conquérir coûte que coûte la sympathie des masses pour les bolcheviks, et pour se donner un aspect démocratique en même temps, plaît énormément aux bolcheviks, léninistes, stalinistes. Mais POUSSÉS DANS LEUR DERNIERS RETRANCHEMENTS, ILS SONT BIEN OBLIGÉS D’AVOUER QUE CETTE REVENDICATION EST DE PURE FORME. EN RÉALITÉ DICTATURE DU PROLÉTARIAT SIGNIFIE DANS LEUR ESPRIT LE POUVOIR DU PARTI, CE DERNIER CONÇU D’APRÈS LE MODÈLE RUSSE. Nous autres, révolutionnaires prolétariens, nous ne pouvons pas imaginer le pouvoir ouvrier sans des organes de classe l’exerçant effectivement, tout en soulignant la nécessité d’un parti révolutionnaire, entraîné et préparé. IL FAUT À CHAQUE INSTANT L’IMPULSION, LA CRITIQUE, LE CONTRÔLE, L’INITIATIVE DES MASSES.

Lénine l’a d’ailleurs réclamé en soulignant que sans la participation des masses, la révolution serait vaincue, battue. MAIS EN RÉALITÉ, ET CELA POUR DES NÉCESSITÉS IMPÉRIEUSES DU MOMENT DEPUIS LA PRISE DU POUVOIR JUSQU’À LA FIN DE L’ANNÉE 1918 LE PARTI BOLCHEVIK NE CESSE DE RESTREINDRE L’ACTIVITÉ DES SOVIETS. En 1919 ils sont complètement en sommeil, et tout le pouvoir économique et politique est exercé exclusivement par le parti. JAMAIS EN EFFET LES BOLCHEVIKS NE RÉTABLIRENT LA DÉMOCRATIE AU SEIN DES SOVIETS, alors qu’ils ne la suspendirent que PROVISOIREMENT, soi-disant. Jamais non plus, ils ne purent bénéficier de l’élan créateur des masses, lequel justement leur a permis la prise du pouvoir.

Sans véritable démocratie, il n’y a pas de révolution prolétarienne possible. Cette démocratie doit s’exprimer par la gestion de l’économie et le contrôle de la politique. Le jeu de la démocratie prolétarienne, rend le parti responsable DEVANT la classe ouvrière.

Mais pour cela, EN DEHORS DE L’ORGANISATION DU PARTI, il faut également un programme économique et politique, basé sur les principes du socialisme. Au lieu de cela le parti bolchevik lance le mot d’ordre en février 1918 : Occuper toutes les positions clés des soviets, puis en septembre 1918, occuper toutes les positions.

En résumé : ni l’économie russe, ni la structure du parti bolchevik, ni les perspectives tracées par Lénine ne permirent de prévoir d’autre solution que la révolution bourgeoise. Le changement de langage ne correspond pas à des possibilités réelles, mais à des besoins tactiques et psychologiques. Ici, nous soulignons la responsabilité énorme de Lénine et des bolcheviks de n’avoir JAMAIS EXPLIQUÉ AU PROLÉTARIAT QU’IL NE FAUT PAS CONFONDRE LE RÉGIME RAPIÉCÉ, MITIGÉ, FAIT DE MESURES EXCEPTIONNELLES ET D’URGENCE, AVEC LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT ET LA RÉVOLUTION SOCIALISTE. Cependant l’éviction rapide des soviets de toute fonction, démontre également la justesse de cette conclusion.

3.- Mais, nous objecteront des camarades sincères, puisque vous critiquez si abondamment la révolution d’Octobre, puisque vous rejetez tout ce que nous avons considéré jusqu’à ce jour comme un acquis positif, dites-nous bien ce que vous auriez fait à leur place.

Question juste. Nous ne pouvons pas y répondre avec une assurance parfaite, puisque nous aurions commis, comme nous en commettons présentement, des fautes énormes. Mais puisque nous voulons empêcher avant tout la dégénérescence de la révolution et celle du parti, nous désirons utiliser les enseignements du passé aussi dures et pénibles qu’en soient les conséquences.

MAIS NOUS DÉCLARONS D’UNE FAÇON PÉREMPTOIRE : EN TOUTE CIRCONSTANCE, LE PARTI DOIT LA VÉRITÉ AU PROLÉTARIAT MONDIAL. NOUS N’ACCEPTERONS JAMAIS UN MYTHE À LA PLACE DE LA RÉALITÉ, POUR LES BESOINS DE LA PROPAGANDE, SACHANT LE PRIX QUE CELA COÛTE AU PROLÉTARIAT, À L’ÉCHELLE HISTORIQUE.

L’analyse du PROGRAMME DU PARTI, SES MOTS D’ORDRE, NOUS MONTRENT LA VOIE. Sur le plan économique, LE CONTRÔLE OUVRIER, revendication des bolcheviks, s’avère nettement insuffisant. C’est la GESTION et le CONTRÔLE qui sont NÉCESSAIRES. Pour les réaliser, il faut une étude approfondie de l’économie et l’application du plan, sur l’initiative des Soviets.

L’expropriation immédiate de tous les capitalistes s’impose également. Or, en 1919, il y avait encore en Russie un nombre très important de capitalistes. Les premières mesures de socialisation ne concernaient que quelques grandes usines (Poulitov par ex.). Puis sanctionnant l’action spontanée des ouvriers (une fois ordonnée l’expropriation de toutes les entreprises occupant plus de 50 ouvriers) un an après la prise du pouvoir par les bolcheviks, les ouvriers se mettaient en grève pour obtenir la socialisation de leur entreprise.

La même politique hésitante se manifeste à l’égard des banques et des usines, lesquelles tout en étant NATIONALISÉES ne fonctionnent pas d’après un schéma préparé à l’avance. Il en est de même des chemins de fer. Le syndicat des cheminots (Vikgel) reste un fief menchevik. Il faut le ménager, s’arranger avec lui, parce qu’il n’y pas de plan de prévu pour faire fonctionner le réseau. Chliapnikov, militant à toute épreuve, de qualités et d’énergie exceptionnelles rejoindra les vrais révolutionnaires en Sibérie parce qu’il réclame la gestion de l’économie pour les syndicats, en 1922. Cela du vivant de Lénine et sur sa proposition même.

Des difficultés énormes attendent la révolution prolétarienne. Mais toutes les difficultés du monde ne peuvent lui enlever l’obligation d’instaurer un régime économique nouveau, viable, étudié. De même que les difficultés ne sauraient servir de prétexte pour masquer le véritable caractère économique d’un régime donné. Or, en matière économique, les bolcheviks étaient largement dépassés par les événements.

Le partage des terres, l’acceptation du mot d’ordre des socialistes-révolutionnaires, ferme le cercle. Dès que les terres furent effectivement partagées, il fallait déclarer à la face du monde que la réforme la plus importante de la révolution bourgeoise venait d’être accomplie. Qu’on nous comprenne bien. En parlant de révolution bourgeoise, nous ne disons pas révolution bourgeoise classique, exactement identique aux autres.

La révolution bourgeoise s’accomplit en Russie avec un retard considérable sur l’Occident, dans les conditions économiques de l’impérialisme moderne ; ces conditions obligèrent la nouvelle classe dirigeante d’emprunter des formes inédites. En effet, la bourgeoisie bureaucratique et paysanne russe n’a PAS LE TEMPS, comme la bourgeoisie anglaise, française, américaine, etc. pour accomplir la transformation en un ou deux siècles. Il faut agir vite. Mais encore une fois, ce ne sont pas les divergences du régime russe avec la forme connu du capitalisme (absence de l’industriel, du banquier, etc.) qui peuvent lui conférer un brevet de socialisme (Nous reviendrons sur cette question dans la partie C). Le partage des terres rétablit le déséquilibre entre la ville et la campagne, dont les effets ne tardent pas à se manifester.

Sur le plan politique il en est de même. Réclamer la constituante pour la supprimer par crainte d’une coalition menchevik-socialiste-révolutionnaire, laisser le pouvoir mondial aux soviets pour l’exercer par les organisations du parti (suppression de la liberté de réunion et de presse, suivie de la suppression des fractions à l’intérieur du parti) ont placé les bolcheviks dans une situation difficile. Mais les mots d’ordre tels que "Paix démocratique avec tous les peuples", "Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes", ont achevé de donner un caractère national-capitaliste-étatisé à la révolution russe.




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