Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La mobilisation en France
L’Étincelle n°1 - Janvier 1945
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Les jeunes de la classe 1943 partent ; ceux des classes 44 et 45 vont suivre. Nous sommes dans la sixième année de guerre, sur tous les fronts et à l’arrière la classe ouvrière de tous les pays continue à payer son tribut de morts et de misère.
En France, la plus grande partie du prolétariat a attendu l’arrivée des anglo-américains et de De Gaulle croyant que ce serait la fin des souffrances et des dangers.
Le parti stalinien en tête, tous les partis de la Résistance ont, pendant les quatre années d’occupation allemande, alimenté cette illusion dans les cerveaux des travailleurs.
Aujourd’hui les Allemands sont partis, ce que leur armée prélevait sur l’économie française "ne va plus en l’Allemagne".
Cependant la situation économique est encore plus mauvaise. De Gaulle et les bourgeois "résistants" ont les mains aussi vides pour le prolétariat que Pétain et ses maîtres hitlériens.
Il ne peut en être autrement : le régime capitaliste est en pleine décomposition. Ses contradictions l’ont déjà amené en 1914 à la première guerre mondiale. Depuis, où avez-vous vu la prospérité et la paix ?
Des conflits, des guerres isolées, des coups d’État fascistes, le chômage, la répression contre la classe ouvrière, pour aboutir vingt ans après la première guerre, à la deuxième guerre mondiale. Elle est encore plus terrible et déjà plus longue que celle de 14-18.
La situation du capitalisme français, en particulier, est catastrophique : il a perdu ses colonies et sources de matières premières, son industrie est démantelée, sa puissance économique dérisoire. La France n’est plus que la vassale de maîtres plus forts : l’Amérique et l’Angleterre. Dans le monde capitaliste d’après-guerre il n’y aurait plus de place pour elle.
Certes, la bourgeoisie française ne l’entend pas ainsi : elle ne se résigne pas facilement à abandonner ses profits et espère reconquérir ses positions économiques et résoudre la crise au travers de la poursuite de la guerre.
Le Ministre du Travail a déclaré aux journaux : "... lorsque les importations premières par les Américains seront arrivées, la mobilisation des jeunes effectuée, et les commandes alliées établies, cette situation sera modifiée". Cette situation est le marasme économique, le chômage et la famine.
Ne pouvant pas - nous l’avons vu depuis la "Libération" - faire une production normale, il ne reste pour la résoudre qu’une solution : envoyer une partie des jeunes travailleurs se faire tuer et reprendre avec l’aide des anglo-américains la production de guerre. Mobilisation militaire et réquisition civile. Car il s’agit bien d’encaserner le prolétariat et - comme sous Vichy - il faut pour cela "réquisitionner" les ouvriers comme une dangereuse marchandise.
Comme en 1914 et en 1939, les capitalistes, les généraux, au pouvoir, jettent le prolétariat français dans le massacre et les valets de tous les partis les appuient. Aujourd’hui ils se sentent encore plus forts, car avec eux il y a les nouveaux traîtres, les nouveaux patriotes : les chefs du parti stalinien. Ce sont les pseudo­révolutionnaires d’hier, les Thorez, Cachin et Duclos ceux qui appelaient "social-traîtres" et "social-patriotes" les chefs socialistes, parce qu’ils collaboraient avec la République et votaient les crédits de guerre, ceux qui parlaient de révolution et criaient à bas la guerre, qui, aujourd’hui, sont au Gouvernement avec les bourgeois réactionnaires et les généraux enragés et qui crient "combattre et travailler " Combattre pour quoi ? Travailler pour quoi ?
Est-ce pour le prolétariat, pour la révolution, pour le socialisme ?
Mais il y a le chômage, les salaires de famine, pas de ravitaillement, pas de charbon ni vêtements ni chaussures, il n’y a rien pour ceux qui doivent "combattre et travailler". Il n’y a que la nouvelle mobilisation. Voilà ce que Thorez, retour de Moscou leur a apporté. Voilà ce que De Gaulle est allé conclure en Russie.
Ces gens nous parlent de reconstruction et de "renaissance de la France".
Mais c’est de la France de 1914, du Maroc, du Tonkin, des fusillades de Clichy, de Brest et de Toulouse, de celle de Blum ("les ouvriers dans les usines, la police dans la rue"), de la propagande chauvine et réactionnaire de 1940 et d’aujourd’hui. La France de la bourgeoisie.
Pourtant, ce qu’ils veulent nous taire, nous cacher, tout en s’y préparant ; le motif principal de ce battage démagogique et de cette "reprise de l’effort de guerre", d’autres moins hypocrites - parce que plus forts - nous le disent ouvertement. M. Roosevelt déclare : "Il ne suffit pas de former des armées en France et en Belgique. Nous ne pouvons laisser ces pays avec une industrie paralysée, car cela entraînerait des désordres graves". M. Roosevelt est prévoyant. Il prévoit des désordres. Les mouvements d’Italie, les grèves des mineurs belges, ce sont des "désordres", c’est-à-dire des mouvements prolétariens. Le spectre de la révolution hante les bourgeoisies.
Le Gouvernement français - dont M. Tillon et M. Billoux font partie - ne dit rien, mais, lui aussi il a compris : les journaux du 20 janvier écrivent : "Le Gouvernement a arrêté des dispositions concernant la réorganisation de la force publique : gendarmerie, garde républicaine, police, à l’intérieur du territoire. Ces dispositions visent essentiellement à abolir le système administratif imposé par Vichy à la force publique (lisez : il faut faire mieux que Vichy). On prévoit que dans quelque temps, les effectifs des divers corps qui la composent pourront être renforcés".
Mais il n’y a pas que les ministres bourgeois qui veuillent imposer l’ordre capitaliste devant le mécontentement des travailleurs et la perspective des mouvements sociaux.
M. Thorez, au nom du parti stalinien, a estimé indispensable de préciser pour ceux qui n’auraient pas encore compris : "La sécurité publique doit être assurée par les forces régulières de police constituées à cet effet" (L’Huma, 23/1/45). Il proclame la dissolution des Gardes patriotiques, ces forces n’étant pas, à son avis, assez policières. Il lui faut des vrais flics, des vrais juges, bien entraînés par des années de répression anti-ouvrière. Car M. Thorez revient de Moscou : il a reçu les instructions de Staline.
Et Staline, comme De Gaulle, Roosevelt, Churchill, comme toute la bourgeoisie mondiale, a une préoccupation centrale : étouffer les mouvements du prolétariat, une peur obsédante : la révolution prolétarienne.
C’est surtout par ces facteurs que s’explique la politique nationaliste et chauvine, la grande campagne anti-allemande de tous les partis.
La mobilisation des jeunes classes ne signifie pas seulement la manœuvre de la bourgeoisie pour sortir du mauvais pas en France, elle représente surtout sa volonté d’assurer le rôle de gendarme face aux mouvements qui éclateront demain en Allemagne et d’utiliser le prolétariat français, encadré dans l’Armée, pour ce travail de bourreau.
Les ouvriers de Ludwigshafen, d’Essen ou de Berlin, sont les frères de ceux de St-Denis, de Billancourt, de Lyon ou du Creusot. Ce sont les "spartakistes" de 1918-19, les combattants des insurrections de Hambourg, de la Ruhr et de Bavière ; ceux qui, abandonnés et trahis par tous les partis, ont combattu les nazis pendant des années qui, ensuite, ont péri par milliers dans les camps et les prisons ou sous la hache. Ce sont aussi ceux qui encasernés et trompés par la démagogie d’Hitler - comme les Français par celle des "démocrates à la Daladier" - ont servi de chair à canon aux visées impérialistes de leur bourgeoisie. Ce sont eux qui demain, vont se lever en masse, contre la guerre, comme en 1918, et qui par leur nombre et leur concentration représentent le plus grand danger pour le capitalisme en Europe.
C’est contre eux que les capitalistes français aidèrent la République de Weimar et Hitler ensuite ; c’est contre eux qu’elle mobilise aujourd’hui les jeunes travailleurs.
Mais le déclenchement des mouvements révolutionnaires en Allemagne ne manquera pas d’avoir des répercussions en France comme dans tous les pays. Ces mouvements, en détruisant le mythe bourgeois de tous les Allemands avec Hitler, en montrant aux ouvriers français que là-bas comme ici, il existe un prolétariat exploité et qu’il se dresse contre la guerre capitaliste, créeront les conditions pour une solidarité internationale et, au travers du réveil de la lutte des classes en France, pour une lutte commune contre l’exploiteur commun.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53