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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Deux conceptions du parti
L’Internationaliste n°1 - Mars 1946
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Il s’est créé, il y a quelques mois, en Belgique, un groupe Spartacus qui se relie idéologiquement du moins il le prétend aux Tribunistes hollandais dont Gorter et Pannekoek furent les plus éminents représentants.
Nous disons ils le prétendent, parce que, en réalité, un abîme sépare ces camarades de ces deux cerveaux de la révolution prolétarienne. La base de leur position est celle-ci. Et elle est du reste remplie de contradictions : Les syndicats sont pourris, donc il faut sortir des syndicats et faire une organisation où les ouvriers commandent « van onder op », à partir de la base. À côté de ce principe d’organisation, ils reconnaissent la nécessité du parti et vont même jusqu’à dire que la révolution ne pourra être le fait que d’une minorité peu nombreuse.
Il y a dans tout cela du meilleur et du pire.
Du meilleur dans le sens où ils veulent atteindre une organisation sociale qui ne soit plus soumise à la dictature des chefs, où la classe dans son ensemble soit capable de s’administrer elle-même.
Du pire dans le sens où ils veulent réaliser cela aujourd’hui.
Il est certain que le type de l’organisation sociale que la classe ouvrière devra créer en bâtissant le socialisme répondra à ce critère. Il est tout aussi certain que la classe prolétarienne est incapable de réaliser un type d’organisation sociale basée sur ce principe dans les cadres de la société capitaliste.
Prendre les caractères de la société prolétarienne telle qu’elle s’est manifestée dans les périodes révolutionnaires où elle a imposé la démocratie dans l’armée, la police et la bureaucratie (les masses élisant et révoquant elles-mêmes leurs chefs) et la transplanter dans la société bourgeoise, penser que l’on peut réaliser cela alors que les masses ne bougent même pas, ce n’est pas du marxisme c’est de l’anarchisme.
Le marxiste c’est celui qui s’appuie sur le matérialisme historique et dialectique et étudie les faits.
Quels sont les faits ? Nous avons vu sous nos yeux la classe ouvrière marcher à fond dans la guerre, participer au massacre de ses frères de classe, appuyer des gouvernements qui pratiquent une politique impérialiste de brigandage et d’écrasement du prolétariat des colonies. Nous voyons sous nos yeux la classe ouvrière soutenir des partis de collaboration de classes, qui revendiquent la gestion en commun de l’industrie par deux classes aux intérêts inconciliables. Qu’est-ce que cela signifie ? Sinon que la classe ouvrière est incapable par elle-même de voir où sont ses intérêts ? Elle ne les voit que dans la mesure où un groupement de militants éclairés le leur montre.
Qu’on nous entende bien. Nous pensons que dans les circonstances actuelles, les ouvriers sont capables d’administrer les usines eux-mêmes comme le prouvent d’autres faits : pendant la guerre 80 à 90 p.c. des améliorations apportées à la production ont été le fait d’ouvriers et non de techniciens. Mais il n’en va pas de même dans le domaine politique. La classe bourgeoise elle-même (après 150 années d’exercice du pouvoir) ne peut pas encore se passer de partis, ne sait pas encore se gérer elle-même sans partis qui lui indiquent ce qu’il faut faire. Et l’on voudrait l’exiger du prolétariat alors qu’il n’existe même aucun parti prolétarien ?
Les faits sont là, indéniables !
La classe est incapable de venir par elle-même à la perception de ses intérêts historiques de classe. Sinon nous ne verrions pas la majorité des ouvriers se plier aux nécessités de la "reconstruction" du capitalisme. La classe ne peut arriver à cette perception que si les militants se groupent en parti, si ce parti répand sa conscience dans la classe.
Spartacus reconnaît cela. Puisqu’il nous dit que la révolution sera le fait d’une minorité. Mais tout cela est extrêmement nébuleux. Parce qu’ils ne se sont même pas encore rendus compte que s’il faut un parti, la base d’organisation de ce parti ce n’est pas l’usine mais un PROGRAMME politique.
Chez ces camarades, il y a confusion complète entre le parti, l’organisation qui doit répandre la conscience de la classe et les organisations de masse.
S’il est vrai qu’il faut un parti, s’il est vrai que la révolution ne pourra triompher que sous la conduite d’une minorité, alors c’est que la classe est incapable de la faire elle-même sans le secours de cette minorité et par conséquent incapable de commander à partir de la base ce qu’il faut faire pour assurer le triomphe de la révolution.
C’est l’un ou l’autre.
Le problème se pose donc ainsi. D’un côté le prolétariat doit construire une société où la masse commande. De l’autre côté la masse est incapable de commander aujourd’hui.
Il faut donc rendre la masse capable de commander, de faire fonctionner un type de société où tous les hommes sont capables de remplir les fonctions de direction. Peut-on le réaliser dans le cadre du capitalisme ? Non. Il faut d’abord détruire l’État capitaliste. Cette destruction ne s’opère que si les trois organes du pouvoir, l’armée, la police et la bureaucratie sont détruits. Donc toute l’action de l’organisation qui représente les intérêts de la classe est basée sur une lutte politique contre l’État. Par conséquent la base de son organisation c’est un PROGRAMME POLITIQUE.
Il est certain qu’au travers de la révolution, de la destruction de l’État capitaliste se créent des organismes où la masse commande. La destruction des trois organes du pouvoir de l’État capitaliste va de pair avec la construction d’autres formes sociales où la masse élit et révoque elle-même ses chefs. Mais même au moment où ces organes se constituent, la masse n’est pas encore capable de se diriger elle-même comme le montre la liquidation rapide des Soviets en Russie. Même à ce moment la masse ne peut apprendre à se diriger que par la présence et l’action du parti, et il faut encore que ce parti ne se trompe pas.

*

Spartacus critique les syndicats. Ils nous disent que les syndicats belges sont déjà des organes de l’État qui servent de canal à l’économie dirigée et des organes de pacification sociale. Donc, disent-ils, il faut sortir des syndicats et faire des conseils d’usine.
Sur ce problème nous ne les avons pas attendus pour voir qu’il est clair que l’État, aidé des sociaux-démocrates et des staliniens essaient de coloniser les syndicats, d’en faire des organes de l’État. Mais nous disons qu’ils ne le sont pas encore. En Allemagne et en Italie oui, en Belgique pas. Si les ouvriers sortent des syndicats, ils ne peuvent rien faire d’autre que de nouveaux syndicats qui seront eux aussi en butte à la colonisation de l’ État. Qu’est-ce qu’un syndicat pour l’ouvrier ? L’ouvrier doit lutter pour un meilleur salaire. Sur cette lutte naît une organisation dont le contenu est la revendication. Sur toute lutte revendicative naîtra une nouvelle organisation qui ne peut pas être autre chose que le syndicat actuel.
Voyons donc les faits une fois de plus. Pendant la guerre (en Belgique et en Hollande notamment) les ouvriers, dégoûtés des réformistes, ont cherché de nouvelles formes d’organisation. Cette recherche fut à la base des syndicats d’usine. Ils se trouvaient placés à l’endroit cher à nos Spartakistes : l’usine. Ces camarades pensent tout solutionner en s’abritant derrière la formule magique : l’usine. "Il suffit, disent-ils, de se placer sur l’usine parce que là l’ouvrier vit et souffre, et là par conséquent nous ferons une organisation commandée par la base. Et parce qu’ils souffrent sur la base de l’usine, ils ne se laisseront pas rouler en se plaçant sur ce terrain." Et les syndicats d’usines créés dans l’illégalité pendant la guerre ? Ils ont été colonisés à une allure record par les staliniens. Et le E.V.C. hollandais à la formation duquel les Spartakistes hollandais ont aidé de toutes leurs forces ? Il est aujourd’hui réduit au niveau des C.L.S. belges.
Si les syndicats d’usines ont pu être colonisés aussi rapidement, cela signifie que les ouvriers qui les composaient étaient d’accord avec les négriers. Il nous faut tenir compte des faits, et les faits nous disent que si nous construisons aujourd’hui un organisme sur la base de l’usine, il ne peut être que réformiste. Et cela non parce qu’il est basé sur l’usine mais parce que les ouvriers sont réformistes à l’usine comme dehors. Spartakus pense solutionner la difficulté en l’escamotant. "Il ne faut plus de syndicats, disent ces camarades, mais des Conseils d’usine." Que peuvent donc devenir ceux-ci ? "L’organe de la prise du pouvoir", disent-ils triomphalement.
Nous leur disons que quand le problème de la prise du pouvoir ne se pose pas, on ne peut pas créer des organismes dirigés vers ce but. Les conseils d’usine capables d’exproprier ne peuvent apparaître que dans une période révolutionnaire. Dans toute autre période, tout organisme qui pourrait naître, et cela sur n’importe quelle base, ne peut être qu’un organisme qui remplit la fonction permise par l’époque. Aujourd’hui la revendication pour des meilleurs salaires. Donc des syndicats. Toute organisation créée aujourd’hui et basée sur l’usine ne peut pas devenir autre chose qu’un syndicat, et, comme les syndicats actuels, être livrée aux essais de colonisation de l’État.
Cela ne veut pas dire que nous devons défendre la colonisation des syndicats par l’État. Nous devons au contraire nous y opposer de toutes nos forces. Le seul moyen pratique de le faire est de créer SUR LE TERRAIN POLITIQUE un courant révolutionnaire.
La conception de Spartacus sur le parti est nébuleuse, vague et mal définie.
La nôtre est claire, nette et précise. Pour nous le parti est tout à fait distinct des organisations qui groupent la masse et qui revendiquent des salaires à l’époque réformiste et l’expropriation à l’époque révolutionnaire.
Pour nous l’époque exige que les meilleurs militants se réunissent sur la base d’un programme de classe dans une organisation distincte de la masse, et qui se pose entre autres comme but l’élévation de cette masse à la connaissance de ses intérêts de classe, qui veut la guider vers la prise du pouvoir, lui apprendre à se diriger elle-même.
C’est cela le parti.




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