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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La formation du Parti de classe en Italie est-elle prématurée
L’Internationaliste n°1 - Mars 1946
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Il y a deux critiques au sujet du parti en Italie. Celle des Fractions de gauche. C’est-à-dire des camarades qui sont restés fidèles à l’idéal révolutionnaire au travers des pires difficultés historiques et théoriques. Cette critique vise à trouver la signification de classe des événements et à orienter consciemment l’avant-garde prolétarienne vers une cohérence de principes et d’action complète.
Il y a une autre critique, livrée notamment en France par un groupe dissident de la Fraction française. Cette critique est faussée à la base. Dans le n°10 du bulletin intérieur, elle parle déjà d’un opportunisme dans le parti. Sur quoi est basée cette appréciation ? Uniquement sur le fait de la présence du camarade Vercesi. Sur quoi est basée l’ appréciation de ces camarades sur Vercesi ? Sur des sottises, sur des fantaisies tellement outrancières qu’elles ne devraient même pas trouver place ici. Peut-être un jour les démolirons-nous. En attendant, qu’il nous suffise de dire que toute la position du groupe M.M., comme celle des R.K.D., des C.R. et de l’U.C.I. est faussée à la base. Toute leur critique part d’un postulat : "Il y a en Italie une situation révolutionnaire." Ce postulat est en rapport avec les idées tout à fait fausses qu’ils se sont faites sur la situation en Allemagne et en Italie entre 1943 et aujourd’hui. Ils nous ont répété mille fois que la révolution avait éclaté en Allemagne et en Italie.
Ce postulat est faux. Il n’y a ni en Allemagne, ni en Italie de révolution, même pas de situation révolutionnaire.
Un deuxième postulat est faux. Et nous nous y sommes du reste trompés aussi. Il n’y a pas eu de congrès constitutif du Parti Communiste Internationaliste italien, mais seulement une conférence préliminaire.

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Lorsque nous avons examiné la faillite de l’Internationale Communiste et la naissance de la IV° Internationale, notre position revenait à dire que les nouveaux partis ne pouvaient apparaître que sur la base d’une reprise de la lutte des classes. Tant que cette reprise ne dessinait pas une perspective vers la lutte pour la Révolution, il n’y avait de place que pour les Fractions.
L’examen actuel de la naissance du parti en Italie ne peut par conséquent se faire au nom du postulat : il y a situation révolutionnaire ou pas. Elle doit se faire au nom du postulat : il y a reprise de la lutte des classes et PERSPECTIVE vers la révolution ou pas.

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Qu’est-ce qu’un parti ?
Le parti est un organisme qui DIRIGE la lutte des classes. Nous repoussons comme idiote au dernier degré l’interprétation qui attribue à cette formule l’idée d’ÉDICTER et de CRÉER la lutte des classes. La lutte des classes surgit, même lorsqu’il n’y a pas de parti. Celui-ci la dirige ; c’est-à-dire qu’il l’oriente vers la destruction de l’État capitaliste et la fondation de la société prolétarienne.
La lutte des classes peut surgir spontanément sans qu’il y ait un parti de classe révolutionnaire. Des exemples ? En Italie, en 1920, la situation révolutionnaire atteint son point maximum alors qu’il n’y a qu’un parti socialiste réformiste. En 1926, en Angleterre, la grève générale éclate alors que l’influence du parti communiste est minime. En Belgique et en France, en 1936, les grandes grèves éclatent malgré l’adversité des partis communistes (ceux-ci les ont du reste conduits à leur perte en les aiguillant vers le parlement). En 1936, en Espagne, le prolétariat va jusqu’à l’expropriation d’une façon spontanée sans qu’il y ait de parti. De nos jours le prolétariat des Etats-Unis mène des grèves qui entraînent des millions de travailleurs, sans qu’il y ait de parti de classe. La section de la IV° Internationale y est pour les grèves, mais son influence est négligeable.
Cela signifie que la lutte des classes surgit indépendamment de l’existence ou de l’inexistence du parti. Elle se produit sous la poussée de facteurs historiques que l’on peut SUPPUTER, mais que personne ne peut CRÉER ou SUPPRIMER artificiellement.
Et inversement, cela signifie aussi que le parti, s’il se créé par un acte volontariste de militants qui PENSENT que les grandes luttes de classe vont se développer, ne peut pas créer ou provoquer celles-ci uniquement par un travail extérieur si les conditions historiques ne les provoquent pas.
Si le parti se crée et que les luttes des classes ne se produisent pas sur une grande échelle, sa formation aura été prématurée.
Si les luttes des classes se produisent, elle aura été faite à bon escient.
La fonction du parti, c’est-à-dire la direction de la lutte des classes vers la victoire révolutionnaire, ne peut donc surgir que lorsque les masses sont en mouvement. C’est en dirigeant cette lutte des classes, que le parti étend son influence au sein des masses.
Cette lutte des classes surgit spontanément. Le parti pas. Pour que le parti se crée, il faut une intervention directe, un geste conscient, voulu, volontariste de militants. Quand ce geste se produit pendant que le prolétariat s’intègre dans la guerre, le parti qui naît de cette action tire une lourde hypothèque sur son propre avenir. Quand il se crée à la veille ou pendant un cours révolutionnaire sur une plate forme de classe, tous les espoirs lui sont permis.
Toute critique sur la formation du parti en Italie doit donc AVANT TOUT se ramener à l’examen des perspectives de la situation mondiale.

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Où allons-nous ?
Guerre ? Révolution ? Stabilisation du capitalisme actionnant une production de paix ? Stabilisation du capitalisme actionnant une économie de guerre ?
La situation est remplie d’inconnues. S’il s’agissait seulement d’analyser un milieu naturel comme celui qui se présentait à Marx lorsqu’il énonça les fondements du matérialisme, la chose serait aujourd’hui assez facile. Cependant il faut tenir compte que, à l’époque du capitalisme dirigiste, il y a d’un côté des facteurs naturels, des données historiques que personne ne peut changer dans leur fondement. Mais il y a AUSSI une intervention des dirigeants bourgeois.
S’il n’y avait que des facteurs naturels, nous pourrions laisser toute sa force à une affirmation : dans la période de la décadence du capitalisme, la seule forme de vie à longue échéance possible est l’économie de guerre, et cette affirmation pourrait servir de critère rigide. Il est certain que la fin des opérations militaires sur les fronts a supprimé cette économie de guerre, car celles-ci sous-entend que l’ensemble de toutes les forces productives travaille pour la guerre. Malgré cela, malgré qu’il n’y a plus au sens propre du terme d’économie de guerre, la production de guerre reste cependant plafonnée à un niveau élevé.
Que va faire le capitalisme ?
Bien que l’on puisse dire (sur la base de l’analyse de la décadence) que c’est seulement l’économie de guerre qui constitue la forme de vie permise au capitalisme actuellement, il n’est pas sûr que les dirigeants capitalistes en soient convaincus. Il n’est pas sûr que les conditions sociales permettent son fonctionnement. Il est possible que les bourgeois pensent pouvoir remettre en marche une économie de paix. Il n’entre pas dans notre idée de croire que l’action des bourgeois est capable de provoquer ou d’empêcher la lutte des classes. Mais bien que l’examen de la situation doit tenir compte de cette action. S’il est vrai que l’économie de guerre est la seule forme permise au capitalisme, la décision des dirigeants bourgeois de "reconvertir" l’économie sur le pied de paix ne peut manquer d’avoir des conséquences déterminantes au point de vue des classes.
La perspective d’une évolution de la situation actuelle, soit vers la guerre, soit vers la révolution, ne peut être déterminée actuellement. S’il est vrai que d’un côté les contrastes interimpérialistes s’aigrissent surtout entre l’Angleterre et l’U.R.S.S., il est vrai aussi que la bourgeoisie ne serait pas assez folle pour commencer la guerre dans la situation actuelle, où nous voyons le prolétariat américain se livrer à de gigantesques batailles malgré l’absence d’un parti de classe ; où nous voyons les colonies être agitées de violents soubresauts.
Toute étude de la perspective doit tenir compte de cela : c’est que d’un côté les contrastes impérialistes croissants liés à la nécessité de classe où se trouve la bourgeoisie d’anéantir physiquement le prolétariat exigent de plus en plus le recours à l’économie de guerre et à la guerre. Et c’est que de l’autre côté, les conditions de sécurité sociale du fonctionnement de cette économie de guerre TENDENT à disparaître.
Le fonctionnement de l’économie de guerre exige non seulement une ambiance internationale tendue, mais aussi la participation politique active des masses, l’acceptation par les masses des sacrifices qu’elle impose. Nous ne voulons pas dire que l’économie de guerre ne pourrait pas fonctionner si les masses ne "marchent" pas pour la guerre. Mais nous disons que si les masses ne "marchent" pas dans le bourrage de crânes nationaliste et de préparation à la guerre, la marge de sécurité politique pour son fonctionnement économique est beaucoup plus faible.
Et comme il est clair que les masses n’en sont plus au nationalisme exacerbé d’il y a quelques mois, et pas encore à une volonté de lutte consciente, la mentalité qui se développe dans les masses EST LE DÉSINTÉRESSEMENT DE LA CHOSE POLITIQUE.
Une nouvelle guerre ne se conçoit qu’avec l’U.R.S.S. dans l’un ou l’autre camp. Or, le capitalisme se trouve dans une situation où (bien que la conservation de son système exige la continuation de la guerre) la victoire alliée est encore trop récente pour agiter le spectre anti-russe sur une grande échelle. Cette circonstance empêche que le capitalisme puisse lier À FOND et dans les conditions actuelles les ouvriers aux nécessités politiques de son propre fonctionnement.
De l’autre côté les luttes de classes qui se produisent un peu partout dans le monde peuvent se développer en luttes révolutionnaires et même engendrer des victoires à la condition qu’au travers elles se créent des partis révolutionnaires.
Nous pouvons évidemment faire le clown comme d’autres. Nous pouvons crier sur les toits que nous allons vers la révolution ; mieux, que nous sommes déjà en pleine période révolutionnaire, et traiter de révisionnistes et de traîtres tous ceux qui ne sont pas d’accord avec nous. Mais cela ne nous avancerait pas à grand’ chose.
Nous pensons que personne ne peut, au mois de mars 1946, prévoir avec quelque sérieux ce que l’avenir immédiat nous réserve. Et cela précisément parce qu’il y a des facteurs historiques contrôlables, que l’on peut évaluer et auxquels les bourgeois et les prolétaires doivent obéir. Mais il y a aussi des facteurs individuels, c’est-à-dire l’orientation donnée par les capitalistes à l’économie dirigée selon leur propre estimation de la situation. Et ces facteurs-là personne ne peut les prévoir.
Voilà le fond de la situation mondiale. Et la situation italienne en est dépendante.

*

Il y a dans le parti italien des divergences. Une partie des camarades, dont Bordiga lui-même, pensent que nous connaîtrons une nouvelle guerre mondiale avant l’éclatement des contrastes de classe et qui estiment en conséquence que la formation du parti est prématurée.
Nous (le "nous" est la forme rédactionnelle traditionnelle ; il s’agit non de la Fraction, mais de l’auteur) croyons que, vu qu’il est impossible de prédire avec quelque sérieux l’avenir immédiat, l’action de l’avant-garde doit se baser sur la réalité sociale directe. S’il y a reprise de la lutte des classes, il faut créer le parti.
La lutte des classés s’est réveillée en Italie non depuis 1943, comme nous l’ont dit les trotskystes et leurs succédanés, mais depuis quelques mois seulement. La formation du parti est donc justifiée. Si le malheur voulait que la nouvelle guerre éclate, cela ne tuera pas le parti s’il commence son action en tenant compte de cette éventualité.
Nous tenons à bien préciser notre pensée.
Nous pensons que le niveau sporadique actuel de la lutte des classes en Italie ne livre pas encore la matière pour la prise du pouvoir. La base d’extension du parti est plus dans le fait que les ouvriers non organisés ou affiliés à des boutiques bourgeoises se sont rendus compte de la fonction bourgeoise de ces organismes plus que dans une extension rapide de la lutte des classes.
Une telle situation signifie que l’organisme qui s’appelle "Parti Communiste Internationaliste", n’est pas encore capable d’influencer la situation d’une façon décisive, et que le poids de son action doit surtout peser sur la formation des cadres du parti. Il devrait, du reste, passer par cette phase, même si la situation était révolutionnaire.
Cela ne peut se faire qu’au travers de l’examen de la situation mondiale, des expériences passées, par un travail en profondeur sur les problèmes théoriques, par la participation active aux luttes des classes naissantes.
Il est un autre facteur que nous ne pouvons négliger, c’est qu’indépendamment des actions de classe proprement dites portant sur le prolétariat et ses mouvements, le parti trouve aujourd’hui (dans des conditions politiques qui sont absolument inédites) un terrain pour son action dans la propagande pure. Dans la mesure où un parti de classe fait de la propagande pour démasquer le rôle bourgeois des autres partis ; dans la mesure où il arrache des ouvriers au nationalisme et à la psychose de reconstruction du capitalisme, dans cette mesure il mène une action contre la guerre. Qu’on nous entende bien : une telle action ne peut à elle seule empêcher la guerre. Mais la participation des ouvriers à l’idéologie démocratique et nationaliste étant un des facteurs historiques qui permettent la guerre et tiennent le prolétariat dans la défaite, toute propagande dirigée contre elle AFFAIBLIT ce facteur historique.
Dans ce sens, le rendement de l’action de propagande ne peut être que limité ; elle ne peut pas créer un nouveau facteur historique favorable au prolétariat ; seulement combattre un facteur historique qui lui est défavorable.
On ne peut créer un parti dans des conditions idéales, mais dans les conditions que nous fournit l’époque elle-même.
Aujourd’hui un des facteurs historiques de la défaite du prolétariat est son impuissance à se défaire de l’emprise des partis bourgeois. Quand des masses immenses d’ouvriers commencent à se défaire de cette emprise, cela ne signifie certes pas qu’il y a lutte des classes violente. Mais en réalité cette conscience vient aux ouvriers par l’action de ces partis pour empêcher la lutte des classes et présente par conséquent une phase négative des rapports de classe.
Ce serait une grave défaite de ne pas se rendre compte de cela, que dans les circonstances politiques actuelles, il y a moyen de former les cadres du parti au travers d’une lutte idéologique contre les sociaux-démocrates et les staliniens qui se démasquent de plus en plus.
La pire erreur serait de ne pas voir cela. Il faut avant tout tenir compte du fait que le caractère SPONTANÉ des luttes de classe (déterminé par le manque de conscience des ouvriers en général) fait que ces
périodes atteignant un paroxysme qui permet de poser la question de la prise du pouvoir sont très courtes. Tous les exemples de grandes grèves que nous avons énoncés plus haut ont porté sur une période de huit à quinze jours au maximum, à part la période actuelle aux U.S.A. Si l’on attend de tels événements pour créer le parti, la période révolutionnaire sera passée sans que les cadres aient pu se former.
Le P.C. italien s’est formé en 1921. Mais jamais plus il n’a pu provoquer des événements de l’ampleur de 1920 ! ! !
Le problème est donc de se présenter à la veille des grandes luttes de classe AVEC DES CADRES FORMÉS. Et il serait indigne d’un militant de ne pas profiter de la situation actuelle qui permet cette formation de cadres.
Pour nous résumer, nous dirons que, pour nous, la formation du parti n’est pas prématurée. Mais nous ne pouvons fermer les yeux sur le fait que ce parti est à l’heure actuelle dans une période de formation des cadres et ne peut pas encore influencer la situation d’une façon décisive.
Si une nouvelle guerre éclate, il se vérifiera certes que le nom de "Parti" aura été prématuré ; il n’y aura eu qu’une fraction élargie.
Mais qu’elle que soit l’issue de la situation, ce qui restera comme un acquis non prématuré, mais effectif, ce sera l’actuel travail extérieur de nos camarades italiens, l’ACTUEL TRAVAIL DE FORMATION DES CADRES.
Et ce travail doit se faire.

LUCAIN.




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