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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les voyous et la révolution
{Marge}, n°3, Septembre-Octobre 1974, p. 1-2.
Article mis en ligne le 14 mars 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Dans leur rapport à la politique, la prise de conscience des voyous est un phénomène nouveau. Il existait bien dans le passé des exceptions telles que la bande à Bonnot, mais aujourd’hui et plus particulièrement au cours de ces dernières semaines, la révolte des voyous dans les prisons a pris un caractère de masse. Prendre politiquement position n’est plus le fait de quelques voyous, mais de milliers d’entre eux. Les journalistes, comme à l’accoutumée, ont mis l’accent sur le côté spectaculaire de la révolte dans les prisons, mais aucun n’a vu qu’une conscience politique nouvelle était née sur un terrain de lutte précis et qui n’a que très peu de choses à voir avec la lutte des classes, car les voyous ce n’est pas une classe sociale, mais une couche sociale. La révolte du voyou est avant tout individuelle. Sa révolte est la sienne, elle lui appartient.
Ce n’est pas par solidarité ou intérêt de classe ou parce qu’il appartient à une couche sociale déterminée que le voyou est un révolté, mais bien parce qu’il est un individualiste forcené. Ce qu’il exprime dans sa révolte, ce n’est ni plus ni moins qu’un refus absolu de la Loi en général et du pouvoir qu’elle représente, c’est-à-dire un refus du code social.
La révolte du voyou est viscérale, sa haine de la société est totale, il est vrai que le voyou ne cerne pas bien les raisons de cette révolte : il ne se pose d’ailleurs pas, au niveau de sa vie quotidienne, de questions sur tous ces problèmes ; cette révolte il la sent et la vit, un point c’est tout, le reste n’est que du cinéma.
Au moment où le voyou vole, s’il sait très bien qu’il vaut mieux ne pas se faire prendre et qu’il viole la Loi, il n’a absolument pas conscience que l’acte qu’il commet à cet instant est potentiellement révolutionnaire, dans la mesure où il remet en question par cet acte même le jeu tout entier d’un système, parce qu’il le court-circuite complètement. C’est en ce sens que le vol est subversif. Mais tout ce la n’est que le résultat d’interprétations faites par ceux qui construisent de grandes théories à partir d’une pratique, celle des autres, en l’occurrence et présentement celle des voyous.
Mais si le voyou vole, c’est parce que ça l’arrange tout simplement et le reste il s’en fout. Il ne va pas se poser de questions pour savoir si ce qu’il a fait est ou n’est pas potentiellement révolutionnaire.
Voilà ce que je voulais dire d’abord. Il va de soi que maintenant ils ’agit pour le voyou de faire un choix et que ce n’est pas si simple de passer d’une pratique délinquentielle à une pratique révolutionnaire.
Par exemple, il n’est pas du tout certain que les voyous qui se sont révoltés dans les prisons viendront tous à la révolution, mais beaucoup d’entre eux ayant participé au mouvement de révolte se poseront des questions. Ce qu’il fallait mettre en avant, c’est que cette prise de conscience politique, récemment née, est devenue maintenant irréversible et qu’elle ne peut que s’accélérer. C’est en quoi le mouvement de révolte dans les prisons françaises aux mois de juillet et d’août constitue un tournant historique en ce qui concerne la politisation des voyous.
Je me souviens encore de discussions où, entre voyous, nous disions : "Le jour où les voyous se décideront à faire la révolution, ça ne traînera pas." Toute la question est là : quand les voyous se décideront-ils ? Pour ma part, je peux répondre car voyou je l’ai été pendant plusieurs années et je peux dire aussi que je l’aimais bien cette vie de voyou, ma vie. On ne connaît pas très bien, même si on l’imagine assez bien, ce qu’est la vie de voyou. Il y a des moments difficiles, la solitude, le danger, mais on s’y habitue car la clandestinité on la vit en permanence. Être voyou, c’est au fond une profession, c’est là qu’il y a une différence entre le loubard et le voyou. La règle d’or, c’est de na pas se faire prendre. Et puis il y a les bons côtés, le fric, les copains, les filles. Parce qu’on a de l’argent, on vit très bien : les belles voitures, les palaces, etc. La vie est facile, on la vit vite parce que l’on peut dépenser beaucoup et on dépense énormément, sans compter ni réfléchir. Dans cette vie, on a l’habitude de rencontrer le bourgeois, on est assis à côté de lui dans les boîtes de nuit, on le retrouve dans les hôtels et les restaurants, mais on ne l’aime pas et pour cause. Ce n’est pas parce que nous vivons cette vie de luxe que nous oublions nos origines sociales, nous savons très bien d’où nous venons, à nos yeux le bourgeois c’est le cave et l’allié des flics, notre ennemi principal. Face aux flics, tous les voyous de la terre sont unis. Pour le reste, ce sont nos histoire et nous avons pour habitude de les régler entre nous.
Je pourrais parler du milieu, je le connais assez bien même si je m’en suis toujours tenu à l’écart. C’est important de dire qu’aujourd’hui, la nouvelle génération de voyous est sauvage. Elle entretient des rapports avec le vieux milieu, complètement sclérosé, qui existe et fonctionne toujours, mais elle n’en fait pas partie.
C’est vrai que le milieu, c’est un peu la société bourgeoise en miroir, avec sa hiérarchie et ses pouvoirs : c’est vrai aussi qu’un certain nombre de voyou du milieu prêtent la main aux flics et aux bourgeois au moment des élections. Mais, si cela est vrai, il faut bien voir que les voyous "de droite" ne le sont bien souvent qu’en contrepartie de privilèges spéciaux qui leur sont accordés, passe-droits et aussi pour du fric en quantité suffisamment importante pour faire d’un voyou qui se fout totalement de la politique un voyou "de droite", le temps d’une campagne électorale. Je ne prétends pas soutenir que les voyous de droite n’existent pas, ce que je veux dire c’est qu’ils peu nombreux. Par contre, le coeur de la grande majorité des voyous est du côté du peuple, parce que le voyou en vient. Qui mieux que lui connaît la rue, les ruelles tortueuses, les chambres misérables, la zone, tout cet environnement qui fut celui de son enfance. C’est toujours par réaction à ce milieu social qu’il se cabre, se révolte et hurle qu’il ne sera jamais un ouvrier comme son vieux et les amis de ce dernier, que lui n’acceptera pas d’aller se faire enculer à l’usine, que lui aura recours à tous les moyens pour ne pas y aller et pour avoir ce fric qui a tant fait défaut à sa famille et à lui-même. Là commence la délinquance.
Mais il arrive un moment dans cette vie de voyou où il n’es plus possible de ne pas se poser de questions, et pour un voyou sorti du bas peuple la vrai question n’est plus de vivre et de profiter le plus possible de cette vie, mais de changer cette société pourrie qui sécrète les causes de sa délinquance. C’est ici que la marche du voyou vers la révolution commence, et c’est ainsi que je suis devenu, après avoir été un voyou, un révolutionnaire.
Mais ce passage ne s’est pas fait comme ça, si facilement. J’ai réfléchi, j’ai lu, j’ai cherché. Les gauchistes par exemple, avec leurs grandes théories, leurs grands mots et leurs petits chefs, me faisaient plutôt chier qu’autre chose. Je ne voulais pas non plus tomber dans le piège de type syndical ou conformiste où lutter pour certains ne consiste qu’à voir un certain nombre de revendications satisfaites sans comprendre que la lutte principale à mener est une lutte globale et que le combat des voyous qui se politisent et celui des anciens taulards, s’intègrent dans un combat beaucoup plus vaste qui est la lutte révolutionnaire. Avec mes amis, des voyous également passé à la révolution, on en parlait et on étais tous d’accord sur ces questions, et puis il y a eu la fondation du Mouvement Marge dont l’objectif est de rassembler ; c’est à ce moment que j’ai mordu et qu’avec d’autres copains, on a adhéré à ce mouvement (avoir le numéro 1 de Marge : "Lettre d’un marginal", où j’explique mon adhésion à ce projet). Dire que le jour où les voyous se décideront à faire la révolution ça ne traînera pas, ce n’est pas prétendre que les voyous se radicalisant vont remplacer la classe ouvrière et devenir la force motrice de l’histoire. Les voyous, comme les autres, ne pourront jamais parvenir seuls à transformer la société ; ce qu’ils peuvent peut-être faire, c’est mettre à la disposition des autres marginaux une certaine expérience. Cette solitude, peut-être plus que d’autres, les voyous la ressentent particulièrement ; rejetés par les uns et les autres, ils ne peuvent que se reconnaître et je les reconnais ainsi que ces autres marginaux que sont les drogués, les homosexuels, les femmes qui battent pour leur libération, les immigrés, les fous... comme nos frères, comme mes frères de lutte.
Il est intéressant à ce sujet de voir que la classe ouvrière, elle, ne se reconnaît pas du tout dans la révolte des taulards, qu’elle ne se sent non seulement pas du tout concernée, mais aussi aucunement solidaire de ce sous-prolétariat, alors que non seulement il en est issu, mais que, lui, sous-prolétariat, il se reconnaît et se sent solidaire des luttes ouvrières. Le mouvement de révolte aura mis une fois de plus à jour le rôle particulièrement réactionnaire des syndicats... les masques sont tombés.
Pour conclure cet article, je voudrais insister sur la nécessité qu’il y a à ce que tous les marginaux se rassemblent, et en particulier et sans vouloir jouer les anciens combattants, je voudrais dire aux loubards que le moment est peut-être enfin venu de réfléchir un peu aux raisons pour lesquelles nous sommes devenus des délinquants, et que le temps n’est plus de faire n’importe quoi, n’importe comment, car seul on ne peut rien changer, de cela je crois que tout le monde est conscient. Ce que vous faîte, je le faisais il y a dix ans, mais à cette époque les jeunes délinquants et les voyous ne se politisaient pas comme aujourd’hui et on n’avait pas d’autres alternatives pour exprimer notre haine de cette société que de casser parfois pour rien.
Mais aujourd’hui, il y a le Mouvement Marge, c’est-à-dire qu’il existe une possibilité d’un vaste rassemblement de réfractaires, d’insoumis, de nomades, de voyageurs, d’indomptés, de révoltés, tous ces damnés de la terre qui se réunissent dans cette hors de loups que nous sommes (voir Marge N°1 : "Pourquoi Marge"). Nous faisons peur car nous échappons aux analyses classiques libérales ou marxistes, quant aux autres, il faudrait qu’ils sachent qu’à jouer avec le feu on finit toujours par se brûler, et qu’il ne faut jamais chercher des histoires à des gens qui savent ce que c’est le feu pour l’avoir pratiqué.
Les voyous se politisent, se décident enfin à faire la révolution, et les voyous sont toujours pressés. Il paraîtrait qu’au Mouvement Marge, il y en a déjà beaucoup avec d’autres désespérés qui n’ont rien à perdre et qui vivent de cet espoir, que cette fois ça ira très vite. Depuis ces jours où les voyous ont décidé de faire la révolution, cela pourrait peut-être aller encore plus vite.

Laurent Marti




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