Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Au bon visage des homosexuels, Pour la libération des hétérosexuels
{Marge}, n°11, Octobre-Novembre 1976, p. 11.
Article mis en ligne le 11 mars 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Les différents débats, auxquels j’ai participé, les rencontres, les lectures que j’ai faites récemment (notamment deux lettres de lecteurs envoyées à Libé., les 5 août et 9 septembre), ma pratique dans un Groupe de Libération Homosexuel, tendance 14 décembre, m’ont amené à écrire cet article. J’essaie de décrire, oh ! sommairement, les différents types de réaction qu’ont les hétérosexuels devant un homosexuel. Comme mec, je ne parlerai que de celles des mecs ; j’essaierai d’en tirer quelques conséquences au niveau d’une lutte de libération sexuelle de ces mêmes hétérosexuelles.

AGRESSIVITE

La réaction la plus courante est, bien sûr, l’hostilité ouverte ou larvée. Je ne pense pas qu’il y ait une attitude d’indifférence. Donc les cassages de gueule de pédés sont encore bien répandus. Outre que ça permet de trouver de l’argent à bon compte (quel est le plus lâche des deux ?), ça permet de compenser la frustration de la non-sexualité et la trouille de s’en apercevoir. Et si, par hasard, ces hétéros ont des relations sexuelles avec des filles, elles sont vécues sur le mode du viol ; Ils sont incapables de penser à la jouissance de leur nana, tant leur propre sexualité est narcissique et sadique. Quand ce n’est pas le cassage de gueule effectif - dans ce cas, le "casseur" - a toutes les circonstances atténuantes - c’est verbal, du style ; "Il faudrait tous les castrer."
Et puis, Il y a une autre façon de se faire tabasser. Tous les homosexuels connaissent des mecs qui se font enculer et qui jureront sur la tête de leur mère qu’ils ne sont pas pédés : ce qui signifie que, même restant hétérosexuels, Ils n’assument pas du tout leur acte. Il y a un décalage, souvent un fossé insurmontable, entre leur discours et leur pratique. L’acceptation n’est possible que lorsque ce décalage commence à disparaître. En son absence, ces mecs passeront tout leur temps libre avec des copains plutôt qu’avec leur femme ou avec une autre femme. Devant leurs amis, ils nieront toute homosexualité et agresseront plutôt le pédé qui les draguera. Mais ces mêmes mecs, honteux, seuls, à 3 heures du matin, iront se faire tailler une pipe par un travesti ou passeront toute la nuit avec un type qui fera d’eux ce qu’il voudra, à condition que ça ne se sache pas. Il y a des pédés qui aiment ça et d’autres qui fantasment encore plus sur ce genre de mec. On a affaire ici à des types qui, à 99 %, ont déjà structuré en eux la coupure théorie-pratique.

FUITE

Quand elle n’est pas encore faite, chez des jeunes d’origine bourgeoise, en général, alors c’est la panique. Celle-ci se manifeste par un refus du discours ou même du regard de l’homosexuel, ou le plus souvent par la fuite, au sens propre du terme. Quel est l’homosexuel qui, pour avoir regardé 3 secondes de trop, un type dans les yeux, ne l’a pas vu s’enfuir parfois au pas de course ?
Dans tous les cas, fuite ou agressivité, la raison, c’est l’homosexualité latente de l’autre, disons, en première estimation. Plus tard, plus âgés, on pourra les retrouver violeurs, en paroles, sinon en actes. A la limite, ce sont les flics qui, arrêtant deux homosexuels en flagrant délit de baise (l), au commissariat se feront tailler une pipe par eux, sous la menace, un de ces policiers allant parfois même jusqu’à l’enculage, avec chantage à l’emprisonnement en cas de refus de la victime. Tout ça, c’est le droit chemin des camps, pour les pédés, comme pour tous les "déviants", plus généralement et certainement une condition sine qua non du fascisme ordinaire ou pas. Et là, tout le monde est concerné. Alors, le plus simple n’est-il pas de libérer cette homosexualité latente, plutôt que de laisser subsister cette situation dans laquelle, les pédés et autres "déviants" de tous poils crèvent à petit feu ? le problème, c’est comment ?

LA TOLERANCE

Avant d’étudier cette libération, rapprochons-nous de Ihétéro libéré. En effet, le niveau suivant d’acceptation, si l’on peut dire, des homosexuels, c’est la tolérance, qui est le fait de gens bien disposés ou qui croient l’être, des gens plus ou moins disponibles en face d’eux, deux attitudes possibles de la part de l’homosexuel selon qu’il se dise différent ou non.
Si oui, il est bien toléré. Je dis. toléré » (tolérance, mot que je vomis). En fait, il se châtre ; il est renvoyé dans un monde à part, le ghetto, quoi ! Tout son désIr est censuré dans et par le groupe ou par l’individu en face de lui. C’es ce qui se passe dans un groupe politique ou un homo annonce la couleur. l’hétérosexuel se sent conforté dans sa sexualité ;

on peut se permettre de jouer à l’hétéro comblé, même si c’est faux, ou, inversement, on déverse, à sens unique toute sa misère sexuelle sur l’homo, puisque, différent, il peut être plus obJectif ; on peut se permettre de l’aider de ses conseils charitables parce qu’on l’imagine dans la misère, alors que c’est soi qui l’est et qui met alors l’homo dans la misère du même coup ; on peut se permettre de se foutre de la gueule de l’homo, oh gentiment ! en racontant avec lui, des histoires drôles sur les pédés, les folles et compagnie, où l’homo rira d’autant plus qu’il est plus coincé ; on peut se permettre de Jouir, par personne interposée, en demandant à l’homo comment Il fait (? !), s’il se fait ... enculer ou si c’est lui qui, que, ... etc. ; on peut se permettre de se débarrasser à bon compte, de ses fantasmes homosexuels, en les projetant sur l’homo, au lieu de les assumer ; on peut même se permettre de faire semblant de se laisser désirer, détails à la clé, mais san crainte parce que ce n’est pas pour de vrai. De toute façon, tout reste au niveau verbal, surtout pas au niveau du toucher ou de la tendresse ; et ça débite, et ça débite, on n’en finit pas de parler le silence risquerait de provoquer une catastrophe qui pourrait être drôle.

On est dans la merde, mesdames, messieurs, camarades ou tout ce que vous voudrez. Et la révolution ne se fera pas en "tolérant" - les homos ; je serai le premier à combattre cette "révolution" -. Par ailleurs, vous voyez bien qu’il ne s’agit pas de rapport de production.

Cette tolérance, très répandue à gauche, comme dans la bourgeoisie, maintient la différence, conforte la majorité, donc aussi la minorité. Cette division créée par la bourgeoisie n’est pas près de disparaître : voir le retour en force de la psychothérapie comportementale (du behaviourisme anglo-saxon) qui normalise les. déviants - (se reporter à la revue. Autrement .) sans parler des traitements de choc (lobotomies, électrochocs et thérapie par l’aversion) !

JE NE SUIS PAS DIFFERENT

J’ai parlé plus haut des deux attitudes possibles face à la majorité hétéro : se dire différent ou non. Il est évident que, pour moi, c’est la seconde position qui me paraît juste : je pense que mon homosexualité ne me rend pas plus différent d’un hétérosexuel que le fait d’être droitier ne me différencie d’un gaucher. La différence, si elle existe, ,est purement anecdotique, fondamentalement secondaire.
Ce qui se passe, alors dans un groupe ou face à un seul mec est assez révélateur. Les mecs hétéros croient que l’homo pressent les désirs, même si pour celui-ci, ils ne sont ni bandants ni désirables. Ils ont l’impression de se faire violer. A force de se croire le détenteur exclusif du droit de désirer, un hétéro, en situation inverse est complètement déboussalé et paniqué. Les désirs de typef éminin, qu’il conçoit, à la rigueur chez un homo, il ne les assume pas du tout. Les drageurs sont, en général, les plus violents : ils cassent la gueule, et la boucle est bouclée, quand ils n’ont pas le discours pour les rassurer, ,et la présence de l’homo sert de révélateur à leur réalité déséquilibrée. Et c’est là que ça commence à devenir intéressant. On est arrivé à faire tomber le masque « social ». Au prix d’une certaine insécurité, on peut commencer à faire des choses intéressantes ensemble.

L’HETEROSEXUEL "LIBERE"

Et là, on en arrive à ce qui peut se passer avec celui qui ne croit pas à la différence et prend l’homosexuel tel qu’il est et qui assume toute sa sexualité. J’ai des relations de ce type : elles ne sont pas toujours faciles à vivre, car on n’est pas "libéré" dans l’absolu. Mais elles sont mille fois plus pleines que celes que je peux établir avec le mec que je rencontre au coin d’une rue pour passer une heure avec lui ; je ne crache pas, occasionnellement, sur ça ! On peut apprendre à quitter nos rôles, à dire et ressentir nos émotions, à devenir sensibles aux sentiments de l’autre, vivre une certaine tendresse, découvrir notre commune vulnérabilité, toutes choses si typiquement "féminines", n’est-ce pas ?
Je crois - et ça devient banal de le dire - que la libération des homosexuels ne se fera sans celle des hétérosexuels, hommes et femmes. Il y a encore du chemin à faire avant que celle desh étérosexuels commence vraiment.

QUELLE LIBERATION ?

Il faudrait que chacun puisse dire ou exprimer son désir, ce qui ne veut pas dire le réaliser, sans que cela soit ressenti comme un viol ; car ce n’est pas ça le viol. Ce sera, au contraire, le seul moyen de supprimer la "drague" ressentie comme un viol par les uns ou par les autres.

Il faudrait que chacun puisse laisser désirer ; il faudrait que chacun puisse dire non à un désir ; il faudrait que chacun puisse dire non à un désir ; il faudrait que chacun puisse entendre un non à son désir.

Là, il n’y a aucune différence entre homos et hétéro ; la différence, de fait, est entre hommes e’t femmes ; il faudrait que l’homme, alors, puisse vivre et assumer des désirs de "type féminin" et que, vice-versa, que la femme puisse en vivre et assumer de "type masculin", s’ils en ont envie et dénoncer cette séparation entre deux rôles.

Il faudrait, donc, que, chacun, homme ou femme. puisse se dire et vivre, homme ou femme, sans se référer à des normes idéologiques qui l’aliènent, tel qu’il est. Il faudrait que chacun cesse de vouloir posséder avec son phallus, et c’.est là qu’apparaît le viol, ou s’en approprier un. Il faudrait que chacun cesse de courir après le grand amour. Tout ne peut être que très progressif, en commençant par une réappropriation de sa propre parole .et de son propre corps.

EN GROUPE

Mais pour ça, on ne peut rester seul. C’est trop dur de pouvoir assumer ça seul, avec vulnérabilité, insécurité et solitude. Le stoïcisme n’a jamais changé quoi que ce soit. Actuellement, il y a des groupes, plus ou moins révolutionnaires spécifiques de femmes et d’homos. Leur but étant de faire sauter les différences, sont-ils nécessaires ? J’élimine volontairement les groupes sexistes féminins aussi bien que masculins. Je ne suis plus si sûr de cette séparation.

Pour faire bouger la masse des hétérosexuels hommes, je ressens de plus en plus la nécessité de groupes mixtes - il en existe deux ou trois de ma connaissance. J’exclus, d’.emblée toute solution de thérapie de groupe ou de dynamique de groupe, qui ne servent qu’à la récupération par le système des gens en mal d’identité. Et je pense que les homos en lutte, refusant cette récupration, pourront être les catlyseurs de tels groupes. Je crois que toute lutte révolutionnaire doit inclure ce genre de pratique y compris dans les groupes politiques ; même si et surtout si ça fout pas mal de choses en l’air, car dans ce cas, le groupe en question n’était pas crédible.

Nous, les homosexuels, soyons des hommes, refusons les rôles, assumons nos désirs avec - et en même temps que les femmes et/ou les hétérosexuels, pour une véritable libération (liberté). C’est notre chance, en ce moment. Plus tard, on verra.

Alain HUET, du G.L.H., 14 décembre.




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