Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Homosexualité et Drogue
{Marge}, n°11, Octobre-Novembre 1976, p. 12.
Article mis en ligne le 11 mars 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Dans l’univers de la marginalité ou tout au moins dans l’univers que l’on se plaît à qualifier de ce terme, honorant pour les uns, dégradant pour les autres, j’aimerais parler ici du trait d’union qui peut en unir deux composantes : l ’homosexualité et la drogue.

Toutes deux en 1976 et dans le contexte politico-culturel de notre société ont pris figure de revendication, de révolte, pour la reconnaissance d’une identité propre, d’une sensibilité originale liée à un comportement, en un mot pour un refus de l’unidimensionnalité qui nous menace en même temps qu’un plaidoyer pour le "plaisir libertaire ".

La Drogue et l’Homosexualité affirmées par les uns, dissimulées par les autres, ont fait couler beaucoup d’encre (beaucoup trop !) et ont été tour à tour le lieu de débats, d’expériences, d’enthousiasmes et de dégoUts assez déclarés pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir et d’embrouiller un peu plus les fils d’une affaire qui serait, somme toute, asse2 : simple si justement elle n’entrait pas en contradiction avec l’ordre social de nos sociétés dites libres !

Et c’est par leur contradiction même avec l’ordre social régnant que l’univers de la drogue et celui de l’homosexualité (univers en apparence bien cloisonnés chacun dans son ghetto) devaient réciproquement entrer en contact un jour ou l’autre. Qui de la drogue ou de l’homosexualité a tiré ce trait d’union ? L’un des termes finit-il par créer fatalement l’autre ou bien est-ce simplement affaire de lieu, de personne, de rencontre ? Il serait difficile et hasardeux de répondre mais l’on peut tout de même rappeler ici que la drogue et l’homosexualité furent, dans le passé, liées sur le plan religieux ; dans les sociétés antiques, elles permettaient l’une et l’autre d’accéder au divin, que ce soit par l’orgie sacrée ou l’initiation spirituelle au moyen de philtres, elles permettaient toutes deux de repousser les bornes de la connaissance et d’accéder à l’extase. Mais revenons à la France de 1976, à ses drogués, à ses homosexuels, et à ce qu’ils peuvent avoir en commun dans la vie de tous les jours ; pour en parler j’ai choisi, non de rassembler ici les pièces d’un dossier, mais de raconter une histoire qui est ma propre histoire, vécue par la chair et l’esprit ...

Printemps 1972, le F.H.A.R. enfermé dans son décor de l’Ecole des Beaux-Arts commence la dernière phase de sa décomposition ... Comme homosexuel, je milite dans le mouvement, convaincu de la nécessité du F.H.A.R. et de son combat, en même temps que je milite par ailleurs dans un parti politique ... Un soir, dans le tumulte d’une assemblée générale du F.H.A.R., je remarque un garçon qui dès l’instant où je le vis exerça sur moi une véritable fascination. Elle provenait autant de son prestige physique, que de sa sensibilité, son intelligence, mais aussi de la clairvoyance de son jugement politique. Ce garçon que j’appellerai "David", pour la circonstance, travailla dans le même groupe de quartier auquel j’appartenais, ce qui nous permit de lier rapidement action militante, amitié et rapports affectifs ... Nous fûmes bientôt amoureux fous l’un de l’autre et nous nous découvrîmes au fil des jours avec l’ivresse que cette quête apporte ... C’est ainsi que je m’aperçus qu’il n’était pas homosexuel, mais j’ignorais encore la place que la drogue occupait dans sa vie, ce n’est qu’un peu plus tard que je découvris qu’il me faudrait compter avec elle dans nos rapports affectifs ! Je dois préciser qu’à cette époque si j’évoquaiS la "drogue" de temps à autre, je n’en avais aucune réelle expérience, mais simplement quelques tentations, comme pour le fruit défendu ! David me parla d’abord de la drogue avec précaution, puis il s’enhardit et le mystère avec lequel il enveloppait ses "trips" fit peu à peu place à l’affjrmation d’une passion, presque obsessionnelle. Il parlait de la drogue comme on évoque un amant ou une maîtresse (il prenait soit du shit et du L.S.D., mais le plus souvent du speed). Pour ma part, j’étais très angoissé par cette coexistence à trois (Nous + la Drogue) d’autant plus que David paraît Notre Dame la Drogue de prestiges noirs et vertigineux, prenant souvent un réel plaisir à me terroriser par ses évocations. Mais quoi qu’il en soit, nos deux univers, cimentés par l’amour, s’interpénétraient malgré des refus, des méfiances réciproques ... Jusqu’au jour où David me proposa de sceller avec lui une sorte de pacte en faisant ensemble « un voyage n ; je refusais tout d’abord, puis par amour et peut-être aussi par curiosité, je passais outre à mes réticences et mes angoisses. Une nuit donc, dans une maison à la campagne, nous fîmes ce voyage à bord d’un même navire répondant au nom de « speed n. Je ne m’étendrais pas ici sur les péripéties de l’aventure, mais aujourd’hui je puis dire que j’y appris du même coup le ciel et l’enfer ; j’ai connu là une des plus riches, dangereuses, admirables et terrifiantes expériences de ma vie. J’ai découvert cette nuit-là mon vrai visage en même temps que le visage sublime de l’autre - l’Ange de la mort, de l’Amour, l’Ange de la vie - si les mots, superlatifs dont les religions, les romans, les poèmes, se servent ont un sens, ce sont ceux-là que j’ai traversé comme un cerceau de feu ; mille vies en une sensation, une mort en mille sensations ...

Voilà ! La suite de l’histoire n’aurait qu’un intérêt secondaire. C’est pourquoi je la ferme sur l’évocation de cette nuit en plein jour, de ce soleil de minuit, de cette mort et cette résurrection ...

Qu’ajouter après cette histoire qui ressemble à un conte et dont on pourrait, sans doute, tirer un scénario de film, rien ! Sauf qu’elle prend figure de symbole, qu’elle illustre superbement le trait d’union dont je parlais plus haut, le trait d’union qui peut et doit se tirer entre "les minorités diverses d’opprimés" qui toutes luttent, avec leurs moyens propres, pour tendre ensemble vers un même but : "Un homme nouveau dans une société nouvelle qui soit habitable à des âmes et à des corps. "

Il ne s’agit pas pour moi ici de faire l’apologie de l’Homosexualité’ ou - de la Drogue, ce serait tomber dans le piège de "l’excès d’honneur ou de l’indignité", non, cela serait vraiment trop simple ! Ce qui est en cause ici c’est la liberté de l’homme, toute la liberté de l’homme, c’est-àdire tous ses droits, au plaisir, au bonheur, au rêve, à la folie, à la joie, à l’espérance, ce qui est en cause ici c’est la vie même dans sa richesse et sa différence, la vie que l’on veut asservir, bafouer, mutiler, incarcérer ... Aujourd’hui, il est encore temps pour les drogués, les femmes, les prisonniers, les homosexuels, les délinquants, les fous, les marginaux de tous bords, de se rencontrer, de se parler, de s’identifier pour lutter ensemble et se sauver en commun, au lieu de mourir chacun dans l’anonymat et la solitude des ghettos de la droite ou des gauches officielles ou gauchistes.

Bernard Charnacé.




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