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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La naissance de la 4ème République dans le sang, la boue et la honte
Communisme n° 1- Mars 1945
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 11 février 2018

par ArchivesAutonomies
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I - LE SANG

Paris, c’est la France. Pour savoir ce qu’est la IVe République et ce qu’elle sera, il faut savoir ce qui s’est passé à Paris au mois d’août 1944, lors de l’effondrement du règne sanglant de l’impérialisme allemand en France et, avec lui, de la dictature de Pétain. D’ailleurs, les événements se sont déroulés à Lyon, Marseille, Toulouse et un peu partout en France à peu près de la même façon.

* * * * *

Dans ces journées chaudes du milieu d’août, l’armée anglo-saxonne, laissant derrière elle la Normandie dévastée et couverte de cadavres, envahissait de ses flots toute la France. Elle se préparait de ravir à son adversaire Paris, la ville de villes, qui incarne tant de prestige pour celui qui la tient. A 150 km de Paris ont eu lieu, des semaines durant, les plus grands combats de cette guerre ; Paris, où l’alerte a sonné souvent six fois par jour n’a pas bougé. Maintenant encore, bien que le son du canon approche, la ville reste tranquille. Les organisations de la "Résistance" qui poussent à l’action depuis longtemps, n’obtiennent satisfaction que sur un seul point : leur ordre de "grève nationale" est suivi. Les patrons continuent à payer leurs ouvriers : grève générale dans l’Union Sacrée. La plus complète et la plus importante est la grève des cheminots, qui entrave considérablement les mouvements de l’armée allemande en retraite. Il y a aussi la grève des flics... La "Résistance" veut aller plus loin : elle colle des affiches de mobilisation, à l’apparence légale. Les Parisiens les lisent et haussent les épaules. La "Kommandantur" fait coller sur ces affiches des petites banderoles rouges, qui ne disent que : "pensez au sort de Paris !". Dans la bouche des fusilleurs d’otages, ces cinq mots ont une signification terrible. L’inquiétude augmente dans la ville. On se demande avec angoisse ce qu’apporteront les prochains jours : bombardements, canonnades, terreur ? On fait des réserves d’eau et ceux qui le peuvent font des réserves de vivres.
Cependant, les Allemands commencent à évacuer la ville. C’est d’abord les blessés et les jeunes filles, ensuite tout ce vaste appareil auxiliaire de l’armée allemande qui a donné pendant 4 ans son empreinte à Paris, sans jamais avoir sa sympathie. L’air est rempli du bruit sourd de détonations : "ils font sauter" leurs installations militaires. Des convois interminables traversent la ville, se pressant de la quitter en direction de l’est. Les rues sont vides de passants. Le soldat allemand, qui voit Paris pour la dernière fois, ne voit plus de Parisiens. Ainsi se termine une des occupations les plus odieuses de l’histoire. Les milliers et milliers de morts qu’elle a causés accuseront à jamais la guerre impérialiste et ses responsables, les capitalistes de tous les pays, sans exception.
Au centre de Paris, dans les quartiers bourgeois, les premiers drapeaux font leur apparition. C’est prématuré, on sera obligé de les rentrer plusieurs fois encore. Egalement au centre, à quelques carrefours, des hommes armés s’installent, des groupes de résistants, qui guettent les voitures et les motocyclettes allemandes en fuite, pour leur tirer dans le dos. Dans les rues attenantes, où il n’y a pas d’Allemands, des voitures "FFI" [1] commencent à rouler, occupés par des zazous qui se donnent l’air farouche, mitraillettes et revolvers braqués. Presque chaque voiture porte un drapeau blanc. La population, craignant le massacre, est nettement hostile à l’"Insurrection Nationale" tardive. La première nuit passée, voyant les Allemands toujours là, elle demande à la "Résistance" l’arrêt de son jeu dangereux, inutile et assez ridicule. Dimanche matin, le 20 août, des scènes de fraternisation se produisent entre la population et les derniers Allemands, qui devaient rester à Paris pour des raisons de prestige. Ces Allemands, de faibles détachements, se sont retranchés derrière des sacs de sable, mais ils ne tirent pas et visiblement, ils n’ont pas envie de se battre. Quoiqu’en aient pu dire plus tard les journaux, ce ne sont pas les Allemands qui ont tiré les premiers, et chaque Parisien le sait. Les gens questionnent les soldats pour avoir une réponse à ce qui les préoccupe le plus : "est-il vrai que vous avez déclaré Paris ville ouverte ?". Mais le simple soldat, qu’est-ce qu’il en sait ? Dimanche après-midi, la majorité de la population - et le bon sens - semblent vainqueurs ; des "commissions d’armistice" gaullistes traversent la ville, concluent une "trêve" ; les Allemands resteront derrière leurs retranchements, la Résistance ne tirera pas. Les Allemands ne veulent pas être faits prisonniers par la "Résistance", ils préfèrent attendre les alliés. Une aventure sans aucune utilité militaire, et qui risque de couvrir de sang le pavé de Paris, semble évitée. Le gros de la population respire.
Mais le pacifisme populaire a des ennemis implacables. Lundi après-midi, les premiers journaux paraissent. Ils ouvrent un cloaque de chauvinisme délirant, cherchant à empester toute la ville ; ils réussiront. Tous les journaux font leur possible pour provoquer les mauvais instincts de la masse, mais c’est incontestablement l’Humanité, Organe central du Parti "Communiste" Français, qui l’emporte. Elle accuse "les traîtres, qui ont parlé d’armistice : grâce à elle, il n’y aura pas d’armistice. Elle appelle au sang : "tout Paris aux barricades !", "que le sang impur des Boches abreuve nos sillons !", "guerre de tout le peuple contre le Boche exécré !", "pas un Boche ne doit sortir vivant de Paris insurgée", jour par jour, en lettres géantes, elle répète les paroles du stalinien Rol, commandant des Forces Françaises de l’Intérieur de Paris, installé en toute sécurité dans les souterrains du Métro à Denfert-Rochereau : "A CHAQUE PARISIEN SON BOCHE", l’Humanité,ce n’est qu’un cri : du sang, du sang, du sang.

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Du sang, il y en aura, et s’il n’y en a pas eu davantage ce n’est vraiment pas la faute des chefs staliniens. Car, si une minorité de la population aidait finalement les combattants et si la majorité sympathisait avec eux, le peuple de Paris ne se prêtait pas à faire le coup de feu, l’"Insurrection nationale" tant préconisée n’a pas lieu. Il y a eu quelques milliers de combattants, mais c’étaient tous des militants encadrés depuis longtemps dans les organisations de la Résistance et des agents de Police en service commandé. C’étaient d’abord les mairies qu’on prenait "d’assaut", comme s’exprimaient les journaux. En vérité, il n’y a pas eu d’assaut, car les mairies n’étaient gardées par personne. Ensuite, dans le centre, autour de l’Hôtel de Ville, au boulevard St-Michel, les FFI attaquaient les Allemands qui se bornaient, au début, à la défense. Pendant toute la nuit, le feu cessait presque complètement. Tous les jours, le son menaçant des canons s’approchait un peu plus de la ville. Les bobards les plus invraisemblables commençaient à circuler. Pendant les rares heures où il y avait du courant électrique, le Parisien étonné pouvait entendre par la radio fêter à Londres la "libération de Paris". Le Métro ne marchait pas, il n’y avait presque plus de pain dans la ville, pas de légumes du tout et pas de gaz pour préparer le repas de famine. Le Parisien se couchait chaque soir en espérant que les Allemands partiraient dans la nuit, tous les matins ils devaient constater de nouveau "ils sont toujours là !". La racaille journalistique déchaînée continuait à abuser de la tradition révolutionnaire du peuple de Paris et à l’exhorter à verser son sang "pour la Patrie" impérialiste. Et ce même ouvrier parisien qui, en 1939, s’en fichait pas mal, se laissait maintenant entraîner, exaspéré par des années de misère et d’oppression et par les crimes sanglants de l’impérialisme allemand. Les barricades se multipliaient et devenaient plus solides. Des jeunes, poussés par des officiers, attaquaient au revolver et à la mitraillette les retranchements allemands. Les Allemands, craignant l’assaut, faisaient des sorties et détruisaient avec les tanks quelques barricades. La fusillade dans les rues ne cessait presque plus. Les femmes qui faisaient la queue devant les boulangeries risquaient leur vie. Mais il fallait du pain pour les gosses. Pressées contre les murs, les femmes continuaient l’attente. Des balles sifflaient. Des blessés, des morts, des centaines de morts tombaient, combattants et non-combattants. Quelle aubaine pour les rédacteurs de l’Humanité ! Duclos, gros bourgeois et chef stalinien peut se vanter : "l’humanité inspiratrice de l’insurrection a fait surgir les barricades du pavé parisien" (l’Humanité du 26/8/1944). Le sang coulait.

II - LA BOUE

Le matin du samedi 26 août, les Parisiens furent réveillés par le bruit des colonnes blindées de l’armée de Leclerc, que le général Eisenhower avait gentiment laissé entrer la première à Paris. Le cri de "ils sont là !" remplissait les rues et bientôt le chahut joyeux des Parisiens, qui voyaient finie l’épouvante des derniers jours et qui croyaient finie la guerre, couvrait le bruit des chars américains. Chars américains, dirigés par des Français. Des Français, armés et habillés jusqu’au dernier bouton par les Américains. Ces jeunes soldats, sales et l’air harassé, se laissaient volontiers embrasser par les jeunes filles. Mais il y en avait pas mal parmi eux qui demandaient avec étonnement : "comment, tout est comme avant ? Le communisme n’est toujours pas instauré en France ? Rien n’est encore fait ?".
Non le sang ouvrier a coulé, mais le communisme n’est pas instauré. La "semaine glorieuse" - appelée ainsi par ceux qui ont profité du sang versé et qui n’ont pas honte de blasphémer ainsi les véritables "trois glorieuses de 1830" - cette semaine sanglante est finie, mais non seulement le communisme n’est pas instauré, mais l’ouvrier n’a même pas fait la moindre conquête. La classe ouvrière, en tant que telle, n’est même pas entrée en action. En tant que classe, elle n’a pas paru sur le plan des événements. Et les bonzes, les mains encore pleines de sang, s’enfoncent déjà dans la boue du maquignonnage dans les coulisses pour partager les situations, pour être placés le mieux possible à la grande mangeoire de la Nouvelle République.
Dans la rue, la foule acclamait les agents de Police. Il y a quelques jours encore, les "flics" avaient été les meilleurs chiens de chasse de Hitler et de Pétain. Lorsqu’ils ont vu s’écrouler le règne de Vichy, ils ont craint la vengeance du peuple et ils ont suivi ces instincts du fonctionnaire qui ressemble à l’instinct de l’animal domestique. Toujours bons patriotes, ils se sont mis du côté du nouveau maître et ils ont essayé de se racheter en participant, en civil mais sous les ordres de leurs supérieurs, aux combats. Ils assuraient y avoir laissé 200 morts et la foule joyeuse oubliait, pour l’instant du moins, les dizaines et les centaines de milliers qui avaient été emprisonnés et déportés, torturés et tués avec l’aide du flic français.

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Dans le monde entier, la nation française a la renommée d’une haute culture et d’un tempérament révolutionnaire. "Pour n’importe quel homme civilisé", dira le ministre de Norvège à Moscou, Andvord, "dans tous les pays du monde, la France est une seconde patrie, parce que c’est le pays qui a donné à l’humanité les plus grandes inspirations de beauté, de bonté et de compréhension, c’est le pays où la flamme de la liberté a été allumée, pour ne jamais s’éteindre". (Combat du 8/12/44). Continuant à travestir l’esprit révolutionnaire dans le plus bas chauvinisme, les hommes de la nouvelle République s’efforçaient à porter un coup contre la culture, contre la civilisation humaine.
Devant les yeux effarés de ceux qui gardaient le respect de l’être humain, on traînait des femmes "qui se sont salies avec les Boches" à travers les rues, les pieds nus ensanglantés par les débris de verre qui couvraient encore le pavé, et les cheveux tondus. Et on les rouait de coups...
Là encore, c’étaient en premier lieu les dirigeants staliniens qui, ajoutant à leurs forfaits, excitaient de nouveau les plus bas instincts de la foule et propageaient les méthodes nazies, ces méthodes qu’ils prétendent combattre. Tandis qu’on battait les jeunes filles qui avaient été au cinéma avec un soldat allemand ; on ne faisait pas de mal aux gros bandits du marché noir, à ceux qui avaient profité de la misère, affamé le peuple et accaparé des millions. Évidemment, les journaux parlaient d’eux, mais on ne leur rasait pas le crâne, leurs gros ventres, leurs palais et leurs coffres forts restaient intacts.
Et l’épuration ? L’espoir des "résistants" de gauche, de voir "épurés" tous les réactionnaires, fut déçu. Les fractions américano-anglo et russophile "épuraient" timidement la fraction germanophile de la bourgeoisie française. Le peuple n’était pour rien dans cette affaire. On endormait son sens de la justice en lui, livrant la multitude des petits "collaborateurs" et des membres obscurs des organisations pro-vichyssoises et pro-hitlériennes, pour lesquels il n’y avait pas eu assez de place dans les voitures qui avaient emmené leurs chefs en Allemagne. Le sang coulait encore. Cette fois, c’était le sang de fascistes. Mais n’oublions pas que ce sang n’a pas été versé pour libérer le prolétariat, mais pour le détourner de son véritable ennemi, la bourgeoisie française toute entière. Une vague de terreur anti-collaborationniste déferlait sur la France, déchaînée par une fraction de la bourgeoisie contre une autre, pour protéger l’ensemble de la bourgeoisie contre une autre, pour protéger l’ensemble de la bourgeoisie. On employait les méthodes bourgeoises : on torturait maintenant les miliciens, comme ceux-ci avaient torturé auparavant les résistants. Et parmi ces derniers, il n’y avait qu’une minorité qui se demandait : si nous aussi nous sommes devenus des tortionnaires, alors pourquoi s’est-on battu ?
La revue France intérieure (du 15/11/44) publiait une lettre anonyme, qui avait été envoyée "par la sixième colonne" à plusieurs personnalités influentes. On y proteste contre les mensonges de la part des reporters des journaux parisiens sur la "vie facile" des détenus à Drancy, le sinistre camp de concentration installé par la Gestapo près de Paris et on demande : "ne faudrait-il pas en tout cas considérer comme regrettable des articles où l’auteur aurait déploré que la France libérée ne sait pas encore descendre au niveau de la barbarie nazie ?". Et on continue : "ce que les enquêteurs, par contre, négligent de signaler, c’est la situation sanitaire inquiétante du camp. Manque de médicaments et de couvertures, vermine, nourriture insuffisante, manque d’hygiène dû au surpeuplement (deux paillasses pour trois internés dans beaucoup de chambrées) : ces conditions de vie ont déjà provoqué depuis quelques jours un commencement d’épidémie. Elles ne peuvent que s’aggraver à l’approche de l’hiver, menaçant de transformer des internements provisoires en condamnations à mort définitives. Les enquêteurs ne décrivent pas non plus ce qu’il est pourtant facile de voir à Drancy les visages tatoués, les crânes tondus, les pieds brûlés, les membres contusionnés, traces évidentes de sévices qui rappellent les sinistres souvenirs de la Gestapo". Et la lettre finit : "la présente lettre ne contient que des faits aisément vérifiables. Elle émane de témoins qualifiés. Ces témoins ne pourraient cependant la signer sans mettre en danger leur liberté ou leur vie. Ceci aussi est un fait que nous nous permettons de soumettre à votre attention".

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La population acclamait les soldats alliés ; les riches leur payaient des apéritifs, les pauvres leur demandaient du pain et des cigarettes. Mais des coups de feu éclataient toujours et la population enthousiasmée, voyant des détachements FFI parcourir les rues et tirer en direction des toits, se demandait avec étonnement : qui est-ce qui ose encore tirer ? De Gaulle, "le premier résistant", faisait son apparition, grande cérémonie à Notre-Dame, la foule endimanchée était venue saluer le "sauveur". Place de la Concorde, il y avait des dizaines de milliers de gens. Soudain, des coups de feu éclatent un peu partout dans le centre, on tire sur de Gaulle dans la cathédrale, on tire sur la foule Place de la Concorde. Des dizaines de milliers de gens se jettent par terre, les uns sur les autres. Les FFI et les Milices Patriotiques font marcher leurs mitrailleuses, des chars américains même entrent en action. "Ce sont des miliciens de Darnand qui sont restés dans la capitale et qui tirent sur nous". Les journaux le disent et on le répète partout. Mais est-ce vrai ?
Il n’y avait presque personne pour en douter "puisqu’on les a vus !". Mais est-ce vrai ? Une poignée de fanatiques désespérés peut, en face de la mort, se défendre jusqu’au bout et même attaquer. Mais pour organiser une fusillade comme celle qui a eu lieu, il fallait être nombreux, bien organisés et avoir beaucoup d’héroïsme. Or, les fascistes actifs à Paris n’étaient plus nombreux ces jours-ci. Ceux qui étaient restés, abandonnés par les autres, étaient désorganisés et n’avaient qu’un seul souci : sauver leur peau. Du reste, ces larbins ont-ils jamais eu de l’héroïsme ? Et à quoi ça leur aurait servi de tirer sur la foule ? Et qui les a vus ? En réalité, personne. On a vu dans le centre, en tout 3 ou 4 miliciens, qui étaient sans armes et qui juraient ne pas avoir tiré. Des héros désespérés auraient fièrement avoué. On ne leur a jamais fait de procès, on n’a jamais plus parlé d’eux ni même de la fusillade. On spécule sur la mémoire courte du peuple. Nous avons donc le droit de nous demander : qui est-ce qui a tiré ? Nous avons donc le devoir de nous demander : qui est-ce qui a profité de ces incidents sanglants ?
La réponse est claire. C’étaient les staliniens seuls qui avaient un intérêt à causer du désordre, pour pouvoir conserver et renforcer leurs organisations militaires, et la mort de Gaule leur aurait servi à bien des choses. C’étaient les cadres staliniens seuls qui étaient capables, sous le couvert du brassard FFI, d’organiser la fusillade et de disparaître ensuite en cherchant les "tireurs des toits". C’était "l’Humanité" qui criait : "ne touchez pas aux Milices Patriotiques, notre seul rempart contre la 5ème colonne !" C’était son rédacteur en chef, Cogniot, qui écrivait un jour après : "pour maintenir l’ordre public, il faut renforcer les Milices Patriotiques !" (l’Humanité du 30/8/44). Il fallait être aveugle pour ne pas voir percer, entre les colonnes de l’Humanité, les véritables causes pour lesquelles avait été versé, une fois de plus, le sang des innocents.
Et les "centaines de jeunes filles allemandes", qu’on avait mises en cause, "qui sont restées à Paris et ont jeté leurs uniformes mais gardé leurs mitraillettes", qui les prend au sérieux ? Non, le haut commandement allemand avait un meilleur moyen de se venger : la nuit même, il envoyait ses avions pour un bombardement de représailles sans utilité militaire et qui faisait une nuit terrible aux Parisiens, tuant encore des centaines d’entre eux.

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Lentement, la vie reprenait. Le Métro fonctionnait à nouveau, le pain devenait plus blanc, on faisait la queue pour le ravitaillement comme avant la "libération", et après les faux policiers en vogue sous Vichy, c’étaient maintenant les faux FFI qui faisaient de prétendues perquisitions pour rafler de l’argent et des bijoux.
On commençait à dire : il n’y a rien de changé. Et quelques Juifs, qui avaient réussi à échapper à toutes les rafles de la police française pendant l’occupation allemande, prenaient maintenant sous bonne escorte le chemin de Drancy car ils étaient d’origine allemande. Mais il y avait tout de même quelque chose de changé pour eux : ce n’étaient pas les miliciens de Darnand-Hitler qui les avaient arrêtés, cette fois-ci ; c’étaient les miliciens de Staline-de Gaulle. D’ailleurs, le "Populaire" protestait une fois timidement contre ce "Drancy aller et retour !". En vain, les victimes du chauvinisme restaient au camp, "Juifs hier, "Boches" aujourd’hui.
Le travail reprenait aussi, c’est-à-dire que la CGT déclarait la "grève nationale" terminée et substituait les cadres réformistes et staliniens des Syndicats aux "Comités d’Usine" qui s’étaient formés librement élus pour des buts de classe, dans quelques usines. Chez Renault par exemple, une minorité d’ouvriers avait été d’accord de continuer la grève, pour les revendications, même après le changement d’occupant. Nulle part, la grève ne continuait. Quelques patrons payaient une grande partie du salaire aux ouvriers, là où le travail ne pouvait pas reprendre faute de matières premières. On augmentait, sensiblement en apparence, les salaires de famine qu’on avait payés sous l’occupation allemande, en attendant d’augmenter les prix. L’ouvrier prenait un nouvel espoir, celui qui n’avait pas confiance en Charles de Gaulle, avait confiance en Maurice Thorez. La bourgeoisie française, aidée par les staliniens, triomphait.

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A la campagne, autour de Paris comme ailleurs, la guerre avait pris un caractère particulièrement terrible. Les partisans insaisissables du "maquis" harcelaient l’armée allemande en retraite devant les Alliés, le commandement allemand se vengeait sur la population des villages. Des atrocités incroyables se produisaient des deux côtés, dont la responsabilité retombe entièrement sur la bourgeoisie mondiale, qui pousse les prolétaires à s’entre-tuer pour elle. Il est un fait que c’est l’impérialisme allemand qui a porté la guerre en France. Il est un autre fait que ce sont surtout les "Francs-Tireurs et Partisans Français", dirigés par le parti stalinien, qui se sont distingués par leur cruauté - pas du tout contre les officiers et les SS, mais contre "tous les boches". Ces "Communistes", se vantant d’être "cent fois plus fanatiques que les nazis", ne s’apercevaient pas du piège que leur avaient tendu leurs supérieurs. Les forfaits des SS sont connus de tout le monde. Citons un exemple qui montre jusqu’à quel point les chefs staliniens réussissaient parfois à dépraver l’instinct de classe de leurs moutons : dans un village tout près de Paris, les FTP massacraient 29 des 30 prisonniers qu’ils venaient de faire et n’en laissaient vivre qu’un - le commandant.
Les journaux, qui n’avaient été que des tracts les premiers jours, commençaient à prendre un aspect normal. La voilà la presse démocratique de la 4ème République ! Finie la corruption des journaux français, disaient-ils, nous continuerons à être indépendants comme nous l’avons été dans la clandestinité ! Dans la clandestinité, ils avaient été gonflés par des roubles et des dollars et surtout par pas mal de livres sterling, qu’on avait offert, dès l’année 40, à chaque feuille clandestine paraissant en France, à condition de mettre "Vive de Gaulle !" en tête de chaque numéro. Et il n’est pas difficile de voir qu’elle continue en effet, cette indépendance là... Et quelle variété d’opinions dans ces journaux démocratiques ! "Tous unis derrière le gouvernement !", ils n’omettaient aucune nuance dans le tableau repoussant de la revanchardise impérialiste, de l’orgueil national le plus ridicule et du chauvinisme venimeux "à la russe".
Des récits sur les atrocités de l’occupant, on n’en finissait plus : Oradour-sur-Glane, village rasé bestialement, Asq, où les SS après un déraillement de leur train, massacraient la population paisible et tant d’autres villages ravagés par la soldatesque ; des détails sur les chambres de tortures de la Gestapo remplissaient les colonnes : la baignoire à l’eau glacée, le fil électrique, les coups de cravache jusqu’à épuisement, les femmes dont on brûlait les seins avec une cigarette. Chaque jour, on découvrait de nouveaux charniers, remplis de cadavres, enterrés en hâte. Tant de cadavres ! Malgré les photos, le public avait de la peine d’y croire.
Mais si Français ! De telles atrocités se sont passées, il y a eu tant de cadavres ! Pour une fois, votre presse ne vous ment pas - mais ceux qui ont torturé et tué avaient été excités à peu près de la même manière que vous excite aujourd’hui la racaille journalistique vénale. Crimes "allemands" ? Parmi les SS il y en avait de toutes les nations européennes. Tout le monde le sait, la plus grande terreur de la campagne française, outre les SS, étaient ces jeunes géorgiens et mongols, que Hitler avait capturés à l’Est et qui n’avaient pas été dressés pour la guerre par lui, mais par Staline. Ces brutes excellaient dans le viol de femmes comme le "Gestapomann" dans la torture raffinée. Crimes "allemands" ? N’oublions pas que, pour pouvoir faire la guerre au peuple allemand, les maîtres des Allemands ont dû recourir au fascisme. N’oublions pas que le fascisme est engendré par le capitalisme international, que tous les crimes commis dans les guerres impérialistes sont des crimes de l’impérialisme entier. Vos journaux indépendants et démocratiques, voire "communistes", se gardent bien de vous le dire.
A la remorque des staliniens, toute la presse exagérait formidablement l’importance des combats de Paris. C’était le stalinien Reynaud de la CGT qui proclamait dans "l’Humanité" : "Paris s’est libéré lui-même !" et toute la presse le suivait. Sans vergogne, elle mentait au pays, au monde. Il y a eu, à Paris, des échauffourées, mais pas une seule bataille de rues sérieuse. Il y a eu beaucoup de barricades, mais uniquement pour donner à la ville l’espace de l’insurrection - pas une seule barricade ne fut vraiment défendue. Il y a eu des morts, trop de morts, mais il n’est pas vrai que le peuple se soit insurgé ; des insurrections populaires se passent autrement. Les meneurs ont réussi à monter des coups de théâtre, ceux qui se sont laissés duper ont dû payer cher. Mais il n’y a pas eu, en réalité, d’"insurrection nationale" ! Il n’est pas vrai que Paris se soit libéré lui-même, ce sont les Américains qui ont chassé les Allemands. Les FTP, la Résistance gaulliste, les flics n’ont fait ni plus ni moins que harceler un ennemi en retraite. Il n’est pas vrai que les faibles arrière-gardes allemandes, laissées dans la ville, aient rompu l’armistice, elles n’avaient aucun intérêt à se battre. Les officiers avaient tout intérêt à ce que la ville reste calme, les soldats cherchaient en masse à déserter, beaucoup se rendaient volontairement. Dans les caves d’une caserne parisienne, toute une unité allemande se cachait pour y attendre la fin des combats et se constituer prisonnière. Ceux qui avaient craint les mauvais traitements des Français et qui avaient préféré attendre les Américains s’étaient défendus en attendant. Pourquoi tant de mensonges ? Pourquoi ces falsifications de l’histoire ? Les raisons en sont celles pour lesquelles on avait poussé au combat : pour que la bourgeoisie française puisse affirmer ses droits impérialistes, pour que les staliniens puissent garder et renforcer leurs organisations, se faire de l’autorité, s’emparer de positions dans l’appareil d’Etat bourgeois.
Car, c’étaient l’Humanité - qui fait tout pour mériter le nom d’"anti-humanité" - et les hebdomadaires staliniens et les journaux du "Front National", contrôlés par les staliniens, qui étaient les plus patriotes, les plus bellicistes, les plus criards. Ils contraignaient les autres à essayer d’en faire autant. Malgré leur bonne volonté, ces autres n’y arrivaient jamais. Les staliniens les surpassaient toujours. Même dans les bêtises les plus absurdes. Le 31 août par exemple, l’Humanité invite les Parisiens à faire bien attention aux lumières suspectes qu’on voit de quelques fenêtres et qui ne sont que des signaux donnés à l’ennemi par ses agents restés dans la Capitale. Truc d’excitation chauvine bien connu, qui a déjà causé tant de victimes innocentes et qu’on croyait mort de ridicule depuis longtemps. Au-dessus de ce niveau, l’Humanité ne s’élève jamais. Souvent elle descend plus bas, pour exterminer tout entière la sale race boche. Son directeur s’appelle Marcel Cachin, Sénateur. Celui-là ne rougit pas de souligner que sa feuille a été fondée par Jean Jaurès, qui a payé de sa vie, en 1914, sa lutte contre la guerre et pour la fraternité des peuples.
Et le Populaire socialiste, lui au moins se souvient-il de Jaurès, qu’il honore tant ? Lui aussi ne manque pas d’avertir la population parisienne : "des déserteurs allemands se cachent dans la ville !" s’écrie-t-il le 30 août, "ils sont plusieurs milliers, faites attention, les concierges surtout, dénoncez-les !". Et nombre de ces déserteurs, opposés à la guerre et au régime nazi, heureux d’avoir trouvé une occasion d’échapper à la boucherie, d’être "libérés " à leur tour, d’anciens socialistes souvent, qui avaient été déjà persécutés par Hitler, furent livrés, ils durent souffrir pour des crimes dont ils n’étaient pas responsables, qu’ils avaient combattus, dénoncés par les camarades rédacteurs du journal central du parti socialiste "SFIO", ce qui veut dire "Section Française de l’Internationale Ouvrière". Le socialisme, le "Popu" le trahit depuis des années et il n’a plus rien de commun avec lui. C’est par de petites bassesses du genre de celles que nous avons pris comme exemple, qu’il trahit même le libéralisme bourgeois. Et ce sont ces bassesses qui déterminent le niveau du "Populaire".
"Socialisme" et "Démocratie" sont encore représentés par le quotidien Franc-tireur (franc-tireur contre les "boches" naturellement), les hebdomadaires Action (qui s’appellerait plus justement Réaction) et Libertés (qui soutient "à gauche" le Général de Gaulle, comme certaines feuilles "révolutionnaires" et "socialistes" soutenaient sous Vichy le maréchal Pétain - les gouvernants leur pardonnent volontiers leur radicalisme). Tous tentent de persuader la "SFIO" et le Parti "Communiste" qu’on profiterait beaucoup plus d’une politique plus à gauche, en vain...
Les autres journaux bourgeois ? Leur niveau n’est pas plus haut que celui de l’Humanité et du Populaire et ils ne sauraient pas être plus patriotes qu’eux - ni plus bourgeois. "L’unité nationale" est complète. Tous rampent à plat ventre devant de Gaulle. Des allusions, mais pas de critiques. De timides supplications, mais aucune véritable opposition. Ce qui frappait le plus, pendant les événements d’août, se reflète dans la presse de la "Libération" : aucun souffle de liberté, comme celui qui anime de véritables mouvements populaires, n’apparaît.
C’est cela votre démocratie, Messieurs les journalistes de la 4ème République ? Où le droit d’être "contre", pierre de touche de toute démocratie, n’existe pas ? Votre unanimité d’aujourd’hui ressemble étrangement à l’uniformité d’hier. Et c’est vous qui l’avez voulu ainsi, car, dans les premiers jours, il n’y avait pas de censure. C’est vous qui étiez "pour" dès le début, c’est vous qui empêchez ceux qui, même dans la bourgeoisie, seraient "contre", de dire leur mot. C’est vous qui aidez à contraindre les révolutionnaires à la clandestinité. C’est vous qui permettez à tout le monde de dire qu’il est contre Pétain, c’est vous qui ne permettez à personne dire qu’il est contre de Gaulle, contre le patriotisme, le militarisme, la guerre, contre la dictature pourrie et ses bureaucrates corrompus, contre la dictature de Staline et les mensonges des staliniens... C’est vous, Messieurs de la presse "libre", qui aidez à étouffer la liberté.

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Dans la boue, des hommes s’agitent. Le général de Gaulle, qui misait en 40 sur la carte anglaise, ne se fait pas d’illusions sur la durée de la popularité dont il jouit à présent. Sa vanité ne l’empêche pas de posséder assez de perspicacité : il savait en 1939 qu’il fallait des chars contre l’Allemagne, il sait aujourd’hui qu’il faut balayer le libéralisme économique, si la France veut être capable de soutenir la concurrence anglo-américaine. Encore une fois, il a appris de l’expérience allemande. À l’opposé d’Hitler, il a, dès le début, son programme économique. Celui que Hitler a fait sous la pression des forces et des circonstances, de Gaulle le prépare consciemment : l’installation d’un capitalisme d’État. Déjà à Alger, il disait froidement qu’il envisageait de transformer l’économie française arriérée à l’image de l’économie russe. Jetant par-dessus bord ses propres préjugés, et malgré la malveillance de la bourgeoisie américaine, il pousse aux étatisations. Il a compris qu’une centralisation économique seule permettra à la France de "reprendre son rang". Et il sait parfaitement quelles suites politiques aura son programme économique, irréalisable sans Etat "autoritaire". De Gaulle, personnifiant l’impérialisme français, est le Hitler de la France. Si ses discours sont secs, s’il n’a pas été touché par le génie de l’éloquence française, il a déjà fait preuve d’assez d’habileté en diplomatie et en politique intérieure. Se servant des mouvements de Résistance et du tapage autour de leur prétendue "Insurrection Nationale", il évite le "Military Government", se servant des divergences profondes entre les Alliés, il continue à renforcer sa propre position. Il aime particulièrement ramper devant Staline ; il l’adore autant qu’il est épris de son système économique perfectionné et que le système politique de Staline lui fait envie. Il aime aussi poser en grand démocrate et dans ce pays, qui a produit les plus grands démocrates bourgeois de l’histoire, il n’y a pas une voix qui le contredit. De Gaulle jouit, en général de la confiance de sa bourgeoisie, des illusions de la petite bourgeoisie et de la tolérance de la paysannerie. Une partie de cette dernière garde, toutefois, un bon souvenir du "fils de paysan" Philippe Pétain ? Naguère monarchiste, aujourd’hui dictateur, de Gaulle est profondément anti-prolétarien. S’il souligne dans ses discours l’importance de l’autorité d’Etat et la nécessité "d’une seule armée française", ce n’est pas seulement la crainte de voir s’agrandir trop l’influence russe, c’est aussi la haine et la peur du prolétariat industriel.
A la radio de Londres, peu avant qu’il prenne le pouvoir en France, de Gaulle affirmait qu’il ferait "la plus grande Révolution dans l’histoire de la France". Le père de Lucien Leuwen, dans le roman de Stendhal, demande à son fils : "es-tu assez hypocrite pour devenir homme d’Etat ?". Si Charles de Gaulle avait été son fils, il n’aurait pas eu besoin de lui poser cette question. Après la victoire, après le retour de nos prisonniers, il y aura des élections et nous ferons la démocratie, déclare de Gaulle. En attendant, il gouverne "provisoirement" en Bonaparte, drapant sa dictature d’une "Assemblée Consultative", dont le seul droit est de bavarder. Comme le "Reichstag" d’Hitler, l’Assemblée Consultative approuve chaque décision de Charles de Gaulle, après coup et à l’unanimité.
En entrant en fonction, pour diminuer leur nombre, les ultra-démocrates de l’Assemblée ont faire élire 80 d’entre eux, qui ont choisi 20 d’entre les 80, ces 20 en éliront 60 autres. A leur impuissance ils ajoutent le ridicule.
Que pouvons-nous dire de Maurice Thorez - qui, sans assister personnellement à la naissance de la 4ème République, est un de ses principaux fondateurs - sauf qu’il représente l’archétype du bureaucrate stalinien ? Le "fils du peuple", comme il se nomme lui-même, incarne toute la pourriture des cadres du Stalintern, devenus traîtres beaucoup plus vite et plus profondément que ceux de la IIème Internationale. L’homme qui, sur l’ordre du Kremlin, "savait terminer une grève" en 36, qui aujourd’hui, sur l’ordre du Kremlin, est le bourreau des révolutionnaires prolétariens de France. L’ouvrier français a tout pour comprendre que "Maurice" est un contre-révolutionnaire au même titre que Doriot.
De même, il n’y a pas beaucoup à dire sur le petit Daniel Mayer, nouveau chef du parti socialiste "rénové". Il a autant d’un socialiste que Thorez d’un communiste et de Gaulle d’un démocrate. Marchant sur les pas de Léon Blum, il sera comme lui toujours prêt à exécuter la politique de la bourgeoisie française, à condition qu’elle ne soit pas trop opposée à celle de la bourgeoisie anglaise. Dans son parti, riche en nuances, - Meyer les supprimerait volontiers - il est à l’extrême droite. Il fait ses discours de cette bave social-chauvine habituelle aux dirigeants de la 2ème Internationale. Il se distingue par le ton particulièrement hautain, dans lequel il donne des leçons au prolétariat allemand. De lui, de Gaulle n’a rien à craindre, le prolétariat français rien à espérer.

Notes :

[1NAA : Forces Françaises de l’Intérieur.




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