Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Depuis notre retour d’Espagne
Pavel et Clara Thalmann, Combats pour la liberté, Éditions La Digitale, 1983, p. 281-284.
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 31 mai 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

… Depuis notre retour d’Espagne, nous n’avions eu aucune activité politique. Nous avions définitivement rompu avec les trotskistes. La théorie lapidaire de l’État ouvrier dégénéré nous semblait dépassée et nous n’acceptions pas l’argument de la « nécessité historique » qui justifiait tout, que ce soit la façon de faire un gâteau ou les bestialités de la bureaucratie stalinienne ... Les trotskistes, à l’instar des staliniens, continuaient à aduler une révolution qui, depuis des années déjà, n’en était plus qu’une grotesque caricature. Les soviets et la démocratie avaient été envoyés au diable, le Guépéou, les travaux forcés et les exécutions hâtives de tout opposant politique, étaient les points culminants de cette évolution socialiste. La nouvelle constitution imposée au pays par le tyran du Kremlin et ses complices, fut louée par les com­munistes de tous les pays et leurs acolytes bourgeois, comme étant la constitution la plus démocratique du monde. Or, il suffit de lire un seul article de cette constitution pour démasquer cette supercherie : celui qui stipule la peine de mort pour tout sabotage économique, même pour les enfants de douze ans. Trotski restait prisonnier de son passé glorieux et d’une doctrine périmée du parti qui lui donnait une vision erronée de l’avenir. Pour nous, l’Union Soviétique était devenue un nouvel État impérialiste spoliateur, dans lequel l’exploitation de l’homme par l’homme n’avait pas été abolie, mais continuait bel et bien, sous d’autres formes. Il restait encore à définir le nouvel ordre social russe et à le démystifier. Avec de telles idées, toute collaboration avec les trotskistes était exclue ; on nous traita de renégats et de traîtres. La section française se distinguait par son étroitesse d’esprit toute particulière et par ses luttes fractionnelles abjectes.
Nous n’étions pas les seuls à avoir ces opinions. Bientôt, nous fîmes la connaissance de gens qui les partageaient ; de nouvelles relations politiques se nouèrent. Notre nouvel appartement, idéal par sa situation pour des réunions clandestines, devint un lieu de rencontre où se déroulaient des débats animés. Nos nouveaux amis venaient des quatre coins du monde et représentaient toutes les nations euro­péennes : Français, Allemands, Espagnols, Italiens, Yougo­slaves, Hongrois, Russes et Polonais, tout y était. A part quel­ques anarchistes, tous étaient passés par l’école du PC et possédaient un bagage politique impressionnant. Les discus­sions devinrent très vite des réunions régulières préparées avec soin.
Au printemps 1941, il n’y avait encore aucune trace d’un mouvement de résistance quelconque à Paris. Les organi­sations fascistes françaises, travaillant main dans la main avec les occupants, avaient partout leurs espions dans la population civile. Le service de protection aérienne faisait la chasse à la moindre petite lumière qui perçait à travers les rideaux. Après le couvre-feu d’onze heures du soir, toute personne surprise dans la rue, était arrêtée par les patrouilles allemandes, emmenée au poste et devait, dans le meilleur des cas, cirer des bottes toute la nuit. En général, nos visiteurs venaient seuls, mais, afin de passer inaperçus, certains se faisaient accompagner par leur femme ou leur amie.
Nous tentâmes de dégager une ligne générale de nos débats houleux et confus et tombâmes d’accord sur trois points :

  • 1 - L’Union Soviétique est un nouvel État impérialiste, une société de classes, fondée sur la nationalisation des moyens de production et qui n’est ni socialiste, ni capitaliste dans le sens classique de ce terme.
  • 2 - La guerre actuelle est une guerre impérialiste à laquelle les révolutionnaires ne peuvent participer, ni d’un côté ni de l’autre.
  • 3 - L’objectif final de la doctrine socialiste est encore valable, mais le mouvement ouvrier tel qu’il existait jusqu’à présent, est mort. Un nouveau surgira des cendres de la guerre et devra chercher sa propre voie, en se démarquant totalement du parti bolchévik.

    Sur la base de ce vaste "programme", nous fondâmes alors un groupe dénommé fièrement "L’Union des Communistes Internationalistes". A l’aide d’un duplicateur mécanique que j’avais réussi, ainsi qu’une demi-douzaine de machines à écrire, à sauver des mains de l’occupant, nous imprimions régulièrement un petit bulletin, aussi bien pour notre propre information que pour engager un dialogue avec d’autres groupes. Notre activité, qui jusque-là n’avait été troublée par personne, nous rendit plus audacieux ; nous imprimâmes des tracts contre la guerre, en français et en allemand, dans lesquels nous appelions à la résistance contre le fascisme allemand et le bolchévisme russe. Par groupes de deux, la plupart du temps un homme et une femme, nous sortions au crépuscule pour distribuer les tracts dans les boîtes aux lettres, les éparpiller dans les entrées et les cours d’immeubles, devant ou dans les garages, dans les bâtiments réquisitionnés pour les troupes d’occupation, dans leurs ciné­mas et dans les ateliers où travaillaient des soldats allemands. Cela n’était pas toujours possible, car être pris en flagrant délit signifiait l’arrestation immédiate. Nous réussîmes cepen­dant plusieurs fois à lancer des tracts par-dessus les murs des casernes et à disparaître rapidement.
    Conformément à nos principes, nous refusions de travailler avec la Résistance française qui commençait à s’organiser. Nous combattions son caractère nationaliste et restâmes fidèles à ce principe durant toute la guerre, à l’exception de quelques liaisons pratiques et de contacts avec d’autres petits groupes révolutionnaires. Cette attitude intransigeante nous a protégés contre l’infiltration d’espions tous azimuts dont la Résistance était infestée et contre une arrestation certaine.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53