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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les pondeurs de thèses
Pavel et Clara Thalmann, Combats pour la liberté, Éditions La Digitale, 1983, p. 290-292.
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 31 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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Dès les premiers mois de l’année 1942, les trotskistes tentèrent de reprendre contact avec nous. Ils connaissaient notre opinion intransigeante en ce qui concernait le régime sanglant de Staline et savaient que nous ne ferions aucun compromis. Pourtant, ils déléguèrent Marcel Hic pour nous consulter. Nous nous connaissions bien. Hic, autrefois maître d’école, était dans sa jeunesse, un trotskiste fanatique de premier ordre. C’est avec lui que nous avions, à cette époque, les heurts les plus violents, et notre rupture avec les trotskistes fut accélérée par son entêtement et son esprit obtus.
Il vint me voir pour une raison bien précise, me racontant qu’ils voulaient réorganiser le secrétariat international de la IV en" Internationale et me demanda d’y participer, en dépit de nos différends. Je lui répondis sans ambages : "Je fais partie d’un groupe politique qui a des opinions totalement opposées aux trotskistes et c’est à lui de décider si je dois accepter cette invitation ou pas. Par ailleurs, je voudrais bien savoir qui je représenterais au sein de ce secrétariat".
- Tu représenterais le territoire linguistique allemand, me répondit-il sérieusement, sans se laisser décontenancer par mon sourire. Il me précisa le jour et le lieu de l’assemblée "constituante". D’un commun accord avec mes camarades, je décidai d’aller à cette réunion pour voir ce qui s’y passerait.
Le lieu de rendez-vous était une petite pièce bien cachée au fond d’une cour de la rue Saint André-des-Arts. En dehors de Hic, seul Daniel Guérin, qui s’était fait un nom comme écrivain, était présent. Je le reconnus aussitôt et le nommai par son nom, ce qui l’étonna quelque peu. "Tais-toi, je t’en prie ! Je suis recherché par les polices française et allemande", me précisa-t-il. Guérin avait appartenu au PSOP, était un ami intime de Marceau Pivert, le dirigeant de cette organisation socialiste de gauche. Il joua un rôle important au moment du Front populaire et passa lentement chez les trotskistes. Nous devions donc former à nous seuls le secrétariat international ! Hic nous présenta un manuscrit de quatre-vingts pages qui portait sur la théorie de la question nationale sous toutes ses formes. Il voulait que nous lisions et acceptions au pied levé ce rapport qui serait publié par la suite comme étant le pro­duit d’un travail commun. Je ne pus m’empêcher de me moquer de lui et qualifiai tout cela de pure idiotie. A mon avis, le mo­ment n’était pas bien choisi pour composer des thèses, des manifestes et des résolutions ; tout cela me semblait être un jeu stupide. Même Guérin qui, en principe, n’élevait aucune objection contre le projet, refusa de signer un papier qu’il aurait à peine survolé. C’est ainsi que cette "assemblée consti­tuante" fut clôturée, au grand dam de son initiateur.
Après cette première prise de contact, des membres d’un groupe trotskiste, minoritaires au sein de leur parti, vinrent me voir pour me convaincre de les soutenir dans leur lutte contre la majorité. Présenté sous cette forme, je refusai, mais leur proposai d’organiser des cours de formation pour leurs nouvelles recrues. Le programme fut élaboré en commun et comprenait l’étude du mouvement ouvrier, avec un accent par­ticulier sur les révolutions russe et allemande, ainsi que sur la guerre civile d’Espagne.
Une bonne douzaine de jeunes filles et de garçons assistaient au cours. Nous nous rencontrions tous les dimanches, dans les environs de Paris, camouflés en Amis de la nature ! Nous cam­pions dans la forêt de Chevreuse ou encore plus loin, sur le plateau de Villetertre, et discutions vivement. De par cette activité, j’avais plus de contacts avec l’organisation trotskiste que je ne le désirais vraiment… J’affirmai que l’Union Sovié­tique était une société capitaliste d’État, régie par une bureau­cratie corrompue, ce qui déclencha un tollé général dans les rangs trotskistes. La tendance minoritaire organisa une confé­rence au cours de laquelle j’exposai mes vues. Après des heures (les discussions, une majorité se rangea à mon opinion. Cette opposition allait-elle à présent tirer les conséquences de ses actes ? Pour consommer définitivement la rupture avec l’orga­nisation, il lui manquait le courage intellectuel et la ruse tactique. Au bout de quelques semaines, la majorité de l’oppo­sition capitula devant la direction ; le reste se sépara et forma son propre groupe. La direction trotskiste ne pouvant plus tolérer l’influence que j’exerçais sur les jeunes, m’invita à une discussion dans un restaurant parisien. Deux hommes que je ne connaissais pas, me déclarèrent froidement qu’ils n’admet­taient pas la façon dont je travaillais. Soit j’étais prêt à travailler sous un contrôle assidu de leur direction, soit je devais suspendre mes activités. Je leur répondis brièvement que je ne m’étais jamais soumis à des méthodes de commissaires, que leurs querelles intestines ne m’intéressaient pas et qu’on était venu me chercher pour que j’exprime mon opinion. Nous nous séparâmes sans chaleur ...
Étant à nouveau dans une situation financière difficile, nous voulions changer notre précieuse réserve, ce billet de cent francs suisses que nous avions trouvé dans les papiers d’An­tonia Stern. Hic, qui travaillait à l’agence Havas, nous avait assuré qu’il pourrait changer le billet à un cours intéressant. Il l’emporta donc avec lui. Mais pendant des semaines, nous n’eûmes aucune nouvelle. Je lui téléphonai et il me promit de régler l’affaire rapidement et de m’apporter l’argent le samedi suivant. Il ne vint pas. Le lundi d’après, nous apprîmes qu’il avait été arrêté par la Gestapo et enfermé dans une prison quelconque. Nous eûmes par la suite des informations plus précises sur ce qui s’était passé : pris sur le fait alors qu’il faisait de la propagande antimilitariste parmi les troupes allemandes de Brest, il fut torturé et déporté à Buchenwald où il mourut de la tuberculose peu avant la Libération.




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