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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La libération de Paris
Pavel et Clara Thalmann, Combats pour la liberté, Éditions La Digitale, 1983, p. 324-330.
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 31 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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Les armées alliées se trouvaient maintenant aux portes de la capitale. Ce n’était plus qu’une question de jours avant qu’elles y pénètrent. Les troupes allemandes et leurs acolytes français devenaient nettement nerveux. Troupes et matériel furent évacués en toute hâte. Souriant sournoisement, les Parisiens regardaient avec curiosité et satisfaction ces hôtes importuns préparer leur départ. Tout indiquait qu’on ne se battait pas aux alentours de Paris. Comme d’habitude, les rumeurs les plus incroyables circulaient dans la ville. Peu avant l’entrée des Alliés dans la capitale, la Résistance appela tout d’abord à la grève générale, puis à la rébellion. Si la grève fut un succès, la révolte, elle, échoua totalement. Dans notre quartier, rien ne bougea ; tout autour des deux grands garages occupés par les Allemands et tout près de notre pavillon, ils avaient placé des barbelés derrière lesquels un soldat montait la garde, s’ennuyant visiblement.
La population se promenait dans les rues, discutait et se réjouissait du départ des conquérants, mais personne ne souhaitait cependant l’accélérer par les armes. Clara m’accompagna à la porte d’Orléans pour humer un peu de cet air de révolte.
Sur la route du sud, en direction de Montrouge, un officier allemand était posté au milieu de la route et réglait la circulation, permettant aux véhicules allemands de sortir des garages. Un soldat armé d’une mitraillette tournait autour de lui pour le protéger. Les habitants du quartier étaient sur les trottoirs et faisaient des plaisanteries sur le départ précipité des "boches", sans pourtant adopter une attitude hostile à leur égard. Soudain, la foule s’anima, se dirigea vers la route, s’approchant de plus en plus de l’officier allemand et criant soudain "la Résistance, la Résistance !" Quatre voitures arrivèrent alors d’Alésia, avec à leur tête une jeep sur laquelle le drapeau tricolore flottait fièrement. Des civils armés, portant au bras le brassard tricolore, descendirent des voitures. Trois d’entre eux s’approchèrent de l’officier au pas militaire, le saluèrent et entamèrent des négociations avec lui. La foule entourait le petit groupe, en rangs serrés pour ne pas perdre un mot de leur entretien.
Le porte-parole de la Résistance dit alors à l’officier allemand, d’une voix très claire : "Monsieur, Paris est entre les mains de nos compagnons ; toute résistance est inutile ; considérez-vous comme prisonnier de guerre."
Dans un français châtié l’Allemand répondit : "Je regrette infiniment, mais je suis ici pour organiser le départ des troupes allemandes. Si vous voulez employer la force, je ne peux, bien entendu, vous en empêcher."
D’un geste de la main, il appela ses soldats. Les Français parlementèrent entre eux, firent demi-tour, remontèrent dans leurs voitures et partirent.
Des rires fusèrent alors dans la foule ébahie qui avait assisté à la scène en silence ; beaucoup se mirent à rouspéter et le commentaire final commun fut le suivant : "Merde alors, c’est ça la Résistance ?"  [1]
Des nouvelles faisant état de durs combats nous parvinrent d’autres quartiers de la ville. Pierre et moi, nous rendîmes au Quartier Latin en fin d’après-midi. Quelques coups de feu isolés retentissaient çà et là, les rues étaient pratiquement désertes, les gens étaient sous les porches et papotaient vive­ment. Un side-car allemand monta le boulevard Saint-Michel en trombe. Des tirs crépitèrent, le soldat se trouvant dans la petite voiture tressaillit sauvagement avant de tomber sur le sol. La moto continua à rouler en zigzag quelques mètres encore, puis son conducteur parvint à l’arrêter. Il courut vers son camarade blessé, et tenta de le tirer sur le trottoir. Des civils vinrent l’aider, mais l’homme était mort. Sans en être empêché par qui que ce soit, le chauffeur lui prit ses papiers et son fusil, remonta sur sa moto et continua tranquillement sa route. Aucune trace de ceux qui avaient tiré. En passant par des petites rues, nous arrivâmes sur la place Saint-Michel, au bord de la Seine. Le pont n’était pas barré, mais c’était dan­gereux de le traverser, car des coups de feu claquaient de toutes parts. Depuis la grande barricade que des ouvriers et des étudiants avaient érigée sur la place et qu’ils occupaient, on pouvait assister à la bataille pour la Préfecture. On disait que la police française s’était réfugiée à l’intérieur et opposait une résistance farouche aux troupes allemandes. Des tanks allemands légers tiraient sur la Préfecture avant de disparaître dans les rues adjacentes. Dans les ruelles étroites du quartier, la Résistance était maître de la situation. Partout, on construisait fiévreusement des barricades ; au coin des rues ou sous les porches, des résistants épiaient anxieusement l’ennemi. Un camion chargé de soldats allemands tomba dans une embuscade et fut attaqué de tous côtés. Les soldats sautèrent du camion rapidement, se couchèrent sur la chaussée et enta­mèrent une lutte à mort avec un ennemi invisible. Leur situa­tion était sans issue : le camion, touché par des grenades, commença à brûler. Cernés, et bombardés de toutes parts, les survivants ne tardèrent pas à se rendre.
Derrière une grande barricade, boulevard Saint-Germain, nous tombâmes sur Frip (Fridolin Wiener). Vêtu de l’ancien uniforme kaki qu’il portait déjà pendant la "drôle de guerre", dans les troupes anglaises, il ressemblait tout à fait à un officier anglais en retraite ! Excité comme d’habitude, Frip se donnait de grands airs et tenait un discours aux gens qui l’entouraient, en gesticulant nerveusement : "Les Anglais sont déjà place de la Bastille ; il faut absolument passer les lignes allemandes pour leur prêter main forte." Nous reconnaissant, il se tourna vers nous. "Si tu continues, tu vas terminer en prison ou dans une tombe", lui dis-je froidement. "Avec ton accent allemand et ton comportement, tu n’éveilles que la méfiance ; n’oublie pas que les troupes alliées ne sont pas encore à Paris, contrairement à ce que tu prétends."
Rien n’y fit. Il continua son manège. Frip se retrouva effectivement en prison, dans le camp des collaborateurs et nous ne parvînmes qu’à grand-peine à le sortir de là.
Un soir, le vieux professeur de mathématiques qui habitait dans un pavillon voisin du nôtre, vint jusqu’à notre fenêtre et demanda à me parler. "Vous comprenez, monsieur Thalmann, nous n’avons plus de gouvernement (le gouvernement de Vichy s’était enfui en Allemagne), c’est pourquoi je voulais vous prier de fermer le portail le soir." Je donnai volontiers mon accord à ce vieil homme apeuré. Le deuxième jour, la situation évolua dans notre quartier : autour des deux garages allemands, il y eut quelques escarmouches ; avenue de Chatillon, des jeunes gens érigèrent des barricades, arrachèrent les pavés, abattirent des arbres et entassèrent des caisses, des planches et même de vieux lits en fer. Sur les murs, de petites affiches, ainsi que des appels de la Résistance, ses premiers journaux firent alors leur apparition. L’un deux appelait à un cessez-le-feu pour éviter une plus grande effusion de sang, précisant que des négociations étaient en cours, afin d’accélérer le retrait des troupes allemandes. Quelques heures plus tard, une proclamation du journal communiste, L’Humanité, paradait à côté, exhortant à poursuivre les combats. Dans un langage véritablement sanguinaire, les Parisiens étaient conviés à construire des barricades, à tuer tous les soldats allemands afin "d’abreuver les sillons du sang impur des boches". Les diverses tendances au sein de la Résistance apparurent alors au grand jour, et les extrémistes prirent le dessus. Les combats se ranimèrent, bien que ce furent surtout les jeunes qui y participèrent.
Le quatrième jour des combats, la division Leclerc entra dans Paris, venant du sud par l’avenue d’Orléans. L’allégresse de la population ne connut plus de bornes, les tanks et les jeeps furent pris d’assaut ; des jeunes, garçons et filles, brandissant le drapeau tricolore et chantant à tue-tête, se perchèrent sur les véhicules et avancèrent ainsi jusqu’au centre de la capitale. Une foule dense tapissait toute la largeur de la rue. Soudain, des coups de feu éclatèrent. Clara et moi nous réfugiâmes dans une entrée d’immeuble ; en un clin d’œil, la rue s’était vidée de ses occupants, et les tanks se mirent à tirer en roulant très lentement. Personne n’avait la moindre idée de ce qui se passait. Après l’arrivée des Alliés, les combats cessèrent rapi­dement. Les derniers nids de résistance allemands furent vite maîtrisés et les postes de commande de l’Opéra, de la place de la Concorde et de l’École Militaire capitulèrent peu après. Paris était libéré ! Comme au 14 juillet, les gens se mirent à danser avec les soldats alliés dans les rues et sur les places.
Le jour où le général de Gaulle, entouré du Comité National de la Résistance, fit son entrée à Paris avant de se diriger vers Notre-Dame, suivi d’un immense cortège, Pierre et moi étions en ville. Nous avions trouvé deux cartes de tabac, mais ne pouvions aller chercher les cigarettes que chez un seul buraliste, place de la Concorde. Comme il n’y avait pas encore de moyens de transport, nous nous mîmes en route pour procurer à tous nos fumeurs passionnés l’herbe si rare ! Arrivés sur la place, nous nous noyâmes dans une foule compacte qui fêtait l’entrée de De Gaulle. Des tanks et d’autres véhicules militaires alliés étaient stationnés tout autour ; les jeeps étaient recouvertes de fleurs, des femmes et des enfants, en costumes fol­kloriques de toutes les provinces, étaient assis dans des chariots à ridelles, chantaient et hurlaient de joie. Bon gré mal gré, nous dûmes assister à cette orgie triomphale.
Soudain, des coups de feu éclatèrent, déclenchant une panique indescriptible : comme paralysés par la peur, les gens s éparpillaient pêle-mêle, dans toutes les directions, tel un énorme tas de fourmis effarouchées, cherchaient refuge derrière les véhicules militaires ou les fontaines. Certains se jetaient sur le sol en criant, d’autres se précipitaient mutuellement, poussant et écrasant tous ceux qui les gênaient. On entendait des voix donnant l’ordre de se jeter à terre, et l’immense surface de la place ne fut plus qu’un seul corps mouvant et gigantesque. Les tanks se mirent à tirer, Dieu sait contre qui… Pierre et moi étions allongés sur le macadam, mais en bien mauvaise posture, juste devant la fontaine. En rampant, nous réussîmes à nous cacher derrière. A quelques mètres de nous, un jeune prêtre, entouré de ses ouailles, se tenait debout et leur chan­tait la Marseillaise d’une voix claire et tonitruante ; les plus courageux se levèrent pour l’accompagner. Les blessés gémis­saient, les femmes hurlaient, les enfants pleuraient, tandis que des ambulances arrivaient en trombe pour évacuer les morts et les blessés. Les coups de feu cessèrent rapidement, des soldats apparurent sur le toit du ministère de la Marine, et de l’hôtel Crillon. Des bruits circulaient, selon lesquels la milice française fasciste aurait tiré avec de petits mortiers sur le cortège de De Gaulle depuis ce toit.
La chasse aux collaborateurs avait commencé en même temps que les combats à Paris. Quiconque avait été en relation avec les occupants, d’une façon ou d’une autre, était dénoncé par son "gentil" voisin. Les patriotes zélés de la dernière heure s’occupèrent alors de punir les coupables. Un jour, Clara et moi fûmes témoins d’une telle expédition punitive, sur l’ave­nue d’Orléans. Une douzaine de femmes environ, le crâne rasé et les pieds nus, étaient poursuivies par une foule hurlante qui les insultait et leur crachait dessus. Chaque femme avait au cou une pancarte en carton portant l’inscription "J’ai couché avec un boche". Parmi les badauds, certains applaudissaient, mais nombreux étaient ceux qui se détournaient, écœurés par ce spectacle. La vision de ces femmes exposées et traitées comme des bêtes féroces émut Clara à un tel point qu’elle s’élança dans la foule, armée de sa canne, avant que j’aie eu le temps de la retenir. Elle disparut dans la cohue et je n’entendis bientôt plus que sa forte voix impétueuse. Je plongeai, moi aussi, dans le tas où elle était en train d’invectiver les hommes et les femmes qui accompagnaient ce triste cortège : "Vous n’êtes pourtant pas des nazis ; c’est inhumain ce que vous faites, indigne de Français ; seuls des porcs peuvent faire une chose pareille."
Cela souleva aussitôt de vives discussions, ce qui permit aux femmes d’échapper à la foule. L’une d’entre elles s’écria : "Je m’en fous, demain je mettrai une perruque. L’amour est international !" avant de disparaître au coin de la rue. On nous bousculait de tous côtés, mais la plus grande partie des gens étaient d’accord avec nous pour ne pas laisser se propager ce genre d’actions. Le cortège se dissipa dans un grand tumulte. Des scènes de ce genre s’étaient produites dans d’autres quartiers de la capitale, mais ce fut de courte durée. Le bon sens des Parisiens rejetait instinctivement ces excès ; les protestations s’amplifièrent et ces pratiques inhumaines furent bientôt abolies.
Après cet incident imprévu, nous allâmes prendre quelque chose dans un café, Porte d’Orléans. Nous étions installés à la terrasse et discutions tranquillement, quand un sergent américain, long comme un jour sans pain, jeta soudain son vélo à terre, se précipita sur nous, renversa la table et nos boissons avec, avant de nous embrasser avec fougue ! C’était Willi, notre Willi d’Espagne qui jouait si bien de l’harmonica !
Les premières minutes, nous étions si émus que nous ne pouvions dire un mot. Puis nous commençâmes à nous raconter mutuellement ce qui nous était arrivé. Willy avait été libéré du camp de Vernet avant même que la zone libre ne fût occupée. Des amis américains lui avaient procuré un « visa exceptionnel » grâce auquel il put atteindre les États-Unis. Là, il fut mobilisé et put se rendre utile, grâce à ses talents lin­guistiques et sa connaissance de l’Allemagne. Au moment du débarquement, il fut envoyé aux premières lignes, parla aux soldats allemands dans un mégaphone et leur joua des chansons sentimentales de leur pays pour les inciter à déserter. Depuis trois jours à Paris, il n’avait cessé de nous chercher, sans succès toutefois. Il passa deux journées entières dans un café que les émigrés allemands fréquentaient avant la guerre, boulevard Saint-Michel, dans l’espoir d’y rencontrer quelqu’un qu’il connaissait. Il eut la chance de tomber sur Jean Wetz qui avait notre adresse. Willi était justement en route vers notre pavillon, lorsqu’il nous aperçut !
Le soir même, il arriva chez nous dans une jeep pleine à craquer d’aliments, de boissons, de café et de cigarettes !
Inutile de préciser que cette nuit-là fut une nuit de fête et de joie.
Willi fut envoyé en Allemagne pour dépister les nazis ; c’est lui qui présidait les interrogatoires des prisonniers. Ses connaissances humaines et sa sensibilité naturelle lui permirent bien souvent de faire la distinction entre le simple sympathisant et le véritable nazi. Il venait souvent nous voir, nous apportant chaque fois d’énormes quantités de marchandises et de cigarettes. Pour nous, Willi était l’émigré allemand, le combattant d’Espagne, le sergent germano-américain ; somme toute, le symbole de la libération de Paris et la fin de la guerre…

Notes :

[1En français dans le texte.




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