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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La gauche communiste internationale
Pierre Lanneret, alias Camille, {Les internationalistes du troisième camp en France pendant la Seconde guerre mondiale}, Éditions Acratie, Décembre 1995, 80p.
Article mis en ligne le 6 juin 2014
dernière modification le 31 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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On connaît davantage ce courant politique sous le nom de "bordiguiste", du nom de son principal théoricien, Amadeo Bordiga. Déjà militant de la Jeunesse socialiste italienne avant 1914, Bordiga devient l’éditeur de l’Avanguardia en 1917. Il apporte son soutien aux conférences de Zimmerwald et de Kienthal avant de prendre fait et cause, dès le départ, pour la révolution russe.
En 1918, il plaide pour l’exclusion des réformistes du P.S.I. qui, toutes tendances confondues, adhère à la III° Internationale en 1919. Il lance Il Soviet en 1920 et fait campagne contre la participation aux élections, position qu’il défend sans succès au deuxième Congrès du Comintern (juillet 1920).
En janvier 1921, au congrès de Livourne, le centre dirigé par Serrati refuse d’éliminer l’aile réformiste, et c’est la scission. La tendance Bordiga, alliée à l’Ordine nuovo de Turin, dirigé par Gramsci, fonde le parti communiste d’Italie avec Bordiga comme secrétaire. En mars 1922, le II° Congrès du P.C. d’Italie adopte les célèbres Thèses de Rome qui définissent le rôle et la nature du parti et sont encore considérées comme un document fondamental par le courant bordiguiste. Mais le Comintern a déjà adopté la stratégie du front uni à son III° Congrès en 1921 et, contre Bordiga, il donne son appui au groupe Gramsci, dont Togliatti est le second, et qui obtient la direction du parti en 1923. Les bordiguistes sont écrasés au III° Congrès, qui se tient en exil à Lyon en 1926. Faisant figure de dissident solitaire, Bordiga assiste à une réunion de l’exécutif élargi du Comintern en février 1926 et sera exclu du parti en 1930.
La position bordiguiste sur le parti explique les divergences et, plus tard, la rupture avec le Comintern. Sans aucun doute, la victoire des bolcheviks a renforcé le fétichisme des bordiguistes pour le parti, mais leur conception est originale et peu redevable au "léninisme" qui resta pratiquement inconnu en Europe occidentale et en Amérique avant le début des années 20. L’analyse qui suit est loin de rendre compte de la complexité d’une théorie que son apparente rigidité laisse mal supposer.
Avant, pendant et après la révolution, la mission historique du prolétariat est incarnée par le parti dont le programme est solidement ancré dans la théorie marxiste. "La vision d’une action collective dirigée vers les buts généraux qui concernent la classe toute entière et impliquent le renversement total du système social, ne saurait être claire que pour une minorité d’avant-garde" (Parti et Classe, 1921). La classe n’existe que dans la mesure où l’existence du parti est possible, même sous la forme d’une petite minorité, conception résumée dans la formule : "Le parti est la classe et la classe est le parti". Seul le triomphe du communisme intégral, avec la disparition des classes, rendra caduc le parti qui pourra alors se fondre dans la classe ouvrière devenue communiste. Il est réactionnaire et erroné de penser que les soviets pourraient se substituer au parti. En dernier ressort, la dictature du prolétariat ne peut être que la dictature du parti.
Le programme communiste est caractérisé par son invariance, [1] son opposition irréductible à toutes les formes de domination du Capital. La défense du programme est le premier devoir du parti. Il ne courra pas après une popularité artificielle en émasculant ses principes. On adhère au parti en tant qu’individu parce qu’on est d’accord avec les idées du parti. Il ne peut y avoir qu’une seule organisation pour défendre le programme de la révolution. Le parti refuse d’infiltrer d’autres organisations, condamne la formation de blocs ou de coalitions avec elles.
En Italie, les bordiguistes refusent ainsi le front uni avec les socialistes. Au mieux, ils acceptent ce front sur le plan syndical. Plus tard, ils s’opposent à la fusion avec les socialistes (préconisée par le Comintern, mais refusée par les socialistes) et même avec les terzini, l’aile gauche du parti socialiste, exclue de ce dernier. L’avènement du fascisme ne modifie pas l’attitude des bordiguistes pour qui fascisme et démocratie ne sont que des masques différents du pouvoir bourgeois auquel on ne peut opposer que la dictature du prolétariat. [2]
La Gauche italienne combat avec obstination au sein du Comintern (sous contrôle russe), critique ses interventions dans la vie des partis, et, par-dessus tout, propose que les problèmes de l’Etat russe soient discutés par l’Internationale.
Après leur défaite en 1926, les bordiguistes se constituent officiellement en Fraction de gauche du P.C. italien à Pantin. Par la suite, en 1935, cette organisation, prenant une forme nouvelle, devient la Fraction italienne de la Gauche communiste internationale, ce qui signifiait - un peu tard selon certains - la rupture avec la III° Internationale. Pendant une courte période, un rapprochement s’opère avec Trotsky et son opposition internationale, qui sera suivi par une rupture totale en 1933. Les bordiguistes n’acceptent que les thèses des deux premiers congrès de la Ille Internationale - non sans réserves -, tandis que les trotskystes considèrent les thèses des quatre premiers congrès comme des documents fondamentaux. [3]
En 1933, la Fraction commence à publier en français Bilan (plus tard Octobre). Dans les tout débuts de la guerre civile espagnole, la Fraction a défini sa position : le prolétariat espagnol a été incapable de former son parti de classe, n’a pas établi sa dictature et, au nom du combat antifasciste, a laissé ce pouvoir bourgeois intact. La guerre est impérialiste et les fractions de la G.C.I. appellent tous les travailleurs à déserter, à fraterniser et à transformer la guerre en guerre civile contre le Capital.
L’Union communiste, la Révolution prolétarienne et quelques anarchistes ont bien conscience du rôle contre-révolutionnaire des staliniens, qui culminera dans la persécution des révolutionnaires et les attaques contre les collectivisations. Ils critiquent - parfois sévèrement - ce qu’ils considèrent comme les capitulations du P.O.U.M. et de la C.N.T.-F.A.I., mais ils ne suivent pas les bordiguistes qui, selon eux, appliquent mécaniquement à l’Espagne des mots d’ordre hérités de la Première Guerre mondiale. Les bordiguistes ne sont pas unanimes sur ce point : une scission a lieu dans la Fraction italienne et dans un petit groupe belge proche des bordiguistes.
Les bordiguistes s’opposent à la défense de l’Etat russe, qu’ils estiment faire partie du consortium impérialiste. Leurs critères sont essentiellement politiques : comme le parti russe et son Comintern ont abandonné le programme révolutionnaire, la Russie ne peut être socialiste. Une analyse de la société russe manque cruellement : la bureaucratie est tantôt considérée comme un simple instrument du capitalisme international et tantôt comme ballotée entre le prolétariat et de mystérieuses classes sociales d’autrefois. Ceci explique peut-être l’appellation archaïque de "centrisme" qui est appliquée au stalinisme, même après l’Espagne.
Intransigeants pendant la guerre d’Espagne, les bordiguistes n’ont aucune hésitation lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’une guerre impérialiste de plus, qui devrait être transformée en guerre civile contre toutes les bourgeoisies. La Fraction doit continuer à œuvrer pour la formation d’un parti révolutionnaire. La scission, causée par la question espagnole (un regroupement se fera officieusement) et la guerre, a dispersé les militants. Un petit noyau se forme autour de Perrone (Vercesi), l’un des maîtres à penser de la Fraction, qui survit, en ces temps de guerre, isolé à Bruxelles. A Marseille, un petit groupe de bordiguistes italiens et de jeunes recrues françaises réunies autour de Marc (Chiryk), vétéran des oppositions communistes, forment la Fraction française de la G.C.I. Quelques textes sont rédigés. Finalement, la Fraction se transporte à Paris et noue des contacts avec les Italiens qui ne sont pas rentrés en Italie après la chute de Mussolini. Quelques numéros de L’Étincelle sont publiés alors que la guerre approche de sa fin.
En 1945, c’est d’Italie que vient le vent. Les bordiguistes, qui ont construit leur organisation pendant la période de clandestinité, tiennent un congrès à Turin. [4]
Leur Parti communiste internationaliste est la seule organisation révolutionnaire du monde qui ait une audience, restreinte, mais sérieuse (plusieurs milliers de membres), un hebdomadaire (Battaglia communista), une revue théorique (Prometeo) et quelques publications en province.
Bien que les Italiens ne puissent lui fournir aucune aide substantielle, la Fraction française acquiert un certain prestige et une nouvelle vitalité. Parmi ses adhérents, on trouve entre autres des vétérans de l’ancienne Union communiste comme Davoust (Chazé) et Lestérade, et le petit groupe Contre le courant, produit d’une scission au sein du R.K.D.-C.R. La fraction française publie L’Internationaliste et des contacts sont établis avec plusieurs usines, en particulier Renault où des membres de la Fraction jouent un rôle dans la grève de 1947. Ces efforts donnent peu de résultats et les problèmes théoriques refont surface : en 1950, la majorité des membres français considèrent que le bordiguisme est atteint de sclérose et rejoignent le groupe Socialisme ou Barbarie.
Sévèrement décimée, la Fraction française commence alors une nouvelle traversée du désert, mais c’est une autre histoire.
En 1944, plusieurs membres fondateurs de la Fraction - Chiryk-Marc et Salama-Mousso - la quittent pour former la Gauche communiste de France, qui publie L’Internationalisme, organe de recherche et de discussion. Ils estiment que la formation du parti communiste internationaliste en Italie est prématurée et opportuniste. [5] L’activité de la Fraction française est jugée sans principes et fausse.
Le groupe est à l’origine du courant communiste international qui existe encore aujourd’hui.

Notes :

[1Un point affirmé toujours et toujours : "Le point fondamental reste que la théorie marxiste est immuable ; elle ne peut être discutée ni par le parti, ni par la classe." Le Prolétaire (organe du PC I), n° 101, 1971.

[2Quelques semaines après la marche fasciste sur Rome, Bordiga expliquera, au IV° Congrès du Comintern, que le fascisme "n’avait apporté rien de nouveau dans la politique bourgeoise" (novembre 1922). Voir E. H. Carr, Socialism in One Country, 1924­1926, Part. 3, vol. 1, pp 82-84.

[3Lutte de Classe - trotskyste - explique les différences entre le bordiguisme et le trotskysme en concluant que la gauche italienne n’appartient pas vraiment à l’opposition de gauche. Voir Lutte de Classe, mars 1932 et janvier-février 1933. Le problème de la nature de l’Etat russe n’est pas évoqué.

[4Certains ont refusé l’étiquette "bordiguiste" appliquée aux différents groupes résultant de la vieille Gauche Italienne. Ce point est admis. Le terme "bordiguisme" porte en lui un relent de culte de la personnalité qui serait odieux si ce culte avait vraiment existé. La vérité est que Bordiga n’eut pendant longtemps aucun contact avec la Fraction. Il ne joua aucun rôle dans la formation du Parti en Italie et n’y adhéra pas officiellement. Quoique réelle, son influence dans le Parti s’exerça à travers ses articles et ses textes théoriques. Au congrès de Florence, en 1948, Vercesi dut même excuser l’absence de Bordiga devant les militants déçus. Les militants italiens n’étaient pas du tout des béni-oui-oui ; leurs organisations furent parfois secouées par de sérieuses crises (comme la scission sur la question espagnole et la scission conduite par Damen en 1952). De leur côté, les militants français qui rejoignirent la Gauche Internationale ne jurèrent pas une foi aveugle aux documents bordiguistes fondamentaux. Dans les conditions qui régnaient alors, ils voyaient de réelles possibilités d’activités révolutionnaires dans le cadre d’une tradition qu’ils jugeaient honorable. Peu d’entre eux étaient "bordiguistes". Cela dit - qu’elle soit juste ou non - , l’épithète "bordiguiste" a été employée pendant plus d’un demi-siècle.

[5Internationalisme, n° 23, juin 1947. Sur le parti italien : "en un mot, sous le nom de Parti de la Gauche Communiste Internationale, nous avons une formation italienne de type trotskyste classique moins la défense de l’URSS."




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