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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Peuple au peuple
Théodore Six
Article mis en ligne le 31 mai 2014
dernière modification le 31 janvier 2015

par ArchivesAutonomies
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Théodore Six , ouvrier tapissier, combattant de Saint-Merry en juin 1832, combattant sur les barricades en février et juin 1848. Délégué du peuple au comité démocratique socialiste en 1848, 1849, 1850. Participe à la résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851 et, pour ce fait est transporté politique en Algérie.
Au sein du gouvernement de la Commune, il fit partie de la commission militaire du VIII° arrondissement et y demeura jusqu’au 21 mai.
C’est au bagne de Dellys qu’il compose le poème Du peuple au peuple (juin 1852) qu’il publie en affiche le 24 février 1871.

EXORDE

Ce travail fut écrit en juin 1852, au bagne de Dellys, en Algérie.
La sublime poésie de notre grand poète républicain Victor Hugo – Les châtiments – n’était point encore connue.
Cette incubation du cerveau d’un prolétaire est une preuve incontestable, que le cœur du transporté ouvrier, enfant du peuple, déshérité d’instruction, contenait, à la vue de tant d’iniquités sociales, la même indignation, les mêmes sentiments de vengeance et de justice que le cœur du grand poète proscrit.
Certes nous reconnaissons qu’il existe dans la rédaction des effluves de son cœur une différence immense, tant qu’au talent, la forme et l’instruction. Mais l’horreur du crime est la même.
Alors grands enfants du prolétarisme, je vous abjure de joindre à votre sublime cri de Vive la République démocratique et sociale, celui non moins grandiose, de Guerre à l’ignorance !!
Car souvenez-vous, femmes du Peuple, hommes du Peuple, enfants du Peuple, que c’est par la foi, l’idée ; que c’est par la science, que les générations futures établiront dans la nouvelle société démocratique, l’Egalité sociale, la Justice !

LE REVE DU PROSCRIT

Sommeil

1. La nuit régnait sur la terre numidienne.
2. La mer mugissante et houleuse, de sa vague dévastatrice, léchait les bords granitiques de la rive algérienne.
3. Les oiseaux dans les futaies de myrthes, dans les bois d’orangers, sous la fleur purpurine du grenadier, dans l’air, restaient muets.
4. Les hyènes dans les steppes, dans les champs du repos, jettent aux échos leurs hurlements mélangés de tons hauts, de tons graves, de grincements, de murmures, de grognements, de ricanement infernaux.
5. Sur le coteau, le chacal fait entendre son jappage lamentable et plaintif
6. L’atmosphère est chargée des sables du désert.
7. Le simoun souffle, brûle les paupières, dessèche la gorge des hommes, repousse, refoule, anéantit la brise fraîche émanant de la mer.
8. Les molécules de l’air engendrent la fièvre mortelle.
9. A l’horizon, les nuages se groupent, se condensent et forment une masse noire dans la voûte éthérée.
10. L’éclair embrasse l’horizon de son flamboyant zigzag. La foudre gronde.
11. L’écho de la montagne répète les grondements de la décharge électrique.
12. Tout semble dans la nature se plaindre.
13. L’âme de l’homme s’alourdit.
14. Et jette à l’espace des plaintes, et semble demander à parcourir avec la mort l’immensité.
15. La systole, la diastole du cœur du transporté, aspire et expire le sang de la douleur.
16. Ses yeux lentement se couvrent de leurs paupières.
17. Et dans sa souffrance il demande mentalement justice à sa patrie, qui se vautrait dans la fange présidentielle, princière.
18. Et des larmes de désespoir coulaient lentement sur ses joues brunies.
19. Alors, la nature devant sa douleur jeta sur les pensées du transporté son voile d’oubli, d’assoupissement de sens.
20. Le sommeil apparut portant dans son sein – le rêve !!

LE REVE

1. Proscrit ?
2. Qui m’appelle ?
3. Regarde ?
4. Je vois. Qui es-tu ?
5. Je suis l’ange plébéien, l’enfant de la Liberté.
6. D’où viens-tu ?
7. De la foi, de l’idée.
8. Où vas-tu ?
9. A la République démocratique et sociale.
10. Que me veux-tu ?
11. Je veux que pour un jour tu sois mon égal, lève-toi, viens, pour apprendre, viens, pour sonder les grandes douleurs, pour constater l’iniquité des princes, l’iniquité des vendus, et surtout proscrits, souviens-toi !!!!
12. Puis l’ange me souleva dans les airs, porté sur ses ailes.
13. Longtemps nous parcourûmes l’espace.
14. Les mers, les villes, fuyaient devant nous. Nos regards dévoraient l’espace.
15. Puis soudain nous aperçûmes la vallée, les tombeaux.
16. L’ange me dit : Tu vois, proscrit, l’asile de la mort ;
17. Ici reposent tes frères immolés ;
18. Ici dorment en paix les martyrs.
19. Ecoute !
20. Alors de sa voix douce et tendre, il dit :
21. Martyr ! Pour un moment quitte ton froid suaire, pour un moment quitte ton tombeau.
22. Une pierre se brisa.

La Vision

1. Un cadavre humain se leva devant nous, puis écartant son suaire sanglant, découvrit son corps mutilé.
2. C’était un vieillard à la chevelure blanche, au visage énergique.
3. Proscrit, me dit-il d’une voix ferme et calme,
4. J’aimais mon pays, la Liberté.
5. Je respectais la loi, et pour tous, et à tous, je disais :
6. Aimez-vous les uns et les autres.
7. J’ai dit : Liberté ! Liberté !!
8. Ils m’ont assassiné !
9. Martyr ! m’écriai-je, je te vengerai !
10. Le cadavre disparut…

* * * * *

1. L’ange redit de sa voix douce et tendre, une deuxième fois.
2. Martyr, quitte pour un moment ton froid suaire. Pour un moment quitte ton tombeau.
3. Une pierre se brisa.
4. Un cadavre humain se leva devant lui.
5. Une blanche couronne, s’échappant du suaire, vint tomber à nos pieds.
6. C’était la couronne virginale.
7. C’était le symbole de l’innocence, de la pureté.
8. Puis, sortant sa blonde tête de son manteau mortuaire, en le tenant dans ses mains, en signe de pudeur,
9. Il dit :
10. Proscrit, aucun homme n’a fixé ses regards sur mon corps.
11. Mon cœur ne s’est jamais dilaté qu’au souffle de l’amour de la patrie.
12. J’avais dix-sept ans quand j’ai reçu la mort.
13. Je ne sais pas mentir ;
14. Ecoute…
15. Joyeuse, j’étais au bras de mon père, quand des sbires armés de machines, d’instruments de mort, s’élancèrent sur lui pour le saisir, pour l’immoler ; moi, jeune fille, je me suis jetée au-devant de ces odieux vandales et je leur ai crié :
16. Grâce ! Grâce !! Ne tuez pas mon père.
17. Que vous a-t-il donc fait ?
18. Alors, à coups de baïonnette, ils ont déchiré mes vêtements ;
19. Souillé de leurs regards mon corps ;
20. Et puis ils m’ont assassinée.
21. Vierge martyre ! m’écriai-je, je te vengerai !
22. Le cadavre disparut.

* * * * *

1. L’ange redit une troisième de sa voix douce et tendre :
2. Martyr, quitte pour un moment ton froid suaire, pour un moment quitte ton tombeau.
3. Une pierre se brisa.
4. Un cadavre humain se leva devant nous, puis vivement se débarrassant de son vêtement égalitaire,
5. Il dit :
6. J’avais vingt ans ; tout autour de moi demandait l’égalité, tout me disait, me démontrait que ma chair était semblable à la chair du riche, que mon sang était aussi rouge que le sang du riche.
7. Tout me démontrait que riche et pauvre voulait dire usure et esclavage ;
8. Voulait dire : Pauvre, à-moi ton capital, intelligence ;
9. Pauvre, moi capital, je poserais les bases de ton salaire ;
10. Pauvre, tu mangeras selon mon bon plaisir ;
11. Pauvre, je te pressurerai comme le pressoir pressure la grappe pour lui faire rendre tout le sang de la terre.
12. Alors :
13. J’ai dit abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme ;
14. J’ai dit : Qui paye la rente au capital ? Le producteur.
15. J’ai dit : La terre est à celui qui la cultive, car la nature a dit que seul de producteur est l’usufruitier de ses richesses.
16. J’ai dit : Celui qui ne produit pas par le travail n’est pas digne de vivre.
17. J’ai dit : Puisque tu ne produis pas et que tu consommes, moi qui produis et qui ne consomme pas, je suis lésé dans mon droit de vivre.
18. Tu me ravis ma part. Pourquoi regorges-tu et que moi je manque ?
19. Il y a donc iniquité, injustice.
20. Alors, pour lutter, j’ai dit : associons-nous ; point d’intermédiaire.
21. J’ai dit : revenez à des sentiments d’égalité et de justice.
22. J’ai dit : A bas les armes ! l’outil ! Le bulletin !
23. J’ai dit : Egalité ! égalité !!
24. C’est alors qu’ils m’ont assassiné.
25. Prolétaire ! M’écriai-je, je te vengerai !
26. Le cadavre disparut.

* * * * *

1. L’ange redit une quatrième fois de sa voix douce et tendre :
2. Martyr ! Quitte pour un moment ton froid suaire.
3. Pour un moment quitte ton tombeau.
4. Une pierre se brisa.
5. Un cadavre humain se leva devant nous.
6. C’était une belle femme, aux traits angéliques et purs.
7. Vois, me dit-elle.
8. J’allais être mère ; je portais dans mon sein celui qui eût été mon premier-né.
9. J’étais sur la place publique.
10. L’infâme guerre civile m’effraya.
11. J’eus peur,
12. J’étais sans défense.
13. Des sbires sur leurs chevaux me renversèrent, les sabots des chevaux broyèrent mes os, mirent mes chairs en lambeaux.
14. Des sbires ivres, à mes cris de pardon, me saisirent, m’insultèrent.
15. A mes cris de : Grâce ! grâce ! pour l’enfant que je port dans mon sein,
16. Ils me mirent à rire…
17. Et comme mes cris les ennuyaient ;
18. Ils m’ont assassinée !
19. O femme vertueuse ! o bonne mère ! m’écriai-je, je te vengerai.
20. Le cadavre disparut.

* * * * *

1. L’ange redit pour la cinquième fois de sa voix douce et tendre :
2. Martyr ! quitte pour un moment ton froid suaire.
3. Pour un moment quitte ton tombeau.
4. Une pierre se brisa.
5. Un cadavre humain se leva.
6. Il nous dit :
7. J’étais le mandataire du peuple.
8. J’étais le créateur de la loi.
9. Cette loi était confiée à la garde de mon bonheur.
10. Ils m’ont volé ce dépôt sacré.
11. Alors,
12. M’élançant sur la place publique,
13. J’ai dit : La voix du peuple c’est la voix de Dieu.
14. J’ai dit : Le frère ne tuera pas son frère.
15. J’ai dit : L’enfant ne tuera pas son père.
16. J’ai dit : Haine et mépris pour les tyrans.
17. J’ai dit : Liberté ! liberté !!
18. J’ai dit : Egalité ! égalité !!
19. J’ai dit : Fraternité ! fraternité !!
20. Alors ils m’ont assassiné !
21. Représentant du peuple ! m’écriais-je, je te vengerai !

* * * * *

1. L’ange redit pour la sixième fois, de sa voix douce et tendre :
2. Martyr ! quitte pour un moment ton froid suaire ; pour un moment, quitte ton tombeau.
3. Une pierre se brisa.
4. Un cadavre humain se leva devant nous.
5. Il dit :
6. Proscrit, j’étais l’enfant du travail.
7. J’arrosais la terre de mes sueurs ;
8. Simple et pauvre, je subissais la vie avec ses peines, ses douleurs, entouré de mes fils, de ma compagne.
9. J’ai dit : Pourquoi le pauvre paie-t-il toujours l’impôt du sang ?
10. J’ai dit : Est-ce que la compagne du riche enfante avec moins de douleurs que celle du pauvre ?
11. J’ai dit : Donc mes fils sont l’égal de ses fils.
12. La terre est à moi, puisque moi seul je la fais produire.
13. J’ai dit : N’est-ce pas la justice, l’équité ?
14. J’ai dit : Riche, ton château renferme l’égoïsme et l’injustice.
15. J’ai dit : Ma chaumière renferme le travail et la justice.
16. Pourquoi me ravis-tu l’instruction.
17. Trop longtemps je t’ai payé le fermage, trop longtemps j’ai réparé la route que ton riche équipage abîmait.
18. J’ai dit : Le soleil est à tous et pour tous, nul n’a donc le droit d’en ravir un rayon.
19. J’ai dit : Les produits de la terre sont à tous et pour tous ; pourquoi, riche, m’as-tu ravi les richesses qu’elle renferme ?
20. J’ai dit : Riche, écoute :
21. Sois mon égal dans le travail ; riche, tu descendras comme moi dans une égalité parfaite dans nos comices électoraux.
22. Car mon intelligence simple, don de la nature, est plus saine que ton intelligence travaillée par l’instruction routinière et jésuitique.
23. J’ai dit : Le peuple est peuple, le peuple est Dieu.
24. Alors, ils m’ont assassiné.
25. Prolétaire de la terre, m’écriai-je, te je vengerai !

* * * * *

1. L’ange redit une septième fois de sa voix douche et tendre :
2. Martyr ! Quitte pour un moment ton froid suaire.
3. Pour un moment quitte ton tombeau.
4. Une pierre se brisa.
5. Un cadavre humain se leva devant nous.
6. Il dit : Je passais mes jours à étudier les sciences.
7. J’étudiais l’humanité.
8. J’ai dit : Tout progresse sans cesse dans l’humanité.
9. La science a ri de la tempête de la mer, elle a vaincu la mer.
10. La science, comme l’oiseau, parcourra l’air ; elle vaincra l’air.
11. J’ai dit : Place ! place ! au génie du plébéien !
12. J’ai dit : Quiconque entravera la marche de la science sera brisé, anéanti.
13. Il n’y a pas de digues contre l’humanité ; elle ne recule jamais.
14. J’ai dit : L’homme est l’homme.
15. Il n’y a pas de races distinctives parmi les hommes, si vous rétribuez à chacun sa part de la science universelle.
16. Alors la balance sociale sera en équilibre.
17. Alors le vice, le crime disparaîtront,
18. Tués, anéantis par l’instruction.
19. Alors les hommes seront véritablement égaux de par leur nature.
20. Le fort en intelligence protégera le faible en intelligence.
21. Alors les sbires de l’ignorance m’ont assassiné.
22. Enfant de la science, m’écriai-je, je te vengerai !

* * * * *

1. L’ange redit, pour la huitième fois, de sa voix douce et tendre :
2. Martyr ! Pour un moment quitte ton froid suaire.
3. Quitte pour un moment ton tombeau.
4. Une pierre se brisa.
5. Un cadavre humain se leva devant nous.
6. Ses traits étaient énergiques.
7. Il dit :
8. Un jour, m’élançant sur la place pour soutenir les lois violées de mon pays,
9. J’ai dit :
10. Vivre en travaillant, mourir en combattant.
11. J’ai dit : Droit à l’organisation de l’atelier.
12. J’ai dit : Droit de vivre, droit au capital.
13. J’ai dit : L’air de ma mansarde m’étouffe, je veux respirer.
14. J’ai dit : Les hommes sont égaux.
15. J’ai dit : République universelle !!
16. Alors :
17. Ils m’ont saisi, ils m’ont enfermé dans de noirs cachots, ils m’ont laissé pendant de longues semaines couché sur la paille infecte, et puis, une nuit, ils m’ont enchaîné, il m’ont emmené dans un entrepont de vaisseau, rempli de vermine, côte à côte avec les enfants du crime, les forçats de leur société ; après, ils m’ont emmené bien loin, bien loin de mon pays, de la terre où j’étais né, où vivaient ma femme et mes petits enfants. Bien loin, dans le pays où le soleil brûle, où la terre brûle, où l’air brûle l’âme du prisonnier ; puis ils ont mis dans mes mains une pioche, moi qui travaillais le diamant. Ils m’ont dit en ricanant :
18. Forçat, tu veux le droit au travail, travaille ;
19. Forçat, l’air de ta mansarde t’étouffe, respire ;
20. Ils m’ont battu à coups de pieds, ils m’ont insulté, ils m’ont appelé, pillard, bandit ;
21. Alors :
22. Mon âme séchée par la douleur, l’incertitude, la torture, demanda justice.
23. Ils ont ri.
24. Alors :
25. La douleur, l’incertitude, la torture, la transportation lentement, bien lentement, m’ont donné la mort, loin de ceux qui j’aimais et qui m’aimaient ;
26. Dis ? ne m’ont-ils assassiné ?
27. Oui ! proscrit, m’écriai-je. Oui !! mais je te vengerai.

* * * * *

1. L’ange redit pour la neuvième fois de sa voix douce et tendre :
2. Martyr, quitte pour un moment ton froid suaire.
3. Pour un moment quitte ton tombeau.
4. Une pierre se brisa.
5. Un cadavre décapité se leva devant nous.
6. L’ange dit :
7. Ame, parle ;
8. L’âme parla.
9. Elle dit :
10. Je vivais paisiblement au sein de ma famille que je nourrissais de mon travail. Je respectais les lois de mon pays, parce qu’elles avaient été faites par mon mandataire. Un jour toutes ces lois jurées, décrétées, furent violées.
11. J’ai défend la Loi.
12. J’ai dit : parjures, assassins, vous tuez des vieillards, des enfants sans défense ; vous êtes des bourreaux.
13. Alors :
14. J’ai saisi mes antiques armes,
15. J’ai dit : à moi la défense, à moi la vengeance.
16. J’ai tué, j’ai tué, comme les bourreaux !
17. J’ai vengé les victimes.
18. Alors :
19. N’ayant pu me tuer, ils m’ont longtemps poursuivi, comme une bête fauve, dans la montagne ; ne pouvant me saisir, ils ont emprisonné ma femme, ms enfants, mon vieux père.
20. Alors, je me suis rendu.
21. Alors, ils m’ont jugé, condamné.
22. Puis le bourreau m’a dit : me voilà.
23. Tu m’appartiens.
24. Il m’a guillotiné !!
25. Horreur ! horreur !!
26. Fuyons, fuyons, m’écriai-je, fuyons loin de ce triste lieu ; et ma voix disait :
27. Oh ! que d’iniquités, oh ! que de crimes, oh ! que d’infamies.

* * * * *

1. Proscrit, me dit l’ange plébéien,
2. Tu viens de voir les victimes, viens voir maintenant le repaire des bourreaux.
3. Et nous parcourûmes l’espace.

Gomorrhe !

1. Et l’espace fuyait, fuyait.
2. Bientôt une ville immense, bruyante, apparut à nos yeux, étincelante de lumière ; elle paraissait sur le sol un satellite du soleil. Tout y respirait et la joie, et le bonheur. Au milieu de la ville s’élevait un vaste palais. L’ange me l’indiqua du doigt et me dit :
3. Vois.
4. Mes yeux furent éblouis par les éclats des diamants, de l’or et de la soie.
5. Il y avait grande fête, et tout y était riant et calme, le parfum des fleurs embaumait l’air du salon d’une douce senteur, les cassolettes brûlaient la myrrhe et enveloppaient un trône de velours et d’or d’un nuage parfumé.
6. Un homme était assis sur ce trône.
7. L’ange me dit :
8. Ecoute les paroles que chacun de ces vils sujets va prononcer en passant devant cet homme, que pour l’instant ils choisissent pour idole.
9. J’écoutai.

* * * * *

1. Un homme s’inclina et dit :
2. Salut à toi, divine Providence.
3. Salut pour ton courage.
4. Tu as su nous débarrasser de cette populace ignare et corrompue.
5. Merci.
6. J’ai fidèlement exécuté tes ordres et ceux des tiens ; mes bataillons ont grandement, largement frappé.
7. J’ai beaucoup tué, anéanti.
8. Fidèle serviteur, à toi honneur et gloire !
9. Merci, illustre Providence.

* * * * *

1. Un homme s’inclina et dit :
2. Salut à toi, grand législateur, salut.
3. Par ta sagesse, tu as su sauver nos fortunes, nos propriétés ;
4. Par ta grandeur, tout va bientôt s’étendre et multiplier.
5. Par ton génie, tu as compris que nous devions et pouvions élever ou baisser la fortune publique.
6. Tu nous as donné droits, privilèges, monopoles, banques.
7. Merci.
8. Fidèle serviteur du dollar, à toi l’or et l’argent, à toi le temple de l’agiotage, le temple de l’usure, le temple du vol. En un jour seul tu pourrais réaliser le bénéfice que mille producteurs salarié ne pourraient réaliser en toute leur vie de labeur.
9. Merci, illustre législateur.

* * * * *

1. Un homme s’inclina et dit :
2. Salut à toi saint homme apostolique et romain en Loyola, salut.
3. Grâce à toi et aux tiens nos propriétés furent sauvées.
4. Grâce à toi, nous sommes les grands parmi les grands.
5. Nous, les monseigneurs.
6. Grâce à toi, nous avons repris la direction de cette éducation du peuple qui un moment voulait nous échapper.
7. Grâce à toi, vive l’ignorance, vive l’ignorance !
8. Grâce à toi, ténèbres ! ténèbres ! pas de lumières, pas d’instruction pour le plébéien.
9. Merci.
10. Ficèle serviteur du jésuitisme, à toi terres, châteaux, temples, séminaires, à toi le domaine de la science.
11. Merci.

* * * * *

1. Salut à toi grand réformateur, salut.
2. Ton noble et saint parjure nous a délivrés des utopies égalitaires de cette fange des faubourgs raisonnante.
3. De ces prolétaires qui prétendaient discuter avec nous.
4. Qui poussaient l’audace jusqu’à vouloir imposer ton serment vis-à-vis d’eux.
5. Allons donc.
6. N’es-tu pas prince ?
7. Alors ton serment vis-à-vis du peuple n’est pas valable.
8. Est-ce qu’on tient son serment à la vile multitude ?
9. Non.
10. A toi nos bras pour te soutenir, te défendre.
11. A toi mon fils pour ta gloire et tes conquêtes.
12. A toi nos paysans, tes sujets.
13. A toi les prémisses des filles de nos serviteurs !
14. A toi ! Merci !
15. Fidèle serviteur du droit monarchique, à toi les titres, les grandeurs, les titres nobiliaires.
16. Merci.

Alléluia !

1. O ! m’écriai-je, Ange-Liberté, génie de la civilisation ! Que d’iniquités, que de mensonges, que de corruptions.
2. Proscrit ! ne livre pas ton âme au désespoir, dit l’ange, regarde et écoute.
3. Puis lentement il releva son manteau de pourpre, et saisissant l’épée flamboyante qu’il portait à son côté, il l’inclina trois fois vers la terre,
4. Et d’une vibrante, il dit trois fois :
5. Vengeance ! Vengeance !! Vengeance !!!
6. Rois fois l’écho de la terre redit : Vengeance ! Vengeance ! Vengeance !
7. Alors à mes yeux tout disparut.
8. La nuit noire reparut.
9. Puis, comme un chœur d’archange, j’entendis ce chant harmonieux :
10. Alléluia ! Alléluia ! Alléluia !!
11. Alors, mon cœur palpita de joie et d’ivresse.
12. Alors tout disparut à mes yeux.
13. Puis le soleil éclaira la terre, tout sembla revivre, s’animer.
14. Des flots populaires se massaient dans les faubourgs de la grande cité, dans les rues, sur les places publiques.
15. Les hommes s’embrassaient,
16. Et s’écriaient : Vengeance ! Vengeance ! Vengeance !!
17. Au lâche ! Au lâche ! Au lâche !
18. Et les flots populaires se massaient toujours.
19. Et les hommes, semblables à la plaine aux blonds épis, ondulaient au souffle de la justice.

* * * * *

1. Prête, me dit l’ange, une oreille attentive à ce qui se dit dans ce château.
2. J’entendis ces mots :
3. A moi, mes fidèles serviteurs.
4. Silence ! nous sommes gorgés.
5. A moi ! vous auxquels j’ai donné grandeurs et richesses.
6. Silence ! nous sommes gorgés.
7. A moi ! mes sbires, mes agents.
8. Silence ! nous somme gorgés.
9. A moi ! mes généraux.
10. Silence ! nous sommes gorgés.
11. A moi ! mes cousins, mes parents, mes amis.
12. Silence ! nous sommes gorgés.
13. A moi, peuple ! Je suis ta Providence.
14. Tu mens, lâche ! lâche ! lâche !
15. Peuple, je suis ton élu !
16. Tu mens, tu n’es que l’élu des ignorants, l’élu des assassins ! assassin ! assassin du peuple !
17. Vengeance ! Vengeance ! Vengeance !

* * * * *

1. Bientôt tout cessa.
2. Le ciel s’éclaira aux rayons lumineux qui s’échappaient de l’épée de lange plébéien.
3. La céleste harmonie fit encore entendre son doux chant.
4. Alléluia, alléluia, alléluia.
5. Alors,
6. Mes yeux purent lire dans la voûte éthérée, tracée en caractères de feu, cette sublime et sainte devise :
7. République universelle démocratique et sociale, par la foi, par l’idée, par la justice.
8. Des larmes de bonheur coulaient sur mon visage.
9. Et ma voix disait :
10. Alléluia ! alléluia ! alléluia !

Invocation !

1. Le crépuscule du matin chasse l’ombre du soir.
2. Le soleil sortit des brumes de la mer.
3. La foudre avait cessé de faire entendre ses grondements ;
4. Les bêtes fauves étaient rentrées dans leurs tanières.
5. L’oiseau, dans les bois d’orangers aux fruits d’or, dans les fleurs purpurines des grenadiers, dans les futaies de myrthes, chantait ses chants d’amour et de liberté.
6. Les paupières du proscrit s’ouvrirent.
7. Puis, ses lèvres murmurèrent :
8. Que ce rêve était beau !
9. Puis, ses lèvres murmurèrent :
10. O ma patrie ! Oh ! ma France bien-aimée ! As-tu donc voué à la mort ceux qui t’aiment ! les soldats du droit, les sectaires de la loi ?
11. O France ! réveille-toi ! O France ! n’encense pas un fétiche lâche, parjure et immoral !
12. O France ! justice ! justice !
13. Et le chiourme se présenta pour mener au travail le proscrit, enfant de la liberté et du droit.

Remenber !

1. Or, j’ai publié ceci pour que celui qui veut savoir, sache.
2. J’ai publié ceci dans les douleurs de l’esclavage, après vingt années d’iniquités et d’injustices.
3. J’ai publié ceci pour pouvoir dire : A tous par tous. Peuple, médite et souvient-toi : "Que tu es force et nombre, mais que tant que tu seras force et nombre sans idée, tu ne seras qu’une bête de somme".
4. J’ai publié ceci pour te dire, peuple ! que ton émancipation réside dans ta solidarité ; pour te dire que l’heure la plus sombre est celle qui précède l’aurore.

Théodore SIX

Ouvrier tapissier,

Combattant de St Mery en 1832,
Combattant de février 1848,
Délégué au Luxembourg, 1848,
Délégué du peuple au comité démocratique socialiste en 1848, 49, 50.
Transporté politique en 1851, 52, 53.
Détenu politique en 1862.


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