L’organisation de la lutte de classe dans la grève des LIP

Brochure d’Echanges et mouvement, septembre 1974-mai 1975
dimanche 30 novembre 2014
par  Archives Autonomies

L’ORGANISATION DE LA LUTTE DE CLASSE DANS LA GREVE DES LIP.

"Il faut préparer la mutation de nos revendications… ajouter aux types de revendications existant déjà un autre type qui serait celui des revendications autogestionnaires… Ne peut-il y avoir de revendications autogestionnaires où peut exister ce terrain d’entente ? Est-ce un domaine où patrons, directeurs d’usine, gouvernants se refuseront toujours à traiter ? Les revendications autogestionnaires, à la différence des autres, ont un grand avantage : elles ne sont pas onéreuses, bien au contraire… La revendication autogestionnaire a donc l’avantage non seulement de ne pas porter atteinte au catéchisme industriel mais au contraire d’aller dans le sens de la réduction du prix de revient…". (Daniel Mothé, ex-responsable CFDT Renault, théoricien CFDT, ex-ouvrier devenu universitaire. Passage qui se trouve dans Militant chez Renault, page 206 et suivantes).

Avant la grève, les Lip, comme tous les travailleurs étaient encadrés, dominés de partout par ce qu’on appelle "les structures" de la société, du capital : l’entreprise et ses cadres, les syndicats et leurs responsables, les "autorités" de l’Etat (les élus, les gouvernements, les fonctionnaires, les flics, les curés, les partis, les groupes, les "informateurs"…).
La grève a fait provisoirement éclater l’entreprise, ce cadre "normal" où les travailleurs sont enfermés. Mais tout de suite, à chaque pas, ils ont retrouvé d’autres cadres, les syndicats, les "autorités", plus conciliants, plus brutaux selon les circonstances ou leur place dans la hiérarchie sociale. Tous essayaient de trouver comment, "en aidant les Lip" ou en les réprimant, les amener à retourner dans l’entreprise, à retrouver le jeu "social" normal, l’exploitation.
1.000 travailleurs ne veulent pas de ce que les dirigeants veulent leur imposer. Il n’est pas possible de rester chez soi, chacun dans son coin à attendre. Il faut vivre. Il faut donc ensemble faire quelque chose, pour que ça soit autrement. Et faire quelque chose ensemble, c’est s’organiser.
Certains ont déjà des idées là-dessus. Ce sont souvent des militants des syndicats et des partis. Ils appartiennent à une organisation nationale ou internationale et ils pensent que les luttes doivent passer par certains chemins qu’eux seuls connaissent, qu’elles doivent converger vers un certain but politique qu’eux seuls peuvent fixer. Ils vont donc essayer d’organiser la lutte, c’est-à-dire d’amener 1.000 travailleurs à suivre ce qu’ils ont décidé. L’objectif de la lutte, les méthodes de la lutte, les formes d’organisation de la lutte, tout ce qu’ils proposent et construisent, on peut le décrire assez facilement, parce qu’ils en parlent beaucoup, parce qu’ils agissent dans des organismes qui existaient avant la grève et qu’on connaît bien (les syndicats, les partis, les comités d’entreprise, les conseils des délégués, etc.) parce qu’ils disposent d’un certain pouvoir pour imposer et pour propager ce qu’ils veulent faire.
Pour la grosse majorité des travailleurs, qu’ils soient syndiqués ou non-syndiqués, la grève est quelque chose d’entièrement nouveau. Ils n’ont jamais bien réfléchi avant à ce qu’ils feraient. Quand il devient pour eux nécessaire de faire quelque chose, ils le font en prenant ce qu’ils ont sous la main. Ils prévoient, ils organisent la lutte pour atteindre ce qu’ils veulent faire au fur et à mesure qu’ils en ont besoin. Lorsque ce n’est plus nécessaire, ils abandonnent l’outil dont ils se sont servis.
Pour connaître ce qu’est l’organisation des travailleurs eux-mêmes, il faut suivre pas à pas ce qu’ils font et voir comment ils le font. Ce n’est pas facile car ceux qui luttent n’écrivent pas et ne parlent guère, ils agissent. Ce qu’ils ont créé pour agir disparaît presque toujours avec la lutte. Ce dont ils se sont servis un moment dans leur lutte (syndicat, comité, parti…) existait bien avant et existe encore après ; ce qu’ils ont créé peut essayer de continuer d’exister. Mais au moment précis de la lutte où les travailleurs s’en servaient, ils en faisaient quelque chose de différent ; ce qu’on sait de cet instrument avant et après la lutte ne renseigne guère sur ce que la lutte en a fait à un moment donné.
Ce qui nous intéresse avant tout, c’est ce que les travailleurs de Lip ont fait par eux-mêmes. C’est pour cela qu’on a séparé d’un côté tout ce qui avait eu dans la grève une existence officielle, connue, reconnue : l’organisation légale de la grève, celle dans laquelle se reconnaissent les syndicats, les partis, les pouvoirs, les comités, les commissions, etc. (même s’ils la combattent ou essaient de la conquérir). D’un autre côté on a mis l’organisation souterraine de la grève, ce que les Lip (et les autres travailleurs) ont fait, jour par jour, sans y avoir pensé la veille, simplement pour répondre à toutes les tentatives de leur faire reprendre "avec certaines conditions" le chemin de l’usine.
On sait bien que dans la lutte, comme dans la société, comme dans la vie, ces deux aspects sont inextricablement mêlés. C’est pour ça que, tout en les séparant pour mieux comprendre, nous parlerons constamment de ces deux visages de la lutte. On ne peut faire autrement. A chaque moment tout ce qui agit sur et dans la grève pour l’organiser et l’orienter déclenche et limite l’action propre des travailleurs. En retour l’action des travailleurs oblige ceux qui interviennent dans la grève à modifier la forme et le contenu de leur action. Leur "organisation" est alors toute autre même si elle reste orientée par les mêmes principes et tend vers le même but.
C’est pour traduire tout cela, d’une manière claire mais schématique, que nous avons essayé de faire un tableau qui montre les relations qui ont existé entre tous ceux qui ont participé à la grève Lip (les interactions permanentes directes sont en traits pleins, les interactions épisodiques en pointillés, voir schéma).
Entre les deux forces irréductibles, le capital et la classe dirigeante d’un côté, les travailleurs de l’autre il y a toutes les "structures" et les relations de domination directe (ordre) ou indirecte (manipulations, propagande) : essayant de comprendre le conflit Lip, nous avons tenté de voir comment y avaient agi :

  • Le capitalisme moderne et le syndicalisme moderne.
  • Organisations et l’organisation dans la grève Lip (les organisations en général et l’organisation de fait de la lutte).
  • Les travailleurs eux-mêmes. [1]

CAPITALISME MODERNE ET SYNDICALISME MODERNE.

Lip, entreprise familiale française - 1.000 ouvriers - c’est une boîte moderne dans la France des années 60. Ce n’est rien dans la domination mondiale des géants multinationaux. C’est l’intégration de cette boîte traditionnelle au sein d’un des trusts mondiaux de l’horlogerie qui va provoquer les ruptures.
Face aux transformations du capitalisme et des techniques de production, deux types de syndicalisme s’affrontent. Dans l’entreprise traditionnelle où le paternalisme est le complément de l’autoritarisme, le syndicalisme de papa trouve toujours sa place. La CGT avec ses conceptions d’un capitalisme d’Etat sur le modèle russe (dont le niveau industriel est comparable à celui de la France des années 30) peut remplir la fonction syndicale là où se maintiennent ces rapports de travail traditionnels. Dans la France de 1970, ce rôle de la CGT concerne aussi bien des secteurs industriels que des entreprises isolées, aussi bien des catégories professionnelles que des individus.
Dans l’entreprise moderne, l’autoritarisme est absorbé par la technique et l’organisation de la production (voir la suppression du pointage chez Renault ou la suppression du travail à la chaîne chez Volvo) ; mais le gigantisme de l’entreprise et la nature même du travail excluent les rapports traditionnels de travail : le travailleur doit être beaucoup plus "associé", "participer" à son travail, à la marche de l’entreprise. C’est la condition même de l’efficacité de l’appareil productif moderne. La fonction syndicale n’est plus cette machine revendicative par des comités ou délégués, c’est beaucoup plus qu’autrefois un rouage essentiel de l’entreprise (comme de l’Etat) capitaliste moderne. La CGT, à la fois par son ancienneté et ses modèles économiques et politiques s’adapte difficilement à ce rôle. La venue de la CFDT, son ascension dans les secteurs où des conflits révèlent précisément l’inadaptation des structures économiques, politiques et syndicales, son utilisation des militants et des thèmes "progressistes" dans les luttes, sont la conséquence dans le domaine syndical de ces mutations économiques.
La CGT ne peut, comme réponse aux conflits nouveaux, que proposer le rabâchage des vieilles méthodes politiques (nationalisations, programme commun, etc.). La CFDT peut aligner des thèmes nouveaux comme l’autogestion, une nouvelle organisation des luttes et se refaire une virginité avec une modernisation du vieux syndicalisme révolutionnaire.
Tout cela est apparu presque sans masques dans le conflit Lip. Le soutien de la CGT au plan Giraud (lié à la sidérurgie, vieille industrie où les intérêts français sont dominants et débouchent sur les politiques traditionnels comme Messmer) n’est pas un hasard et ne peut se comprendre que dans ce contexte. Le soutien de la CFDT à Bidegain, Neuschwander, etc. c’est le soutien à un capitalisme "avancé" multinational. Il faut aller au-delà des propagandes syndicales et des arguments superficiels. Si la CFDT a réussi à encadrer d’un bout à l’autre la grève Lip, à la faire déboucher sur la solution capitalisme moderne et à proclamer que c’était une victoire, c’est que, dans cette circonstance, un syndicat moderne a pu remplir pleinement sa fonction dans un capital moderne.
Le succès de la CFDT, ce n’est pas d’avoir maintenu la lutte durant neuf mois et trouvé une porte de sortie. L’échec de la CGT et sa quasi-éviction de Lip n’est pas la connerie de la CGT et de ses militants. La réussite de Neuschwander, c’est bien sûr celle des capitalistes habiles qui ont su attendre pour cueillir l’affaire au meilleur prix. Mais ce n’est pas seulement cela. Maire (confédéral CFDT), Piaget (responsable CFDT Lip, militant PSU et de l’Action Catholique Ouvrière, chef d’atelier, ex-JOC), Raguenès (ex-aumonier, étudiant dominicain, "prêtre ouvrier", CFDT, animateur du CA Lip), Rocard (dirigeant PSU, député, ancien de l’ENA, ami de X, ancien de l’ENA, du brain-trust Pompidou), Bidegain (ancien des Jeunesses Etudiantes Chrétiennes, patron ayant rompu avec son industriel de père pour se lancer dans le grand management), Neuschwander (jeune technocrate rompu aux méthodes modernes de gestion) viennent à l’avant du conflit. Entre tous ces personnages qui vont "régler", chacun dans son domaine "l’affaire Lip", il y a avant Lip les liens discrets mais solides, syndicaux, politiques, confessionnels, économiques. Ces liens vont se souder brusquement dans une structure moderne de gestion du capitalisme moderne. Qu’un syndicat puisse mettre cela au grand jour témoigne de l’évolution profonde du syndicat dans la société d’aujourd’hui.
La grève des Lip n’a ni tué, ni menacé le capitalisme, même français. Elle ne pouvait le faire que si elle était devenue la grève de tous les travailleurs. Au contraire elle a réussi, au bout de neuf mois, à faire admettre à des travailleurs leur embrigadement dans des méthodes modernes de production. Elle a réussi en 9 mois à montrer aux dirigeants que certaines formes d’initiative pouvaient aussi bien servir l’entreprise moderne (d’une certaine façon la vente des montres a été une gigantesque opération publicitaire qui a permis de payer en six mois les indemnités de licenciement aux créanciers privilégiés que sont les Lip licenciés, ce que le syndic n’aurait pu faire, même si, bien sûr, ce n’était pas l’objet original de la "vente sauvage" et on lui a même redonné du fric pour les autres créanciers). L’embrigadement que les travailleurs avaient refusé, parce qu’ils étaient des travailleurs "vieux jeu", sur le modèle de Fred Lip, avait donné à leur révolte toute sa force et son imagination. La lutte de Lip, c’est finalement la transformation de la boîte Fred Lip avec ses luttes exemplaires de la période 1968-72 (et tous les avantages qui en résultaient) en un maillon d’une entreprise capitaliste que les travailleurs eux-mêmes doivent accepter : la logique même de leur lutte, son organisation même par ceux-là même en qui ils avaient totalement confiance, les ont amenés à cette acceptation d’aujourd’hui. Bien mieux, les organismes de lutte qu’ils ont construits pour leur lutte deviennent les organes même de réintégration et de gestion de la nouvelle entreprise moderne. Un ouvrier Lip ne pouvait pas mieux dire en déclarant "on ne pourra plus avoir les mêmes patrons qu’avant".
Plus de force au syndicat, c’est plus de force donnée au pouvoir capitaliste pour la domination des travailleurs. Il ne pouvait en être autrement alors que les Lip avaient posé devant tous un problème vital pour le capital (la mobilité de la main d’œuvre) et que les autres travailleurs ne prenaient pas en main l’extension de la lutte. Dans le monde capitaliste aucune organisation ne peut subsister sans devenir un rouage du système. Mais toute organisation nouvelle ne peut se mettre en place qu’à travers de telles luttes, car elle doit être imposée par la force à tous ceux qui défendent leur place et leur fonction. Et personne ne peut dire quand commence une lutte de ce genre, quand elle s’arrêtera et à quoi elle donnera naissance. C’est seulement au cours de l’action elle-même que tout se dessine et tout se met en place.

ORGANISATIONS ET ORGANISATION DANS LA GREVE LIP.

"Moi, j’ai l’impression que c’est nos nouveaux patrons et que nous, on n’a qu’à s’écraser derrière." (interview d’une ouvrière Lip - Jacqueline).
"… Sans organisations syndicales… personne n’aurait entendu parler de Lip" (Piaget, Lip, éditions Stock, page 31).

Les organisations traditionnelles.

Ces deux phrases résument bien le rapport entre syndicats et travailleurs : les syndicats s’estiment indispensables à la lutte, les travailleurs, à un moment ou à un autre voient en eux de nouveaux dirigeants.
Mais on ne peut s’arrêter là. Les syndicalistes CGT et CFDT n’ont pas l’idée d’être des patrons ; ce sont des gens convaincus qui luttent pour une certaine conception. Ils sont conduits, en des moments cruciaux, à faire certaines choses, non parce qu’ils sont des salauds, mais parce que c’est la fonction même du syndicalisme dans la société capitaliste. Toute organisation syndicale n’est pas ce que ceux qui y sont veulent en faire. Elle est ce que nécessite le capital au moment où elle intervient. Et c’est à ce moment que, quelle que soit l’estime personnelle qu’ils portent à des délégués, les travailleurs voient en eux ce qu’ils sont "objectivement" : de nouveaux patrons. [2]

Les délégués soumis aux ordres des fédéraux.

Cela veut dire qu’à un moment donné de la lutte les délégués syndicaux ne font pas ce que veulent les travailleurs en lutte mais suivent les ordres venus d’en haut.

Pour la CGT.

Il y a suffisamment d’incidents tout au long de la lutte pour dire que toujours les piliers de la CGT ont suivi la centrale contre les travailleurs. La position de la CGT et du PC est très logique : ils sont pour un capitalisme d’Etat plus ou moins sur le modèle russe c’est-à-dire de type autoritaire, installé par voie parlementaire. Alors toute lutte doit être orientée sur la tactique du PC et les décisions de l’appareil priment sur toute décision de la base. Les travailleurs ne peuvent voir que leurs intérêts particuliers. Les rapports entre les travailleurs et l’appareil syndical sont les mêmes qu’entre les travailleurs et l’appareil patronal. Et dans les moments de crise, les dirigeants n’hésitent pas à recourir à la même violence physique que tout dirigeant.
Ces conceptions sur le rôle de l’Etat et la manière de régler les problèmes du capital expliquent pourquoi la CGT se trouve d’accord avec un certain type de patronat traditionnel. Ses positions capitalistes d’Etat l’en éloignent, ses conceptions quant aux méthodes de gestion l’en rapprochent. [3]

Pour la CFDT, est-ce la même chose ?

Pourtant, en apparence, dans le conflit Lip, CGT et CFDT se sont opposées violemment. Après septembre, c’est pratiquement la CFDT seule qui a mené la grève et les pourparlers, la CGT étant pratiquement écartée par les Lip.
La CFDT est aussi pour un capitalisme d’Etat, mais sous une forme "démocratique", c’est-à-dire adaptée au capitalisme moderne, où les méthodes autoritaires directes ne sont plus nécessaires parce que c’est la machine qui commande.
A propos de Lip, Edmond Maire, président de la CFDT, parle de "rôle irremplaçable de la démocratie vécue, de l’appel à l’imagination" et du "rôle irremplaçable des structures syndicales" et il ajoute à l’adresse de la CGT "ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce conflit seront à côté des chemins historiques". Et en écho Piaget, militant (comme la plupart des militants CFDT de Besançon, de l’Action Catholique Ouvrière) déclare en tant que tel "la lutte de classe ? Elle existe ce qui ne veut pas dire qu’il faut la cultiver à tout prix…" "la violence physique ?… nous avons tout fait pour l’empêcher. Je ne l’approuve pas mais je comprends qu’elle puisse se manifester…" (31-06-973).
Pour Piaget et d’autres CFDT militants PSU, Rocard un des chefs du parti précise "la CFDT dans certaines de ses fédérations et d’abord celle de la métallurgie fait un gros effort de diffusion des responsabilités…" Et Piaget renchérit : "une section syndicale qui fonctionne normalement… doit compter sur les non-syndiqués, profiter de cette lutte pour les mettre dans le coup." Il y a trop de convergence entre les déclarations des dirigeants syndicaux ou politiques et celles des militants de base pour ne pas dire que Piaget avec ses convictions, était honnêtement et sincèrement l’exécutant fidèle, le tacticien à la base d’une conception du syndicalisme moderne, et de sa fonction dans le capitalisme moderne. A la conception autoritaire traditionnelle, il oppose "les militants, la section doivent de plus en plus abandonner un rôle trop directif, la section doit être animatrice de la lutte."
Pourquoi ? Tout simplement parce que les "les travailleurs ont besoin d’apprendre, ont besoin de l’expérience du militant… le spontanéisme ne peut suffire … il faut des militants aguerris et expérimentés" (Piaget). Il sait très bien que le syndicat pour remplir ce rôle doit coller au mouvement réel des travailleurs. "L’acquis … pour nous de mai 68 ce fut … le réveil syndical .. ; nous sommes devenus plus audacieux…" et il parle alors "d’entretenir ce dialogue." Comme les patrons découvrent la nécessité de la participation, les syndicats découvrent la nécessité du "dialogue" avec la base. Mais, qu’on ne s’y méprenne pas. Ce dialogue avec la base, c’est pour la faire passer là où le syndicat a décidé de la faire passer. "Il y a encore énormément à faire pour la classe ouvrière." (Piaget 29-01-1974).
Après Dijon (octobre 1973), Piaget déclare "il me manque des planches pour traverser le gué…" et "entre la position la plus forte et la plus faible, il existe toujours une marge. Il arrive qu’on prenne des risques par rapport à ce que pense la majorité des travailleurs… Alors on a concédé. Peut-être que les travailleurs accepteront, cela ne sera pas facile…" C’est ce que Piaget après Dijon appellera "l’autonomie du syndicat."
Piaget, par rapport à l’ensemble des Lip, a une méthode que les Lip discernent assez bien… "il se cache, il se laisse faire… Il se laisse déborder exprès, il arrive un moment où il est obligé d’adopter une position par rapport aux autres" (un ouvrier de Lip - Jean, le 3/11/73). Dans un débat avec les membres du Comité d’Action Lip en décembre 1973, Piaget s’opposera violemment à ce que les Lip s’expriment en tant que travailleurs indépendamment des syndicats, à ce moment-là la CFDT. On ne peut comprendre cette position que si on la relie à la fonction même du syndicat dans la société capitaliste d’aujourd’hui et dans celle de demain dont la clé peut être donnée par cette constatation : "…dans l’ensemble, la représentativité n’a pas été tellement mise en cause. On a construit un système dans lequel il y a le contrôle des élus par les travailleurs…" Toute une conception, non seulement de l’action syndicale mais aussi d’une société s’affirme ici : les "élus" décident (élus, en terme syndical, ça se confond souvent avec les permanents, etc.) la base "contrôle" c’est-à-dire approuve après avoir été "travaillée" par les "élus." C’est ce qui conduit à dire que la représentativité n’a pas été mise en doute.
Mais mise en cause par qui ? Qui pourrait menacer la "représentativité" c’est-à-dire les syndicats en tant que tels. Sans aucun doute l’ensemble des travailleurs, ceux-là même auxquels Piaget refuse toute expression indépendante et autonome.

*****

Il faut comprendre aussi les incessants appels à l’unité : de quelle unité s’agit-il ? Avant tout l’unité des syndicats. "On a été dominé par cette division syndicale… on s’est englué là-dedans" (Piaget, décembre 1973). Au début de la lutte, qui dirige ? L’intersyndicale sans aucun doute. Puis les divisions entre CGT et CFDT viennent non parce que la CFDT s’éloigne de la CGT, mais parce que la base refuse d’accepter plus longtemps que la CGT se mêle de ses affaires. Et Piaget, inlassablement au nom de sa "démocratie" (toujours, le contrôle des "élus" a posteriori) impose et essaie d’imposer la présence et l’intervention de la CGT, et finit, à la fin du conflit, avec la lassitude des Lip à réussir. La CGT est bien pratique en toute circonstance : présente elle sert de bouc émissaire, à dévier la combativité dans les assemblées, à faire rejeter les propositions importantes qui conduiraient à une grève impulsée totalement par la base et non plus "contrôlée" par elle. [4]
Piaget et les autres de la CFDT, militants confessionnels, politiques et syndicaux étaient certainement beaucoup moins naïfs que toute une propagande essaie de faire croire. Peut-être ignore-t-il comment à la tête les syndicats règlent les problèmes mais dans une discussion avec des membres du comité d’action, il défend énergiquement, comme il le fera toujours, l’appartenance syndicale et le dernier mot au syndicat. A ceux qui lui opposent les combines syndicales il répond qu’il faut "entrer dans la merde du syndicalisme avec ses bottes et s’y battre." Piaget sait très bien manœuvrer. Parlant du Comité d’Action il dira que ceux qui y sont ne peuvent faire passer leur opinion dans les "Assemblées Générales parce qu’ils ne connaissent pas les astuces." Il sait très bien ce que signifient les négociations, c’est-à-dire la raison d’être, la fonction du syndicat : "Il fallait organiser". Organiser, on va voir tout de suite que la CFDT y a pensé et dans le sens qui lui convenait.
Avant d’en parler un petit fait qui montre bien ce que font les syndicats au moment où ils veulent le faire, par la voix même de Piaget : Qui est Claude Arbel ? (celui qui reprend le secteur armement). [5]

- Au moment de la négociation avec Giraud : "Claude Arbel a une cinquantaine d’années et est un membre puissant du patronat de la métallurgie. Il est PDG ou gérant de cinq entreprises dont Spémelec. Mais surtout il est directeur général et administrateur des établissements Arbel qui font et commercialisent des produits métallurgiques (construction métallique, matériel de transport et de manutention), réalisant un chiffre d’affaires d’environ 300 millions par an et occupant plus de 3 000 personnes." (Septembre 1973, présentation par Piaget, LIP, Stock p.213).

- En février 1974 après l’accord Neuschwander et pour essayer d’en faire sortir les avantages : "(Giraud) ne dispose au départ d’aucuns capitaux. Ne connaît pas les montants des capitaux sur lesquels il pourra (peut-être) compter. Prévoit comme associés deux petits industriels : Arbel (90 salariés à Maisons-Alfort) et Ducros (150 salariés à Juvisy)." Présentation dans un tract CFDT LIP, 01-02-1974.

"En clair, il s’agit pour le Comité d’Action d’être un facteur d’unité en suscitant des initiatives capables de rassembler tous les travailleurs. Il s’agit de ne pas être aveugle, de savoir qu’il y a des forces qui sont là, présentes dans la classe ouvrière, qui s’expriment, qui contestent et qui risquent de sombrer dans l’anti-syndicalisme. Notre problème est d’essayer de les faire s’exprimer en évitant le danger d’institution d’une force anti-syndicale." (Piaget, militant CFDT, PSU et Action Catholique Ouvrière).

LE COMITE D’ACTION DE LIP.

Quelques mots sur les Comités d’Action.

Les comités d’action sont des formes spontanées et spécifiques des luttes de mai-juin 1968 en France. Face à la domination des intersyndicales dans les entreprises, ils regroupaient des gars de boîtes, des étudiants, des militants, tous ceux pour qui l’action devait se dépasser pour que quelque chose change vraiment. Portés par la lutte, ils se disloquèrent rapidement lorsque tout retourna à la normale ; le plus souvent à travers l’affrontement des groupuscules qui cherchaient à s’y imposer.
Après 1968, des grèves les virent réapparaître, regroupant les mêmes animateurs. Le plus souvent ils se consacrèrent à des tâches annexes, comme la solidarité financière, la propagande vers l’intérieur de l’usine en grève aussi bien que vers l’extérieur. C’était le type même des actions directes minoritaires considérées comme impulsant ou aidant la lutte.
Les Comités d’Action en 1968, comme après 1968, pouvaient apparaître comme une création temporaire de la lutte autonome : ils s’opposaient à l’encadrement syndical ; ils tendaient à exprimer à certains moments ce que souhaitaient faire les travailleurs en lutte. Mais ces mêmes travailleurs, dans leur grande majorité, ne prenaient pas leur lutte en main ; mécontents de l’intervention ou de l’inaction des syndicats ou partis, ils s’en remettaient (sauf quelques-uns d’entre eux) à l’action (décrite plus haut) de ces comités, toujours très minoritaires, surgis des initiatives individuelles ou groupusculaires. En sens inverse, on pouvait dire que l’existence de ces comités d’action empêchait les travailleurs concernés de suppléer par eux-mêmes à ce que nécessitait leur lutte et que les syndicats ne leur apportaient pas. On retrouve ici une des limites des luttes actuelles. Le comité d’action finissait ainsi par agir vis-à-vis de la masse des travailleurs engagés dans la lutte exactement comme un autre syndicat. Il prenait d’autant plus facilement cette position que les travailleurs eux-mêmes ne dépassaient pas dans leur critique des délégués et des syndicats la conception qu’ils devaient exécuter la volonté ouvrière. La fonction fondamentale, d’intermédiaire entre travail et capital n’était pas mise en cause, ni en acte, ni en parole. Le comité d’action prenait d’autant plus facilement cette position que ceux qui l’animaient venaient de groupes politiques où règne la conception de l’action d’avant-garde minoritaire. Cette action devait soit radicaliser les syndicats, soit entraîner les travailleurs, soit se substituer à eux pour ce qu’ils "auraient du" faire dans leur lutte.
Les comités d’action, organismes parallèle et distincts, étaient une menace pour les syndicats. Ils pouvaient entraîner la naissance d’un nouveau mouvement syndicalo-politique (ce que tentaient et tentent les maos de la Gauche Prolétarienne) ; ils pouvaient paraître l’ouverture vers une autonomie des luttes échappant totalement au contrôle syndical. La CGT adopta une position nette et tranchée : le rejet, sous les étiquettes infamantes de “ gauchisme ”, d’ “ aventurisme ” et de “ provocation ” de toute forme d’action non syndicale. C’était une position nécessaire à cause des impératifs politiques et syndicaux de l’organisation tentaculaire PC-CGT ; c’était possible grâce à la puissance de ces appareils en termes de pouvoir légal, économique et politique.
La CFDT dont les liens politiques ou confessionnels sont moins apparents ne voyait pas ce mouvement du même œil que la CGT. Comme toute organisation, elle ne pouvait remplir sa fonction syndicale qu’en gardant le contact avec la base ; on a vu que ses contacts avec la hiérarchie économique et politique ne lui posaient pas de problème. Elle n’avait pas, comme la CGT, un acquis à défendre ; au contraire elle avait une assise à créer ou à élargir. Pour faciliter son expansion elle doit être un syndicat "ouvert", elle doit apparaître comme une structure d’accueil pour tous ceux que le conservatisme et les liens politiques du tandem PC-CGT ne peuvent que rebuter et rejeter. Elle peut prospérer dans les régions de souche catholique (en raison de ses arrières confessionnels) aussi bien que dans les secteurs marginaux du capital (là où l’évolution des techniques ou la nature de l’exploitation imposent des méthodes nouvelles ou des formes plus radicales de lutte). Elle peut ainsi apparaître une force "progressiste" face à l’immobilisme et au légalisme de la CGT. Ce "progressisme" lui permet d’encadrer les éléments excentriques des luttes. C’est cela qui en fait le syndicat "moderne" exprimant exactement la fonction rénovée du syndicat dans le capitalisme moderne. Elle ne peut précisément remplir ce rôle qu’à condition de faire illusion, c’est-à-dire que cet encadrement paraisse exprimer, tant dans ses revendications que dans les formes d’action, les revendications et les formes d’action qui se dégagent de la lutte elle-même.
Tout comme la CGT réunifiée avait fait le plein des militants de 1936, la CFDT fait le plein du gauchisme de mai 1968. Ses conceptions de "gestion syndicaliste du capital", nouvelle mouture baptisée "autogestion" de ce que la CFDT au début appelait "planification démocratique", lui permettent de proposer au capitalisme moderne à la recherche de sa meilleure efficacité, tout comme au militant à la recherche de la "meilleure justice", le type d’idées et d’institutions qui répondent à la propre nécessité de ce capitalisme et donnent en même temps pleinement sa place au syndicat ainsi rénové. Ces modèles, ce ne sont pas tant les théories du passé syndical (notamment le syndicalisme révolutionnaire) qui le lui apportent mais ce qui a surgi spontanément des luttes au cours des cinq dernières années.
Le Comité d’Action de Lip est un modèle qui permet de mieux comprendre comment la lutte de classe elle-même, stoppée à un certain stade, secrète des organismes qui ne peuvent avoir qu’un caractère ambigu. Et cette même ambiguïté permet l’utilisation, la récupération de ces organismes par les syndicats ou les partis. Déjà dans les luttes de 69-70 à Besançon chez Lip ou ailleurs, la CFDT avait impulsé des comités de liaison de travailleurs pour renforcer "les liens entre délégués syndicaux et base" (Piaget).
On peut mesurer les possibilités de cette insertion du syndicat dans les luttes par le fait qu’à aucun moment il n’y eut de remise en cause du rôle même du syndicat. "…Mais pourquoi n’avez-vous pas élu votre propre comité de grève ?". Visiblement la question n’est pas comprise : "un comité de grève ? Mais nous ne faisons pas grève". Le gars essaie de préciser : "enfin…, un comité de lutte avec des délégués, élus, révocables"…"mais nous avions des délégués élus ; ils ont été élus avec le mouvement, mais c’est avec eux que nous l’avons démarré", la fille ajoute "d’ailleurs, de nouvelles élections, il doit y en avoir bientôt" ; le plus jeune à son tour : "il y a une longue tradition de luttes à Lip et c’est toujours avec nos délégués que nous les avons menées" (des Lip à Orsay, 16/10/1973). Puis dans la même réunion, un autre ouvrier de Lip précise en réponse à la question "mais enfin qu’attendez-vous des syndicats ?", "Qu’ils tiennent compte de la volonté des ouvriers, voilà !".
Et ce n’est pas la propagande venue de l’extérieur qui peut éclairer les Lip sur ce qu’ils vivent : "Qu’on nous comprenne bien. Nous ne dénonçons pas l’unité de l’intersyndicale. Nous ne disons pas : il faut briser l’intersyndicale ! nous disons : l’arme de la victoire, c’est de nouvelles initiatives de lutte… que l’intersyndicale soit obligée en définitive de se rallier à de nouvelles initiatives…Le comité d’action ne peut se contenter d’être le reflet de l’opinion moyenne des travailleurs de Lip… Le CA doit être le centre de vigilance et d’initiative… Cela ne signifie pas qu’il faille abandonner la lutte au sein de l’intersyndicale, ni que la section CFDT Lip ne puisse être un allié précieux et décisif de la bataille." [6]

Comment fut formé le Comité d’Action.

"En fait, c’est la CFDT qui nous a imposé le CA" (un Lip, 16/10/1973).
"Dès le départ du conflit, la CFDT et les gens qui avaient formé cet espèce de comité avant, avaient pensé que les syndicats seraient rapidement débordés" (un autre Lip).

Comment le CA a-t-il été formé ? Voici ce qu’en dit Raguenès (militant CFDT et un des fondateurs du CA, prêtre ouvrier, Action Catholique Ouvrière, lié à Piaget) :

"En gros les travailleurs s’en remettent facilement à la section syndicale pour les affaires courantes… Chez Lip, c’était du même ordre… nous avons à quatre personnes, fait passer un texte à la section syndicale CFDT (janvier 1973) où nous prenions acte du désir de quelques délégués de vivre une vie syndicale de façon plus démocratique et du désir de certaines personnes de participer beaucoup plus activement à la marche d’une section… (Une fois par semaine) … Les réunions se faisaient en dehors des heures de travail. Les non délégués pouvaient donc y assister. Cette expérience a duré 4 mois… Au lendemain du 17 avril, les délégués ont demandé aux non-syndiqués de se réunir avec eux après le temps de travail. On a fait ça pendant deux ou trois jours, à 20 ou 30 personnes… impression d’être là pour information… Puis 4 personnes, celles du comité CFDT ont quitté leur travail (pour assister à toutes les réunions)… le soir avant la fermeture de l’usine, Piaget et moi, on est passé dans tous les ateliers pour appeler les gens à former un comité de défense des gens de tous les ateliers. Le lendemain, il y avait 80 personnes. De là est né le CA." [7]

Le Comité d’Action devient un organisme distinct.

C’est pratiquement à ce moment que la CGT a pris ses distances avec le CA. A la mi-avril trois groupes bien distincts interviennent dans la grève Lip : les sections CGT et CFDT et le CA. Celui-ci peut apparaître une sorte de troisième force "au sein de laquelle évoluent quelques meneurs aux idées avancées". Mais en aucun cas il ne participe directement à des discussions avec les dirigeants patronaux.
Parallèlement, fin mai, début juin, il y eut une tentative de créer à Besançon un comité de défense extérieur à l’usine, sur le modèle des innombrables comités politiques de soutien à une cause quelconque. Il fit long feu le jour où la CGT qui en avait été plus ou moins l’initiatrice s’en retira, jugeant trop "gauchiste" c’est-à-dire pas assez soumis à ses orientations ?
Cette disparition, passée presque inaperçue, avait une signification. Un tel comité, formé principalement de militants extérieurs à l’usine avait existé dans beaucoup de grève et avait joué un rôle essentiel dans une grève comme celle du Joint Français. Chez Lip, en mai 1973, on trouve deux comités, l’un intérieur à l’usine, l’autre extérieur qui se donnent les mêmes tâches : organiser la solidarité et populariser la lutte. Un trait essentiel de la grève Lip, c’est que le comité d’action, interne à l’usine, tirant sa force principalement du soutien et de la participation des travailleurs mêmes de l’usine balaiera, sans le vouloir, mais balaiera quand même le comité extérieur traditionnel "politique". Il soumettra les apports extérieurs à un organisme des travailleurs en lutte et non pas les travailleurs à des organismes extérieurs. Ceci se retrouvera lorsque s’organiseront les comités de soutien, sous le nom de "commissions", ils adopteront une charte selon laquelle ils se mettent au "service de Lip" ! Même si ces commissions sont le champ de manœuvre des groupes ou partis, il n’en est pas moins important qu’ils aient dû suivre et non impulser. Le titre même de "commission" au lieu de "comité" implique l’abandon de l’orientation politique pour une sorte de travail technique. Cela explique pour une bonne part l’immense popularité de la grève Lip : les émissaires du CA ne seront jamais suspects d’intentions politiques ou syndicales, de représentants d’une boutique ; ils seront accueillis partout à bras ouverts comme "les Lip".
Un pas essentiel était ainsi franchi par le CA, mais il était incomplet. Et ce pas incomplet devait à son tour entraîner d’autres illusions, car le CA, même à ses plus belles heures, ne sera jamais l’émanation des travailleurs Lip ou leur représentation fidèle ; il sera d’un bout à l’autre de la grève un organisme hybride oscillant entre différentes fonctions et différentes formes.

Le CA annexe de la CFDT.

C’est finalement une annexe de la CFDT que restera de bout en bout le CA. "Le CA, c’est un petit peu un comité de grève, ou plutôt un mouvement…" et Piaget lui-même entretient cette mystification. "La CFDT a été rapidement rassurée par le style du CA (un Lip)." Nous avons découvert ou redécouvert le comité de grève actif ; mais il exprime en même temps le "besoin de renforcer et de soutenir l’activité des militants syndicaux" (Piaget).
Le CA n’est pas un comité de grève puisqu’il est formé au départ des militants CFDT dans un but bien précis. Plus tard, lorsqu’il changera de caractère, il restera un organisme minoritaire regroupant des volontaires. C’était d’autant moins un comité de grève que toutes ses motions devaient avant d’être soumises à l’Assemblée Générale, être acceptées par l’intersyndicale. Lorsque cette intersyndicale fut disloquée et que les militants du CA parlèrent d’en faire un comité de grève élu, Piaget refuse en déclarant que "la CGT ne l’accepterait jamais."
"Minorité agissante" le CA resta donc sous le contrôle (direct et indirect) de la CFDT. On peut voir cela clairement lors du vote sur le montant de la première paie sauvage. Un tract pour la paie égale pour tous est mis au point par une dizaine de membres du CA, rédigé par deux et écrit finalement par un. Ce tract ne sera jamais distribué :

"…C’est le tract de Raguenès pour les 150 000 francs. Moi j’ai lu ce tract. Il était impeccable… Raguenès s’est fait attaquer par la CFDT, on lui a dit… il faut pas distribuer ce tract… je ne sais pas ce qu’ils ont magouillé ensemble. Toujours est-il que le lendemain…il m’a dit… non on ne le distribue pas, la CFDT n’est pas d’accord. Je ne veux pas faire d’histoire."

Ce que confirme la CFDT elle-même :

"Nul n’a le droit de dire que nous ne sommes pas avec le CA. Certains de ses éléments ne reflètent pas l’opinion du personnel. La CGT désirait que nous le condamnions. Nous avons refusé. Mais nous entendons toutefois que les organisations syndicales mènent le conflit et que le CA ne fasse pas de blocage politique." (octobre 1973)

Le CA "bonne à tout faire" des syndicats.

"Nous, on était là pour ramasser leur merde" (un Lip du CA, novembre 1973).
"C’est la CFDT qui nous a imposé le CA… oui, surtout pour nous faire faire tous les boulots ingrats qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour faire seuls" (un ouvrier Lip, novembre 1973).
"Le CA est là pour accomplir les tâches matérielles, pour laisser les délégués réfléchir à la poursuite de l’action" (Merget, délégué CFDT à Sochaux).

On ne saurait mieux exprimer la division dirigeant-exécutant, essentielle dans le capitalisme. Les tâches matérielles nous verrons plus loin que ceux du CA, comme tous les travailleurs de Lip, ne les ont pas refusées. Au contraire, ils y ont mis toute leur force, tout leur enthousiasme, toute leur imagination. Une ouvrière parmi eux a bien compris ce qu’il en était :

"… ce qui veut dire : il y a ceux qui peignent bien les banderoles, qui distribuent les tracts, etc. Il faut bien des gens pour les tâches matérielles. Ceux-là on les accepte toujours. Mais si ces gens se permettent de penser, de prendre la parole, ça ne va plus. C’est ça qu’ils reprochent : ils veulent bien qu’on fasse des actions mais à condition qu’on ne pense pas, qu’on ne racle plus ce qu’il y a d’écrit sur les affiches qu’on colle."

Même l’exécution des tâches simples signifie pour celui qui les fait qu’il prenne des initiatives. Et on prend d’autant plus ces initiatives que c’est pour soi qu’on les fait. Avec l’extension de la grève les tâches matérielles vont s’amplifier. L’ouverture de l’usine avec la vente des montres, les déplacements dans toute la France, le déluge d’idées et d’hommes qui va affluer sur Besançon, tout cela obligera à une réflexion. La "popularisation" dévolue au CA devient par la force des choses une tâche politique. Peut-être même à un moment en juin ou juillet cette prise en main de la lutte par les travailleurs de Lip eux-mêmes allait ainsi assez loin pour que Piaget déclare : "nous avons favorisé ce mouvement au point qu’à un moment donné, les délégués se sont regardés en disant : "mais nom d’un chien, on n’a plus rien à faire dans cette lutte. En effet on nous avait pris tout le boulot et nous restions dans la salle à pas trop savoir quoi faire". Pour ajouter aussitôt : "ça n’a pas duré longtemps".

Le CA groupe de pression sur les syndicats.

"Des tâches manuelles nous sommes passés à la réflexion… Mais en fait nous représentons la fraction incontrôlable du mouvement." (Un Lip du CA, novembre 1973)

Dans la dynamique de la lutte en mai et en juin, dans la stabilisation en juillet jusqu’au 14 août, il est bien difficile de démêler ce qui était l’initiative du CA ou des travailleurs de Lip eux-mêmes, ce qui venait des coups de frein de la CGT ou de la CFDT.
Lorsque les négociations s’ouvrirent, les travailleurs les plus actifs, ceux qui avaient "fait" la grève, trouvèrent normal de "faire" aussi les discussions. La pression de l’ensemble des travailleurs Lip était si forte à ce moment que la présence de fortes délégations des Lip (on ne sait plus à ce moment qui est du CA et qui n’en est pas) à Arc et Senans dans les négociations avec Giraud était admise par tous. A ce moment ce n’est pas leur présence qui est contestée (sauf par Giraud et la CGT mais sans résultat), ce sont les membres du CA eux-mêmes qui contestent que le pouvoir de négociation et de discussion leur soit réservé, que seuls les syndicats avaient le droit de négocier. La contestation n’ira pas au-delà de ces protestations, car le CA, forte minorité sans doute, mais minorité quand même, ne tirait pas sa force, son pouvoir d’une délégation des Lip, mais de lui-même ; il n’essaiera pas à ce moment important de se faire déléguer par les Lip. Et les Lip eux-mêmes se satisferont dans leur ensemble de ce "contrôle" sur les délégués. Exactement la limite admise par la CFDT.
C’est au moment crucial où les choses auraient peut-être pu basculer (début octobre) que Ceyrac, président du CNPF adresse sa mise en garde :

"Il y avait en façade chez Lip, Charles Piaget, responsable syndical et derrière un comité d’action irresponsable et tout puissant. Il ne s’agissait donc pas d’une syndicale normale, mais d’une tactique révolutionnaire où constamment un comité d’action surveille, impulse, commande…"

Ce n’était pas tout à fait la réalité ; peu importe, mais il s’agit d’un avertissement que la CFDT et Piaget comprendront. Echapper à l’emprise d’un comité d’action qui tend à exprimer la base de Lip et à qui il suffirait de peu, qui sait, à représenter directement. La CFDT va donner le coup de barre ; ce sont les entretiens de Dijon loin de la base et du CA et loin de l’avis des Lip. C’est le premier abandon des revendications, l’acceptation de fait des licenciements.
La réaction des travailleurs de Lip face à cet abandon va s’exprimer de telle façon que la CFDT sera forcée de reculer et de s’aligner sur les positions du CA qui ne sont que celles des travailleurs et de la CFDT au début de la lutte. Cette fois, les choses s’inversent directement. C’est le CA qui, à ce moment, devient (ou aurait dû devenir) en fait l’organe de la volonté des Lip et qui impose aux syndicats le rejet total des propositions, celles de Giraud, comme celles des syndicats. Il est aussi remarquable que le CA "traduise" le jargon technique des propositions patronales ou syndicales en termes brutaux et réalistes : "un licencié sur sept, tu comptes trois à ta droite et trois à ta gauche, un des sept sera vidé." A ce moment précis, le CA correspond bien à ce qu’en disait Ceyrac.
Il serait facile de dire que le CA aurait pu (ou aurait dû) à ce moment transformer la grève et faire passer tout sous le contrôle direct des travailleurs de Lip. Ce serait méconnaître à la fois la puissance syndicale et le fait que cette puissance s’appuie sur la majorité des travailleurs eux-mêmes. Fort habilement la CFDT sentit le danger : elle s’aligna, contrairement à la CGT, sur les positions du CA et des Lip. Retrouvant ainsi la "confiance" de la base, elle pouvait par différentes manœuvres méthodiquement réduire le CA à presque rien et poursuivre la canalisation de la grève vers l’ultime point de chute : les accords de Dole avec Bidegain. Elle y était en quelque sorte aidée par le comportement des travailleurs eux-mêmes qui étaient comme désemparés ou effrayés de ce qu’ils avaient fait, de ce saut dans l’inconnu qu’aurait été la poursuite de la grève en dehors des syndicats (donc contre eux).
A partir de ce moment, le CA ne sera plus qu’un noyau de militants harcelant les machines syndicales qui poursuivent leur marche inexorable, sans possibilité réelle d’influer sur cette marche. Le CA, dans ces circonstances, se sentait plus enclin à appliquer les recettes soufflées de l’extérieur d’autant plus que le reflux rapide de la grève les dépossédait de ce qui avait fait la force du CA : la participation active des Lip. Le CA cessa même dès lors d’avoir des réunions régulières. [8]

Pouvait-il en être autrement ?

Quatre syndicalistes au départ, 15 à 20 % des Lip dans la montée de la lutte, quasi-comité de grève au tournant brutal des syndicats, une dizaine d’irréductibles trop clairvoyants une quinzaine de jours plus tard, pouvait-il en être autrement ? Quelle a été la réalité du CA, en novembre 1973, un des membres du CA, Jean, s’exprime ainsi :

"…des fois, on s’y retrouve à dix comme des fois on s’y retrouve à deux cents, c’est ça… c’est suivant une position du syndicat ou d’un truc comme ça. Nous on réagit. Alors les gens ils réagissent en même temps que nous… Puis après, les syndicats, ils reviennent sur une autre position, alors après, tout le monde retourne dans les syndicats…"

Tout en critiquant la position de la CFDT (et celle de la CGT bien sûr), ceux qui furent les derniers à "croire au CA" mais qui avaient laissé passer le moment crucial de Dijon suivaient sans le vouloir exactement ce qu’avaient voulu la CFDT et Piaget en créant le CA : soupape de sûreté, vase d’expansion pour le trop plein de combativité des Lip, se remplissant et se vidant suivant les variations de température de la lutte, mais restant accessoire du système syndical, un accessoire nécessaire dans le contexte actuel des luttes. Même aux moments cruciaux ils n’ont pas voulu reconnaître au CA d’autre rôle que celui que la CFDT et Piaget leur avaient fixé. Un autre militant du CA disait :

"Quand par exemple la CFDT disait ce qu’on avait à dire pourquoi y rajouter quelque chose ? On pensait pas que c’était utile… Mais chaque fois qu’on avait quelque chose à dire, parce qu’on n’était pas d’accord, on ne voulait pas nous filer le micro, il fallait se battre."

Cette dépendance vis-à-vis du micro fut encore plus ressentie lorsque, après l’assaut des flics, les Lip se retrouvèrent dans une salle de cinéma pour leurs assemblées générales. Les syndicats sur l’estrade, les autres dans la salle. Pour beaucoup du CA, les problèmes auraient été résolus, s’ils avaient pu prendre la parole à volonté avec un micro baladeur. Comme si une raison technique suffisait à expliquer le maintien d’un rapport de dépendance.
Quand on demande à ceux du CA dans cette période où la CFDT les poussait vers la sortie alors qu’ils devaient se battre, ce que représente le CA, on trouve - apparemment - des réponses très diverses. Il y a d’abord l’identification totale à l’ensemble des travailleurs de Lip en lutte :

"Mais toi du CA, tu ne peux pas le dire ce que pense le personnel de chez Lip".
"Si parce que moi, j’estime que le CA c’est justement le personnel".

Pour d’autres ce n’est que la masse de ceux qui sont actifs dans la grève, y assument une tâche :

"Le CA c’est beaucoup de gens, c’est le restaurant, la production, la paie. C’est toute la structure… Il y a dans notre service six personnes qui se réclament du CA à chaque fois qu’ils discutent comme ça, qui ne sont jamais là pour distribuer des tracts ou autre chose… Je vois Mme X. qui est à la cuisine au fort… Jamais elle dira un mot celle-là, elle aime pas discuter… elle a choisi d’aider à sa façon" (un du CA de Lip).

Le CA réduit à des tâches matérielles, c’est au fond la conception de la CFDT, celle d’un auxiliaire du syndicat à ce moment de la lutte. Plus tard la poursuite de ces tâches matérielles, simplement pour elles-mêmes, en dehors des ordres venus d’en haut aurait pu mener à s’opposer aux syndicats.
Cette conception est critiquée par d’autres qui font du CA le "rassemblement" de ceux qui veulent lutter. Lorsque la CFDT, après l’occupation de l’usine par les flics, commence à prendre peu à peu des positions divergentes avec une partie des Lip, on voit (par exemple sur les bagarres dans la rue) se préciser dans les faits, puis dans les conceptions, l’idée que le CA doit réunir "ceux qui veulent continuer" :

"On est au CA parce qu’on veut gagner la bagarre. Et puis on emploiera les moyens qu’il faut. Syndicats ou pas syndicats. Aller contre ou avec, on s’en fout. Le gars qui se dit du CA et qui ne veut pas employer cette théorie-là, il n’est pas du CA pour moi".
"… s’il admet les licenciements, il n’est pas du CA".

Pourtant, ce n’est pas seulement la CFDT qui prend ses distances, c’est certainement aussi une partie des Lip, en regard de cette minorité qui affirme au même moment son identité à l’ensemble des Lip :

"Le CA a été créé en premier lieu pour aider à la mobilisation… C’est le CA qui représente le personnel en totalité… Le porte-parole de l’AG… Une AG en petit".

Et en écho, d’autres affirment leur "rôle" vis-à-vis des travailleurs de Lip :

"Il y a certaines actions, il faut qu’elles soient pensées par une petite minorité".
"Il faut faire des actions puisque tu sens bien que la CFDT maintenant elle fait plus rien. Faudrait que nous, on fasse vraiment quelque chose si on veut en sortir".
"Il faudrait qu’on fasse quelque chose. Envoyer chier tout ça et puis continuer tout seul… Je parle de ceux qui sont comme nous…".
"Ainsi la lutte, habituellement le fait de quelques meneurs, aura été, grâce notamment à l’intervention du CA le fait de tous les travailleurs".
"Le CA… c’est un groupe de gars qui sont sortis du personnel qui ont pris des décisions autant que les délégués".

On trouve, théorisée en quelque sorte, la fonction que tendit à prendre le CA lors des discussions avec Giraud : la fonction d’une sorte de troisième syndicat, d’une minorité agissante. Ceci résulte du fait qu’ils n’ont pas cherché à ce moment à mettre en place un organe qui aurait représenté les travailleurs et exprimé leur volonté.
Les critiques de Piaget le voient bien sous cet angle :

"…il ne fut jamais élu…prennent les décisions ceux qui sont présents. Par le seul fait de sa présence constante, un petit noyau peut s’approprier la direction de fait du comité, sans que cela résulte d’une décision" (Piaget, militant politique et syndical, parle en connaisseur des méthodes de noyautage) "s’il devient une troisième force antagoniste aux syndicats, son action devient difficile, sinon impossible".

Et après Dijon, il insiste de nouveau lorsque la CFDT fait tout pour le réduire à rien : "le CA a perdu son importance. Il réunit un nombre relativement restreint de travailleurs". Il finit d’ailleurs par le juger, bien consciemment, avec les arguments d’un bureaucrate syndical, sur son peu d’efficacité et l’inexpérience de ceux qui l’animent et le fait qu’ils essaient de se substituer aux syndicats dans la conduite de la grève :

"Ils s’expriment au début comme des travailleurs… mais ils n’ont pas saisi toutes les astuces… et ils ne sont plus écoutés" (Piaget, interview, novembre 1973).

Evidemment "les syndicats ont une permanence" qui leur permet de manipuler, de tirer toutes les ficelles. Au même moment, Piaget contrôle bien la grève :

"Piaget a été clair l’autre fois… il a dit que pour eux maintenant, c’était aux organisations syndicales de décider… C’est tout… que le CA avait bien rendu service… mais maintenant c’était fini quoi" (un Lip, novembre 1973).

Certains sentent bien à ce moment qu’il y a deux voies pour le CA. L’une est celle des travailleurs en lutte :

"Il faudrait que ce soit le personnel qui y aille. Alors que si la même action est menée par des gens qu’on dénommerait autrement, c’est-à-dire le personnel, à ce moment-là, ça change tout".
"Le CA n’est pas une structure, et son rôle en tant que tel n’est pas très important depuis de nombreuses années. A l’heure actuelle, le CA est surtout un état d’esprit…" (novembre 1973).
"J’ai trouvé dans le CA quelque chose d’autre. Le CA, il n’existe pas, il n’a pas de structure. Il n’y a rien du tout. On en a souvent discuté. On a même essayé de faire un embryon de structure qu’on s’est empressé de détruire parce que ça ne gazait pas… Le CA, c’est nous, c’est tout le monde… c’est des gens qui se battent…".

Mais pour ça, il faut que les travailleurs veuillent continuer la lutte et la dépassent. Les membres du CA en doutent eux-mêmes : ils parlent toujours au conditionnel. L’autre voie est celle de l’agitation groupusculaire :

"On est devenu des révolutionnaires pour la seule raison qu’on a fait des actes révolutionnaires… on est donc des révolutionnaires de fait" (C’est sans doute vrai, mais la suite montre qu’il s’agit d’autre chose pour eux).
"Il est parfaitement évident que les organisations d’extrême-gauche, on est tout près d’eux…"
"Le CA fait discuter les gens… on a tendance au CA à tomber dans le comité de lutte".
"… Si on a des réunions avec des gens de l’extérieur, c’est pas des permanents… c’est des gars qui sont justement dans l’action… on cherche pas une étiquette, on ne représente pas un parti politique".

Partant de cette idée on aboutit à l’idée des groupes du genre Gauche Prolétarienne : "nous ne sommes pas une troisième force, nous sommes la force" (l’esprit du CA, l’Outil des travailleurs). L’identification totale du groupe d’action "non politique" à la lutte de classe.

LES COMMISSIONS DE TRAVAIL.

Jusqu’au 15 juin la grève était action de la totalité des Lip. Les syndicats et les organismes officiels (sections syndicales, intersyndicale, délégués du personnel, Comité d’Entreprise) tissaient des rapports complexes avec le CA (appendice syndical) et l’AG (les réunions d’information de la majorité des travailleurs de Lip). La grève restait dans les limites légales. Le seul organisme nouveau, le CA, n’était que force d’appoint des organismes légaux. La grève des Lip, jusqu’alors, comme celles qui l’avaient précédée de 68 à 72 ne sortait pas de cet encadrement. La combativité de tous donnait sans doute une autre dimension à la lutte ; mais l’astuce syndicale de la formation de comité d’action suffisait à absorber toutes les explosions de créativité dans l’action.
Le 15 juin, l’irruption des travailleurs de Lip dans le Comité d’Entreprise fut la rupture avec le cadre légal. Les Lip ne se contentaient pas "d’être informés" des discussions paritaires à l’abri des murs et des portes condamnées par la légalité. Ils voulaient "agir", intervenir directement. Cela concernait autant les délégués syndicaux que les patrons. La grève a changé alors totalement de dimension. L’occupation ne va pas rester sans lendemain ou comme en beaucoup d’autres endroits, purement symbolique. Elle va se transformer. Le vol des montres et des documents, le montage et la vente des montres vont imposer à chacun des tâches multiples. Le simple accomplissement de ces tâches va avoir des conséquences insoupçonnées). Les syndicats - principalement la CFDT - vont être obligés d’admettre, d’impulser la création d’autant de commissions dans et hors de l’usine que les nécessités de la lutte vont l’imposer.
Les organismes de représentation légale (délégués du personnel, Comité d’Entreprise) seront balayés. Mais les sections syndicales et l’intersyndicale resteront les instances centrales de la grève, la seconde ligne de la légalité. On a vu les fluctuations du CA. Les commissions de travail, attelées à des tâches précises seront elles aussi partagées entre le contrôle strict de la CFDT et leur auto-organisation. En présence d’un comité de grève élu et révocable par l’AG, les commissions auraient été les exécutants des décisions de l’AG, les groupes d’élaboration pour préparer les dossiers soumis à l’AG. Le comité de grève n’aurait assuré qu’un rôle de coordination du travail des commissions et d’organisation matérielle des débats dans les assemblées.
Sans doute, chez Lip, les commissions sont des structures ouvertes. N’importe quel volontaire peut y participer. Un certain nombre d’entre elles admettront des participants de l’extérieur. Mais on ne peut que relever les points qui marquent le contrôle étroit des syndicats -essentiellement la CFDT- sur les commissions :

  1. Certains sujets restent entièrement réservés aux syndicats et à l’intersyndicale. Et parmi ces sujets, les plus importants d’entre eux, le contrôle du fric (aussi bien celui de la solidarité que celui de la vente des montres), les montres volées, les papiers, etc., la négociation.
  2. La coordination entre les commissions elles-mêmes et avec l’assemblée est assurée par l’intersyndicale ou, lorsque celle-ci saute, par la CFDT. Aucune proposition n’est faite à l’AG sans passer au préalable par ce contrôle, y compris les propositions du CA. On verra même en décembre 1973 la CFDT reléguer une proposition de réunion à Paris au rang de "proposition individuelle" bien qu’elle émane de ce qui reste alors du CA.
  3. Les commissions les plus importantes auront à leur tête d’un bout à l’autre de la grève des gens de confiance de la CFDT. Lorsque le CA s’écartera de cette emprise CFDT, il sera virtuellement liquidé par Piaget, qui proclamera alors qu’il n’est qu’une collection d’individus, alors qu’en avril le même nombre d’individus pouvaient s’intituler CA, parce qu’ils étaient dans le sillage de la CFDT.
  4. Les syndicats (pratiquement la CFDT) seuls ont des rapports privilégiés avec l’AG. Non seulement ils convoquent seuls les Assemblées mais ce sont eux qui parlent d’abord, qui proposent, qui animent : les autres ne font que des comptes-rendus.

Tout ceci peut se maintenir tout au long de la grève par l’habileté de la CFDT et de Piaget. On l’a vu à propos du CA et après le refus des Lip des concessions de Dijon. Jamais pratiquement les militants CFDT ne heurtent de front les travailleurs de Lip ; ils cèdent temporairement pour mieux s’imposer, ils travaillent patiemment pour avoir la quasi-unanimité, ils savent insinuer pour semer le doute, ils savent laisser faire le temps (et les manœuvres des ennemis de classe) pour faire rentrer "la rivière dans le lit".
Au moment où la CFDT a délibérément choisi "sa" solution, en décembre, après avoir détruit le CA et devant le danger (peut-être minime mais sait-on) de le voir resurgir autonome (donc dangereux) Piaget met en place un "collectif de coordination" chapeautant toutes les commissions. Cela au moment où il ne risque plus de devenir un comité de grève. Peu après ce sont les accords de Dole et la transformation des commissions en groupes de travail pour la réintégration dans l’usine ou dans le chômage. Un tel comité de coordination aurait pu paraître une nécessité absolue dans la première quinzaine d’août. A ce moment une douzaine de commissions fonctionnent, déployant la plus large activité :

  1. Popularisation avec des sous-commissions (Lip-Unité, film, journal parlé, voyages, revue de presse, réception des journalistes, documentation, tirage, sous-traitants).
  2. Gestion : comptabilité, contrôle des stocks, coordination production-vente.
  3. Accueil : des visiteurs et des délégations.
  4. Courrier : réponse aux lettres (seulement celles qui émanent des Comités d’Entreprise ou qui contiennent un timbre).
  5. Garde et entretien de l’usine.
  6. Restaurant.
  7. Animation : organisation de spectacles de week-end.
  8. Anti-répression (après le 15 août) plus ou moins à l’index par la CFDT.
  9. Production des montres.
  10. Vente des montres.

On possède finalement assez peu de détails sur les commissions et leur fonctionnement. Il semble bien qu’à part un ou deux "responsables", ceux qui y participèrent, des volontaires de chez Lip et parfois des aides de l’extérieur, changèrent de "travail" selon leur gré ou en fonction de conflits que l’on ignore, chacun trouvant finalement sa place là où ses aspirations, ses capacités et ses convictions pouvaient lui permettre de se réaliser à travers sa lutte.
Faute de pouvoir examiner en détail le fonctionnement des commissions, nous ne discuterons que de trois de celles-ci : la commission de production, la sous-commission Lip-Unité, et la commission restaurant.

La commission production.

Elle fonctionne dans l’usine occupée fin juin-juillet, jusqu’à la mi-août. Lorsque les flics eurent reconquis l’usine elle fut pratiquement disloquée.
Avant le 14 août elle n’employa guère de façon permanente qu’une quarantaine de Lip en deux équipes de vingt de quatre heures par jour (8H-12H). Après le 14 août seuls quelques-uns travaillèrent clandestinement et avec des méthodes artisanales. Cette activité sporadique est sans intérêt en raison précisément de son caractère artisanal. Par contre il en va tout autrement de la période précédente où les volontaires de production travaillaient dans l’usine, sur le matériel de l’usine, selon les impératifs organisationnels et techniques du mode de production capitaliste. A aucun moment il n’y eut un essai d’utiliser différemment ces moyens techniques ou de mettre en œuvre d’autres techniques "libératrices". L’aménagement du travail ne pouvait donc être qu’un aménagement du capital. On peut s’étendre à perte de vue là-dessus. Les Lip ne prétendaient pas autre chose finalement qu’à se faire du fric pour tenir. Mais pour "mener" la grève et pour se faire du fric, ils furent conduits, plus ou moins spontanément, plus ou moins encadrés, à s’organiser. Sans aucune autre intention, ils prenaient ce qu’ils avaient sous la main : les compétences techniques des petits chefs et les techniques de production du capital. Au-delà de leurs intentions, cette utilisation dans ces conditions - et il ne pouvait en être autrement quelle que soit leur "imagination" - montrait que leur grève, isolée malgré la popularité, ne dépassait pas la lutte pour l’aménagement de leur condition. La grève, au stade atteint (et cela ne dépendait plus d’eux) leur déterminait des tâches et ces tâches, dans ce stade qui ne pouvait se dépasser, ne pouvaient être accomplies qu’avec les moyens ambigus correspondants.
On retrouve cela dans le témoignage de ceux qui participèrent à la production :

"Le principal secteur qui fonctionne est le secteur "habillage" - d’autres ateliers ont fonctionné : les cadrans, les boîtes, les presses, les plastiques, le décolletage… La production que nous avons décidée consista simplement à effectuer l’habillage, la pose des bracelets et la finition… Les volontaires ne manquent pas… mais tous n’ont pas la qualification requise… ils viennent remplacer leurs camarades du secteur habillage si ceux-ci le demandent. Le travail s’effectue par roulement sur une seule chaîne de montage (sur quatre de l’usine). Le chef de chaîne donne des coups de main et des conseils techniques, assure la liaison entre les différents postes…" (autrefois le même chef assurait le contrôle des cadences en plus de ce même travail).

Il semble que les "responsables" des différentes tâches aient assumé une partie des fonctions habituelles des chefs :

"On avait des responsables de commission… Moi, j’étais responsable du montage ; il y avait un responsable pour la pose des bracelets, le nettoyage. Le contrôle… on n’imposait quand même pas… quand il y avait besoin d’une personne, on allait la chercher… on s’est retrouvé avec énormément de personnel…les responsables aussi… je n’ai pas toujours eu les personnes… je les ai formées… on a assez bien reclassé les gens qui faisaient le même travail…".

On ne peut qu’être frappé par le langage de "chef" de ce "responsable" vis-à-vis du "personnel" : une hiérarchie maintenue dans la grève. Peut-être est-ce le sens d’une affiche mao d’août 1973 proclamant "Lip a montré qu’elle pouvait tourner sans patron et sans cadre supérieur".

Lip-unité.

La commission de production ne comportait que des travailleurs de Lip. L’autre extrême est la sous-commission Lip-Unité, à qui fut dévolue la fonction essentielle de "répandre" l’information au sujet de la lutte chez Lip. On ne peut dire qui décida de son attribution à des responsables des Cahiers de Mai (gauche syndicaliste œuvrant pour la réforme des syndicats en modifiant ses structures verticales bureaucratiques et pour l’unification des syndicats). Ces permanents du journal s’installèrent à Besançon ; ils furent réellement les dirigeants de Lip-Unité ; sans doute placés là par des responsables CFDT. Sans aucun doute, des Lip participèrent à la rédaction, mais toutes les informations étaient ensuite repassés à la moulinette syndicaliste dans une sorte de bouillie uniforme d’où toute analyse était exclue et difficile à aborder même avec esprit critique : beaucoup de faits importants n’y figuraient pas et des choses essentielles étaient noyés dans le bavardage néo-syndicalisme.

"Lip-Unité, ça répétait l’avis des syndicats… Ça n’a pas reflété l’avis du personnel et ça même depuis le début" (un Lip, novembre 1973).

La confection de Lip-Unité peut donner une idée de ce que nous venons de dire :

"…Pendant ce temps, la dépêche est également tirée ici pour être diffusée à l’AG du lendemain matin. Le personnel Lip peut utiliser la dépêche pour sa propre information… il exerce en même temps un contrôle collectif sur l’information diffusée à l’extérieur…".

On retrouve ici l’idée même du contrôle à posteriori cher à la CFDT une fois que les choses sont faites.
On pourrait rester rêveur sur les possibilités que représentait l’appareil de Lip-Unité si réellement les travailleurs de Lip l’avaient eu en mains. D’autant plus que son acheminement fut facilité par la solidarité des postiers et que sa diffusion reposa sur une foule de bonnes volontés. Mais ce serait inverser le problème. Pratiquement les Lip acceptèrent cette aide venue de l’extérieur pour accomplir une tâche essentielle de la grève et acceptèrent qu’elle soit menée de cette façon. Lip-Unité par son existence même et son mode de fonctionnement était à la fois l’exemple de ce que les travailleurs pourraient faire dans une lutte et l’exemple de ce qu’ils ne devraient pas laisser faire.
Ce n’est pas finalement pas un hasard si Lip-Unité reste ainsi aux mains des Cahiers de Mai. Piaget, c’est le PSU, c’est une certaine vision politique et syndicale. En laissant ainsi s’installer des professionnels d’une tendance politico-syndicale on faisait d’une pierre quatre coups :

  1. On avait une équipe rompue à un certain journalisme.
  2. On avait une équipe "à gauche" donc sensible à certains mouvements de base.
  3. On marquait des points dans les luttes de fraction au sein de la CFDT.
  4. On pouvait utiliser des appareils déjà en place pour la propagande orientée de la grève (liaisons des Cahiers de Mai, du PSU et de groupes confessionnels comme la JEC ou les Equipes Unionistes).

L’intervention des Cahiers de Mai, dans une tâche essentielle de la grève soulève, sur ce terrain de la propagande et des liaisons, les mêmes problèmes que ceux de la production ou de toute tâche de la grève. Ce que les travailleurs en lutte laissent faire par des groupes extérieurs leur échappe et peut, aux moments cruciaux, se retourner contre eux-mêmes.

Le restaurant.

"Un jour, à l’AG au restaurant, le copain Vittot (délégué CFDT) a demandé pendant trois, quatre minutes s’il y avait quelqu’un qui voulait s’occuper du restaurant puisque Borel (entreprise des restaurants) était parti. Je me suis proposé. Au départ, je ne savais vraiment pas du tout ce qui m’attendait, puis la rentrée s’est faite. On a commencé à réemployer les gens de chez Borel. Ces personnes et quelques autres de chez Lip se sont installés dans la commission restaurant. Depuis ce temps-là, on fait des achats, on gère notre propre argent… on ne fait aucun bénéfice".

Bien sûr, tout cet appareil de la grève n’aurait pu fonctionner sans l’initiative de chacun :"on avait vraiment la volonté d’en sortir… une volonté sans contrainte" mais outre le contrôle par les responsables soigneusement choisis, cette commission comme les autres n’était que l’exécutant des décisions prises en dehors d’elle. En principe, c’était normal, en pratique, tout dépendant de qui prenait en réalité ces décisions.
La plupart des Lip qui ont participé aux commissions n’ont pas retenu le problème de la décision mais le fait qu’ils pouvaient agir sans la contrainte du travail, des chefs et qu’ils pouvaient choisir telle tâche au moment où ça leur plaisait.

"Pendant le mois de juillet, je m’étais mise à la disposition du syndicat et du CA. J’assumais la permanence au bureau du personnel pour régler les problèmes administratifs. Je m’occupe du regroupement des personnes faisant partie des commissions…J’allais souvent avec le comité qui popularise chez les agriculteurs…"
"J’ai commencé par être à l’accueil…après j’ai dit, je veux changer. Et j’ai vendu des cartes postales… ensuite je me suis occupé des journalistes… je me suis inscrite à l’animation…".

Pendant la période d’occupation de l’usine, cette activité fait peu à peu évoluer ceux qui participent vers une vision plus large de leur lutte :

"…Même au début du conflit, il y avait des gens quand même plus de gens qui s’intéressaient… Une AG, y avait des délégués…ils disaient… "ben on va faire des petits groupes de discussions". Eh ben ces groupes…les premiers, il est jamais sorti que dalle, personne ne discutait pour ainsi dire. Toujours les mêmes. …Tout doucement, ben ça s’est transformé… les gens ont vachement changé… Je suis sûr qu’il y en a au moins 50 % qu’il y a deux ou trois ans n’auraient rien fait du tout…".

Mais après la prise de l’usine par les flics :

"On s’est réorganisé bien entendu, mais pour moi, ce n’est plus pareil du tout. Parce que ce n’est plus notre usine et puis on est dispersés… Pour l’instant, je fais acte de présence… on est pointés, soit par une responsable de notre service dans la commission de production, ou par deux personnes qui nous pointaient déjà à l’ancienne usine… Je n’ai plus de fonction précise" (novembre 1973).

Combien de Lip à ce moment participent réellement, c’est difficile à dire :

"Tu vois ce matin je discute avec un gars de notre atelier qui participait… c’était vachement faible. Le gars en question qui connaît aussi les gars du service, il me disait et celui-là tu le sais où est-ce qu’il est… On s’est aperçu qu’il y avait dans notre service six personnes qui se réclamaient être du CA à chaque fois qu’ils discutent comme ça… qui ne sont jamais là pour distribuer les tracts ou autre chose… au boulot, on les voit jamais…".

La "réorganisation" des 1.000 travailleurs de Lip ayant rompu avec les structures données par le capital, on peut la voir de deux façons :

1) Soit l’organisation spontanée de la grève et le déploiement d’initiatives créatrices. Mais elle est étroitement en rapport avec ce que chacun attend à ce moment de la grève. Dès qu’il y a grève, il y a forcément organisation. Plus la grève s’étend et se donne des tâches différentes, plus cette organisation s’étend ; la volonté d’atteindre un but donne des volontaires qui s’organisent pour les tâches qu’ils imaginent. Le reflux de l’action et l’attente passive d’une solution, même inavouée, réduit les tâches et ceux qui pourraient encore imaginer. En juin-juillet, il n’était guère besoin de "populariser" : les faits et les gestes des Lip étaient leur propagande. C’est après le 15 août, quand l’intervention brutale de l’Etat eut ramené les Lip à leur point de départ et que le refus de la solidarité active des autres travailleurs ne changea rien à cette situation, que l’on parla de "popularisation" plus que jamais : "Moi avant, je m’occupais juste d’avoir ma paie pour m’acheter des fringues. Eh bien, maintenant, le conflit, c’est mon affaire, et puis c’est nous qui, comme les autres sont au centre des décisions".

2) Soit comme la solution technique à des nécessités techniques de l’entreprise elle-même. Peut-être peut-on voir, à la limite, la grève objectivement comme une organisation commerciale pour vendre des montres et permettre ainsi de payer les salaires aux ouvriers ; salaires que le syndic ne pouvait payer (de préférence aux créanciers qui n’auraient pas manqué de gueuler s’il l’avait fait). La "popularisation" peut apparaître comme une énorme opération publicitaire d’un nouveau genre pour vendre la marque Lip menacée par la concurrence. Les nouveaux ressorts du capital sont insoupçonnés. Finalement, en termes capitalistes, c’est tout ce qui restera de cet énorme élan d’enthousiasme : un aménagement financier et une audience inconnue de la marque. Ce n’est pas du tout ce que les Lip ont fait, mais c’est ce que le capital, par la bouche et les actes de ses séides en a fait. Il n’est pas si étrange qu’en référence à la grève Lip, des syndics de boîte en faillite se soient appuyés sur les syndicats et les travailleurs pour vendre des stocks et payer des salaires et des indemnités, ou bien que Neuschwander et Bidegain aient pensé utiliser les "compétences" apparues dans la "popularisation" pour étoffer les services commerciaux de Lip, voire en créer de nouveaux. Il ne suffit pas de se voiler la face devant de tels faits ou de crier au sacrilège. La grève Lip et son organisation, stoppées à un certain stade, ne pouvaient que développer des initiatives de réforme du capital. Et cela même malgré l’illégalité, le spectaculaire et la popularité de ces initiatives.

La violence ou l’originalité d’un moyen d’une action n’ont jamais remplacé le but de cette action. Mais ce moyen sert souvent à masquer le but, ce qui accroît la confusion et permet toutes les mystifications. Dans tout cela les Lip sont en cause parce qu’ils en furent et sont encore les acteurs. Ils ne le sont pas parce que leur lutte ne pouvait se dérouler autrement, là où son isolement dans les autres luttes la maintenait, quelles qu’aient été les velléités pour qu’elle déborde sur d’autres plans plus radicaux. Cela n’était pas l’effort d’individus ou d’organisations, si nombreux et actifs soient-ils, mais de la classe ouvrière toute entière. Leur imagination, leur enthousiasme, leur détermination étaient nécessaires à leur lutte, nécessaires aussi à la mutation du capital où la couche technocratique -devenir d’une classe- trouve naturellement sa place.
Nous considérons un des problèmes soulevés ici comme d’importance fondamentale. C’est celui de la relation entre les structures industrielles du travail et ses conséquences sur la lutte et sur les possibilités de transformation sociale. (Par structures industrielles nous entendons toutes les techniques de production, c’est-à-dire non seulement les machines et la technologie mais aussi toute l’organisation du procès de production depuis la conception du produit jusqu’aux conditions de travail).
Qu’on le veuille ou non, tout ce "matériel" technique existe avec toutes les structures humaines dont il dépend et qui en dépendent. Toute tentative de "remise en route révolutionnaire" doit -au départ- œuvrer avec ce matériel et ces structures. Elles pèseront de leur poids "réactionnaire" (parce que liés à l’ancienne société dans son essence même) quelles que soient les finalités ou les réorganisations révolutionnaires. A ce moment, le problème fondamental n’est pas dans ces détails du procès de production mais dans ce qu’on produit, pourquoi et comment.
Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter toutes les tentatives qui se déroulent dans la société capitaliste d’aujourd’hui. Elles dessinent des orientations qui n’appartiennent pas à cette société, permettant précisément de soulever des problèmes qui ne se posent pas concrètement dans le quotidien des luttes. Souligner l’ambiguïté de ces tentatives ne suffit pas. Elles gardent, comme nous l’avons montré pour Lip, la gangue capitaliste entière. Mais de l’autre elles contiennent la promesse, sinon d’une autre société, tout au moins d’un nouveau mouvement de lutte.
Un autre problème est lié à celui de l’utilisation des techniques capitalistes de production, c’est celui de l’utilisation des compétences techniques. Personne d’un peu sensé, qui connaît non seulement un peu les boîtes mais l’ensemble de la production industrielle, ne peut nier la nécessité et l’inévitabilité de cette compétence technique au moment des ruptures avec le capitalisme qui leur donne un développement extrême. Personne ne peut dire comment ce problème sera résolu en tout cas pas de la façon sommaire de l’éliminer. Ce qui est évident chez Lip, ce qui apparaît au premier plan dans cet essai de fabrication est que cette compétence s’impose, mais en même temps que certains s’initient à des tâches nouvelles, etc. donc tombent dans le cycle infernal de la compétence ; Personne ne peut dire jusqu’où iraient ces balbutiements dans un contexte tout différent.
L’isolement de la grève Lip donne beau jeu aux pourfendeurs de l’autogestion du capital. Que la grève n’ait pu déboucher sur autre chose ne peut permettre de laisser de côté l’essentiel : un monde nouveau peut surgir de l’initiative ouvrière. Et l’immense popularité de Lip, quels qu’en soient les arrière-plans, était la conscience de tous des possibilités immenses de la lutte dès qu’elle quitte les ornières de la légalité, dès qu’elle sort des règles capitalistes.
Finalement, après avoir parlé des syndicats, du CA, des commissions, on peut se poser la question : qui dans la grève Lip prenait les décisions, pas les bricoles quotidiennes ou les questions matérielles, mais les grandes options de l’action ou des négociations.

L’Assemblée Générale (AG).

On peut voir, comme toujours, les choses sous leur aspect formel. Sous cet angle, l’AG des travailleurs de Lip est en quelque sorte exemplaire :

  1. Réunion quotidienne avec tout au long de la grève (sauf dans les derniers mois) la participation d’au moins un tiers de l’effectif Lip.
  2. Assemblées ouvertes à partir du début juillet.
  3. Compte-rendu quotidien de l’activité des délégués, des commissions, etc.
  4. Lecture de tous les messages et réceptions de délégations extérieures.
  5. Discussions libres sur toutes les questions.
  6. "Il faut qu’elle ait le maximum d’informations, qu’on y fasse les propositions et que des décisions soient prises par les travailleurs".

Formellement, c’est la démocratie, mais que signifie cette démocratie s’il y a peu de participation, si les actions sont approuvées après avoir été décidées ailleurs et parfois déjà exécutées, si ceux de l’extérieur ne peuvent pas s’exprimer, si l’éternel leader de ces assemblées, Piaget, est sourd aux propositions qui n’arrangent pas la politique CFDT, si les quelques délégués savent brillamment manipuler les foules par les "astuces" qu’apprend tout orateur syndical.
Tous ceux qui de l’extérieur sont venus à Besançon dans la période vitale de la grève (juillet-début août) ont été frappés par le peu de participation des Lip dans les AG et l’espèce de solo permanent des délégués. Cette inégalité entre ceux qui savent et ceux qui se taisent n’apparaît pas tout de suite. Dans la période la plus dynamique de la lutte, l’AG est à la fois action et contrôle. Elle est à peine formelle comme ce 12 juin où réunie pour l’information, elle devient tout d’un coup une assemblée souveraine en déboulant dans la salle où siège le Comité d’Entreprise, s’imposant alors aux dirigeants patronaux comme syndicaux, pour devenir le lendemain l’instrument d’un contrôle a posteriori de la décision de vol des montres et de l’exécution déjà réalisée de cette mesure.
A ce moment et pratiquement jusqu’au 14 août, il n’y a pas de clivage entre les délégués syndicaux, l’AG et les différents organismes surgis dans la lutte : la pression de la base est trop forte pour que la CFDT s’écarte trop du courant qui porte Lip à la lutte. Les décisions sont prises par une minorité, mais une minorité si soucieuse de ne pas être désavouée qu’elle cherche -et trouve- les réponses adéquates adoptées ensuite, avec enthousiasme, par l’AG.
Il est bien évident pourtant que même durant cette période, les décisions ne sont pas prises par l’ensemble des travailleurs en lutte : le CA sert d’organe d’élaboration, sorte de creuset d’où sortent les idées ; l’intersyndicale les reprend (ou non) et c’est sous son étiquette et sa couverture qu’elles sont soumises et approuvées. Peu de critiques peuvent s’élever à la fois parce qu’il faudrait lutter contre la marée des Lip soudés derrière les leaders et parce que ces critiques à ce moment seraient des procès d’intention. C’est cette situation qui fait qu’à ce moment personne ne songe à former un comité de grève et que les travailleurs de Lip ne comprennent pas, en toute bonne foi, les questions posées par des personnes extérieures touchant à l’organisation de la grève et la mainmise des syndicats.
Les travailleurs ne prennent conscience qu’à leur propre expérience. Pourquoi critiqueraient-ils les syndicats alors qu’ils sont d’accord avec ce que les délégués proposent ?
Les choses changent peu à peu avec la rupture du 14 août. L’AG des travailleurs Lip reste formellement la même. Elle a changé de local et se réunit quotidiennement ; les mêmes viennent y prendre la parole pour y traiter des mêmes sujets. Mais avec le temps, la modification brutale du rapport de force de l’intervention des flics précise la véritable nature des rapports syndicat-AG ou plutôt CFDT-AG. Le point culminant de l’influence de l’AG, là où elle joue son véritable rôle, sans s’affirmer pourtant comme souveraine c’est au moment des discussions de Dijon en octobre : son contrôle des délégués et le rejet de l’accord sont bien l’affirmation de son existence autonome.
Pour la CGT, il n’y a pas de problème. Du moment que l’AG s’oppose aux décisions syndicales et veut imposer sa volonté aux syndicats, c’est une instance irresponsable. Pour la CFDT, l’habileté consiste, on l’a vu, à ne pas heurter de front les travailleurs lorsqu’ils ne sont pas d’accord. On peut mesurer la dégradation progressive et voulue de l’importance de l’AG par le fait qu’en six mois elle sera écartée des décisions essentielles qui sont et restent les négociations d’Arc et Senans, le huis clos de Dijon où Piaget cède sur l’essentiel sans accord préalable, les deux jours de débats de l’AG sur les propositions Giraud, le huis clos brutal de Dole et le vote à l’esbroufe du plan Neuschwander par une AG prise au déboulé sans discussion préalable, par des travailleurs soumis pendant deux mois à une démoralisation concertée : toutes ces étapes sont celles de la reprise en main par la CFDT. Il suffit de relire la chronologie des faits. Elle est assez éloquente.
Pourtant c’est bien plus tard, en octobre, lors du rejet des accords de Dijon et des positions CFDT que l’AG atteindra le maximum de son autonomie. Dès que les éléments essentiels de la lutte sont en cause, brusquement, les travailleurs en lutte cessent d’être passifs pour affirmer leur volonté en fonction de ce qu’ils voient être leur intérêt. Ce sursaut sera sans lendemain. Les Lip d’un côté seront paniqués par ce qu’ils ont osé faire. La CFDT manœuvrera habilement pour exploiter cette panique et la transformera en démocratisation d’une grève "sans issue". Le CA qui, on l’a vu (…page 111), tendait à devenir le véritable "meneur" de la grève, ne saura pas traduire dans les formes la réalité de cette situation et aller de l’avant. L’initiative restera aux syndicats, pour une plus grande emprise sur l’AG et sur toute la grève.
Avec le recul du temps et avec les accords "modernistes", l’AG cohérente des Lip prend une autre fonction. L’enthousiasme et le coude à coude quotidien la dissimulaient derrière la phraséologie triomphaliste qui s’imposait face à une telle constance dans la lutte. On repense à des phrases citées sur le pointage des présents, ce pointage qui devient un peu une contrainte lorsque les Lip tendent à rester chez eux découragés par la grève, à devenir passifs et à attendre. On repense aussi à la réflexion de Piaget après le 14 août que l’usine c’était "là où sont les travailleurs" pour les regrouper hors des approches de l’usine d’où ils venaient d’être expulsés et où ils auraient pu avoir tendance à revenir. La cohérence et la présence dans l’assemblée, c’est toute la force d’encadrement du syndicat marchandant une force de travail de 938 travailleurs avec des patrons. Lorsque la grève approche de son terme, ce sont ces mêmes commissions de travail, ces mêmes assemblées qui vont servir de forme d’encadrement pour ramener les Lip de la discipline de la grève à celle du travail.

L’ORGANISATION DES TRAVAILLEURS. L’ORGANISATION DE LEUR LUTTE.

L’action des travailleurs eux-mêmes est l’organisation et la réflexion des travailleurs eux-mêmes.

"Ce qu’on appelle la plupart du temps conflit spontané, c’est en réalité l’incapacité des organisations à assumer leur rôle" (Piaget).
"Sur certains points, ils ont apporté des trucs positifs, mais j’ai souvent discuté avec ces gens. C’est une bataille de chapelle. Ça ne m’intéresse pas du tout de faire de la réclame pour telle ou telle chapelle… L’extrême-gauche… c’est des gens qui se demandent comment maintenir une structure en place… comme si on ne pouvait changer l’état de la société que par une organisation révolutionnaire… Et par rapport à cette organisation, l’erreur de beaucoup de militants révolutionnaires, c’est qu’ils n’écoutent pas la classe ouvrière" (Un ouvrier de Lip, décembre 1973).

Les travailleurs de Lip ne sont pas des travailleurs autrement que les autres. Un par un ou collectivement, ils représentent cette "bonne moyenne" du travailleur français, un peu mieux payé que la moyenne, venu récemment de la campagne (d’origine paysanne, artisanale ou petit commerce), attaché à son clocher comme à la boîte Lip parce qu’on n’y est pas trop mal, resté au pays à cause de tout ça et y faisant construire sa "petite maison", casanier par tempérament et lutteur par nécessité, mais ouvert au "progrès" qui améliore son bien-être, attaché à ses traditions, un peu méfiant vis-à-vis du voisin et encore plus vis-à-vis de "ceux qui ne sont pas d’ici".
Un état d’esprit qui répondait exactement à celle de la vieille tradition paternaliste de l’affaire Lip. A cette tradition, le dernier héritier en date voulait donner le vernis du modernisme. En Franche-Comté, bastion du catholicisme et pilier de l’industrie artisanale de l’horlogerie, les ouvriers de Lip, catholiques pratiquants pour une part et militants pour certains, sont ces "bons ouvriers" qui croient à la réputation de la marque Lip. Lip paie bien et on reste chez Lip. Avec un peu d’envie, la population de Besançon traitera les Lip de "feignants qu’on paie à ne rien faire".
Il n’était pas difficile de faire croire à ces travailleurs attachés à leur boîte que les conséquences des conflits entre groupes capitalistes étaient dues à une "mauvaise gestion". Les militants CFDT (la plupart de l’Action Catholique Ouvrière et du PSU) n’avaient pas de mal à axer leur lutte sur la défense de l’entreprise.
Face à toutes les tentatives de rendre Lip compétitif ou de l’intégrer dans un empire capitaliste moderne, les travailleurs de Lip luttèrent de 68 à 73 pour maintenir leurs avantages et leur emploi. La combativité des Lip fut forgée non pas par l’action des militants CFDT mais par les tentatives répétées de réduire d’une manière ou d’une autre les coûts de production de l’entreprise Lip. Ce fut cette même résistance à la rationalisation qui obligea le trust suisse Ebauche SA à prendre des mesures radicales consistant à mettre Lip en faillite pour récupérer en plus bas prix possible le seul secteur (l’Horlogerie) qui l’intéressait.
Les travailleurs de Lip n’acceptèrent pas d’être traités comme n’importe quel ouvrier qui pouvait être licencié du jour au lendemain. Leur conviction d’être des travailleurs "privilégiés" fit qu’ils résistèrent à ces licenciements plus que d’autres. S’y ajoutaient les conditions locales et la difficulté de retrouver un travail sans avoir à abandonner Besançon et toute la vie qu’on y avait construite. La dimension de la lutte était le résultat de ce passage brutal d’un système paternaliste à un système régi beaucoup plus directement par l’implacable impératif du profit. Tout cela n’avait rien à voir avec les grands discours idéologiques sur l’autogestion.
Pourtant, avant même les affrontements de mai et juin, déjà la CFDT plaquait de grandes phrases sur des luttes de tous les jours. Sous prétexte que les travailleurs n’étaient pas prêts, elle combattit les propositions de grève générale (elle y sera acculée deux mois plus tard). Pour y substituer la grève perlée, la grève au ralenti, baptisée en la circonstance "contrôle des cadences" :

"Il a fallu expliquer au personnel ce qui se passait sans le paniquer. Nous avons donc décidé de réduire la production. Ça demandait une campagne d’explication assez longue… cela n’était pas populaire" (des délégués CFDT).

Ainsi la CFDT camouflait sa temporisation derrière la mythologie que, maintenant, ce n’était "plus le patron qui décidait de tout" comme si ce n’était pas la règle fondamentale de toute grève. Et pour justifier son encadrement, elle présentait la "grève perlée -contrôle des cadences" comme un instrument d’éducation et d’union des Lip dans l’action, comme si toute grève ne contenait pas non plus cela, par la simple dynamique de la lutte, la rupture des rapports traditionnels et l’enthousiasme de tous.

"Ce n’est pas quelqu’un qui nous a transformé, c’est nous qui nous sommes transformés tout seuls" (un ouvrier de Lip).
"C’est naturel de faire quelque chose pour gagner sa vie" (un autre ouvrier de Lip).

A partir de fin avril 1973, les manœuvres d’Ebauche SA devinrent de plus en plus confuses. Il apparaissait à tous que les formes de lutte imposées par la CFDT même victorieuses, n’étaient finalement que des luttes traditionnelles. Et ce n’étaient pas les manifestations de rue dans Besançon, récupérées par toutes les notabilités, qui allaient y changer grand-chose. La production de Lip avait diminué de plus de 50% mais n’était-ce pas là finalement faire le jeu d’Ebauche SA qui souhaitait arriver à la liquidation de la boîte.
C’est ce qui explique qu’à la fin de mai la lutte elle-même changea rapidement de niveau, dans une sorte de processus dialectique entre les syndicats et la base : les délégués devaient répondre au développement de l’action et de la participation, qu’ils avaient quelque peu appelées -comme toujours- mais qui, entre les mains des travailleurs, prenaient brutalement une autre dimension. Sans doute Piaget pouvait apparaître une sorte d’entraîneur d’hommes (au point que les dirigeants diront que c’est le véritable patron de Lip à cette époque) et la section syndicale CFDT un appareil assez dynamique et simple pour répondre à toutes les pulsions des travailleurs. Au-delà de toutes les propagandes et des idéologies syndicalo-politiques plaquées sur la grève Lip, il est nécessaire de souligner que l’action propre des Lip aux moments cruciaux de la lutte brisa ce cadre syndicalo-politique pour déboucher sur l’illégalité, la seule véritable autonomie de la lutte.
Le 12 juin, les Lip rassemblés dans la cour pour information directe (c’est la limite de la démocratie CFDT), passent spontanément à une autre forme d’action. Ils envahissent la salle du comité et y séquestrent les dirigeants.

"La séquestration, ça n’a pas été discuté avant ; spontanément, les gens se sont précipités et comme il n’y avait qu’une issue à cette salle, c’était admis qu’ils étaient séquestrés…" (un travailleur de Lip).
"… Ils ont envahi la salle de réunion et ça a commencé à être extrêmement violent, on a d’ailleurs failli en venir aux mains…" (Un délégué CFDT Lip).

Pourquoi cette irruption ? Simplement parce que la direction envisageait de fermer l’usine et de suspendre le paiement des salaires. L’intersyndicale n’en espérait pas tant : convoquer des meetings pendant que les délégués et les dirigeants siègent avec en coulisse, cela fait partie des tactiques syndicales notamment de la CFDT depuis 68, lorsque la pression des travailleurs ne se satisfait plus des mouvements et démarches traditionnelles. Un autre petit pas, c’est l’information directe imposée par l’exigence de la base ; c’est pourtant elle qui va tout déclencher. La salle à peine envahie, les délégués essaient tout de suite de ramener la situation à un niveau "normal" :

"On (les responsables syndicaux) a demandé aux personnes de sortir de cette pièce… on a laissé quelques délégués du personnel, quelques membres du personnel, quelque membres du Comité d’Entreprise avec eux… on a dit au personnel : "vous allez rentrer chez vous et vous reviendrez…" (un responsable CFDT).

Une démobilisation en quelque sorte, mais tout va de nouveau rebondir par la découverte dans une serviette d’un des dirigeants du plan de licenciement et par sa lecture à la TV locale (on pourrait faire une étude sur le rôle et l’utilisation des moyens modernes d’information dans une grève comme Lip et de la solidarité avouée ou non de ceux qui y travaillent). L’annonce du plan de licenciement reproduit le même schéma que quelques heures auparavant : tous les Lip cette fois avec leur famille convergent vers l’usine pour on ne sait trop quoi, se battre en tout cas, garder les otages.
Tard dans la nuit la police fait le siège de l’usine. Une partie des ouvriers veut se battre et commence à accumuler des armes improvisées de toute sorte. Comme auparavant, comme plus tard, les responsables syndicaux veillent et interviennent pour que tout "reste dans l’ordre". Pas l’ordre habituel de l’usine qui a volé en éclat bien sûr, mais leur ordre à eux "responsables" syndicaux pour éviter qu’un autre ordre ne s’installe, celui des travailleurs en lutte. La police libère les prisonniers. La violence éclate pourtant sur le tard dans une brève attaque contre le convoi de flics qui s’en retourne lapidé à bout portant (des flics sont blessés ; le bruit a même couru que l’un d’eux aurait été tué).
Lip reste occupé par plusieurs centaines de travailleurs qui ont perdu en quelques heures tout le bénéfice de leur action spontanée. Il est bien évident que les responsables du "calme" et de l’échec doivent trouver autre chose pour éviter des réactions pénibles pour eux et pour tenir la lutte. C’est seulement à cette condition qu’ils garderont le contrôle de la grève. C’est cette nuit-là que le stock de plus de 50.000 montres sera sorti de l’usine et que les responsables syndicaux masqueront le vol des montres derrière l’idée de "séquestration" d’objets substituée à la séquestration des dirigeants syndicaux : ça s’est passé assez spontanément :

"Ça c’est décidé vraiment entre la CFDT et le CA. On avait perdu les otages physiques. On allait prendre des otages matériels… Si le personnel est contre, on remettra les montres où on les a prises…".
"Ça a été une intention d’un gars qui a dit : "on possédait quelque chose, ils nous l’ont repris, il faut maintenant prendre autre chose". En l’occurrence c’était les montres. Et à l’issue d’un débat de trois heures, on a enlevé les montres" (un délégué CFDT Lip).

Mais entre l’idée que les chefs syndicaux qui voient dans la "séquestration" des montres un élément de marchandage dans une négociation future (et ce sera bien cela jusqu’au bout), et les travailleurs qui désirent les utiliser pour se payer les salaires, il y a un immense fossé. Un fossé que le langage syndical masque, mais qui ne trompera ni les travailleurs de Lip ni les travailleurs d’ailleurs. On retrouvera tout au long de la grève cet écran du langage syndical et politique, ou bien qui recouvre des moyens usés sous l’apparence trompeuse de mots nouveaux, ou bien qui tend à donner à certains actes une toute autre signification pour en émasculer les conséquences. Voler des montres au patron, ce n’est pas les "séquestrer", c’est récupérer une partie des richesses produites pour les utiliser. L’immense popularité et la complicité dans l’affaire Lip, c’est la popularité de Cartouche, de Mandrin ou d’Arsène Lupin : détrousser les riches pour payer les pauvres. Et tout autre vocabulaire tend à masquer qu’il y a deux morales, la morale bourgeoise (que la CFDT protège derrière son vocabulaire tout autant que la CGT ou les cadres dans leur refus de s’associer à ces actions) et la morale prolétarienne sous-jacente derrière l’élan qui va pousser une masse hétéroclite mais heureuse, "libérée" pourrait-on dire, des points ainsi marqués par leur classe contre l’ennemi de classe.
Pour les travailleurs de Lip, il n’y a aucun doute, piquer des montres, ça signifie avant tout avoir du fric pour se payer. On est loin de la "séquestration".

"Je crois que ce qu’on a eu dès le départ c’était… de ne pas trop s’appauvrir dans la lutte…".
"A partir du moment où on a su qu’on n’allait plus être payé, on a réagi… j’ai trois enfants. J’ai besoin d’un salaire… Tout à coup, il y en a quand même qui ont pensé… et si on allait vendre des montres… on vendrait des montres pour se faire une cagnotte… Aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de faire une grève sans pognon… Si t’as plus de paie, ta baraque, avec quoi tu vas la payer ? Et ton électricité… de ce côté là on peut tenir le coup".

En désirant éviter une forme d’action illégale -la violence- contre les flics et l’ordre établi, les responsables syndicaux tombaient dans une action encore plus illégale -le vol. Le vol par des salariés du produit de leur travail, vol que les leaders syndicaux camouflaient pour eux et pour les travailleurs de partout par le mot "séquestration". Un type d’illégalité beaucoup plus dangereux finalement pour l’ordre social existant, beaucoup plus rare et plus sévèrement puni que la séquestration des patrons ou l’affrontement avec les flics. Un pas que les salariés franchissent souvent individuellement dans le silence de la boite mais jamais d’une manière aussi claironnante et triomphaliste.
Mais le problème posé par les travailleurs Lip n’était pas résolu. Les syndicats (la CFDT) ne voulaient pas considérer les montres comme un butin à vendre pour se faire du fric pour tenir. Pourtant ça ne faisait pas de doute pour les Lip, puisqu’on avait les montres, on avait le fric. Ce n’étaient ni l’occupation, ni les mêmes manifs syndicalo-politiques qui aidaient en quoi que ce soit à "continuer la lutte". Pour échapper au dilemme, les responsables syndicaux reprirent l’idée de fabriquer des montres pour les vendre. Cela déviait quelque peu de la signification du vol et de sa répercussion. "On fabrique" disait l’affiche de Lip, en réalité on vole des mouvements tous faits, les met dans des boîtiers volés, on y ajoute des bracelets et un écrin volés et on les vend. La différence avec le vol pur et simple n’était pas grande, mais la façade mystificatrice plus forte :

"Cette idée a pris corps en AG au cours de discussions. Sans ce débat nous n’aurions jamais osé le proposer. Cela aurait semblé trop gros" (Piaget).
"Le personnel voyait quand même dans ce fric qu’on allait avoir un moyen de tenir le coup… Du moment qu’on marque un point dans la lutte, l’illégalité, on n’y fait pas attention… Pour eux (les travailleurs de Lip) ça paraissait normal…" (un délégué CFDT).

Ce projet de "fabriquer et de vendre", pris par les délégués pour faire une autre réalité, ni les délégués, ni les Lip en général ne croyaient guère à son succès. C’était le dos au mur que les délégués prenaient cette décision. Mais immédiatement, le déferlement de la solidarité due à la popularité de l’action même des Lip contraint les délégués à couvrir une réalité toute simple d’un nouveau voile idéologique, celui de l’autogestion.
Nous avons vu ce qu’il en était : il n’y eut pratiquement aucune fabrication mais le montage des montres (c’est-à-dire une quantité dérisoire de travail ajouté -celui de 40 ouvriers travaillant 4 heures par jour) et un appareil commercial improvisé, baptisé "popularisation", simplement pour se faire du fric.
Avant même toute propagande syndicale ou autre, la popularité de Lip était faite : les "clients" solidaires affluaient de partout. Cette forme de solidarité à des travailleurs qui avaient "osé", quelle qu’en soit les motivations individuelles (et là aussi on pourrait discuter) eut des conséquences imprévues : elle amena la foule aux portes de l’usine et obligea à les ouvrir toutes grandes. Après quelques résistances, qui n’étaient pas toutes de la CGT, tout fut balayé : l’usine ouverte à tous, les Assemblées et les commissions mêlant tous ceux qui venaient, les Lip et les autres. C’était quelque chose d’entièrement nouveau dans une grève en France. Le simple fait d’avoir voulu se payer, c’est-à-dire d’avoir du fric pour tenir et d’avoir agi par eux-mêmes ouvrait toutes grandes les portes de l’usine et celles de la solidarité. Monter des montres et les vendre en quantité suffisante pour pouvoir tenir longtemps supposait non seulement qu’on attende des "clients" de cette nouvelle forme de solidarité financière, mais qu’on aille les chercher. La "popularisation" de la grève n’était pas autre chose et ce fut un des maillons essentiels et originaux de la grève Lip : tout un réseau se constitua, en France et à l’étranger, partie spontanée, partie appuyée sur les organisations existantes, principalement sur des sections syndicales CFDT et sur des groupes confessionnels prolongement du contrôle de la CFDT sur la grève (et Lip-Unité on l’a vu fut l’organe actif de ce contrôle), et aussi sur tous les groupes politiques qui voyaient peu ou prou dans la lutte de Lip un élément correspondant à leur programme et l’occasion de noyauter et d’agiter. L’idéologie autogestionnaire fut un peu le baratin de ce réseau commercial nouveau genre, et les Lip les voyageurs de commerce infatigable auprès d’assemblées de supporters dont l’enthousiasme répondait au leur :

"Notre souci permanent dans la popularisation fut de développer un rapport de forces toujours plus grand."

Un militant CFDT définissait ainsi tout ce réseau de liaisons horizontales, toute cette organisation parallèle dont la spontanéité emporta plus ou moins les tentatives d’encadrement. La manifestation du 29 septembre en est la preuve éclatante. Il était évident que par-delà toutes les tentatives "structurées" des groupes et partis divers, la solidarité autour de Lip avait fabriqué rapidement et à l’insu de tous à l’échelle nationale une organisation diffuse et nombreuse, noyant particularismes et divergences. L’existence de ce type d’organisation peut révéler sa dynamique en d’autres circonstances (une étude serait aussi nécessaire sur les prolongements et limites de tels "organismes"). Et contrairement à ce qu’affirmait le militant CFDT cette organisation parallèle n’œuvrait pas fondamentalement dans le sens des syndicats, même si parfois elle tendait à s’y substituer sans s’en rendre compte. Un ouvrier de Lip exprimait plus justement le sens de cette intervention massive dans la grève :

"Je pense que la discussion doit s’instaurer et qu’il faut dire : voilà ce que moi je connais, qu’est-ce que tu en penses ?… la discussion doit être individu à individu."

L’existence, le développement de ce type d’organisation est un autre trait essentiel dans la grève Lip. Elle montre que, dans la dynamique d’une lutte des organismes peuvent se créer très rapidement, atteindre des dimensions insoupçonnées, créer des liens nouveaux, accomplir des tâches importantes. Quelles que soient les ambiguïtés et la finalité du "réseau Lip", et sa rapide disparition, on doit y voir la marque concrète de l’existence, de la réalité et de la puissance de ce nouveau mouvement dont nous avons déjà parlé.
A partir du moment où on montait et vendait, on devait se payer. Ce ne fut pas facile. Car, si les travailleurs franchissaient allègrement ce pas, les responsables syndicaux étaient beaucoup moins chauds à aller de l’avant. Pendant tout le mois de juillet dans les tractations avec le syndic on sentait bien que la fabrication et la vente n’étaient pour eux qu’un moyen de pression. Ils parlaient (cela figure dans Lip-unité) de redonner l’argent au syndic si… C’est ce qu’ils feront en janvier 1974, huit mois plus tard lors de la remise du "trésor de guerre" et du fric restant aux nouveaux dirigeants et la prise en compte des paies sauvages comme indemnités de licenciement. Si le syndic avait donné son accord, on se serait trouvé exactement dans la situation des chantiers navals britanniques UCS où les syndicats firent travailler tous les ouvriers pendant une "grève active" pour finir d’exécuter les commandes en cours pour le compte du syndic avant la fermeture définitive des chantiers. Simplement ce n’était pas possible chez Lip en juillet 1973 à cause de la combativité des Lip, des difficultés juridiques et de l’opposition d’un patronat (les créanciers de Lip) assez borné. Poussés à faire la paie sauvage de fin juillet, et à en faire d’autres ensuite, les syndicats (la CFDT) étaient contraints à deux choses contradictoires :

  1. Populariser encore plus le vol des marchandises, puisque la boucle était fermée on pouvait faire vivre la grève sans attendre la mendicité financière des quêtes aux portes d’usine et ainsi faire sortir la grève des cadres syndicaux.
  2. Parfaire le mythe autogestionnaire et de montrer à un type de patronat qu’ils pouvaient "faire marcher une boîte".

L’instrument de cette action exemplaire, aux conséquences insoupçonnées (notamment l’ouverture de l’usine) c’était l’usine elle-même : c’était elle qui avait fourni tous les éléments de cette action et qui, par son utilisation avait fait franchir à la lutte le cloisonnement dangereux des murs et des portes qui enserre et isole toutes les luttes dans le carcan légal et syndical. Cette situation ne pouvait durer. On ne peut que se demander pourquoi l’usine Lip ne fut pas mieux protégée contre l’attaque des flics qui vinrent le 14 août donner un assaut dérisoire contre cinquante ouvriers de Lip endormis. Ce n’était pas faute d’être prévenus et de savoir qu’ils étaient soigneusement fliqués. Il y avait chez les Lip l’incompréhension de ce qu’ils vivaient, la trop grande confiance en eux, le refus d’envisager l’affrontement brutal qui était pourtant le prolongement immédiat de leur action, une sorte de crainte et d’auto-censure par rapport à leurs propres actes. Quand on vole ou on occupe, on doit attendre les flics et s’armer, c’est-à-dire en terme de lutte de classe, faire l’impossible pour conserver le rapport de force. Tout cela faisait écho à la pratique constante de la CFDT depuis le début de la grève pour l’infléchir vers les solutions syndicales normales mêmes si elles étaient nouvelles. Pour que le syndicat puisse jouer pleinement son rôle (et cela prendra cinq autres mois), il était nécessaire avant tout de faire descendre la grève Lip du niveau atteint, de la déposséder de l’essentiel ; l’usine d’où elle rayonnait partout, tirant une nouvelle force de ce rayonnement. Le rôle de Piaget et de la CFDT dans ces journées cruciales n’apparaît pas seulement comme celui du temporisateur, de l’infatigable vendeur de boniments pour justifier le repli de la grève, mais comme l’agent "objectif" du pouvoir du capital complétant nécessairement l’intervention brutale de "l’ordre social". Le 15 août devant les flics, il prêche le calme et lancera alors son slogan "l’usine c’est là où sont les hommes". Sans blague. Et les machines ? Il déclarera que les fabrications vont continuer alors qu’à ce moment, seuls quelques leaders syndicaux savent que la municipalité leur donne un local à condition que les fabrications cessent. Piaget lui-même est conscient de tout cela ; il déclarera plus tard :

"Simplement moi je pense qu’on n’a pas très bien mesuré l’importance de la base que représentait l’entreprise et ça nous a porté un coup terrible notamment sur le fait qu’on a eu moins de monde, qu’il y a eu moins de travailleurs qui ont pu continuer à faire quelque chose qu’avant l’occupation".

Un autre répond :

"On aurait pu résister. C’était très facile, on n’avait qu’à se retrancher à l’horloge et dire : "messieurs, c’est à prendre ou à laisser, on a des machines qui valent des millions et des millions, si vous rentrez dedans…""

Mais les syndicats et Piaget pouvaient prendre ces positions et jouer "leur rôle objectif" parce que la plupart des Lip refusaient aussi cette violence et pensaient plus au moins ce que disait un autre Lip :

"Moi, j’étais là, mais enfin… Pourquoi j’ai pas explosé… J’ai hurlé quand il fallait hurler, j’ai résisté un peu quand il fallait résister…mais enfin… Moi de toutes façons, je ne suis pas tellement pour la violence habituellement alors…alors… Et puis comme je pars du principe que de toute façon on aura toujours perdu, je reste là… Ah, ben non, sur le moment, j’ai pas réfléchi. Je me suis comporté comme je me comporte habituellement.
Alors, je n’ai pas pris la route de l’usine. Une sorte de répulsion. Je ne voyais pas l’intérêt de me battre avec eux…
Je pense que ça vaut mieux de les ignorer comme on fait maintenant que de leur foutre des cailloux. Pour nettoyer l’usine de ces gens-là, il faudrait mettre le paquet…" (un autre de Lip).

Pourtant, beaucoup de Lip, une forte minorité comprenait bien que l’attaque des flics c’était la mort de la grève et que seule une autre lutte, violente celle-là, pouvait rétablir le rapport de forces détruit ce matin du 14 août :

"C’est là qu’on comprend pas. On a fait appel à la population. On est passé devant les usines, tout ça et une fois que les gars arrivent ici, ils ont dit : "les gars bougez pas, restez calmes, et puis c’est tout quoi.""

Pratiquement, la grève Lip s’arrête à ce moment, le 14 août. Tout le reste n’est qu’une lente reconquête par la CFDT des travailleurs de Lip pour leur faire admettre le démantèlement, des licenciements, des conditions plus médiocres alors qu’ils en sont encore à "pas de démantèlement, pas de licenciements". C’est ce qui explique pour une bonne part pourquoi le sursaut d’octobre, après Dijon sera sans lendemain.
On ne peut critiquer les responsables syndicaux de cela : c’est leur travail et c’est la fonction du syndicat dans le capitalisme. On ne peut non plus critiquer l’acceptation ou le refus de la violence tant par la majorité des Lip ou par les responsables. La violence n’est qu’un moyen de lutte. Les responsables syndicaux ou politiques peuvent l’utiliser dans certaines conditions spéciales et limitées si ça sert leurs desseins ; comme tout autre moyen. La penser en termes de stratégie, c’est suivre leur voie, c’est en ce sens que se placent les travailleurs de Lip pessimistes ou optimistes qui voient possible ou non la défense ou la reconquête de l’usine en terme individuel, pour les seuls Lip, voire pour les travailleurs de Besançon. C’est certain que l’influence des syndicats et la réticence d’une partie des travailleurs empêchèrent ou limitèrent étroitement toute tentative de résistance qui aurait entraîné un affrontement avec les flics et dont on ne peut mesurer quelles auraient pu en être les conséquences.
Mais n’importe quelle forme de lutte par les Lip eux-mêmes ou par les travailleurs de Besançon, même violente, ne pouvait rétablir à elle seule le rapport de force perdu par l’intervention du pouvoir d’Etat. Du fait de cette intervention, tout se situait au niveau général de l’Etat et non plus à ce niveau particulier. La seule réponse efficace à l’intervention de la police aurait été la généralisation autonome et spontanée de la lutte au moment même où l’usine était attaquée. La faible dimension de la plupart des usines en France, la division des travailleurs qui en résulte et l’absence des luttes généralisées correspondent en partie à l’absence d’une politique d’ensemble de l’économie capitaliste française divisée en fractions antagonistes. Le fait brutal est qu’une lutte, même avec des caractères originaux, dans un secteur marginal de l’industrie française, pour des objectifs particuliers (il n’y a pas de problème général de licenciement en France et le chômage y est faible) ne suffit pas à déclencher un mouvement réel de solidarité. La lutte reste isolée, le pouvoir d’Etat peut la ramener dans les sentiers légaux et syndicaux lorsque le rapport de force l’en a fait sortir. Et cela dans la quasi indifférence des autres travailleurs qui ne se sentent pas profondément concernés. On pourrait comparer avec la situation anglaise où les flics ne peuvent pas intervenir dans les luttes à cause de la menace constante d’une solidarité totale et non à cause d’un gouvernement plus libéral.
La lutte des travailleurs de Lip après le 14 août ne pouvait dès lors qu’accomplir une "fonction dans le capitalisme". L’échec de la grève ce n’est pas tant qu’elle ait fait rentrer ainsi une entreprise familiale dans le grand giron du capitalisme, que le syndicalisme de papa y soit remplacé par un syndicalisme moderne et que les organismes de la lutte soient les organismes mêmes de cette intégration. Ce n’est pas tant non plus qu’un syndicat puisse présenter comme une victoire le fait qu’après neuf mois de lutte un accord approuvé par la quasi-unanimité de ceux qui restent (les plus combatifs et les plus optimistes) entérine pratiquement les 400 licenciements contre lesquels les Lip s’étaient mis en grève. L’échec, c’est dans l’illusion des travailleurs de Lip sur ce qu’est la solidarité ouvrière. Le conflit Lip, c’est le procès du gauchisme alors qu’il semble en démontrer les possibilités. Dans la confiance illusoire avant et après le 14 août dans tout le mouvement venu des appareils syndicaux et gauchistes, des "liaisons militantes spontanées", il y avait la croyance que ce mouvement politique limité, si ample soit-il, c’était le mouvement même de la classe ouvrière. Dans la manifestation spectaculaire du 29 septembre, il y avait l’euphorie artificielle créée par ce nombre impressionnant de jeunes de partout dans une ville de province plus ou moins terrorisée. Derrière le flot de tracts, d’affiches, de visiteurs, de réunions dans tout cet appareil d’avant-garde, les Lip ne voyaient pas la réalité même de leur lutte. Cette illusion explique la longueur de la lutte dans une sorte de foi que "ça s’arrangerait", foi soutenue il est vrai par les paies sauvages qui tombaient régulièrement. Cela explique la rapide exécution de Lip en décembre et janvier lorsque l’argent arrivait à son terme et que les Lip se retrouvaient peu à peu isolés, même de ce soutien aussi illusoire que brillant. Ce qu’un Lip exprimait déjà en novembre :

"… Elle a conscience qu’on est loin d’être isolés, qu’on est loin d’être tout seuls… Et puis des groupes, il y en a dans toute la France… Alors les gens… qui ont vu ces trucs là, ils ont le sentiment d’être vachement costauds… Ils reviennent ici avec des tas de projets dans la tête, des idées qui viennent de tout le monde. Ils pensent que ça va se réaliser et puis ils tombent ici sur des gens… qui sont complètement déballonnés…"

Il n’est pas besoin d’aller plus loin et de retracer pas à pas la reconquête des Lip par les syndicats et le patronat. La chronologie des faits y suffit. Voir les étapes de l’éviction de travailleurs dans les négociations : à Arc et Senans, Piaget déclarait : "nous pouvions négocier devant tout Besançon sans problème". Il ne disait plus cela à Dijon où il abandonnait l’essentiel, encore moins à Dole où il trouvait le patron qu’il attendait pour vendre les Lip maintenus ensemble comme force de travail disponible. Pour déboucher sur un type d’accord déjà mis en place à Romans dans la chaussure et qui servira sans aucun doute de modèle : le paquetage global salaires-productivité. Jusqu’à présent, il était négocié par les confédérations au niveau de l’Etat : augmentations générales du même pourcentage que l’accroissement de la production (incluant l’augmentation de la productivité). A Romans ou chez Lip, de tels accords descendent au niveau de l’entreprise et dans un autre domaine, l’emploi lui-même, le chômage et le recyclage faisant partie du système. L’ardeur au travail de ceux qui sont dans la production garantit le développement de la firme et l’embauche de ceux qui sont au chômage ; ceux qui sont au chômage testent les nouvelles méthodes de production et d’organisation du travail (à étudier la grève Lip à sa fin comme nouveau type de relation sociale avec le rôle central du syndicat) ; leur zèle garantit leur réemploi mais tisse aussi le futur plus étroitement, contraignant de ceux qui travaillent déjà. Ainsi le capital moderne trouve temporairement une solution originale à ses propres problèmes d’adaptation à sa propre évolution : que ce résultat soit celui d’une lutte présentée comme exemplaire n’est pas extraordinaire. Les conflits sociaux sont le produit des contradictions du capital. Les luttes sont d’autant plus violentes que ces contradictions sont plus grandes. Et elles révèlent alors brusquement toute la richesse de la libération des potentialités ouvrières. Mais le capital, dans la mesure où il reste dominant à l’échelle internationale détruit la lutte et absorbe ce que la lutte a pu créer comme ses propres structures nouvelles : la lutte a fait dépasser la contradiction qui l’avait vu naître. Jusqu’au nouveau prochain conflit. Ainsi en est-il et en sera-t-il tant que le capital existera.
Lip ce n’est pas du tout la "Révolution", mais c’était tout autre chose.

La lutte de classe avec toutes ses conséquences.

La grève de Lip n’est pas quelque chose à exalter, à brandir comme un drapeau, à citer comme un modèle à suivre. La grève de Lip ce n’est pas quelque chose à critiquer, à dénigrer, à montrer du doigt, un repoussoir à éviter à tout prix. Ce qui est important dans la grève Lip est que c’est un instant de la lutte de classe avec toutes ses conséquences aussi bien pour les travailleurs que pour le capitalisme national et mondial.
La grève de Lip s’est sans doute terminée et elle s’est terminée par la mise en place d’organismes résolvant pour un temps un problème qui se posait au capital en France. Voilà un fait essentiel pour le capitalisme et les syndicats, mais cette fin provisoire n’est pas essentielle pour les travailleurs dans leur ensemble, pour leur lutte de classe.
La lutte de classe n’a pas commencé avec Lip à Besançon, avec Piaget, avec la CFDT, avec le CA. Elle ne finit pas à Dole avec Bidegain et les dirigeants technocratiques modernes. Si l’on en croit les commentateurs, quel est, pour les travailleurs de Lip, le résultat de leur grève ? Pour les uns c’est une grande victoire, pour les autres une défaite totale :

"Ce que je sais, c’est que je resterai à Besançon."

Cette petite phrase d’une ouvrière de Lip, qui date du lendemain du vote d’approbation (quasi unanime) par les Lip des accords de Dole, exprime un résultat essentiel - le Capital veut réduire les hommes à des objets manipulables selon les intérêts du seul profit. Après d’autres et avant d’autres, les Lip ont refusé d’être purement et simplement ces "choses" du capital, tout juste un "taux" de salaire entrant dans les prix de revient, une machine que l’on met au rencard, déplace, ou transforme selon les impératifs de la production.
Ceyrac, président du CNPF, a déclaré récemment qu’il n’était pas question de céder sur une question aussi fondamentale pour le capital. La mobilité de la main-d’œuvre est une nécessité de la vie moderne, et les travailleurs qui refusent cette mobilité sont des arriérés, qui, paraît-il, vont contre leurs intérêts bien compris.
Mais les travailleurs de Lip ont affirmé avec force qu’eux seuls étaient juges de ce qui était leur intérêt personnel. Et ce sont ces intérêts personnels (toujours jugés égoïstes et freinant le progrès) qui ont prévalu sur les intérêts du capital (qui eux sont toujours généraux et créateurs de progrès). Peu importe les méthodes, le résultat, et la manière dont cet intérêt personnel et particulier s’est affirmé. Ce qui est révolutionnaire, c’est que des travailleurs aient osé, osent - et pas seulement en paroles, mais en actes - affirmer que leurs intérêts d’hommes (ces intérêts que chacun voit à sa porte, avec ses liens affectifs, sa vie personnelle, etc.) valent bien tous ces intérêts "généraux", ceux de l’entreprise, de l’Etat, du capital, en un mot. Et sur ce point particulier - éviter de partir ailleurs - les Lip ont obtenu gain de cause. Mais cette victoire n’est pas définitive, parce que rien n’est jamais définitivement acquis tant que le capital et la société de domination existent.
C’est cette détermination qui est la base de tout ce qui s’est déroulé chez Lip. Sans cet "égoïsme" de travailleurs voulant préserver leur vie présente (ici de travailleurs "favorisés" par rapport à d’autres), la grève de Lip n’aurait pas été ce qu’elle a été. C’est à cette même détermination que l’on peut attribuer les conséquences de la grève pour le capital et pour les travailleurs, pris dans leur ensemble.
Le capital s’en tire avec des transformations de ses structures, avec l’élimination de certaines formes de gestion et l’installation de nouvelle. Rien de fondamental de changé finalement. Mais pour faire face à cette situation créée par les travailleurs défendant leurs intérêts propres, il se trouve contraint d’investir, c’est-à-dire de dépenser une part de capital en indemnités diverses, en formation professionnelle, pour pouvoir utiliser la main-d’œuvre là où elle a décidé de rester. Même si plus tard, il peut parvenir à bénéficier de cette situation, pour le moment c’est une gêne pour lui, une contrainte d’abandonner des plans initiaux. En termes capitalistes cela signifie un profit moindre puisqu’une partie a déjà été dépensée avant même que les marchandises soient produites.
La vente sauvage des montres a les mêmes conséquences pour lui. Sans doute peut-on considérer que cette vente sauvage est une sorte de prime de chômage payée aux travailleurs licenciés et que ceux-ci en auraient touché une de toute façon. Mais outre le fait que les primes de chômage sont plus faibles et qu’elles sont payées par l’Etat (et non par l’employeur particulier), c’est-à-dire prélevées sur l’ensemble des travailleurs de France et non sur le travail des ouvriers de l’entreprise concernée, la vente sauvage est de toute première importance. Car, même si ce que le Capital a dû sacrifier pour Lip est ridiculement faible par rapport à ce qui est la "fortune" du Capital en France et a fortiori dans le monde, la possibilité de "nouveaux Lip" de la part des travailleurs placés dans des conditions semblables, ou le fait que l’affaire Lip révèle une détermination nouvelle des travailleurs, entraîne une certaine crainte du patronat et par conséquent modifie le rapport de force global. Il est contraint, pour l’instant sans doute, mais sans espoir de récupération immédiate, à ne pas faire directement ce qu’il veut selon ce qu’il estime être ses intérêts, contraint à rogner sur ses profits sur l’accumulation et sur la modernisation.
Voilà pourquoi il se trouve également contraint de mettre en place, ou d’accepter des modifications importantes de son système de gestion, de transférer à d’autres une certaine puissance, ou de leur verser certaines sommes d’argent. Tout cela à long terme peut se révéler dangereux pour le capitalisme "libéral". Il n’est pas sans conséquence de payer, en cas de faillite, aux salariés d’abord, avant l’Etat et les créanciers : l’argent ainsi versé va dans le circuit de consommation et non au profit de certaines entreprises, ce qui réduit la plus-value de celles-ci et accentue certaines formes et certains "déséquilibres". Il n’est pas sans conséquence de laisser les syndicats s’installer dans la gestion et s’associer étroitement à certains technocrates modernes, ou bien cette nouvelle fonction peut les déconsidérer complètement, parce qu’ils apparaîtront comme des soutiens directs du capital, ou bien, pour pouvoir conserver leur rôle, ils devront faire une place aux "intérêts personnels" des travailleurs dont ils subiront les pressions et les menaces constantes de débordement, ou bien, enfin, l’évolution vers un capitalisme étatique plus accentué. Il n’est donc pas indifférent que chez Lip par exemple, ce soit les syndicats qui cautionnent les nouveaux dirigeants et cadres qui remplaceront ceux que les ouvriers avaient séquestrés.
C’est bien évident que pour les travailleurs, cette transformation des structures du capitalisme, c’est-à-dire des conditions de l’exploitation, n’est pas la suppression de celles-ci. Sa modernisation, comme on l’appelle, est la contrepartie qu’ils doivent concéder en échange de ce qu’ils ont pu conserver : l’envers de leur victoire temporaire, c’est une défaite temporaire. Il en va ainsi de toute lutte tant que le capital subsiste. Ce que le capital cède, il essaie de le récupérer. Mais il ne peut en général pas le récupérer au même niveau, et il cherche à utiliser ce qu’il a cédé comme nouveau point de départ, comme nouvelle plate-forme, pour une nouvelle exploitation. Ses congés payés de 1936 et la sécurité sociale ont permis d’accentuer l’intensité du travail donc le rendement, l’augmentation des bas salaires en mai-juin 1968 a permis l’élimination d’entreprises marginales donc une concentration accrue et une modernisation plus poussée de l’industrie française.
Mais si les conditions capitalistes se modifient, les conditions de la lutte des classe se modifient aussi : les travailleurs devront se battre sur un autre terrain et pour d’autres choses. Voilà pourquoi les conséquences de la grève de Lip sont "ailleurs". La défense de leurs intérêts a conduit les travailleurs jusqu’à séquestrer les dirigeants de la boîte, jusqu’à vendre des montres : autrement dit à arrêter des dirigeants et à s’approprier des produits, bref à nier certains fondements du droit et de la législation régnante. Elle les a conduit aussi à organiser leur propre collectivité par eux-mêmes : bref à refuser, potentiellement, l’organisation de celle-ci qui leur impose la société de classes. Si on fait abstraction de leurs ambiguïtés, que nous avons amplement soulignées et discutées ci-dessus, ces faits sont là, précis, lourds de menace et de perspectives nouvelles. Ses dirigeants et les gouvernements les interprètent bien comme cela : ils y voient une menace constante et fondamentale contre leur pouvoir.
Mais cette organisation de leur grève, de leur action, leur recherche d’une efficacité maximale, on ne peut dire que les travailleurs de Lip les ont voulues comme telle selon un plan préconçu dont il n’y aurait eu qu’à appliquer les recettes. Sans doute y a-t-il eu tout un bouillonnement d’idées, des affrontements de conceptions, d’influences diverses, mais ce sont finalement les exigences de la lutte, jointes à la détermination inébranlable d’agir au mieux de certains intérêts qui ont décidé de tout, qui ont, en quelque sorte, contraint les ouvriers de Lip à agir comme ils l’ont fait.
Ce faisant ils ont bousculé de nombreuses idées d’autrefois, sans pour autant adopter celle qu’on veut leur inculquer de l’extérieur - par une intervention plus ou moins directe dans la lutte - sans accepter de se plier à une stratégie décidée à l’avance ou toute faite. Ils se sont même opposés à cette stratégie toute faite qui est celle des syndicats, pour lesquels n’existent que des questions de tactique. A chaque instant ils ont agi selon ce qu’ils croyaient être leurs intérêts, en mettant en branle les instruments qui leur sont propres. Bien entendu le résultat de tout cela dépendait du rapport de force à chaque moment et le rapport de force dépendait lui-même des résultats et des actions des moments précédents.
Est-ce à dire que les idées ou les conceptions que l’on peut avoir sont sans influence ? Certainement pas. Il ne peut exister d’action sans idée, ni conception, pas plus qu’il ne peut exister de conception ou d’idée sans une action préalable. Et c’est justement là que se trouve un des nœuds du problème. Les idées et les conceptions qui résultent d’actions passées dans des circonstances différentes et des rapports de force différents ne peuvent convenir telles quelles à la situation nouvelle. Hier moteur du développement de la lutte, elles en deviennent aujourd’hui les freins, si elles ne sont pas dépassées, transformées, adaptées, ou même oubliées et rejetées. C’est pourquoi il ne peut y avoir "d’exemple à suivre" pour les travailleurs : ce qui a été fait à un moment donné (par les Lip par exemple) correspondait à une situation donnée (celle des Lip) et ne convient pas tel quel pour une autre (Noguères par exemple). La situation contient toujours et un état "matériel" et un état "spirituel" qui participent au rapport de force et déterminent finalement la lutte. Vienne une autre lutte et cet état "matériel" et "spirituel" sera différent : l’action et la réflexion en seront modifiées d’autant, mais en général ou telle ou telle lutte en particulier seront les éléments constructifs des actions et des réflexions des moments suivants.
Ainsi peut se faire le progrès des luttes. Ainsi peuvent s’intégrer de manière "constructive" des éléments venus du passé et des expériences d’autrefois. Ainsi se renversent les formidables barrières matérielles et spirituelles que crée le capital. Ainsi naissent des idées et des conceptions nouvelles. Tous ceux qui, tout en prétendant les impulser ou les faire passer à un niveau supérieur, veulent en fait figer dans des schémas tout faits, hérités de situations venues du passé ou de lieux différents, les actions et les réflexions ne font que contribuer à la stagnation ou au ralentissement des luttes. Seules les actions autonomes qui surgissent de l’action et la réflexion des travailleurs eux-mêmes peuvent permettre la progression de celles-ci.
Fort heureusement, c’est l’évolution même du capital qui contraint à cette progression à certains moments (tout comme c’est l’évolution du capital qui contraint à une régression à d’autres). Et, en retour, cette évolution du capital est déterminée entre autres causes par la progression ou la régression des luttes. Et c’est aussi elle qui contraint à l’abandon ou à la transformation des anciennes idées par les nécessités mêmes des luttes.
Aujourd’hui où le capital connaît des difficultés, on assiste à une nouvelle progression des luttes, à un changement qualitatif de celles-ci. Lip s’inscrit dans cette perspective. Et son "exemple" est important car, par lui, tous les travailleurs ont pu comprendre plus clairement ce que beaucoup d’entre eux sentaient confusément déjà ; au stade actuel du développement capitaliste, il est possible de ne plus accepter passivement, mais d’agir par soi-même avec ses camarades travailleurs en vue de la poursuite de ses propres intérêts que l’on définit soi-même.

UN COIN DU VOILE A ETE LEVE.
UNE FORCE IMMENSE APPARAIT.
ET CELA, LIP L’A MONTRE MIEUX QUE TOUTE AUTRE LUTTE EN FRANCE JUSQU’AUJOURD’HUI ET JUSQU’A LA PROCHAINE.

Terminé en septembre 1974 avec beaucoup de mal.
Imprimé par nos soins en mai 1975 avec beaucoup de pépins à 300 exemplaires.


[1Ici dans le texte original s’intercale un tableau que l’on peut voir dans le fichier en format .pdf.

[2En encart dans la marge du texte original : "je ne suis pas syndiqué ni CGT, ni CFDT si bien qu’au départ de l’action, j’avais 2 syndicats. J’applaudissais les deux parce qu’ils parlaient le langage que j’attendais… Maintenant quand ils me disent quelque chose qui ne me plaît pas, je me manifeste" (Un Lip, octobre 1973). "… Si on trouve une action à faire et qu’ils sont d’accord, moi je marche… Je ne suis pas anti-syndical. Le jour où ils veulent faire quelque chose et que moi je pense que c’est pas bon, je dis non…" (Un Lip, octobre 1973).

[3En encart dans la marge : "une fois qu’il y avait les fédéraux qui ont commencé à venir à partir du mois de mai… impossible de faire quelque chose… D’ailleurs tous les délégués qu’il y a, bon, ben, ils s’écrasent tous devant le permanent… ou le fédéral… Ils disent "faut faire ça", ils font les textes et puis il faut le dire en AG. Et puis c’est tout. Aucune analyse de la part des gars de chez Lip, rien… C’est la CGT qui parle, c’est terminé…" (un ex-délégué CGT Lip).

[4En encart dans la marge : "L’unité avec FO, avec la CGT, mais c’est de la vraie connerie" (Un ouvrier Lip, octobre 1973).
"J’ai dit… on va faire un comité de grève, c’est-à-dire on va élire les gars, une dizaine de gars qui vont diriger la lutte. Bon, les gars ils sont révocables… Je l’ai posée à Piaget… "Ah non, on ne peut pas maintenant, c’est trop tard, la CGT elle voudra jamais…" (Jean-CA, Lip, octobre 1973).

[5En encart dans le texte suite au questionnement de Piaget. "Claude Arbel a une cinquantaine d’années et est un membre puissant du patronat de la métallurgie. Il est PDG ou gérant de cinq entreprises dont Spémelec. Mais surtout il est directeur général et administrateur des Etablissements Arbel qui font et commercialisent des produits métallurgiques (construction métallique, matériel de transport et de manutention), réalisant un chiffre d’affaires d’environ 300 millions par an et occupant plus de 3.000 personnes". (Présentation par Piaget -Lip- éditions Stock page 213 en septembre 1973 et ce au moment de la négociation avec Giraud).

[6NDAA : ici il y a 3 lignes dans l’original dont des parties sont illisibles, que nous livrons tel quel : .. d’une brochure d’un des groupes les plus actifs "sur" la grève Lip. (…) tous les groupes venus à Besançon auraient pu l’écrire. Et ils pouvaient le dire finalement. Cela représentait la pensée des "militants" dans la grève Lip. Voir le fichier .pdf, page 91.

[7En encart dans le texte, du même Raguenès, en janvier 1974 : "c’est une solution inespérée. Bien sûr, il n’y a jamais de garantie formelle de l’emploi dans un tel régime mais je compte sur le dynamisme de ceux qui ont proposé une relance industrielle".

[8En marge du texte (entretien avec Piaget) :
Vous avez, à Lip, participé à la création d’un comité d’action. Pourquoi ?
Piaget - Dès le départ, nous nous sommes posé la question : ne risquait-on pas nous, délégués, d’être un frein à des jaillissements d’idées ?
En ce sens, le CA a été absolument indispensable. Les délégués ne sont qu’une poignée, incapables à eux seuls de prendre en charge toutes les tâches pendant la lutte. Et les premiers membres du CA pensaient que les délégués allaient mener une action de type trop classique. Le CA s’est rapidement élargi : syndiqués, non syndiqués… c’étaient des gars qui se propulsaient. Le fait qu’il ne soit pas structuré a été un avantage, qui a permis un jaillissement d’idées, de forces.
En fait, je crois qu’il peut y avoir deux sortes de situations. D’abord celle où des sections syndicales sont complètement bloquées, qui n’admettent pas l’ouverture, la discussion avec les travailleurs. Elles voient des dangers partout. Cela peut susciter tout naturellement des Comités d’Action et rébellion contre l’attitude des organisations syndicales.
Mais si les sections syndicales sont ouvertes, et qu’elles acceptent de n’être qu’une partie des animateurs de la lutte, alors un Comité d’Action qui serait anti-syndical affaiblirait la lutte.


Brèves

30 novembre 2014 - Autogestion (1967-1979)

Avec cette nouvelle rubrique consacrée à l’autogestion, nous avons bien conscience de nous (…)