Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Une brèche dans le mouvement ouvrier traditionnel
Brochure : Mise au point n° 2, janvier/février 1974
Article mis en ligne le 30 novembre 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

A peine l’accord signé, on a vu les directions syndicales concurrentes se jeter à la figure leurs conduites respectives dans la lutte de LIP ; l’aile "progressiste" du patronat se fait critiquer par l’aile traditionnelle et réciproquement. Tout d’un coup voilà qu’on parle de LIP comme "d’une lutte ouvrière exceptionnelle" (Le Monde, 2 février) ; qu’on s’interroge sur sa signification et ses conséquences. Il semble rait donc qu’il y a dans cette grève quelque chose qui dépasse LIP et les LIP, qui survivra, qui marquera une étape dans le mouvement social.
C’est la tâche de ceux qui veulent un changement radical de cette société que de faire ressortir ce qui dans la lutte de LIP concerne le mouvement d’émancipation de la classe ouvrière tout entière, de l’annoncer, le propager. C’est une manifestation de solidarité concrète avec les camarades de LIP que de faire ressortir ce qu’ils ont apporté de nouveau au mouvement de tous les travailleurs tout en essayant de comprendre les raisons des limites de leurs actions. Nous exprimerons notre désaccord avec l’action menée à chaque fois que ce nous semblera nécessaire. Nous le ferons en ayant toujours présent à l’esprit combien cette lutte a brisé de vieilles barrières, rompu avec les méthodes traditionnelles, auxquelles le mouvement ouvrier reste dans l’ensemble si attaché ; combien elle apporte aux militants que nous sommes, le plus souvent isolés dans une masse de travailleurs passifs, la certitude que les ouvriers peuvent se transformer eux-mêmes par l’action autonome. C’est pourquoi, malgré nos critiques aux camarades de LIP nous sommes solidaires de leur lutte.

UNE LUTTE ISOLÉE MAIS OUVERTE SUR L’EXTÉRIEUR

La lutte de LIP est sûrement une des luttes la plus importante de la classe ouvrière en France depuis la deuxième guerre mondiale. Isolée depuis le début, elle soulève néanmoins des questions générales et fondamentales pour l’ensemble de l’activité des travailleurs contre le capitalisme. Son isolement est lui-même très différent de l’isolement traditionnel d’autres luttes.
La lutte de LIP est restée isolée en tant que lutte. C’est pourquoi elle s’est progressivement présentée comme la lutte des LIP et d’eux seuls. Les camarades de LIP eux-mêmes ont été obligés, en quelque sorte, d’accepter cette image : "LES LIP". Face à d’autres travailleurs ils ont souvent joué ce rôle : "Nous les LIP", "Les LIP ceci, les LIP cela", "Les LIP ont fait", "Les LIP feront"...même s’ils mettaient au même moment l’accent sur le fait que "LIP se bat pour tous les travailleurs !" [1]. Ils se sont progressivement rendus compte de ce rôle de vedette qu’on leur a fait jouer dans leurs actions de propagande à l’extérieur. A plusieurs reprises des ouvriers d’autres usines et boites sont venus vers eux en leur demandant "Que faire ?". Ceci résulte en partie du fait que les actions directes des LIP sont difficiles à assimiler par l’ensemble du mouvement ouvrier. On regarde avec admiration car on ne se sent pas capable d’en faire autant. Mis cet intérêt que les travailleurs ont montré pour la lutte de LIP est lui aussi un signe important. Alors que dans une période "normale", de facilité pour le capitalisme, chaque ouvrier regarde sa condition et ses actes comme ne concernant que lui-même, cette attitude change radicalement lors que les travailleurs commencent à prendre conscience de l’identité de leurs intérêts et problèmes en tant que classe. La lutte de LIP a vu de centaines d’ouvriers se déplacer à Besançon "pour voir !", et l’accueil fait aux LIP dans les boites a été, le plus souvent, pas spectaculaire, mais "grave et sérieux", d’après leurs propres termes [2].
Une autre conséquence de cet isolement fut la lenteur et la confusion dans l’évolution des travailleurs de LIP vis-à-vis de leur situation et des syndicats. En absence d’un mouvement plus large, ils ont eu du mal à comprendre la portée de leurs propres actes. Souvent ils ont douté ; ne reviennent-ils pas aujourd’hui sur leurs actes, alors que tout semblait clair hier ? Ceci est très évident en particulier quand il s’agit du rapport des membres du Comité d’Action
(CA) avec le syndicat [Lorsqu’on parle ici du syndicat, on veut dire CFDT ; le seul qui a été présent tout au long du conflit avec une position cohérente : le remplacement progressif de la lutte par la négociation.]]. S’il est vrai que seule l’activité autonome peut faire avancer la pensée des travailleurs dans le sens de leur émancipation, il est clair que cette transformation des mentalités se fait plus difficilement dans une lutte isolée que lors d’un grand mouvement de masse. Dans une lutte à. l’échelle de la société, les doutes et les retards d’un secteur de la classe ouvrière peuvent être vite neutralisés et dépassés par la fermeté et la détermination d’une autre partie des travailleurs. Chez LIP, les travailleurs sont abandonnés à eux-mêmes, et ce qui parait sûr à un moment donné devient vite douteux, le poids du passé freinant à chaque moment leur action.
Mais cet isolement de la lutte a été, dans le cas de LIP, en partie compensé par l’ouverture sur l’extérieur. Dès le début, alors que l’usine était occupée, les LIP l’ont ouverte à tous ceux qui voulaient venir les voir, discuter et participer à l’action. Encore aujourd’hui beaucoup parmi les LIP pensent et proclament que cette attitude est à l’origine de leur force et des actions nouvelles qu’ils ont accomplies. Pas de piquets de grève pour s’auto-isoler, pas d’interdiction aux "étrangers" de rentrer dans l’usine, telle a été une des premières positions du CA. Les membres du CA affirment que cette attitude a été pour eux le résultat des enseignements de Mai 68, quand la lutte a été plus facilement écrasée car "personne ne savait ce qui se passait dehors !". Pour l’imposer, les ouvriers les plus radicaux ont été obligés de se colleter avec les syndicats, la CGT en particulier qui, à plusieurs reprises, a voulu expulser des gens "extérieurs à LIP". Finalement, ce sont les bureaucrates de la CGT qui se sont fait souvent vider physiquement par des membres du CA. Ces derniers notent, à ce propos, la différence entre la grève de LIP et celles de LAROUSSE et de RATEAU, où l’occupation s’est faite avec une séparation totale de l’extérieur. Ils font remarquer, à juste titre, que ceci permet le contrôle du syndicat sur la lutte car seul lui peut filtrer les informations vers l’extérieur et de l’extérieur [3]. De tout cela qu’est-ce qui ressort ? Essentiellement que cela a permis aux ouvriers de LIP de changer plus rapidement leurs idées et leurs actes. Des actions nouvelles ont été possibles suite aux discussions. Quand on sait de quelle façon l’emprise des syndicats renforce chez les ouvriers la méfiance envers "l’étranger à la boîte" - qu’on se rappelle de Mai 68 - on peut dire de cette pratique qu’elle représente un pas en avant pour le mouvement ouvrier.
Jusqu’au mois d’août 73 l’usine LIP occupée était devenue un foyer d’agitation, ouvert à l’ensemble de la classe ouvrière, tout d’abord de la région, ensuite de partout. C’est sûrement un des facteurs qui a poussé le gouvernement à faire intervenir les CRS le 14 août, en expulsant les grévistes Depuis lors, le centre de la grève s’est déplacé, mais le nouveau local de réunion - la Maison pour tous - n’a plus la même signification ni le même impact que les ateliers et bureaux de la direction, dans les fauteuils desquels on échangeait des idées et prenait des décisions.
Mais les LIP ne se sont pas limités à "recevoir chez eux". Pour essayer de généraliser la lutte ils sont allés se confronter avec l’extérieur. Il y a aussi du nouveau dans cette tentative de divulgation de la lutte qui a amené les travailleurs de LIP à faire "le tour de la France". Les circonstances veulent que leur public est plus souvent celui des masses gauchistes que celui d’autres travailleurs ayant d’autres expériences. Le résultat est que les LIP se sont souvent regonflé le moral avec un public qui est toujours prêt à applaudir "l’ouvrier" mais qui ne peut pas apporter l’expérience et les enseignements d’autres luttes. Comme l’a bien souligné un délégué de PECHINEY-NOGUERES lors du meeting LIP à Paris, le problème actuel de la lutte de classe, c’est que les ouvriers radicaux sont encore aujourd’hui isolés au sein de la classe ouvrière. Les LIP ne doivent pas l’oublier lorsqu’ils se font applaudir par des audiences acquises d’avance à leur lutte. Il reste que les ouvriers de LIP ont fait tout un effort énorme et nouveau. Quand on sait combien la mentalité ouvrière est tributaire des séparations nationales, on peut comprendre ce que cela signifie pour des ouvriers d’aller parler et discuter de leur lutte à l’étranger. Ce fait a donné une dimension internationale et nouvelle aux conceptions de solidarité ouvrière des LIP. Comme le CA l’écrira dans un tract :

"Qu’est-ce qui fait la force de notre mouvement ? Quelle est l’arme qui nous permettra d’arriver à la victoire ? A notre avis, rappelons-le encore, c’est le soutien de tous les travailleurs de France et même de l’étranger". [4]

* * * * *

L’AFFRONTEMENT AVEC LES CRS. : LES SYNDICATS PRENNENT LE PARTI DE L’ORDRE

A Besançon, l’isolement de la lutte n’a pas été définitif depuis le début ; tout au contraire il n’est établi qu’après une longue période où un mouvement plus large apparut possible. Les LIP étaient parmi les ouvriers les mieux payés de Besançon. Leur lutte contre les licenciements se présente ainsi plus comme la défense d’une position privilégiée par rapport à la masse des ouvriers que comme une lutte qui semble concerner tous les ouvriers. Cependant une solidarité concrète et active se développe lorsque les capitalistes font occuper l’usine par les CRS. Les contacts que les grévistes avaient auparavant établis lors de leur occupation ouverte sur l’extérieur ne furent certes pas étrangers à cette solidarité. Dans leur projet de défense de l’usine, que le CA n’avait pas eu la force, ou le courage, d’imposer face à l’attitude du syndicat, un point s’est cependant révélé efficace : celui d’appeler à la lutte le reste de la classe ouvrière de Besançon. Pourtant, l’occupation de l’usine par les CRS a fait échouer l’ensemble de leur idée qui était de résister à l’entrée des forces policières jusqu’à l’arrivée des ouvriers de Besançon, plaçant les CRS entre les travailleurs. Ceci aurait pu changer totalement la suite de la lutte. Il n’empêche que ce projet représente sans doute un nouveau type d’action face à la répression par l’Etat.
L’appel à la solidarité effective des autres travailleurs, la reconnaissance que "notre lutte est la leur" et qu’on ne peut pas gagner en restant isolés, les LIP ont beaucoup fait pour que tout ça se concrétise. Vers la fin de cette grève, lors de la menace de déménagement de machines du secteur armement, des LIP ont à nouveau parcouru Besançon en voiture en faisant appel à la vigilance et au soutien des autres travailleurs. Quand on pense combien cette at¬titude entre en conflit avec les habitudes syndicales, son importance devient claire. Tout au long de leur lutte, les LIP ont cherché à rester en liaison avec les autres travailleurs. Souvent, après leurs AG, ils faisaient, en masse, le tour des boites de Besançon pour montrer qu’ils étaient toujours là. Quelle différence avec les tracts syndicaux d’information, distribués à la cantine ou à la sortie du boulot ! [5].
A la suite de ces appels, des débrayages et tentatives d’occupation se font jour chez KELTON, RODHIACETA, aux PTT et même à la SNCF, ce qui aurait pu avoir une importance pour l’élargissement de la grève en dehors de Besançon. Vers 7H du matin, le lendemain de l’intervention, il y avait déjà environ 3 000 travailleurs face aux CRS. Leur nombre montera dans la journée à 5 000 et des bagarres assez violentes éclatent. De nombreux ouvriers de la région prennent part aux affrontements. Ce moment a été celui où la lutte des LIP a semblé avoir l’impact social le plus large. Son échec marque la condamnation de la lutte à l’isolement. Cet échec montre surtout la domination des syndicats sur la classe ouvrière. La solidarité concrète avec LIP est plus faible que l’obéissance au syndicat. Les premiers moments passés, les syndicats font rentrer les ouvriers dans les boites, où une solidarité syndicale non active remplace l’action directe... Les camarades de LIP le constatent lorsqu’ils disent :

"C’est là qu’on ne comprend pas. On a fait un appel à la population, on est passé devant les usines, tout ça, et une fois que les gars arrivent ici, ils (les syndicats) ont dit : "Les gars ne bougez pas, restez calmes !", et puis c’est tout..." [6]

Mais ils ne se posent pas la vraie question : pourquoi les ouvriers suivent-ils les syndicats ? Pourquoi des luttes qui démarrent au même moment et en rapport avec celle de LIP - KELTON, par exemple - sont étouffées dans l’œuf ? On retrouve ici un parallèle avec Mai 68 à Paris, où les travailleurs les plus radicaux venaient participer aux bagarres du quartier Latin, faute de pouvoir se débarrasser du carcan syndical dans leurs boites et agir sur leurs lieux de travail. Il est d’ailleurs frappant de voir comment déjà à ce moment le syndicat a joué le parti de l’ordre dans ces affrontements avec les CRS. Alors que la participation massive de travailleurs aux bagarres face à l’usine était évidente - comme l’indique assez la profession des blessés et des emprisonnés -, le syndicat a aidé à rétablir l’ordre par la distribution de tracts et par des interventions de ses membres les plus connus appelant au calme ! Jamais le syndicat n’a souligné le caractère ouvrier des luttes de rue ou même dénoncé les versions officielles selon lesquelles tout cela était l’œuvre de voyous et d’agitateurs professionnels. [7]
Pourtant, au cours des cinq jours qui suivent le 14 août, il y aura 34 condamnations en flagrant délit dont plus de 90 % d’ouvriers ; fait intéressant, qui montre bien la peur du gouvernement, les ouvriers de LIP et de Rhodia qui se font prendre ne sont ni inculpés ni condamnés, au contraire de ceux des petites entreprises. Diviser pour régner ! Ces derniers, ouvriers sans défense, seront présentés comme des voyous ! Bien entendu la version de la police concorde avec celle de la CGT. Qui se ressemble s’assemble ! La CFDT, elle, se borne à ignorer cette situation. Seuls les membres du CA posent la question de défendre les ouvriers inculpés qui "sont venus se battre avec nous et pour nous". Ils ajoutent aux objectifs initiaux de la lutte celui "d’Amnistie pour tous les condamnés" et critiquent le rôle des syndicats :

"Après cela, il est aberrant de constater la position des syndicats apparemment différente mais aboutissant au même résultat sur ce problème (la défense des ouvriers condamnés). C’est laisser tomber, en le disant ou sans le dire, tous ces ouvriers qui n’ont à se reprocher que d’avoir soutenu LIP. Peut-être pensent-ils que ces mêmes CRS pourront leur servir de la même façon quand ils seront au pouvoir ?" [8]

Là-dessus la CFDT fait intervenir sa bureaucratie et envoie un avocat de la Fédération, Monsieur Dreyfus, qui se rendra tristement fameux à cause de ses plaidoiries du genre : "il ne faut pas trop se plaindre, si c’était en Espagne, au lieu de 3 mois, ça serait 3 ans !". Autrement dit, il faut encore être heureux ! On est en démocratie, voyons ! Même dans cette situation le syndicat ne fait que justifier le pouvoir et l’ordre existant. [9]

DU NOUVEAU : DES OUVRIERS QUI SE TRANSFORMENT PAR L’ACTIVITE AUTONOME

On ne le répètera jamais assez : les erreurs des luttes sociales sont plus fertiles pour le mouvement ouvrier que des tas de programmes ou projets. Ceci est d’autant plus vrai qu’il arrive quelquefois que des éléments nouveaux jaillis¬sent de ces luttes, annonçant la direction prise par le mouvement de classe. C’est précisément ce qui donne toute son importance à la lutte de LIP. L’évolution du mouvement ouvrier est souvent difficile à détecter. Des reculs apparaissent alors que tout portait à croire que des pas en avant irréversibles avaient été accomplis. Et inversement, du nouveau, dépassant cette incertitude, jaillit là et quand on ne l’attendait pas. C’est en posant de tels jalons que le mouvement ouvrier construit sa force et progresse vers l’affrontement avec le capitalisme. C’est le chemin de l’émancipation de, la classe ouvrière.
Tout de suite, lorsqu’on a un contact, même rapide, avec les LIP, on aperçoit la puissance et la vitalité de leur lutte. Ceux qui les ont vus, à Besançon ou ailleurs, n’ont pas manqué d’être impressionnés par leur attitude pleine de chaleur, de vie, de solidarité, ouverte à "l’étranger". Il ne s’agit pas de faire de l’ouvriérisme ou de l’éloge aveugle, à la manière de ceux qui comparent les luttes avec leurs modèles théoriques. L’affirmation que quelque chose s’est passé à LIP vient, pour nous, de la comparaison de la pensée et de l’action des camarades de LIP avec celles de l’ancien mouvement ouvrier où nous sommes plongés à longueur de journée et d’année. Comme en Mai 68, nous avons senti avec les camarades de LIP la force et la joie qui jaillissent des vieux carcans brisés, ceux des idées, des attitudes entre les ouvriers eux-mêmes et vis-à-vis de la société tout entière. Du subjectivisme, dira-t-on ! Et pourquoi pas ? Car si le changement des travailleurs se manifeste concrètement dans des actions, il ne peut pas ne pas transparaître aussi dans les rapports qu’ils ont entre eux et avec la société.
Nous reviendrons tout au long de ce texte sur ce que nous considérons comme le fait fondamental de la lutte de LIP la transformation de la mentalité des travailleurs par une action autonome.
L’action autonome est plus que la simple action collective. Une grève peut être une action collective sans pour autant permettre l’irruption d’actions autonomes. La grande grève de Mai 68 est, en général, un bon exemple de ce fait. Beaucoup de syndicalistes de gauche finissent par nier toute possibilité de changement ou d’apprentissage dans l’action de masse, en général :

"L’apprentissage de la démocratie et du socialisme ne se réalise pas dans les conflits. (...) Lors des grandes grèves avec occupation, la nature des enjeux et la stratégie très rapidement dépassent les travailleurs de base, qui ne participent que très peu au déroulement du conflit et encore moins aux décisions, malgré les efforts des militants."

On en vient ainsi à réintroduire et à justifier le rôle du syndicaliste car :

"Leur complexité (des grèves) requiert une attention, une expérience et une connaissance que seuls les militants possèdent." [10]

Ceci reste vrai, sans doute, tant que l’action autonome ne se fait pas jour. C’est ce que prouve la lutte de LIP qui va contre cette conception déterministe de la passivité ouvrière. Par action autonome, nous entendons toute activité qui permet au travailleur :

"de découvrir et réaliser ses propres facultés et son potentiel, comme aussi ses propres buts et méthodes de lutte." [11]

Cela ne peut se faire que par l’action directe, l’identité entre le pouvoir de décision et d’exécution, essence même de la démocratie ouvrière, l’indépendance de l’action par rapport aux organisations syndicales et politiques. De là jaillit cette transformation des mentalités ouvrières. SI la lutte des LIP est importante à cet égard, c’est parce que ce changement se manifeste dans tous les aspects de leur vie et diffère de ce qui s’est passé dans d’autres luttes par son ampleur et sa radicalité, signe de la puissance de cette lutte particulière. Les camarades de LIP eux-mêmes sont très conscients de ce fait et le considèrent comme un des acquis de leur combat. [12]

DE L’ACTION ILLEGALE

La première grande leçon de la lutte de LIP se trouve dans ce qui a permis à la classe bourgeoise d’affirmer : "Vous êtes dans l’illégalité !"
Qu’est-ce que la légalité ? Le mouvement de la classe ouvrière doit-il respecter les limites de cette légalité ? Le changement de la société peut-il se faire et ne s’est-il jamais fait dans ces limites ? La légalité actuelle justifiant la propriété privée de la classe bourgeoise, peut-on mettre en question cette forme de propriété sans fouler aux pieds la légalité bourgeoise ? Autant de questions qui sont au centre de l’activité et de la pensée de tous ceux qui veulent en finir avec la société capitaliste.
La légalité n’est rien d’autre que le système des lois capitalistes. Ces lois ont pour seul objet de préserver les conditions dans lesquelles s’effectue l’exploitation des travailleurs. Tant que ces conditions sont réunies "tout se passe dans l’ordre", c’est-à-dire : rien n’est changé de ce qui est essentiel au fonctionnement du capitalisme. Les lois ont pourtant changé avec les époques et les sociétés. Ce qui était légal à Rome au temps d’Astérix ne l’est plus toujours aujourd’hui et réciproquement. Chaque système social a sa légalité qui permet à la classe dominante de maintenir et de faire accepter sa domination par les autres classes. Il s’ensuit que chaque fois que la classe dominée se rebelle contre sa condition, elle entre en conflit avec la légalité. La classe dominante crie alors à l’illégalité, ce qui veut dire en fait : "On met en question mes droits !" On voit ainsi qu’il n’existe pas de "légalité éternelle", pas plus qu’il n’existe de "démocratie de toujours" et qu’il s’agit uniquement de formes historiques qui changent avec l’histoire de la société, l’histoire de la domination d’une classe par une autre et des luttes entre les classes qui en sont le résultat.
Mais revenons à l’action illégale. Chaque fois que les lois de la classe dominante sont bafouées par des individus, et cela se produit quotidiennement avec le vol par exemple, le système les châtie. Non seulement ces actes ne le gênent pas trop mais ils lui permettent aussi de renforcer chez les gens l’obéissance aux lois. Cette obéissance, c’est une des idées que le système inculque le plus chez les travailleurs, qui viennent à croire que ces lois sont éternelles et qu’il faut agir toujours dans leur cadre. Les organisations syndicales, les partis, ont, eux aussi, un rôle à jouer dans cette éducation. Faisant partie du système, ils n’existent que parce qu’ils y ont un rôle à jouer. Leur existence est légale, c’est-à-dire qu’ils sont acceptés comme étant nécessaires au fonctionnement de cette société. Tel n’a pas été toujours le cas, A l’origine, les capitalistes ont lutté contre les syndicats et les partis que les ouvriers créaient comme des organisations de défense, en y voyant un danger pour leur domination de classe. Mais bientôt ils comprirent que ces organisations pouvaient être acceptées à condition qu’elles évitent tout projet et pratique de renversement de la société ; on pouvait leur céder des droits - participer au pouvoir politiqué pour les partis, discuter et négocier avec les capitalistes pour les syndicats - sans que la survie du système soit pour autant menacée. Ceci montre que la classe bourgeoise, elle aussi, est prête à changer ses lois lorsqu’il n’est pas question de toucher à ce qui constitue la base de son pouvoir : la séparation des travailleurs d’avec les moyens de production et les produits qu’ils fabriquent, les deux étant propriété privée des capitalistes. La loi est donc ce que la classe dominante veut qu’elle soit. L’attitude de la CFDT dans la lutte de LIP est bien confuse à cet égard lorsqu’elle prétend que ce sont :

"... le patronat et le gouvernement qui n’ont pas respecté leur propre légalité." [13]

Si la légalité, c’est la leur, alors elle sert leurs intérêts et on voit mal pourquoi ils s’empêcheraient de la changer et de l’appliquer selon leurs intérêts. Légal est ce qu’eux, les capitalistes, ils font, pas ce qu’ils devraient faire pour faire plaisir à la CFDT !
Revenons donc à la lutte de LIP. Nous avons dit que les actions individuelles de refus des lois ne gênent pas le capitalisme. Il n’en est pas de même lorsque ce refus prend une forme collective dans l’action ouvrière. Eduqués dans le respect des lois, encore plus que les bourgeois qui savent que la loi est à leur service, les travailleurs s’y conforment traditionnellement. Les organisations syndicales et politiques renforcent quotidiennement cette idée en nous. Mais si on regarde l’histoire du mouvement ouvrier, on voit que l’action de masse s’est trouvée, la plupart du temps, devant la nécessité de briser les barrières légales. Comme on l’a vu, la création même des syndicats au XIXe siècle, se fit en dehors du cadre légal bourgeois d’alors, l’action de grève étant elle-même souvent illégale. Plus tard, dans les années 30, les occupations d’usines furent elles aussi des actions illégales auxquelles la classe bourgeoise chercha à s’opposer.
Mais à y regarder de plus près, on s’aperçoit que dans toutes ces actions illégales, il y a toujours une partie importante de la légalité bourgeoise qui n’a jamais été mise en question. Les ouvriers occupent les usines, mais continuent à considérer ces usines comme propriété des patrons ou de l’Etat. Ils l’occupent pour faire pression mais ils se gardent bien d’affirmer : "Ces machines, ces usines, ce capital, c’est le résultat de notre exploitation. C’est l’appropriation, par le capitaliste, de la partie de notre travail qui n’est pas payée (la partie payée étant le salaire) !" Jusqu’à 1968, les travailleurs ont suivi les syndicats dans ce chemin, ils ont constamment préservé "l’outil de travail", sans en mettre en question la propriété, et les travailleurs qui s’y opposaient étaient traités de provocateurs.
Depuis quelque temps, des signes apparaissent dans l’action des travailleurs montrant une nouvelle attitude vis-à-vis de cette question. La lutte de LIP est exemplaire à cet égard, de même que celle de NOGUERES où les travailleurs n’ont pas respecté, pour la première fois dans l’histoire de la boite, l’outil de travail, arrêtant les machines, rejetant l’idée traditionnelle : "C’est pas à nous, il faut pas toucher !". Mais chez LIP cette attitude de défiance envers la propriété bourgeoise a été, depuis les débuts, une constante de la lutte. La participation massive des travailleurs à ces actions a donné à la lutte des LIP sa force, provoquant la crainte de la classe bourgeoise, qui y a vu, à juste titre, une at teinte à sa propriété et au respect traditionnel des rap ports de propriété par le mouvement ouvrier.
Mais les LIP ne sont pas rentrés dans l’action illégale par choix politique ni par marginalisme - le "il faut piquer" à la mode ! Ils l’ont fait par nécessité de trouver les moyens de lutte dans un combat où ils défendaient finalement des conditions de vie d’ouvriers qualifiés.
L’irruption de ce type d’actions n’a pas été facile. Lorsque les travailleurs disent :

".... du fait de mon éducation, l’illégalité, c’était très difficile à aborder." [14]

… ils posent une question des plus importantes. Tout le poids du mouvement ouvrier traditionnel s’exprime dans cette peur des travailleurs. Peur d’agir, mais surtout peur d’agir en dehors de ce qui est possible, et "le possible" n’est autre que "ce qui est permis", comme on leur a appris, Il n’est pas aisé de sauter le pas ; seule une situation de lutte peut faire naître cette rupture avec le passé. Ce qui était impensable et impossible devient possible.

"Prendre les montres, ça a été une intuition d’un gag (...) C’est un type d’action qui a toujours caractérisé la lutte. On faisait vraiment appel à une espèce d’intuition : des gars qui disaient : "Je crois que ça va marcher, ça va être bien !". C’était là-dessus qu’on s’appuyait, et non pas sur des stéréotypes de grèves déjà anciennes." [15]

Cette rupture avec le passé c’est ce qui caractérise la richesse d’une lutte, l’évolution du mouvement ouvrier, la transformation des consciences ouvrières par l’action autonome.
Mais si cette attitude n’apparaît que difficilement c’est parce qu’elle se heurte tout de suite à ceux qui représentent auprès des travailleurs la légalité : les syndicats. Il est bon, par conséquent, de faire ressortir l’attitude du syndicat vis-à-vis de l’acte illégal. Tout d’abord on nie que l’organisation syndicale soit à l’origine d’un tel acte. Il faut défendre sa respectabilité ! Jusque-là c’est facile car c’est vrai ! On avouera que tout a été spontané et non sans gêne pour quelques-uns !

"Pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Il faut avouer que jusqu’alors, militants ou pas, les LIP n’étaient pas tellement "culottés" pour ce genre d’opération. Ils ne pensaient guère à ouvrir un tiroir : il y avait toujours, chez eux, ce respect de l’outil de travail, ce respect des bureaux. Mais il y avait eu, entre-temps, l’épisode de la serviette de M. Laverny... Quand elle a été prise, puis ouverte, certains ont été gênés, mal à l’aise (...) ; un tiroir, deux tiroirs, puis tout le reste y est passé !" [16]

S’il est vrai que :

"Si les ouvriers de LIP sont entrés dans "l’illégalité" c’est sans le chercher a priori (...),

…le syndicat se repose sur ce fait pour émettre des doutes sur l’action illégale.

"Il n’est pas un militant ouvrier responsable pour chercher, sans leur faire prendre conscience de l’enjeu, à entrainer des travailleurs, dans l’illégalité. Il risquerait d’ailleurs d’essuyer un échec cuisant (...)." [17]

On retrouve la gêne du syndicat qui ne peut pas désavouer l’action prise en dehors de son contrôle mais qui refuse de l’assumer pleinement. Tout au long de la lutte la position syndicale a été le refus de mettre l’accent sur le caractère illégal des actions de la base - la prise des dossiers, la prise des montres, la vente sauvage, les payes sauvages, les affrontements avec les CRS. C’est ainsi que, en ce qui concerne la vente des montres le syndicat a été dépassé par l’initiative de la base. Alors que le syndicat voulait conserver comme "gages" les lots de pièces détachées, ce sont des travailleurs qui ont proposé et décidé, en AG, le montage et la vente sauvage.
A l’accusation des capitalistes : "Vous êtes dans l’illégalité !", le syndicat ne donne qu’une réponse évasive :

"Les travailleurs ont dépassé la légalité et ils ont annoncé la légalité de demain." [18]

Il faudrait savoir ! Si on a dépassé la légalité, et si on n’est pas encore "demain", alors on est illégal ! Mais pourquoi tous ces faux-fuyants ? Car admettre que l’action illégale est le seul chemin pour la transformation des travailleurs et de la société, c’est dire que cette société ne pour ra jamais être changée fondamentalement dans les limites de la loi ; même avec des "programmes communs" ! C’est dire que pour changer notre condition d’ouvrier, pour avancer dans le chemin de son abolition, nous serons obligés de briser la loi, de la bafouer, de rompre avec nos vieilles habitudes et nos peurs, d’être illégaux, et de nous organiser pour cela. Comme le dira un ouvrier du CA :

"On est devenus des révolutionnaires pour la seule raison qu’on a fait des actes révolutionnaires. D’avoir vendu des montres et accepté la paye sauvage. Ce sont des actes révolutionnaires. On est donc révolutionnaires." [19]

Mais approuver tout ça implique encore plus. C’est reconnaître que l’organisation syndicale et les partis politiques ne pourront pas servir aux travailleurs dans cette lutte, car ils sont respectueux de la légalité et n’existent que parce qu’ils la respectent. Tel est le prix à payer pour devenir des organisations légales.
Comprendre ce que tout cela signifie pour les travailleurs dépasse de beaucoup le conflit de LIP et les formes particulières que cette action illégale y a prises.
Deux des actions illégales des LIP appellent quelques commentaires. Tout d’abord, l’appropriation et vente des montres. De toute évidence, seul le type de produits a rendu possibles ces actions. Mais ce qu’il importe de souligner, c’est le fait que les LIP se sont ainsi donné les moyens matériels de tenir le coup pendant plus de neuf mois. On sait combien la survie matérielle limite souvent les luttes ouvrières, la grève en particulier. Avec leur action, les LIP ont montré qu’un des premiers pas d’une lutte doit être de se procurer les moyens matériels de vivre, là où ils se trouvent : dans la propriété des capitalistes. Une autre action qui a beaucoup gêné les capitalistes a été celle de s’approprier certains documents, de les diffuser, pour mettre en lumière la face cachée du capitalisme : les manipulations boursières et autres, les accords financiers et de marché, les combines Pt les rapports avec les politiciens et l’Etat [20]. "Intérêt général" dont on nous parle tant chaque fois qu’il s’agit de faire des sacrifices, apparaît ici sous son vrai jour : l’intérêt du capitalisme. L’intérêt de la classe ouvrière n’apparaît lui de façon diffuse, que lors des luttes contre le système. Le jour où les travailleurs se donneront pour tâche de réorganiser cette société ils le feront en fonction d’intérêts différents de ces "intérêts généraux". Il ne s’agira pas alors de remplacer la gestion des capitalistes par d’autres ou par, l’Etat, mais de gérer quelque chose d’autre.

LE CAL ET LA CRISE DES SYNDICATS

Depuis les années 60 en général et surtout depuis Mai 68 "tout le monde", y compris une partie de la classe bourgeoise, se rend compte que le syndicalisme a des problèmes. Une nouvelle énergie dans l’action des travailleurs, voilà la cause principale de cette situation. En fait juste après la deuxième guerre mondiale les organisations créées par les travailleurs pour mener leurs luttes restaient pratiquement inexistantes. Vers la fin des années 50, on pouvait constater :

"Depuis des années, les syndicats se sont surpassés en ingéniosité pour inventer des manières totalement inef¬ficaces de faire la grève (...) Ces parodies de lutte ne gênent nullement le patronat, elles ne font qu’user les travailleurs, qui n’y gagnent rien et y perdent des salaires. Les syndicats s’y sont si bien pris que les travailleurs ont pour ainsi dire presque oublié ce que signifie une vraie grève." [21]

Ce n’est que vers les années 60 que la combativité renait lentement et, avec la grève générale de Mai 68, des nouvelles formes de lutte et d’organisation font surface. Mais, même dans cette situation, la plupart des CA qui se forment se trouvent souvent isolés de la masse des travailleurs et souvent même extérieurs aux lieux de travail. Depuis lors une pratique assez suivie et nouvelle a été celle de créer dans les conflits des organisations de lutte où des structures de décision de masse (Comités de grève, Comités de lutte) dépassant la séparation des ouvriers syndiqués et des non-syndiqués. L’utilisation des AG a aussi tendance à se faire plus régulièrement même si c’est souvent avec manipulation syndicale. Finalement, parallèlement aux luttes mais non sans rapport, des Comités de soutien apparaissent, ceux-ci étant au départ liés à la pratique des groupes politiques tels que les maos-après-Mai68. Dans leur pratique ces Comités restent souvent extérieurs à la classe ouvrière, contrôlés par des groupes politiques, et se considèrent comme des bonnes-à-tout-faire des travailleurs, renforçant le caractère particulier des luttes au lieu d’œuvrer à leur élargissement. Cependant ces Comités de soutien expriment un besoin nouveau, celui du dépassement de la lutte au-delà des limites de l’usine.
Mais le grand mouvement de Mai68 n’a pas été sans laisser des traces dans la mentalité et la pratique ouvrières. On verra d’ailleurs combien les références à Mai68 sont présentes dans la pratique des ouvriers les plus combatifs chez LIP.
Tant qu’il n’y a pas de difficultés dans le développement du capitalisme la critique de l’action syndicale reste théori¬que. Elle devient pratique dans les phases de tension et d’affrontements sociaux ; ainsi au début du siècle avec les grands mouvements de masse (Russie 1905 et l’apparition d’organisations basées sur l’action directe, syndicalistes révolutionnaires français, américains, des pays latins, etc.). De même encore après la première guerre mondiale en Russie, en Allemagne et ailleurs et puis en Espagne et plus près de nous en Hongrie et Pologne.
Le renouveau de cette action autonome se fait jour sur une large échelle dans l’activité de la classe ouvrière depuis les années 60. Jusqu’alors le fonctionnement du système capitaliste s’était basé sur une croissance assez équilibrée dans laquelle les travailleurs déléguaient le soin de défendre leurs conditions de vie aux organisations syndicales, tâches que celles-ci accomplissaient sans trop de difficultés. Mais la situation change, des problèmes apparaissent dans le développement du capitalisme. Les signes les plus concrets de ce changement sont : l’inflation chronique par laquelle les capitalistes réduisent ou essaient de réduire le salaire réel des travailleurs, l’augmentation des cadences et de la violence du travail, les concentrations d’entreprises avec les licenciements et recyclages qui en sont les conséquences. La situation se caractérise désormais par la nécessité pour la classe capitaliste d’augmenter directement l’exploitation des travailleurs.
Face à cette nouvelle situation les syndicats jettent du lest, le marchandage traditionnel, un peu plus de salaire en échange de beaucoup plus d’exploitation - est de moins en moins possible. Il s’agit maintenant, pour les capitalistes, de réduire la partie de la production qui’ va aux travailleurs, qu’on peut acheter avec nos salaires. Les luttes se radicalisent un peu partout dans le monde (France, Italie, Grande-Bretagne), elles apparaissent même là où les travailleurs semblaient "intégrés" (Allemagne). Les syndicats, souvent débordés au départ, arrivent après maintes péripéties à reprendre le contrôle, mais le germe de l’action autonome, de la prise démocratique des décisions et la création d’organisations de lutte par les travailleurs se développe. Mai 68, Le Joint Français, les grèves des OS, autant de progrès, confus certes, toujours faibles, mais combien concrets et importants.
A la base des syndicats, ce changement est ressenti et exprimé par une plus grande attention aux initiatives des
travailleurs, voire par le recours à des formes de lutte autrefois ignorées : les AG par exemple.

"Nous avons découvert ou redécouvert les AG quotidiennes, souveraines sur les prises de décisions, le Comité de grève actif (...) Mai 68, cela nous a réappris la démocratie."" [22]

Déchirés entre une base qui change et un appareil syndical qui ne peut pas changer son rôle, les délégués sont coin¬cés [23]. Chez LIP ceci a été confirmé et mis en évidence par la création et l’existence d’un CA qui est devenu le centre de l’organisation de la lutte. Le CA a été, à l’ origine, très lié au syndicat, ou plutôt aux syndicalistes de base. Mais il serait faux d’y voir tout simplement une quelconque tentative de manipulation des travailleurs par le syndicat. Chez LIP, comme ailleurs, les syndicalistes de base se colletaient avec des problèmes réels. Croyant à l’action syndicale, ils constataient la méfiance croissante des ouvriers envers le syndicat et ses actions. Piaget l’exprimera en disant :

"Ce qu’on appelle la plupart du temps conflit spontané, c’est en réalité l’incapacité des organisations à assumer leur rôle et donc leur dépassement immédiat par les travailleurs." [24]

et :

"Alors/lorsque nous sommes passés à l’action/ les délégués se sont trouvés dépassés et c’était normal. Il fallait accepter d’être dépassé, sinon nous devenions un frein au développement de la lutte. (...) Les sections syndicales éprouvaient des difficultés parce qu’elles se sentaient coupées de la base. Même mandatés, les délégués souffraient du manque de participation de l’ensemble du personnel." [25]

Le syndicaliste ne se demande pas le pourquoi de cette coupure entre syndicat et travailleurs ; il essaye d’y trouver des palliatifs.

"Pour éviter la coupure entre les délégués et les travailleurs, nous avions décidé la création d’un Comité de liaison des ouvriers (...) un lien entre les délégués et la base." [26]

Le CA apparaît ainsi à son origine comme le résultat de deux conceptions de l’action. Celle de quelques ouvriers militants désireux d’agir indépendamment du syndicat et celle des militants syndicaux qui veulent créer un organe qui puisse compléter le syndicat. Selon ce dernier, le CA devait avoir pour fonction d’aider à l’action syndicale :

"Ils (les membres du CA) se trouvaient bien plus à égalité, avec plus de chance de pouvoir s’exprimer a priori qu’elles étaient farfelues. Ensuite, il y avait une grande réunion avec les organisations syndicales. On discutait de toutes les idées et on prenait les meilleurs. Ce fut une émulation très importante." [27]

"(...) Le CA nous a secoués, il nous a obligés à nous ouvrir ; ça perd peut-être un peu d’efficacité à court terme mais à moyen terme on y gagne énormément." (idem)

Une autre idée des syndicalistes était de pouvoir intégrer à l’action syndicale les non-syndiqués. Un des objectifs du CA devait être :

"(...) que les non-syndiqués participent à part entière et activement à la marche de la section syndicale." [28]

Mais ceci n’était pas, nous l’avons dit, déjà à l’origine, la position. de tous les membres du CA, tout au moins des plus actifs. Ils voulaient que le CA soit la place de ceux qui voulaient lutter. Piaget le reconnaît :

"Des camarades de l’entreprise ont pensé que les délégués ne seraient pas assez forts tout seuls pour mener un tel combat. Ils ont voulu participer à la prise de décisions aussi bien qu’à l’action. C’est comme cela qu’est né le Comité d’action. Nous avons favorisé ce mouvement au point qu’à un moment donné les délégués se sont regardés en disant : "Mais nom d’un chien, on n’a plus rien à faire dans cette lutte". En effet, on nous avait pris tout le boulot et nous restions dans la salle à ne pas trop savoir quoi faire." [29]

Dès le début, les syndicalistes plus traditionnels sont restés méfiants vis-à-vis du CA, mais la pression de la base les obligeait à suivre. Ainsi lorsque la section syndicale a voulu empêcher des délégués d’appartenir au CA, ceux-ci ont menacé de rendre leurs cartes et face à cette attitude le syndicat céda [30]. Dès la naissance du CA, il s’ouvre un conflit entre le syndicat et le syndicaliste de base :

"Il y a deux attitudes de la CFDT, d’une part, la Fédération, qui essaie de les tempérer, si on peut dire, mais d’autre part, il y a les délégués et d’autres qui sont pas d’accord ; qui sont vraiment avec le personnel, il y en a dans le tas. Et c’est eux qui font pression sur Piaget." [31]

Cette possibilité que le CA ne reste pas une organisation complémentaire et totalement dépendante du syndicat, mais devienne une organisation de lutte, le syndicat l’a vite sentie :

"S’il (le CA) devient une troisième force antagoniste aux syndicats, son action devient difficile, sinon impossible" [32]

Mais ce rapport syndicat-CA ne se réduit pas à un rapport entre deux organismes, il recouvre une participation mas¬sive des travailleurs aux actions. C’est là une des caractéristiques de la lutte chez LIP dont l’existence du CA n’est que le fruit. Cet engagement constant est sans doute un des facteurs qui obligent une partie du patronat et le gouvernement à reconnaître qu’on ne peut pas finir cette lutte comme d’habitude. Faut-il rappeler qu’une semaine avant la fin et après neuf mois de grève, il s’est trouvé encore environ 800 LIP pour descendre dans la rue et s’engager dans une action directe (l’attaque de l’usine Arbel qui devrait reprendre le secteur Armement) ? Ce ca¬ractère de masse fait apparaître, depuis le début de la lutte, des formes assez larges de prise de décisions : des connaissions, des groupes de travail et surtout l’utilisation des AG. La question de la démocratie ouvrière se pose ainsi. Le syndicat, par la bouche de Piaget fait, lui, l’éloge de la démocratie ouvrière :

"La seule forme qui permette la prise en charge par le plus grand nombre et donc l’efficacité." [33]

Mais il entend par efficacité le bon fonctionnement du syndicat. C’est pourquoi lorsque cette démocratie permet l’apparition et le développement d’une critique des actions syndicales, tous les efforts sont faits pour museler et écraser cette même démocratie ouvrière. On y reviendra.

* * * * *

LES BONZES REPRENNENT LE DESSUS

Mais s’il est vrai que ce rapport entre le CA et le syndicat est confus pour les syndicalistes de la base, il n’en est pas de même pour les bonzes syndicaux qui voient tout de suite le danger pour eux. Alors qu’à la base les délégués constatent le dépassement du syndicat et considèrent le CA comme le moyen du "réveil syndical" [34], pour les bonzes, l’existence du CA est tout au contraire le signe du manque de "conscience" des travailleurs.

"On est loin encore du syndicat qui serait le rassemblement de tous les travailleurs conscients et organisés.(...) C’est une des raisons de la création, avant le conflit, d’un CA. Celui-ci est d’abord apparu comme un moyen de mieux assurer le rassemblement de tous les travailleurs. Son but n’était pas d’intervenir dans la définition des orientations, il ne se voulait qu’un instrument au service des décisions de lutte. A ce titre, il joua un rôle très important. Mais il lui advint bientôt ce qui arrive très souvent aux CA : il finit par devenir le moyen de pression de quelques militants, l’expression d’une poignée de travailleurs voulant agir au nom de tous les autres." [35]

On retrouve ici l’essentiel de la position syndicale sur 1’ activité ouvrière. Il ne viendrait jamais à l’esprit de ces messieurs que la conscience ouvrière est liée au développement de l’action autonome, ce qui est tout le contraire de remettre son destin à des organisations responsables aux yeux des capitalistes. Vu leur position, même, les chefs syndicaux voient le problème à l’envers. Il est vrai que, si les ouvriers ne sont pas conscients de leurs intérêts, ils ne peuvent pas "intervenir dans la définition des orientations" de la lutte qui est, bien entendu, déterminée par les syndicats et, à la limite, par M. Maire ! Mais alors comment expliquer que ces mêmes ouvriers deviennent tout d’un coup conscients au point de vouloir agir et faire pression ? S’ils sont devenus conscients, ils devraient, toujours selon la formule de M. Maire, adhérer au syndicat ; si au contraire ils agissent en dehors du syndicat et quelque fois contre lui, alors il faut croire que leur conscience est autre que celle dont M. Maire donne la définition ! Et si le manque de syndicalisation est un signe d’immaturité ouvrière comment expliquer que c’est dans les pays où le taux de syndicalisation est très élevé (Grande-Bretagne, Allemagne, Suède, Hollande), où les syndicats sont le plus intégrés à l’Etat, que les luttes ouvrières importantes prennent la forme de grèves sauvages ! Pourquoi, selon les propres mots d’un délégué CFDT de LIP, ce sont les ouvriers les plus syndicalisés (à 90 %)., ceux de la mécanique, "que dans la lutte ont paru totalement dépaysés." [36]
Mais si les bonzes de la CFDT sont si préoccupés, c’est justement parce qu’ils ont eu au départ pas mal de difficultés pour garder le contrôle de leur propre section syndicale chez LIP. Ils se plaignent que les syndicalistes de base,

"(...) n’ont sans doute pas aperçu, surtout au début, le rôle que pouvait jouer la Confédération et sa Fédération de la métallurgie. (...) L’apport des relais syndicaux de la Fédé, de la région, de la Confédération n’est pas apparu aux travailleurs de LIP comme immédiatement nécessaire, sinon comme simple soutien à leur action." [37]

Bien sûr, l’erreur a été corrigée à partir du moment où l’appareil syndical est intervenu en force, en particulier lors de la reprise en main des négociations et aussi lorsque la Fédé a envoyé ses "spécialistes" pour trier les documents volés et prouver que "l’affaire était viable". On reparle ira plus loin de ce que ça veut dire, pour l’instant bornons-nous à souligner que le syndicat a voulu montrer, par cette intervention, que à ...

"(...) l’imagination et prise des responsabilités des travailleurs il fallait associer la compétence." [38]

Obligés de reconnaître la capacité des travailleurs à mener la lutte, le syndicat n’a qu’une seule et dernière raison de justifier son existence. Selon lui, les travailleurs sont incapables de comprendre le fonctionnement de l’entreprise.

"A chacun son métier, surtout quand il s’agit de trier, d’analyser des éléments aussi complexes. Il fallait donc des spécialistes pour tirer le maximum d’enseignements des documents saisis. Juristes, économistes, experts comptables se sont attelés à ce travail (...)" [39]

Quel aveu ! En le disant à haute voix, le syndicat montre de quelle façon il accepte la séparation que cette société fait entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, ceux qui sont "spécialisés" dans le travail et ceux qui sont "spécialistes" de faire travailler les autres ! Voilà la "société autogestionnaire" de demain présentée enfin au grand jour !
Toutes ces questions n’ont jamais préoccupé l’appareil de la CGT, très minoritaire et peu représentatif dans la lutte. Pour les délégués CGT, le CA doit être encore plus un organe d’exécution des décisions prises par les syndicats.

"On reconnaît volontiers que les gars du CA ont fait un travail extraordinaire du point de vue des tâches matérielles. Ça a aidé réellement les militants et ça leur a permis de mieux faire leur devoir, ou enfin de mieux jouer leur rôle de dirigeants syndicaux." [40]

Respectueux des lois et des traditions les membres de la CGT sont vite dépassés ; ils ne peuvent pas comprendre et accepter que les travailleurs créent de leur propre activité quelque chose qui n’est pas prévu [41] Les difficultés de la CGT dans cette lutte viennent surtout du fait que les LIP ont agi, la plupart du temps, de façon nouvelle balayant les schémas du syndicalisme de papa, desquels les cégétistes sont prisonniers. Alors que la CGT avait au départ environ 200 cartes chez LIP, elle n’en a aujourd’hui que 19 et, comme disent des membres du CA : "Même à 19, ils arrivent encore à s’engueuler entre eux !" Pour eux, militants syndicaux rigides, seule la négociation compte dans une lutte, c’est pourquoi ils ont des difficultés à juger le CA.

"Ils /le CA/ devront après la lutte réintégrer les organisations syndicales ou rien du tout. Il n’y a que les syndicats qui sont légaux (...) Pour négocier, moi, je ne les reconnais pas." [42]

Négocier, le grand mot est lâché !
C’est par rapport aux négociations que l’évolution des rapports entre le syndicat et les membres du CA est la plus facile à analyser. Le rôle des organisations syndicales est de négocier avec le patronat. C’est en fonction de leur capacité de le faire, au nom des travailleurs, que les capitalistes les considèrent comme des organisations "responsables". Et c’est en contrepartie de ce devoir qu’elles ont le droit d’être légales. "L’action, ce sont aussi les négociations" [43], rappellera la CFDT. Négocier veut dire trouver un compromis possible pour le capitaliste, même si pour cela il faut céder quelques miettes aux ouvriers. Ce compromis est trouvé autour d’une table, loin de l’action et présence collective des travailleurs. La plupart du temps les magouilles entre les partenaires restent inconnues des ouvriers auxquels on demande seulement d’approuver les résultats. Les militants les plus radicaux de chez LIP ont bien compris de quelle façon le déplacement des négociations d’abord de Besançon vers Arc-et-Senans et ensuite vers Dijon et Paris, a été une manœuvre de division qui permet en même temps à l’appareil syndical de reprendre le contrôle de la lutte. Juste au début, le CA a réussi à imposer l’enregistrement au magnétophone des négociations, mais par la suite le refus par le patronat de tels procédés a fait loi.
Pour mettre fin à une lutte, les capitalistes savent que le pas le plus important consiste à stopper l’action de masse, la seule qui peut être productrice de changements dans la mentalité ouvrière. Les négociations sont ce premier pas. Car ce qui fait peur aux capitalistes, ce n’est pas le montant des centimes à débourser. Ce qui leur fait peur, c’est la transformation des ouvriers, bêtes dociles et obéissantes, en hommes capables de penser et d’agir ensemble d’une façon autonome. Telle est la dynamique des luttes ouvrières. C’est pourquoi ce qui distingue une organisation syndicale d’une organisation autonome de la classe ouvrière, c’est aussi leurs positions respectives par rapport aux négociations. Pour le syndicat, l’action doit aboutir à la négociation, le plus vite possible, aux moindres frais. Pour les travailleurs radicaux, le but de la lutte doit être de développer la capacité d’agir de la masse des travailleurs, leur force collective, d’élargir et de changer leurs mentalités par l’action. Dans la lutte de chez LIP, le CA s’est placé sur ce terrain tout en mettant les ouvriers en garde contre les négociations.

"Le problème des négociations, c’est la phase la plus difficile d’un conflit. C’est aussi la période où certains sont tentés de faire passer les intérêts de leurs organisations avant ceux des travailleurs. La lutte doit être prise en charge par tous les travailleurs, c’est à eux de définir les moyens d’action, de les approuver ou de les rejeter lorsqu’ils sont proposés par des organisations.
De là dépend la victoire, notre victoire !" [44]

et,

"Certains veulent nous faire croire qu’il suffit de négocier pour gagner. L’expérience de six mois de lutte nous a appris une chose : SEULE L’ACTION PAYE !" [45]

Le CA a aussi agi de façon à rendre compréhensible à la masse des LIP le sens et les conséquences du compromis entre syndicats et patronat le 12 Octobre,

"Ainsi, les travailleurs, amplement informés, ont pu choisir - librement et démocratiquement - de rester sur leurs positions initiales : Non aux licenciements !" [46]

* * * * *

LE RAPPORT CGT-CFDT

Avec l’évolution de la lutte, l’action syndicale a pris de plus en plus le chemin de la négociation. Ce chemin est vite apparu comme celui du compromis, des reculs, des changements de position de départ qui étaient celles de la base. Le chemin de la négociation est, nous l’avons vu, celui du contrôle de l’appareil syndical sur les délégués de base, mais il est aussi celui des tractations intersyndicales. Aux débuts de la lutte la CFDT avait joué la carte du "bon" syndicat vis-à-vis la CGT. Elle a aussi orienté toutes les critiques vis-à-vis la CGT masquant son propre rôle, tout en pouvant se présenter comme la garantie de la "démocratie"" c’est-à-dire en défendant le droit de parole pour la CGT :

"La CGT parle, bien qu’elle soit très minoritaire au niveau de l’AG, elle parle à peu près la moitié du temps. Et pour une question formelle de démocratie, Piaget dit toujours : "Laisse-les parler, laisse-les parler !" [47]

La CFDT défend aussi la CGT là où elle est implantée. Si l’usine d’Ornans a été la seule du groupe LIP à reprendre avant les autres départements, ce n’est pas sans rapport avec le fait que la CGT, qui y est majoritaire, a toujours empêché le type d’action qui a fait la force des LIP. Alors que les militants du CA proposaient de mobiliser les LIP pour s’opposer à la reprise à Ornans, soulignant que c’était le premier pas dans la division des ouvriers, la CFDT s’y est opposée, ne voulant pas aller dans le terrain contrôlé par la CGT...
Ainsi depuis le début, le rôle de la CFDT est complété par celui de la CGT. L’une ne peut exister sans l’autre :

"Y en a un qui le dit clairement et puis l’autre (syndicat) qui se cache derrière, alors pour moi, c’est exactement pareil. La CGT agit en premier. Mais quand ils ont agi, les autres (la CFDT) disent : on peut y aller maintenant, c’est pas nous qui l’avons fait." [48]

Mais au fur et à mesure que la lutte avance "la CFDT prend les mêmes positions que la CGT", par exemple lorsqu’il s’agit de pousser les gens à s’inscrire au chômage [49]. On manipule donc les AG, on prépare les votes, on prend le contrôle de l’information, LIP-UNITE devient un organe soumis au syndicat, en somme, on prépare les ouvriers pour accepter le compromis [50]

LE CA : STRUCTURE PERMANENTE OU ESPRIT DE LUTTE

Nous avons dit que le CA résulte de la jonction de deux forces - des syndicalistes mal à l’aise et des militants critiques de l’action du syndicat. Ce sont ces derniers qui leur ont donné la vitalité. Le CA de LIP, ou tout au moins l’esprit du CA, est quelque chose de nouveau dans le mouvement ouvrier français d’après-guerre. Composé d’éléments sans appartenance préalable à des groupes politique, le CA n’a pas existé de façon organisationnelle et permanente, ce qui n’est pas sans rapport. Pour ses membres les plus actifs, le CA n’a jamais été une organisation ou une tendance politique ; comme ils disent : "Le CA est dans la tête des gens !" Cependant chaque fois qu’une action se développait il est facile de regrouper le CA, "on se retrouve à nouveau". Cet esprit se base sur le fait que "les gens doivent agir par eux-mêmes le plus possible". Encore selon les camarades du CA, "dans le CA nous faisons ce que nous décidons de faire même si la CFDT n’est pas d’accord, et si la CFDT veut faire une action nous ne le faisons que si nous sommes d’accord" [Beaucoup de ces idées sont le résultat de conversations directes avec les membres du CA.]]

"Le CA c’est le gars qui veut gagner la bagarre et qui emploiera tous les moyens pour la gagner, qu’ils soient avec ou contre les syndicats." [51]

L’attitude du CA envers le syndicat est ainsi bien résumée dans ces idées. Les actions du CA sont indépendantes par rapport au syndicat. L’action du CA a joué constamment comme un obstacle au compromis, au marchandage, exprimant la volonté des éléments les plus radicaux parmi les ouvriers. Cette détermination s’est manifestée sans limites, sans se présenter comme une position à suivre, comme une action exemplaire.

"Dans nos discussions, on dit ce qu’on a sur le cœur, on ne cherche pas à parvenir à un texte de compromis, pour ensuite le présenter quelque part et faire pression sur les gens. C’est ce qui prouve qu’on n’est pas un syndicat. A un moment, on cherchait à être autant à la tribune que les deux groupes de syndicalistes. Mais on apparaissait comme un troisième syndicat. Or nous ne sommes pas une troisième force. Nous sommes la force !" [52]

Par exemple, lorsque le CA fait du mot d’ordre : "Non aux licenciements !", sa base d’action, il ne fait que refuser le principe de la négociation. Gagner, c’est pour ces camarades du CA, ne pas céder.
Mais le CA joue encore un autre rôle non moins important. Dans leurs actions, les travailleurs sont poussés à agir par eux-mêmes, à développer leurs capacités, à vaincre la peur qui les rendait dépendants du syndicat. Ils sont portés à comprendre que la lutte doit rester dans leurs mains, et que ce qu’ils ne feront pas personne ne le fera pour eux.
Le fait que tout cela a été vécu de façon collective par la majorité des ouvriers pendant une longue période de lutte est un des aspects importants de LIP. Autant que cela est possible dans une lutte isolée, les ouvriers les plus radicaux du CA viennent ainsi à poser la question fondamentale de l’activité ouvrière : les difficultés de l’action consciente.

"Quand on dit : "Il y a encore pas mal de gens qui ne prennent pas d’initiatives", c’est un peu vrai, mais il faut reconnaître que ceux qui en prennent, quand ils en prennent une initiative et que cette initiative, coup de pot, arrive à faire quelque chose de bien, il y a tout de suite une organisation syndicale ou autre qui récupère le truc. Mais si jamais le gars qui a pris cette initiative arrive à faire une erreur, et quand on fait quelque chose, ça arrive toujours de faire des erreurs, à ce moment-là, on lui tombe sur le dos. Et là, on ne le traite pas en tant que responsable, on le traite en tant que dissident ... C’est pour ça qu’il y a aussi des gens qui n’osent pas prendre des initiatives. Parce qu’ils ont peur, ils ne sont pas habitués. Ils ont peur un petit peu des conséquences, parce qu’ils se disent : "Oui, mais si je ne réussis pas, qu’est-ce que je vais me faire passer !" Par qui ? Par des gens qui n’ont pas plus de droits que lui. Seulement, ils sont d’une façon ou d’une autre supérieurs à lui parce qu’ils font partie de la société. La société elle est comme ça. Il y a énormément de gens qui prendraient des initiatives s’ils n’avaient pas la trouille que ça leur retombe sur le dos. Par l’intermédiaire, justement, des copains qui les encouragent à en prendre." [53]

Cette peur, c’est le poids d’années et années de passivité face à la société et à ses organisations, le syndicat compris. C’est la marque du mouvement ouvrier traditionnel. C’est la richesse de l’action que de liquider ce poids, cette peur ; c’est la mesure d’une lutte importante lorsque cette liquidation devient possible sur une large échelle et se traduit dans la transformation de la pensée ouvrière. Piaget lui-même le reconnaît lorsqu’il dit :

"Il y a des gens qui avaient l’esprit étroit, fermé, répétaient des slogans qu’ils avaient dans la tête, qu’ils avaient avalés par les informations qu’ils pouvaient avoir, par le type de lecture qu’ils avaient. Or, en les confrontant directement avec la réalité au cours de la lutte, il y en a beaucoup qui ont changé et qui, maintenant, franchement, sont d’autres hommes et il fait bon travailler avec eux et discuter avec eux." [LIP, Stock, p. 43.]]

Mais les conclusions sont difficiles à tirer pour les syndicalistes. Ils reviennent en arrière : il faut toujours des responsables, disent-ils, car les gens ne sont pas encore suffisamment capables de se prendre par la main. Faut-il leur rappeler, comme le fait un membre du CA, dans une formidable discussion avec Piaget :

"Est-ce que tu crois que c’est l’appareil syndical aussi qui les a rendu comme ça, parce que vous avez toujours été... vous les avez toujours habitués à prendre les responsabilités pour eux." [54]

LE CA ET LE SYNDICAT

On peut déjà affirmer que l’attitude que le syndicat avait eue, au début de la lutte vis-à-vis du CA a changé. Le CA, organisation parallèle au syndicat, docile et manipulée, n’a jamais existé comme l’avait souhaité le syndicat. Les membres les plus durs du CA l’ont compris depuis le début :

"Le CA est là (disait un syndicaliste) pour accomplir des tâches matérielles, pour laisser les délégués réfléchir à la poursuite de la lutte – Voilà ! Nous, on était là pour ramasser leur merde, pour creuser les trous." [55]

Au nombre de ces "tâches matérielles" prises en charge par le CA, citons la popularisation et l’information intérieure. Celle-ci a eu un rôle très important dans l’éveil de l’esprit critique chez les travailleurs ; en particulier avec le panneau d’affichage de journaux où l’on peut lire de Minute, l’Huma, et La Nation jusqu’aux journaux gauchistes. Inutile de dire que la CGT est verte de rage chaque fois qu’elle voit l’Huma affiché à côté de Minute, souvent avec des positions assez proches...
Mais quelle est la position du CA envers le syndicat ? Les camarades du CA précisent tout d’abord l’indépendance de leur action par rapport au syndicat (voir note 52). Mais, comme ils disent correctement :

"Dans cette lutte, les gens ne sont pas partis en lutte contre le syndicat, ils sont partis pour une idée, pour des objectifs ; si dans l’action ils se choquent aux syndicats alors, ils découvrent leur rôle." [56]

C’est ce qui s’est passé pour beaucoup avec l’histoire du contrôle des paies sauvages par la CFDT. Tout au départ, des membres du CA avaient proposé une paie de lutte, ou de survie, égale pour tous, ce qui a été refusé. La hiérarchie des paies a été retenue. Mais comme le font remarquer alors des membres du CA, "si on fait les choses comme avant, on les fait jusqu’au bout" et dans ce cas il aurait fallu "se payer" la prime de Noël et se donner une échelle mobile qui suit l’inflation, qui n’a pas arrêté depuis neuf mois. Ces propositions de quelques membres du CA ont elles aussi été refusées par la CFDT qui est apparue alors comme "les nouveaux patrons." [57]

Par rapport au syndicat on peut donc dire que le CA se définit :

1. par son action indépendante,
2. par son refus de se présenter comme un nouveau syndicat concurrent, une troisième force.

En somme, on peut dire qu’il ne s’agit pas d’un anti-syndicalisme mais du dépassement de l’action syndicale. Le CA n’existe que dans l’action, il est une organisation transitoire, jamais débordée par sa gauche car il est la gauche en action. Les gens y viennent de la même façon qu’ils repartent.

"Il y a des fois on s’y retrouve à 10, comme des fois on s’y retrouve à 200 (...) c’est suivant une position du syndicat ou un truc comme ça. Nous on réagit. Alors les gens réagissent en même temps que nous, ils sont d’ accord avec nous. Bon, on se retrouve à 200 d’un seul coup, puis après les syndicats, ben, ils reviennent sur une autre position, alors après tout le monde retourne au syndicat. Bon, et puis moi je retourne pas !" [58]

Tout au contraire de ses projets, la CFDT s’est trouvée progressivement mise en question par le CA, acculée au point qu’il lui a fallu aller jusqu’à essayer de l’étouffer. Il est d’ailleurs fort probable que la reprise de l’affaire LIP par le patronat passe par la neutralisation du CA, ou, du moins ses membres les plus combatifs [59] Dans une grève assez semblable à celle de LIP, celle des chantiers navals de la CLYDE, Ecosse, en Grande-Bretagne, en 1972, les syndicats ont signé - comme condition préalable à l’achat de l’entreprise par des nouveaux capitaliste - un engagement de ne pas faire grève pendant 3 ans. Voilà un bel exemple de négociations ! Le plan de redémarrage accepté par les syndicats chez LIP comporte une tactique assez semblable. En effet, selon ce plan, l’embauche à la longue de tous les LIP dépend de "l’expansion" de l’entreprise au cours des premiers mois suivant la reprise du travail ; ce qui revient à dire qu’au départ il faut se laisser exploiter sans trop gueuler. Et c’est dans ce sens qu’on peut dire que ce n’est pas encore fini !
Par leur action constante, poussant le plus grand nombre de travailleurs à agir, à agir par eux-mêmes, et à ne pas se reposer sur les syndicats, en affirmant sa détermination par des actions directes, les camarades du CA de LIP proposent un mode d’action exemplaire à l’ensemble des travailleurs. Dans cette lutte, ils ont été les metteurs en acte de ce principe fondamental pour nous tous : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs EUX-MEMES.

LES LIMITES

Mais il ne faut pas que l’arbre cache la forêt ! Dans leur majorité, les travailleurs de LIP ont continué de faire confiance au syndicat, comme on l’a dit, y compris bien des membres du CA.

"Ils (les grévistes) se retranchent derrière l’appareil syndical.(...) Il faudrait prendre des initiatives, mais ils disent : les syndicats sont là ; il y a les délégués, on les a élus !" [60]

La CFDT a ainsi pu, dans l’ensemble, conserver la direction de la lutte. Les difficultés du CA à s’affirmer et à s’affermir viennent surtout de son caractère minoritaire au sein des travailleurs. Mais cette faiblesse n’en a pas moins été aggravée encore par l’attitude même de ses membres les plus durs qui se sont souvent autocensurés face à l’organisation syndicale. Plusieurs facteurs expliquent ce fait. D’une part, les militants du CA ne se sont pas formés dans des partis ou groupes politiques mais sur le tas, avant et pendant la lutte. Ils n’étaient pas des militants dans le sens traditionnel ; ceux dont on peut dire :

"(Le militant) est identifiable justement parce qu’il se distingue des autres par son courage, par ses opinions et surtout par son activité ; il n’est pas l’homme du commun, il émerge de la masse, "de la base" ?" [61]

Ils n’étaient donc pas des ouvriers "différents" avant la grève, mais partie de la masse des ouvriers et ils craignent toujours de le devenir en prenant des positions radicales vis-à-vis du syndicat. Cette crainte de l’isolement n’est pas sans rapport avec le fait que la plupart des LIP habitent dans une banlieue de Besançon : Palente, dont le caractère communautaire s’est beaucoup renforcé après 9 mois de grève. D’autre part, ils ne voient pas le besoin de prendre ces positions, car si leur critique des appareils est très nette, ils ne peuvent pas en faire autant vis-à-vis des délégués locaux encore très soumis à la pression de la base. Le fait est que ces délégués vont jusqu’à cautionner sinon participer à des actions directes que la Confédération condamne, par exemple l’attaque de l’usine Arbel en janvier Tout cela aide à expliquer l’attitude des membres du CA, mais ne peut pas la justifier. En ne recherchant pas à s’interroger et à réfléchir sur leurs propres actions et leurs conséquences, ils sont restés au coup par coup. Refusant de faire une réflexion théorique sur leur pratique, ils sont restés incapables de dégager une ligne générale et cohérente dans leur action. Ils sont ainsi devenus une proie facile pour le syndicat vers la fin de la lutte, adoptant progressivement sa façon de voir et d’agir. C’est ainsi que dans un texte [62] paru après la fin de la grève et écrit par un LIP, il est dit :

"Laissons aux "spécialistes" l’analyse politique ou théologique de notre mouvement."

Ce mépris de la théorie, de la réflexion sur ses propres actes, en somme, ce refus de penser son activité, va de pair avec l’acceptation des "spécialistes". Tout au contraire, la force de la lutte de LIP a été justement la mise en question de cette séparation entre les spécialistes qui pensent et décident(les syndicats) et ceux qui exécutent (les ouvriers). Il est en plus faux de dire que la théorie est laissée aux spécialistes car c’est bien de la théorie qu’il s’agit dans l’article en question. Seulement, à la place d’une réflexion sur les actes qui ont fait la force de la lutte, on y trouve une description religieuse de la "communauté" des LIP et une attaque de ceux qui n’ont pas voulu en faire partie (la CGT). Ce n’est pas dans tout ça que le mouvement ouvrier pourra puiser des exemples pour demain et la critique de ses actes d’hier !
Néanmoins le caractère particulier du CA, son existence non permanente en tant qu’organisation, ses rapports avec le syndicat, expriment le niveau le plus avancé de l’activité autonome de la classe ouvrière en France. Si son attitude est loin d’avoir comblé l’attente des militants traditionnels, ce n’est que parce que le nouveau mouvement ouvrier se développe, non en se conformant à des modèles théoriques préétablis, mais surtout en rompant avec les idées et la pratique du passé. C’est pourquoi le résultat le plus important de ce combat est précisément celui de balayer tous ces modèles théoriques, qui appartiennent eux aussi à une époque révolue, tout en posant des jalons d’une nouvelle théorie révolutionnaire [63]
Il reste que seule la compréhension de ces limites pourra épargner aux camarades de LIP la frustration qui accompagne la fin d’une lutte. Il faut que ce qui est inconscient dans l’action des travailleurs leur devienne conscient. Ce texte a pour objet de participer à la concrétisation de ce processus.

LIP : AFFAIRE RENTABLE OU AFFAIRE "VIABLE"

Mais quel est donc le problème de LIP ? Ne serait-ce qu’à la lecture des documents volés à la direction et publiés, on peut avoir un aperçu de quelques-uns des problèmes de l’entreprise. Vu une pléthore de cadres, on se trouve de¬vant une politique d’investissements inconsidérée, des techniques de production traditionnelles et des dépenses de prestige trop importantes [64]. D’où la nécessité, un beau jour, face à la concurrence, d’une remise en ordre : rationalisation (compression des effectifs) et gains de productivité par une simplification des modèles permettant d’intensifier le travail. C’est d’ailleurs la différence entre LIP et KELTON, cette dernière entreprise ayant une productivité bien plus élevée. Faire payer aux ouvriers le coût de tout ça, cette nécessité est la clé de la crise de de LIP. Face à la résistance des ouvriers à une première solution : des licenciements, la solution patronale était de garder seulement la production horlogère en la rationalisant. Dans ce cas, il fallait abandonner les secteurs non horlogers (machines-outils, mécanique, armement). C’était le plan d’Ebauche S.A... Les objectifs initiaux de la lutte (Non aux licenciements, Non au démantèlement) empêchent la mise en œuvre de ces solutions.
Depuis les débuts de la lutte, la CFDT et le PSU se sont acharnés à montrer que LIP était une "affaire viable", sans pour autant expliquer ce qu’ils entendaient par là. Il ne faut pas être spécialiste, comme ceux que la CFDT paye avec l’argent des ouvriers, pour savoir que viable signifie, dans le système capitaliste, rentable et que toute remise en marche de LIP sur ces bases veut dire augmentation de l’exploitation, soit par la réduction des salaires, soit par l’augmentation de la productivité. Cette solution est celle du projet adopté. Suivant ce projet, il s’agit de rendre LIP, la nouvelle entreprise, concurrentiel, ce qui veut dire plus de machines, des cadences accrues, de nouveaux systèmes de productivité, plus de violence du travail, plus d’exploitation. Comme on l’a déjà dit, c’est là que tout n’est pas encore joué, car il appartient maintenant aux syndicats de dorer cette pilule aux travailleurs.

DU "NON AUX LICENCIEMENTS" A LA VISION D’UN MONDE NOUVEAU !

A propos de la lutte des LIP, on a beaucoup discuté du contenu de la "lutte pour le maintien de l’emploi". Il faut tout d’abord souligner que l’objectif central de la lutte chez LIP est loin d’être la revendication "droit au travail", mot d’ordre réformiste et capitaliste, ancré dans un passé historique lointain (la crise des années 30), mais bel et bien les mots d’ordre "Non aux licenciements !", "Maintien des avantages acquis !", dont la signification est, nous le verrons, bien différente. D’autre part, et ceci doit être mis en évidence, même si les LIP ont lutté pour le maintien de leur situation antérieure de salariés, ils l’ont fait d’une façon qui est elle-même la négation de la condition du salariat, puisque pendant plus de 9 mois, ils se sont faits vivre (en se payant un "salaire") sans pour autant travailler. On verra par la suite les conséquences de cet acte.
Les ouvriers de chez LIP représentent assez bien toute une large partie de la classe ouvrière qui est le produit de presque 30 ans de développement du capitalisme dans l’Europe de l’après-guerre. En majorité des ouvriers de qualification moyenne, ils ont eu des salaires réels en augmentation jusqu’à la fin des années 60, auxquels correspond une amélioration des conditions de vie. La majorité d’entre eux sont rentrés dans la production alors que ces conditions étaient déjà existantes (plus de 50 % des ouvriers sont des jeunes). Ils sont de ceux que ça fatigue d’entendre les syndicats et les vieux ouvriers rappeler constamment "qu’avant c’était pas pareil !", que : "on ne fait plus attention à tout ce qu’on a, pourtant il a fallu se battre pour l’avoir !" ; que : "les jeunes aujourd’hui c’est’ plus pareil, ils ne connaissent que la facilité !"
Cette lutte éclaircit pas mal les attitudes de ces ouvriers et la façon dont leur activité autonome peut s’exprimer dans la phase actuelle. Formés (ou déformés) par un capitalisme où la partie sociale du salaire est grande (allocations, sécurité sociale, formation professionnelle), habitués à des conditions de vie pas trop cycliques, ces jeunes ouvriers voient tout d’un coup la situation changée. Voilà qu’on des oblige à mettre en question leurs conditions de vie, à changer de travail, bref, à perdre cette situation, qu’ils n’avaient jamais adorée, comme le font les anciens combattants de 36 et les syndicats, mais qu’ils avaient pensé comme permanente. Tout d’un coup voilà que le capitalisme leur apparaît comme un système social pas trop équilibré, plus cyclique, peut-être même en difficulté. La mentalité ouvrière traditionnelle, celle qui faisait la force du syndicalisme, des actions ouvrières traditionnelles, est mise en question, surprise par les changements imposés par le capitalisme. Dans la phase actuelle cette mise en question reste limitée à la conscience que le système, cette fameuse "société de l’abondance" dont on a tant parlé, ne l’est plus et qu’il ne s’agit plus de demander quelques miettes de plus mais plutôt de lutter pour garder celles qu’on a !
La lutte de LIP reflète ce niveau de la conscience ouvrière. Ces ouvriers sont en large partie ceux qui se retrouvent dans les actions du CA, dans son "esprit". Les mots d’ordre syndicaux "Garantie de l’emploi" et "Maintien des avantages acquis" correspondaient au départ aux préoccupations ouvrières. Mais bientôt le premier d’entre eux a été remplacé par celui de "Non aux licenciements", mis en avant par le CA qui lui donne un contenu de solidarité ouvrière nettement affirmé. C’est d’ailleurs en imposant dans la pratique ce slogan que les LIP ont refusé le 12 octobre 73 les propositions du médiateur Giraud et des syndicats.
Mais cette situation est loin d’être de celles où le mot d’ordre du "Droit au travail" puisse apparaître. Dans les années 30, alors que de larges masses de travailleurs se trouvaient en chômage, ce slogan a exprimé l’incapacité du mouvement ouvrier à prendre en charge la production et à détruire le travail salarié. Le "Droit au travail", c’est la revendication d’une classe ouvrière affamée et écrasée par la défaite. On est loin de cette situation aujourd’hui. La lutte des LIP loin d’être la lutte de ceux qui demandent aux capitalistes le "droit" à être exploités pour vivre (ce droit devenant ainsi un devoir), est plutôt la lutte des mecs qui ont le fric. Ce fric, nous l’avons souligné, c’est leur force de l’avoir trouvé là où il était, dans la propriété capitaliste dont ils se sont servis.
Après 9 mois sans travailler, les LIP sont venus, tout au contraire de ce que prétendent ceux qui ne voient chez eux que la crainte de perdre un emploi salarié, à se poser des questions sur leur vie et sur l’organisation de la société.
Il est rare de trouver parmi les plus actifs d’entre eux un seul qui puisse envisager la reprise du travail avec plaisir, autrement qu’avec résignation. Il n’y a. plus que les syndicalistes pour dire :

"Il est certain que nous aimons notre travail, nous aimons notre usine, nous aimons notre outil de travail." [65]

Pour la plupart d’entre eux, une image du retour à la production est quelque chose de difficile à admettre. N’est-ce pas toujours vrai après n’importe quelle grève ? Bien sûr, mais chez LIP ce sentiment s’amplifie et prend une in¬tensité plus forte par le fait même que ces ouvriers ont vécu une longue lutte de masse qui les a beaucoup transformé. Elle les a totalement absorbés. Comme ils disent, "avant on ne savait pas quoi faire du temps libre, maintenant on n’en a même plus assez !". Pendant neuf mois, la vie des gens a changé, la communauté ouvrière s’est formée et resserrée. L’ouverture sur l’extérieur leur a apporté des tas d’éléments nouveaux qui ont bouleversé leur mode de pensée et de comportement. Au-delà de leur condition immédiate, ils en sont venus à se poser des questions sur la condition ouvrière en général et l’organisation sociale, sur la possibilité d’un monde différent.

"La découverte de toute la connerie de l’usine, de son aliénation, et qu’on se bat pour y rentrer et dans des conditions qui sont les mêmes que les contradictions qu’on a perçues dans ce conflit !
A partir de là on s’aperçoit que la classe ouvrière est encore adolescente, qu’elle a besoin d’être sevrée. Pourquoi on n’aurait pas pu dire : "L’usine c’est tellement con qu’on n’y retourne pas" - C’est peut-être fou, mais si on essayait de voir quelles sont les conséquences ? Si on ne discute pas de ça, on pourra faire des conflits comme LIP, on pourra changer de gouvernement, on pourra faire n’importe quelle révolution, ça ne solutionnera rien à long terme. La société n’explosera pas sans l’explosion de l’homme." [66]

* * * * *

La lutte de LIP est sûrement critiquable lorsqu’on l’analyse à la lumière de "ce qu’elle aurait pu être". Mais l’histoire des sociétés et du mouvement ouvrier ne se fait pas selon des modèles préétablis. C’est pourquoi nous avons cherché plutôt dans cette lutte, telle qu’elle a été, ce qui la distingue, Et ce qui la distingue, c’est justement une plus grande action consciente, critique et autonome des travailleurs par rapport au vieux mouvement ouvrier. C’est l’ouverture de la lutte sur l’extérieur ; ce sont les tentatives de généralisation en France et à l’étranger ; c’est la participation massive aux prises de décision et à l’action directe ; le dépassement de la légalité bourgeoise par l’appropriation et vente des montres, la publication des dossiers de la direction ; c’est la création d’un groupe d’ouvriers radicaux (le CA) optant pour l’action directe, autonome par rapport au syndicat, et non pour la négociation.

La lutte de LIP est une étape dans le long processus de liquidation de ce passé de défaite qui pèse sur l’action de la classe ouvrière. Mais comme chaque étape d’un nouveau mouvement ouvrier, elle constitue aussi une BRECHE dans le vieux monde.

Janvier/Février 1974 Charles REEVE

Notes :

[1Il faut noter à ce propos que les LIP se prenaient, avant la grève, pour des ouvriers à part, compte tenu de leurs conditions de vie supérieures à celles de la moyenne des ouvriers de la région. Au cours de la lutte cette attitude a progressivement disparu, même si elle est, pour beaucoup, à l’origine de cette image du "LIP" !

[2Les grévistes racontent même la venue à Besançon de groupes d’ouvriers émigrés, ne parlant pas le français, mais intéressés par "ce qui se passait !".

[3La grève RATEAU mérite quelques brefs commentaires. Par cette grève, totalement contrôlée par l’appareil CGT-PCF, on veut montrer qu’on peut gagner une lutte et être "efficace sans gesticulations", en étant "prudent", "réaliste", pleins d’une "grande force tranquille" ; en somme sans dépasser les méthodes traditionnelles d’action syndicale, sans trop d’efforts ! L’appareil du Parti est là pour prendre en charge les grévistes ; pas besoin de s’organiser soi-même. Pas question de refaire LIP, souligne-t-on chez RATEAU. Notons en passant que des ouvriers de LIP, mandatés par l’AG pour prendre contact avec les grévistes de chez RATEAU, ont eu quelque mal à accomplir leur mission. Tout d’abord le piquet de grève ne les a pas laissés entrer. Finalement, ils ont été autorisés à se rendre au local de la CFDT où ils ont pu trouver 20 ouvriers (!), et ensuite au local de la CGT où ils ont été reçus assez froidement par deux bonzes CGT, après quoi ils ont été à nouveau "accompagnés" à la sortie ! Une intéressante description de ce contact entre ouvriers et bonzes CGT a été publiée dans les Cahiers de Mai, 18 février 1974, n° 24.

[4Tract du CA ; Le rôle du Comité d’Action dans l’unité et le contrôle ouvrier.

[5Dans la presque totalité des usines que les ouvriers de LIP ont visitées afin de populariser leur lutte, ils ont été introduits par les syndicats. Ils sont souvent tombés dans des pièges. Par exemple, lorsque des membres du CA se sont faits conduire, par les syndicats, aux portes des usines Peugeot-Sochaux, là où la plupart des ouvriers (émigrés) ne comprenaient pas le français ! Ce sont des militants du Comité de Lutte qui par la suite les informèrent de ce fait. Ailleurs, à Renault-Billancourt, les LIP furent obligés de tenir leur meeting à côté des bureaucrates du PC qui faisaient exprès marcher à fond la sono publicitaire du Défi démocratique

[6LIP, Interview avec des membres du CA, brochure, J. Lopez, 18. Rue Favart, 75002 PARIS, pp 11/12.

[7Ceci cadre avec ses positions légalistes. Comme on le verra par la suite, le syndicat ne peut pas, vu son rôle dans le système, recourir à des formes d’action illégales, ni même les approuver. Tel est le cas en ce qui concerne la vente des montres autant que la lutte devant l’usine.

[8Tract du CA : Le Rôle du CA dans l’unité et le contrôle ouvrier.

[9Cet avocat réapparaît lors des négociations avec Bidegain intégré à l’équipe des bonzes CFDT. Fait intéressant, qui dit beaucoup sur les magouilles qui ont entouré ces négociations : ce personnage se révèle comme "un ami d’enfance" de Bidegain, lequel le tutoie pendant les discussions !

[10D. Mothé,Le métier de militant, Seuil, p. 167.

[11A. Pannekoek, Lettre à Socialisme ou Barbarie, reproduite in Castoriadis, L’expérience du mouvement ouvrier, coll. 10/18, t. 1, p. 269.

[12Un des membres actifs du CA, Monique Piton, prépare actuellement une autobiographie basée sur la lutte et la manière dont celle-ci a changé sa façon de voir le monde et ses rapports avec les autres.

[13LIP 73 , par la CFDT, Seuil, p. 121.

[14LIP, Piaget et autres, Stock, un ouvrier parle, p. 164.

[15LIP, Stock, p. 162.

[16LIP73 , texte des délégués CFDT de chez LIP, p. 13.

[17LIP73 , Seuil, E. Maire, p. 119/20.

[18LIP73 , Seuil, E. Maire, p.121.

[19Brochure CA, p. 39.

[20Comme on le verra plus loin les documents pris par les LIP ont été par la suite remis à la Fédé CFDT qui les a utilisés selon ses propres intérêts. C’est ainsi que seulement une partie d’entre eux ont été publiés, la censure étant faite par l’appareil syndical ; voir le livre LIP 73 .

[21Comment lutter ? , texte de Socialisme ou Barbarie, n° 23, janvier 1958, diffusé dans plusieurs entreprises. Publié dans L’Expérience ouvrière, l’ouvrage déjà cité de Castoriadis, p. 432. La lecture de ce texte est particulièrement intéressante aujourd’hui car elle permet de se faire une idée du changement survenu dans les luttes ouvrières des 20 dernières années et de la différence entre les questions qui se posent aux militants ouvriers alors et maintenant.

[22LIP, Stock, texte de Piaget, p. 19/20.

[23Voir à ce propos le tract distribué au meeting LIP à Paris par un groupe de camarades : Qui dirige la lutte : syndicats, militants et travailleurs (J. Lopez, 18 rue Favart 75002 PARIS).

[24LIP, Stock, texte de Piaget, p. 19.

[25LIP, Stock, texte de Piaget, p. 31 et un délégué, p. 147.

[26LIP, Stock, texte de Piaget, p. 21.

[27LIP, Stock, texte de Piaget, p. 21.

[28LIP,Stock, un délégué CDFT, p. 148.

[29LIP, Stock, Piaget, p. 23.

[30Brochure CA, p.7.

[31idem.

[32LIP, Stock, Piaget, p. 32/33.

[33LIP, Stock, Piaget, p. 37.

[34LIP, Stock, Piaget, p. 19.

[35LIP 73 , Seuil, E. Maire, p. 119.

[36LIP 73 , Stock, un délégué, p. 171.

[37LIP 73 , Seuil, E. Maire, p. 112 et 113.

[38LIP 73 , Seuil, E. Maire, p. 123.

[39LIP 73 , Seuil, Piaget, Burgy et Moutet, p. 17.

[40LIP, Stock, un délégué CGT, p. 161.

[41C’est aussi ce qui gêne la bourgeoisie moderniste dans cette affaire. On peut ainsi lire dans Le Monde du 2/2/74 "La démocratie pratiquée à ce point n’aboutit-elle pas à estomper les responsabilités spécifiques des organisations ouvrières et de leurs représentants ? Huit cents salariés, peu politisés pour la plupart, sont-ils capables, alors qu’ils sont plongés dans l’exaltation d’une action spectaculaire, d’analyser l’évolution du rapport des forces, de situer leur lutte dans un contexte politique plus général ?"
La conception bourgeoise de l’action ne peut pas admettre que les travailleurs puissent être capables de décider et agir, surtout s’ils ne sont pas "politisés" - entendons par là contrôlés par les organisations politiques. Ça les tracasse ! Décidément LIP a posé des questions, même à la bourgeoisie !

[42LIP, Stock, un délégué CGT, p. 155.

[43LIP 73 , Seuil, Piaget, Burgy et Moutet, p. 21.

[44Tract du CA, Le rôle du CA dans l’unité et le contrôle ouvrier.

[45Tract du CA, Appel à toute la population, Septembre 1973.

[46Déclaration du CA lue en AG le 9/11/73 pour se défendre des attaques de la CGT qui les accusait d’avoir manipulé le vote du 12 octobre.

[47Brochure CA, p. 24.

[48Brochure CA, p. 6, 24.

[49Brochure CA, p.23.

[50Sur les formes concrètes de tout ça, voir. Brochure CA.

[51Brochure CA, p. 29.

[52Intervention d’un membre du CA sur L’esprit du CA, L’outil, décembre 1973.

[53Brochure CA, p. 44.

[54Brochure CA, p. 41-44.

[55Brochure CA, p. 17.

[56De mémoire d’après une discussion avec des grévistes.

[57Brochure CA, p. 9, 14.

[58Brochure CA, p. 19-20.

[59Il est ainsi significatif que le gouvernement aussi bien que la CGT, rejettent sur le CA la responsabilité du vote négatif du 12 Octobre 1973, alors qu’en fait le CA n’a fait qu’exprimer le sentiment général vis-à-vis du plan Giraud.

[60Brochure CA, p. 17.

[61D. Mothé, Le métier de militant, Seuil, p. 45.

[62Les "hommes du conflit", un LIP écrit, dans Libération, février 1974.

[63A ce propos notons que le battage fait autour de la notion d’autogestion n’a fait que fournir au pouvoir capitaliste des prétextes pour affirmer que la gestion ouvrière de la production et donc de la société ne peut être qu’un mythe (et dans la société capitaliste c’est vrai).Un mot en passant, à propos du slogan trotskiste "Nationalisation sous contrôle ouvrier", emprunté à un passé déjà lointain et catégoriquement infirmé par l’histoire : ou les ouvriers sont les maîtres, ou l’Etat-patron, mais pas les deux à la fois !

[64LIP 73 , Seuil, Doc. n° 4.

[65LIP, Stock, Vittot, délégué CFDT, p. 143.

[66Interview d’un LIP, L’outil, décembre 1973. NAA : ce texte est mise en ligne dans le même dossier : L’Outil des travailleurs n° 16-17, décembre 1973/janvier 1974.


Dans la même rubrique



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53