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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Extraits de la revue {Frères du Monde} n° 84-85 (1974)
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 8 octobre 2014

par ArchivesAutonomies
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Pages 35 à 42.

La contradiction au niveau du pouvoir sur l’acte de produire.

L’arrivée sur le devant de la scène des revendications comme celle de l’autogestion correspond à une première prise de conscience du but à atteindre : s’emparer de tout l’acte de produire.
Les travailleurs commencent à ne plus se battre syndicalement pour le "privilège" attaché à la propriété privée de leur force de travail : le salaire. Ils commencent à saisir que leur situation de classe est globale, c’est-à-dire que leur position de classe appelle nécessairement une conscience de classe. Ils commencent, du même coup, à sortir du carcan dans lequel les enferme le capitalisme.
Les travailleurs paysans se définissent comme des "paysans-travailleurs" et de ce fait assurent la jonction des conflits paysans et ouvriers (Le Joint Français, Pennaroya, Larzac...). Les travailleurs ouvriers inventent de nouvelles formes de contestation. C’est possible : on fabrique, on vend, on se paye affichent les LIP. Bien sûr ce n’est pas l’autogestion, ils le disent eux-mêmes. Ce n’est que de l’auto résistance. Et ils le prouvent : point de coopérative ouvrière à la Barbu ! Les travailleurs, qu’ils soient ouvriers ou paysans, commencent à le comprendre, commencent à tout comprendre. Si les coopératives ouvrières ou paysannes sont tolérées par le système, c’est parce qu’elles ne sont pas une contradiction pour le capitalisme, mais au contraire parce que la contradiction capitaliste est en elles ! C’est pourquoi, d’ailleurs, elles ne sont plus seulement tolérées mais encore "aidées"... La maturité de classe s’acquiert peu à peu. Les travailleurs deviennent conscients que le capitalisme est si totalitaire qu’il lui est possible de digérer la forme coopérative sans que cela mette en cause ni sa domination ni son totalitarisme.
Ainsi les travailleurs commencent à taper au cœur de la cible. Certains remettent en cause la forme hiérarchique d’organisation du travail. Cette forme hiérarchique que l’on dit imposée par des nécessités "techniques" mais qui, en fait, n’est qu’une exigence de la domination du profit. En effet, cette hiérarchie est une création du capitalisme pour contrôler le fonctionnement des moyens de production. Ingénieurs, techniciens, professionnels de l’entretien, cadres, petits, moyens ou supérieurs, tout ce monde n’est finalement qu’un gendarme ; de tous ces gens - ou presque - l’usine pourrait se passer mais l’usine capitaliste a besoin d’eux car leur fonction est politique : elle est de perpétuer la dépendance des ouvriers, leur subordination, leur séparation d’avec les moyens et les processus de production.
Fondamentales elles aussi les luttes au niveau des licenciements, de la sécurité de l’emploi. La lutte des LIP - et beaucoup d’autres comme elle - refusant d’accepter que les décisions de fermeture ou de transformation d’entreprises soient prises par les capitalistes seuls démontre cette volonté de reconquérir l’action de production. De même aussi que l’acharnement mis à Besançon pour empêcher à tout prix le démantèlement de l’entreprise. Il ne s’agit pas là d’un entêtement tactique ou affectif mais d’une conscience - peut-être bien confuse chez la plupart - mais réelle que le vif de la contradiction se joue aujourd’hui au niveau du pouvoir sur l’acte global de produire. La preuve en est fournie par le fait que la lutte contre les licenciements avait été préparée chez LIP de longue date. Pendant près de dix-huit mois, les militants de la C.F.D.T. notamment avaient commencé à avertir les travailleurs, à les mettre en éveil, sur les projets de réduction et de transformation de l’entreprise. Il ne s’agissait donc pas d’une saute d’humeur ou d’une impulsion spontanée...

La conquête de la démocratie directe.

L’acte de production n’est plus, ne peut plus être, un acte solitaire. La production est un acte social. Les hommes sont interdépendants, solidaires, indissociables dans l’acte de produire. Cet acte ne peut être que collectif.
De ce fait, reconquérir la totalité de l’acte de produire ne peut être qu’une action menée collectivement, démocratiquement, populairement.
Voyez les LIP... Ils ont tenté de faire l’apprentissage de la démocratie directe : "Nous avons tenté de vivre la démocratie durant le conflit, tant au sein des structures syndicales que dans les autres structures mises en place. Avant le conflit, nous avions un type de fonctionnement syndical assez proche de ce qui se passe dans les autres boîtes. Des délégués syndicaux - compétents de surcroît - pensaient les affaires pour l’ensemble des travailleurs. Les tracts étaient faits par eux. Ils étaient seuls à prendre la parole dans les assemblées générales, etc. Mais depuis longtemps dans la section syndicale régnait le souci de mettre les camarades dans le coup. C’était une préoccupation permanente de certains délégués C.F.D.T. Mais comment faire ? Du côté de la base, un petit noyau de gars trouvait anormal que les délégués syndicaux fassent tout, endossent toutes les responsabilités. Une vraie vie syndicale et démocratique, disaient-ils, c’est autre chose : il faut un partage de pouvoir total.

"Dans cette optique-là un papier avait été élaboré qui disait : il semble qu’à l’intérieur de la C.F.D.T. un certain nombre de délégués syndicaux souhaite ardemment une participation de la base, de la masse à l’ensemble des responsabilités et nous, de notre côté, nous trouvons qu’il est anormal que les responsabilités ne soient prises en charge que par une élite... Il faudrait faire naître quelque chose (nous avons appelé ça au début un "comité") qui ne soit pas une simple courroie de transmission, une sorte de relais entre la base et le sommet, mais plus que ça. Il ne faudrait pas non plus que ce soit la bonne conscience démocratique de la section syndicale C.F.D.T. La prise du pouvoir doit être réelle et la plus globalisante possible !
Le papier avait circulé uniquement à l’intérieur de la C.F.D.T. : un certain nombre de délégués ont été intéressés par la question. Ainsi, de janvier à avril 1973, une quinzaine de personnes se réunissaient après le travail. Il faut dire que cela n’a pas eu un impact extraordinaire. Mais ça a eu le mérite d’exister et ça a ouvert un avenir. En effet, au moment où les événements se sont déclenchés, le 17 avril, c’est précisément de ce groupe qu’est sorti le Comité d’Action (C.A.). Comme nous avions vécu cette mini-expérience de démocratie, nous avons pensé que tous pouvaient la vivre, que tous devaient y participer au maximum."

La démocratie prolétarienne exige un affrontement, une lutte de lignes.

Chez LIP, le fonctionnement du C.A. au cours de sa première période, c’est-à-dire jusqu’à la remise en route des chaînes, a été véritablement démocratique. De 100 à 200 personnes s’y retrouvaient avant les assemblées générales et on embrayait sur l’A.G. pratiquement sans transition. Il faut souligner que grâce à l’ouverture de la C.F.D.T., le C.A. a pu fonctionner en symbiose avec elle, en s’appuyant sur elle et réciproquement, tout au long de cette première période. Toutes les actions qui ont été faites - le vol des montres, la remise en route des chaînes - sont vraiment des actions communes. Elles appartiennent à tous, aussi bien aux militants de la C.F.D.T. qu’aux militants du C.A.
Par contre, du côté de la C.G.T., exception faite pour le vol des montres où il y avait un ou deux délégués d’accord sur le moment, les militants ont toujours suivi : jamais ils n’ont été moteur dans les actions. La démocratie leur a été imposée. D’eux-mêmes ils n’auraient pas réagi comme cela.
C’est l’ouverture de la C.F.D.T. et du C.A. qui a permis à un très grand nombre de travailleurs d’entrer dans la lutte à des niveaux très différents. Ainsi une réelle possibilité de lutter à part entière leur a été donnée. Il y en eut d’autres par la suite : les commissions quand nous étions dans l’usine, l’animation, la gestion, la popularisation, etc. Ce furent des lieux de rassemblement, de prise de pouvoir vraiment à la base. Les états-majors ne gouvernaient plus ! L’organisation venait de la base et ne se faisait pas en vertu d’un décret venu d’en haut. La participation aux commissions dépendait de la volonté de chacun, de ses goûts, mais aussi des besoins de la collectivité. Les commissions ont donc été un lieu de démocratie à la base très fort. Il s’est créé ainsi une dialectique entre la C.F.D.T.-LIP et le C.A. La section syndicale C.F.D.T. favorisait une démocratie réelle à la base ; le C.A. était l’élément moteur permettant de poser les problèmes non encore conçus (conceptualisés). Mais cette dialectique fit la richesse et la faiblesse de la C.F.D.T.-LIP et du C.A. La démocratie vivait parce qu’ils n’existaient que l’un par l’autre. Mais à partir du moment où l’appareil fédéral, puis confédéral, est venu coiffer, reprendre en main ses troupes, à partir de ce moment-là, certains délégués C.F.D.T. ont commencé à se refermer et à se durcir par rapport à des actions possibles. Les appareils intervenaient ici parce que les actions de LIP dépassaient trop le cadre du fonctionnement syndical traditionnel (c’est-à-dire "capitaliste"). Alors le gros du C.A. s’est trouvé désemparé ; il ne pouvait plus s’appuyer sur la section syndicale C.F.D.T. ainsi reprise en main. La dialectique tombait d’elle-même.
Non, la dialectique n’est pas morte ! Certes c’est la contradiction capitaliste qui a repris le dessus ; c’est la ligne du syndicalisme "capitaliste" qui a momentanément triomphé. Ceci parce que cette ligne est favorisée, appuyée, structurée et pas simplement permise par le capitalisme. La coupure entre les états-majors et la base demeure. L’antagonisme entre la ligne des états-majors et la ligne de la base n’est pas disparu. La démocratie n’est pas possible dans un univers totalitaire. Elle ne peut s’exprimer que comme une lutte, une lutte entre plusieurs lignes, une lutte avec des moments faibles pour la ligne prolétarienne et des moments écrasants pour la ligne capitaliste. Quoi qu’il en soit, cette lutte peut être considérée comme une percée de type "post-capitaliste". Mais il faut, en disant cela, garder une conscience très claire des limites de cette percée.

Contradiction entre propriété privée et propriété collective.

C’est de la contradiction qui gangrène le cœur de la production capitaliste que surgissent et se développeront les modes de production post-capitalistes. C’est, en effet, contre la propriété privée elle-même que l’attaque doit être portée. Un seul objectif doit être visé : faire sauter, dynamiter, la contradiction fondamentale de l’unité/affrontement de la propriété privée des moyens de production et de la propriété privée des forces de travail. Il faut que l’affrontement entre ces deux propriétés devienne antagonique. Mais si cet objectif est touché, la déstructuration de la propriété privée - puis sa destruction - doit s’accompagner, dans le même mouvement, d’une solide construction de la propriété collective.
Collectiviser la propriété ne peut se faire qu’en fonction d’un développement nouveau des forces productives, où rien ne sera plus déterminé par le profit. Le risque serait de collectiviser la propriété privée, en d’autres termes, de remplacer le P.D.G. unique d’une société anonyme par un P.D.G. collectif lui-même société anonyme. Rien ne serait changé si c’était un collectif ouvrier qui autogérait une propriété privée collectivisée, si c’était le Parti (ou l’Etat) qui sur-gèrerait une propriété privée nationalisée et bureaucratisée, si c’était un noyau de techniciens - jugés seuls compétents - qui cogèrerait la propriété privée technocratisée. Collectiviser la propriété, au contraire, c’est créer les conditions de production/re-production d’une propriété post-capitaliste. Il ne saurait être question de transformer la propriété privée en une propriété privée commune. Il n’est pas de pont possible entre l’une et l’autre. Le privé (celui qui prive) doit être extirpé globalement de tout ce qui constitue notre quotidien. L’apprentissage sera long ! Les percées seront nombreuses et diversifiées jusqu’au moment de la nécessaire révolution qui sera globale ou ne sera pas.
Que l’on se méfie des pièges ! Certains capitalistes qui expérimentent qu’un seuil de déqualification et de "déshumanisation" du travail nuit grandement à la rentabilité, tentent déjà de réformer, d’améliorer les conditions de travail pour que leurs aspects les plus inacceptables disparaissent. On nous rabat les oreilles avec les tentatives faites pour supprimer le travail à la chaîne ; on fait miroiter la création d’activités industrielles nouvelles nécessitant un haut niveau de qualification ; ne parle-t-on pas de plus en plus de "nouvelle société", de "socialisme à la suédoise", etc. ? Il ne s’agit là que de potions magiques - parce que mystificatrices - destinées à mieux faire tolérer le mal que l’on ne veut ni ne peut guérir. Quand on va à la racine de l’intolérable, il est clair que le travail peut changer. Mais pour cela, il ne suffit pas d’octroyer au travailleur quelques parcelles de qualifications, quelques miettes de responsabilité, ou quelques bribes de pouvoir participé. Il faut que les travailleurs soient pleinement rétablis dans leur fonction d’acteur, de créateur, de responsable du processus total de production. Là est le but, là est aussi, pour aujourd’hui, le critère.
Le changement de propriété des moyens de production ne suffit pas pour que se crée un mode de production post-capitaliste. Il faut aussi un changement de propriété des forces de travail. Il faut que celles-ci deviennent collectivement propriétaires d’elles-mêmes. Donc est nécessaire un changement radical, global, de propriété. Comment ? Par une autre orientation de celle-ci ; par une finalité autre, par la mise en commun à la racine de la production : le communisme. Pour ce faire, ce n’est pas seulement des moyens de production que les travailleurs doivent s’emparer, mais d’absolument tout ce qui entre dans le processus de production/re-production, s’emparer de l’acte lui-même de travail dans son intégralité. Entre autres, cela implique une réinvention de la technique sur la base de la réappropriation collectivisée de l’acte de production, une éducation autre, une éthique autre, une idéologie autre, une sexualité autre, autant de lieux de reproduction des travailleurs, lieux recherchés, analysés, définis par la seule science du prolétariat en devenir : l’histoire de la matière.

"L’autogestion" : attention aux contrefaçons.

Les luttes dont nous venons de parler représentent autant de percées" qui annoncent l’étape qui suivra le capitalisme. Mais il faut voir clairement que ces percées sont souvent utilisées comme des slogans ou même comme des façades à des réactions anarchisantes. L’autogestion, par exemple, voilà le maître-mot pour un socialisme qui refuserait le "centralisme démocratique" ! Beaucoup en parlent ! Trop de monde en parle sans se demander si l’autogestion n’est pas qu’une nouvelle mutation possible du mode de production capitaliste ou si elle peut caractériser un mode de production post-capitaliste.
L’autogestion n’est à l’heure actuelle qu’une notion idéologique trop souvent utilisée comme un passe-partout. En effet, que caractérise-t-elle : l’autonomie de la gestion ? L’autonomie des luttes ? L’autonomie de qui, de quoi ? Si l’autonomie devient le fondement, si l’autonomie devient le centre de tout, rien n’est plus contraire à la collectivisation, à la mise en commun de tout ce qui fait le quotidien des travailleurs ! On nous dit : autonomie signifie "émancipation des travailleurs par eux-mêmes" ; mais on oublie de préciser - et pour cause, parce que l’antagonisme est rouge comme sang - par rapport à qui ! On nous cause de nouvelle organisation du travail, d’abolition de la hiérarchie, de conditions démocratiques du pouvoir ; cela devient la tarte-à-la-crème ! Mais sur qui va retomber cette tarte ? Sur les travailleurs. Car il n’est bien entendu jamais question de la propriété privée, de la plus-value, du salaire, du profit... Cela est dans la logique même d’une certaine "autogestion" puisqu’on pense tout de manière "autonome" ! Le parti communiste français est plus logique, lui qui ne fait pas de la dé-hiérarchisation son cheval de bataille. Il sait, lui, qu’il n’est pas d’abolition de la hiérarchie sans abolition du salariat et comme il n’est pas dans ses objectifs électoralistes d’abolir le salariat...
L’autogestion restera un mythe dangereux tant qu’elle ne sera pas pensée sur le terrain réel de la libération des travailleurs, c’est-à-dire tant qu’elle ne sera pas totalement prise dans la visée, dans le projet de l’abolition du salariat. Il n’y aura pas d’autogestion prolétarienne tant que la force de travail restera une marchandise, tant que la valeur de cette force sera fixée selon les critères de marchandise reproductible et reproduisante. Il est nécessaire que la force de travail n’appartienne plus aux travailleurs, ni à titre privé, ni à titre autonome, mais à la collectivité sociale tout entière pour que le salaire ne s’impose plus aux travailleurs et du même coup pour que la plus-value ne soit plus créée puis extorquée sous la forme du profit.
Dans les formations sociales déterminées par un mode de production post-capitaliste dominant, le travail demeurera la seule valeur, la force de travail restera productrice de sur-travail mais d’une part celui-ci ne sera plus accaparé de façon totalitaire par une classe de non-travailleurs (il sera mis en commun pour promouvoir le développement à tous les niveaux des forces productives) et d’autre part la reproduction de la force de travail ne sera plus assurée selon les critères de la marchandise (elle sera déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à la satisfaction de ses besoins ; besoins non pas autonomes mais définis politiquement, historiquement, scientifiquement en commun). On le voit, la lutte sera longue, d’autant plus longue qu’elle sera globale ; globale par sa finalité même : la satisfaction de tous les besoins.

La contradiction s’élargit : la résistance aussi.

La lutte sera longue mais elle est déjà engagée. La contradiction s’accentue au sein du mode de production capitaliste. La preuve en est donnée par la multitude de tentatives qui éclosent un peu partout. Cela devient comme une mode : équipes, collectifs, communes, communautés...
Mais nous comprenons pourquoi tous ces essais de vie collective - le plus souvent de vie "marginale" - fondés sur la mystique de l’envie, de l’intérêt individuel, de "1’autonomie" et de l’horreur de toute contrainte sont des châteaux de cartes en perpétuel état d’écroulement. Prétendant dépasser et contrebattre l’idéologie bourgeoise, ils en adoptent et poussent au bout les fondements mêmes. La fragilité de ces groupes, leur impossibilité à durer, leur incapacité à instaurer des modes de production nouveaux, n’est que la traduction, en situation survoltée, de la difficulté de vivre en régime bourgeois. Et même ceux qui tentent de produire sur d’autres bases que les bases capitalistes, sur des bases qu’ils pensent "post-capitalistes", sont ramenés, qu’ils le refusent ou non, par le marché, à des modes de production pré-capitalistes.

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Pages 67 à 68

Un obstacle à la globalisation des luttes.

Cette prédominance des intérêts entretenus par les syndicats apparaît au moment des luttes. Cela se traduit en général par un blocage sur des objectifs de l’entreprise et par une impossibilité de les lier à d’autres questions dont l’importance ne fait pas de doute. Ainsi durant le conflit LIP :

Si toutes les questions dites d’ordre privé (familiales, sexuelles...) et si la globalité de la vie n’ont pu être abordées en Assemblée générale, c’est parce qu’au départ à Besançon on avait un objectif donné précis, la sauvegarde de l’emploi. Dans la lutte ce qui rassemblait collectivement les gens c’était "non au démantèlement, non aux licenciements et maintien des avantages acquis". Toutes les autres questions ressenties par les gens étaient abordées plus facilement en dehors des A.G. croyant qu’il ne s’agissait que de problèmes individuels.

Cette situation n’est pas approuvée par les travailleurs les plus conscients. Ce qui les amène à s’interroger sur le rôle des leaders syndicaux et des syndicats eux-mêmes.

C’est grave, dans la mesure où l’on s’aperçoit que les problèmes fondamentaux n’ont pas pu passer la rampe peut-être à cause d’un type comme Piaget. Le poids de la structure syndicale - même s’il voulait s’en dédouaner -, son passé militant, ont rejailli sur les questions qu’il faisait passer au niveau d’une assemblée. La question de la contestation de la vie privée, de la vie familiale, de la vie sexuelle, de la globalisation dont on parle, ne peut pas être le fait d’un Piaget. Ça doit venir d’ailleurs, ça ne peut que venir d’ailleurs.
On peut analyser les choses de deux façons : soit en terme de personnalité et voir l’influence de tel ou tel dans le conflit, ou bien soit en terme de masse étant entendu que la masse a souvent besoin de voix orales pour s’exprimer. Ce sont deux types d’analyse différents au niveau des personnalités, des leaders qui ont été dynamiques dans le conflit et au niveau de la base. Mais je crois que c’est un faux problème parce qu’en fin de compte, les leaders ne sont jamais que l’expression - momentanée peut-être - mais sont toujours l’expression d’une base. En ce sens, Charles est très représentatif de tout ce qu’on a pu dire sur LIP. Il y a le Charles dans son être personnel et puis il y a le Charles meneur d’hommes ce qui peut être différent. Il y a des aspirations qu’on ne peut pas faire passer au sein d’un groupe parce que ça n’est pas mûr, il y a des aspirations personnelles qu’on réserve. A ce niveau, Charles a été très meneur d’hommes, très pasteur, avec cette attention du pasteur à la moindre brebis du troupeau. Il est presque le profil type du citoyen de LIP avec une très grande ancienneté sur la boîte, une très grande technicité, une famille, une petite maison, des habitudes, un jardin... et si effectivement les gens, quand il parle, disent oui, c’est qu’ils se reconnaissent en lui. Il ne manipule pas mais il est l’expression orale, verbale de l’ensemble des citoyens de LIP...
Le leader d’une base à un certain moment ça voudrait presque dire être le leader du système en place, le leader d’une base dont les aspirations ne sont peut-être pas contradictoires avec celles du système puisque toute sa structure mentale est bien conditionnée par le système.
D’autre part, au niveau de l’appareil syndical C.F.D.T. (Fédération de la métallurgie et Confédération) il fallait que le conflit soit une réussite dans le système - "Pas de démantèlement, pas de licenciements" - pour que potentiellement il y ait une récupération à divers échelons, notamment national, par la C.F.D.T. en disant : vous voyez à LIP on a mené une lutte exemplaire, etc.

L’axe de l’action syndicale est clair : défendre les intérêts des travailleurs ; les défendre par des luttes circonscrites aux lieux de production et maintenues dans les limites d’objectifs bien déterminés (salaires, conditions de travail, emplois...) touchant la production. Pour horizon : la France arrachée à la domination des monopoles et renouvelée par une gestion démocratique.
Le grand souffle des origines s’est transformé en une molle brise. Plus question d’abolition du salariat et d’unité mondiale prolétarienne. Le culte des intérêts, l’enchaînement aux objectifs immédiats et réalistes ne pouvaient cohabiter avec l’élan fantastique de la visée première. C’est cet élan qui a été sacrifié.
Mais, peut-être, est-ce parce que d’autres types d’organisations ont pris le relais ? Le syndicalisme serait-il devenu si humble dans ses aspirations parce qu’ailleurs, dans les organisations politiques, bouillonnerait la force des grandes tâches ? C’est ce que nous allons maintenant regarder.

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Pages 117-123

Le conflit Lip : lutter pour quel travail ?

La réhabilitation du travail sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Elle naîtra de leur combat et de leur victoire. Elle ne sera pas acquise automatiquement. Les luttes d’aujourd’hui nous montrent qu’au sein même de la classe ouvrière plusieurs conceptions, plusieurs positions, plusieurs "lignes" s’affrontent. L’exemple des LIP nous paraît particulièrement significatif. Nous leur donnons la parole. (Extraits d’un long entretien avec des militants du C.A. LIP.)

La conception du travail a divisé les grévistes.

La conception du travail a divisé profondément les grévistes.
La conception "capitaliste" du travail a été déterminante pour le conflit.
Durant le conflit, une cassure avec le schéma (capitaliste) socialement imposé n’a pas été opérée.
La question du travail divise... La différence est là ! Dans la conception elle-même du travail, d’un travail qui ne peut résumer la vie.

Ceux qui étaient "intégrés" à l’usine.

Au cours de la recherche commune avec les travailleurs de LIP, ceux-ci signalent l’existence d’un clivage. Ils l’expriment immédiatement comme une différence entre les "vieux" et les "jeunes".

Il y a des gens qui avaient 20 ans de boîte : ils disaient qu’ils étaient des LIP. Cela veut dire que leur existence entière est bâtie sur le mythe LIP. Et ils se sont battus pour la restitution de ce mythe volé. Mais se battre pour ça, pour les jeunes de LIP, c’était une manière de s’emmerder tout comme le samedi soir quand ils vont au bal !
La question du travail divise… Nous ne pouvons suivre les travailleurs qui ont beaucoup d’années de présence et qui en sont arrivés à vénérer le travail. Ces anciens, dans le quotidien de la production, se transforment en leaders de travail : ils conseillent de faire comme ci, de faire comme ça ! Ils sont alors considérés comme récupérés par le patron, précisément par le biais du travail. Alors que les jeunes viennent au "travail forcé" pour pouvoir manger ! Ainsi, moi, j’ai travaillé uniquement pour avoir une qualification supérieure, pour gagner un peu mieux ma vie. Mais le travail en usine n’a pas de valeur. Il est tellement parcellisé que tu n’arrives pas à comprendre pourquoi tu le fais. Tu n’en sens pas l’utilité. Si tu pars c’est un autre qui te remplace ! L’usine c’est la barrière à l’expression. Quand on est à sa place, on ne peut plus discuter que de fonction à fonction. Comment parler dans ces conditions d’épanouissement des gens ?

Sommes-nous donc devant un conflit de générations ? Non. Le clivage au niveau des "âges" n’est qu’une apparence. Les travailleurs avec lesquels nous réfléchissons diront bien vite que les plus anciens n’étaient pas plus dans le coup que les plus jeunes :

Les gens âgés, qu’ont-ils faits pendant la grève ? Ils n’ont pas été intégrés à la grève. Parce qu’on n’est pas toujours allé les chercher (il fallait aller les voir 100 fois avant qu’elles se décident à venir !). Il faut voir le travail qu’elles ont fait pendant le conflit : elles balayaient le LUX. Et il n’y a pas un jeune qui ait pris le balai ! Ce sont des petits trucs formels, mais pour elles, la grève c’est balayer ! Et bien sûr la solution du conflit a été recherchée sans penser à ces balayeurs qui de fait étaient ainsi restés en marge. Ils n’ont jamais fait partie du problème LIP. C’étaient des gens présents/absents. Les balayeuses ont bien ressenti qu’elles n’étaient pas intégrées ! Mais 30 ans de silence, d’absence de droit à la parole, de travail de manœuvre, ne s’estompent pas du jour au lendemain...
Notre société est construite de telle façon que l’adulte, c’est le productif par excellence. L’adolescent ainsi doit devenir adulte et le vieux c’est le type qui a déjà fait son temps, que le système ne reconnaît pas comme un producteur de rendement maximum. Durant le conflit, une cassure avec ce schéma socialement imposé n’a pas été opérée. Le rendement maximum est resté le soubassement du conflit. La grève LIP a été une grève d’adultes. L’idée est demeurée que l’adolescent doit devenir adulte et que le vieux, le type qui est déjà sur la touche de la production, est en passe d’être à la retraite.
Mais comment se fait-il donc qu’en Chine les vieux balayent les rues et, de ce fait, ont le sentiment de participer à la révolution, alors que chez LIP ces gens avaient sans doute envie de concourir à la lutte et, finalement, en faisant ce travail, s’en sentaient exclus ?
Les jeunes, pas plus que les vieux, n’ont été partie prenante du conflit. Tous ceux-là ont été laissés sur la touche. De ce fait, ils ne se sentent plus concernés par le conflit. Leurs préoccupations, leurs problèmes, leur désir de changer, même s’il est fou, même s’il correspond à une révolte inconsciente plus qu’à une révolution consciente, ont été laissés dans l’oubli. On comprend bien dès lors qu’ils ne se soient pas sentis à l’aise dans ce conflit parce qu’il ne prenait pas en considération leurs véritables problèmes, précisément parce qu’il restait dans une ligne syndicale incapable de prendre en charge tout ce qui pourrait remettre en cause les valeurs de la société, et notamment la valeur-travail.

Ceux que le travail "épanouit".

Le clivage n’est donc pas un clivage de génération ; il oppose ceux qui sont relativement à l’aise dans leur travail, ceux qui, du fait de leur spécialisation ou de leur position dans l’échelle hiérarchique, peuvent parler "d’épanouissement". En un mot, ceux qui ont accepté, intégré, la conception "idéaliste" du travail.

Les principaux meneurs de la grève ont été des chefs d’atelier. Tous des ouvriers qualifiés et non des O.S. La grève était animée par des chefs d’atelier qui n’ont pas cassé d’une façon nette avec tout rapport hiérarchique... Dans ces conditions, le conflit s’est reproduit sur le schéma de la production. Tout au moins certains camarades l’ont ressenti comme ça ! (C’est d’ailleurs pour cela que le débat sur la paie n’a pas pu avoir lieu : "un salaire exceptionnel pour un temps exceptionnel" ne pouvait être défini, discuté et accepté sans remise en question de la nature du travail - plus ou moins qualifié - dans les conditions de la production/re-production capitaliste).
La conception "capitaliste" du travail a été déterminante pour le conflit. Pour certains jeunes, travailler ne veut plus rien dire ! Ils vont au travail parce qu’ils sont obligés d’y aller : il faut bien croûter ! Pour eux, la grève, ça a été l’arrêt du travail, la fin du travail... D’autant plus qu’on leur avait dit que ce serait un conflit très long : ça durera neuf mois ou un an ! Pour eux, c’était une éternité à vivre. Mais alors, à force de s’entendre dire : "il faut faire-ci, il faut faire-ça" (quand ils écoutaient la musique, on leur disait qu’il y a des lieux pour écouter de la musique, comme il y a des lieux pour jouer aux cartes), les gars sont partis dans ces lieux adéquats ! Il y en eut cependant qui s’étonnèrent que les jeunes ne soient pas là... Mais ceux-là même n’avaient pas fait le moindre pas vers eux pour s’intéresser à ce qui les intéressait, eux : discuter de problèmes de fond, très sérieux, très concrets.
Un gars comme Piaget ne dit pas la même chose : il pense qu’il s’épanouit par le travail minutieux tant au niveau de la production qu’au niveau syndical... Cela s’explique en partie par le fait qu’il est chef d’atelier et qu’à un certain niveau le travail est plus intéressant. Il a su se faire aussi un certain nombre de relations humaines à l’intérieur de son travail. Il y a enfin un phénomène idéologique qui joue : il est un homme qui a été fabriqué par un courant de pensée qui est bâti sur l’idée que l’homme se réalise par le travail... Alors en face de cela on a vu des gars - qui ne sont pas toujours soupçonnables de fainéantise - proclamer autre chose. C’est toute la dualité entre d’une part un certain asservissement au travail aliénant et, par réaction, une protestation d’un certain nombre contre ce travail pour un vouloir vivre autre, souvent pensé en dehors de la production, pour un changement global de notre existence.

Ceux qui "défendaient la vie".

Certains camarades n’avaient rien à faire de défendre le travail, leur travail, en réalité le travail auquel ils étaient étrangers... Ce qui les intéressait, c’était la défense d’un autre mode de vie, d’un autre style de vie d’une manière globale. Ils ne pouvaient dès lors se battre comme les syndicalistes pour retourner à l’usine en tant que travailleurs. La différence est là ! Dans la conception elle-même du travail, d’un travail qui ne peut résumer la vie. Ainsi tel militant qui est loin d’être un farfelu s’est abstenu le jour du vote du plan Neuschwander parce que, pour lui, le conflit LIP ne pouvait pas se terminer par la reprise du travail. Mais les autres, au-delà même de l’emploi se battaient pour le travail... C’est qu’en fait ils ne ressentent pas l’usine comme une prison, mais comme un lieu où ils peuvent s’épanouir.
Les meneurs de la grève défendaient l’usine, l’emploi, le travail. Les jeunes défendaient la vie. Le conflit, pour eux, c’était un peu la fête. On avait bien plus envie de boire un coup que de parler des problèmes posés par les syndicalistes. C’est ainsi que le jour où les CRS ont envahi l’usine, alors que nous étions une quinzaine chargés de la défense de l’usine (entre parenthèses contre 5 000 CRS !) nous jouions aux cartes et écoutions des disques. Nous étions dans l’état d’esprit de gens qui avaient déjà déserté les lieux de la production ! Ça me paraît presque un symbole que cette nuit-là on se soit trouvé, comme ça, dans un restaurant en train de festoyer jusqu’à quatre heures et demie du matin. Cela illustre aussi les tendances anarchisantes qui se manifestaient au niveau du travail.

Le refus du travail "idéalisé" est net ; la réaction contre le travail "épanouissant" est aussi claire. On ne veut pas d’aménagement, d’adaptation du travail capitaliste. Ce que l’on désire, c’est un autre mode de vie, quelque chose de radicalement neuf ; quelque chose de global, de total : la vie autre. Le caractère intolérable du travail est saisi directement, immédiatement, sans échappatoire ; mais la nature de ce travail (travail valeur de reproduction) n’est pas saisie. Donc n’est pas perçu le fait que c’est la valeur reconnue comme socialement nécessaire qui définit ce travail. L’aspect global, général (socialement nécessaire) est certes inclus dans l’expérience mais est transféré, projeté dans le désir d’un mode de "vie autre". La méconnaissance de la nature du travail déterminé par le mode de production capitaliste, fait rejeter "le travail" (compris abstraitement comme les idéalistes). S’instaure alors une opposition entre travail et vie, qui est elle aussi proprement idéaliste ; c’est-à-dire une opposition qui ne rend pas compte de la réalité profonde et ne peut conduire qu’à des impasses, tant au niveau de la vie qu’à celui de la lutte.

Ceux qui "politisent" le problème du travail.

Le travail ne peut qu’être aliénant pour celui qui ne politise pas le problème du travail, qui ne considère pas le lieu de la production comme un terrain possible de lutte. Le travail ne peut qu’être aliénant s’il n’est pas vaincu par un travail militant.
Mais une chose est de mener des luttes à partir de la prise de conscience des conditions aliénantes de la production ; autre chose est de mener ces luttes uniquement parce qu’on est syndicaliste ou délégué du personnel. Il faut connaître les mécanismes d’exploitation, de domination, d’aliénation, pour se battre pour autre chose que la sauvegarde d’un emploi, pour l’amélioration des conditions de travail. Alors on ne cherche plus à améliorer le travail, mais à le changer... et l’on sait qu’on ne peut le changer qu’en changeant la société tout entière. Le travail ne peut plus être alors vénéré, il ne peut plus être considéré comme un moyen d’épanouissement, comme un en-soi dont on pourrait faire ce que l’on veut, qui pourrait être dans les conditions présentes un moyen de s’accomplir. Pas de mystique du travail possible. Le travail est relatif au mode de production dans lequel il se fait.
En ce qui me concerne, j’aurais pu accéder à des responsabilités intéressantes, dominer la fabrication d’un atelier ; c’est effectivement passionnant ! J’ai préféré faire un sale boulot. J’ai des copains qui m’ont quitté parce que je n’ai pas voulu être chef, parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer le même refus pour eux, dans ce monde du chacun pour soi.
Moi je ne trouve pas dégradant le boulot que je fais. Je m’y passionne, parce que c’est là, avec les immigrés, que je mène une lutte politique. Je ne m’emmerde pas en étant à l’usine, car je sais que j’y retrouve les camarades, qu’il y a une politisation à faire et que la révolution passe par mon travail militant à l’usine.
Ma libération, c’est la politisation. Ce qui m’intéresse c’est que je me trouve pris dans certains rapports de production et que la révolution, qui doit changer les rapports de production, commence par la boîte où je travaille.
Je me fous du travail bien fait. Je sais faire du travail bien fait. Mais le problème n’est pas là ! Mon problème est comment vivre tous. Vivre tous implique une lutte avec les exploités. C’est la raison pour laquelle je suis dans cette situation de travail, que je ne veux pas en sortir et que ça me passionne. Si demain nous vivons le socialisme, les travaux seront partagés. Tu seras d’abord passionné de collectif avant que ton travail te plaise à toi ! Mais effectivement si le socialisme fonctionne avec la même usine et la même hiérarchie, ça ne veut rien dire ! Le socialisme nécessite un travail autre.
Au fond, le dilemme est celui-ci : ou bien on accepte, on s’accommode à une certaine croyance en la technicité, en l’avenir du travail proprement dit, auquel cas, si on en a les moyens on devient chef, voire ingénieur, et on participe à la construction du monde sans remettre fondamentalement en cause tous ces schémas... ou bien on a une attitude tout à fait inverse. On découvre que ce n’est pas ça qui est essentiel. Ce qui est essentiel, c’est non seulement les rapports entre les hommes mais, en faisant naître ces nouveaux rapports, l’avancée de la révolution. Alors, à l’usine comme ailleurs, ce n’est plus le même travail : c’est un autre travail !
C’est vrai ! Moi je m’occupe de gymnastique. Bien que mon travail ne soit pas payé, là je travaille et fournis même un gros effort. Mais effectivement nous ne faisons pas de la gymnastique pour faire des super-athlètes. Nous nous efforçons de faire naître entre les jeunes de nouvelles relations en remettant en question le système des prix, des médailles et de la hiérarchie par le classement... Par exemple en faisant admettre aux jeunes que le dernier a peut-être plus de mérite que le premier, nous renversons par ce biais toutes les valeurs du système...

Un affrontement de "lignes" fondé sur la conception du travail.

Sans trop durcir les éléments apportés par les camarades de LIP, il peut être dégagé de leur expérience trois types de réactions, de comportement, de conception, de "ligne" au sujet du travail.
La première est celle de ceux qui luttent pour sauvegarder, pour retrouver un travail que, d’une façon ou d’une autre, ils acceptent. Un travail dont ils se disent fiers (le mythe de LIP) ; un travail qu’ils déclarent volontiers "épanouissant". Il n’est pas étonnant - après ce qui a été dit dans la deuxième partie de ce dossier - que la quasi-totalité des leaders syndicaux se retrouvent dans cette optique. Il n’est pas surprenant non plus que cette acceptation du travail soit le fait de travailleurs "qualifiés" ou de chefs d’ateliers. En effet, la reproduction du système capitaliste implique cette division au sein des forces de travail. Vivre dans le quotidien cette division n’est possible que si l’on accepte l’économisme idéaliste qui la fonde. Cette catégorie de travailleurs avait donc intégré la conception idéaliste du travail et la défendait - certainement sans s’en rendre compte - durant le conflit comme il la promouvait avant.
La seconde peut être caractérisée par un refus très net de "l’idéalisme" du travail, tel qu’il est vécu et pratiqué par le groupe précédent. Mais l’absence d’une découverte précise (théorique concrète) de la nature du travail, l’entraînait sur des positions qui ne sortaient pas vraiment de l’idéalisme. Tenir une attitude symétriquement opposée au mal perçu est, la plupart du temps, rester sur le terrain même de ce mal. L’opposition doit être portée à la racine du mal pour qu’elle se mue en contradiction porteuse d’avancée réelle.
La troisième peut être considérée comme une "percée" en direction d’une réhabilitation matérialiste du travail. En effet, le lien entre la nature du travail et le mode de production capitaliste est perçu... Est consciente aussi la direction à prendre pour effectuer cette réhabilitation : l’action politique menée par et avec les travailleurs les moins touchés - de par leur déqualification professionnelle - par l’idéalisme dominant. Mais nous ne pouvons parler que de "percée" car il ne s’agit que d’une amorce de mouvement, d’initiative débutante et restreinte de lutte...

* * * * *

Pages 133-143

La lutte des Lip : "percées" vers une globalisation de la lutte de classe.

Ce besoin de révolution est déjà présent et à l’œuvre. Quand nous affirmons que la liquidation de la marchandise est une urgente nécessité, nous ne proclamons pas une vérité tombée du ciel et sans répondant actuel sur notre terre. Si la liquidation de la marchandise s’impose, c’est parce que les luttes menées partout, les luttes que nous menons tous les jours, l’imposent.
Des camarades de LIP nous ont aidés dans cette découverte. Nous pensons utile de résumer rapidement comment.
Dans le conflit LIP, la "percée" la plus remarquée, la plus commentée, a été la rupture avec la "légalité". Ce n’est pas sans raison. Cette rupture, en effet, a une grande signification. Son importance, cependant, ne tient pas au fait qu’elle pourrait constituer un objectif précis et défini. Sortir de la légalité, pour simplement sortir de la légalité, ne signifierait pas grand-chose ! Ce n’est, en tout cas, pas cela que les LIP ont voulu et ont vécu. C’est leur combat qui a imposé cette rupture. Elle était la condition du développement de leur lutte. C’est en cela que cette rupture est significative. Les travailleurs en ont fait et en feront l’expérience : il n’y a pas de vrai combat possible, envisageable, si la légalité bourgeoise reste une frontière infranchissable, une limite que l’on se refuse à outrepasser. Il n’y a pas de "percée" si l’on reste enfermé dans des murs !

Une rupture avec la légalité.

Les ouvriers et les ouvrières de LIP ont rompu avec la légalité. Ce passage à l’illégalité s’est produit au sein de l’entreprise elle-même. En effet, c’est la propriété privée patronale qui a été remise en cause. Mais les travailleurs - ne serait-ce que par les problèmes que cela a posé à certains - ont bien compris que tout se tenait : l’atteinte à la propriété privée patronale était un coup qui touchait l’édifice tout entier de la légalité bourgeoise.

Dans cette grève il y a eu des ruptures avec la légalité : la remise en route des chaînes, le vol des montres... Je me demande si ces formes d’action n’ont pas choqué certains esprits. Il y a, pour beaucoup, un conformisme hérité depuis des années. Cela expliquerait la réaction des gens les plus âgés. Ceux-ci ont toujours travaillé dans l’atelier en obéissant au chef ; depuis toujours ils circulaient dans "leur" ville avec "leur" voiture ; ils avaient leurs petites relations d’amis et de parents ; tous vivaient dans la docilité par rapport à la loi. Beaucoup ont été surpris par cette espèce d’audace, ce renversement, ce passage de la légalité bourgeoise vers une autre forme de légalité et je me demande si cela n’explique pas, non seulement le désistement, mais plus encore le déboussolement d’autres. J’ai l’impression que certains ont été déboussolés dans ce conflit parce qu’ils ont peut-être intuitivement compris tout ce qu’il y avait de fou à l’intérieur.

Ce déboussolement, on le comprend ! C’est tout à coup tout l’édifice des lois, des règles, des habitudes qui s’écroule. On comprend aussi les désistements : c’est tout le poids de l’idéologie dominante qu’il faut soulever, le bourrage de crâne subi depuis la naissance qu’il faut liquider... Un premier obstacle est ainsi perçu toute "percée" s’affronte implacablement à l’aspect totalitaire du mode de production capitaliste, à ce totalitarisme qui façonne nos cerveaux et nous asservit de l’intérieur même de nous-mêmes.

L’illégalité n’est pas assumée jusqu’au bout.

L’illégalité, on l’a vécue réellement mais on ne l’a pas intégrée dans le combat lui-même. La preuve ? Sa conséquence logique dans le système, la répression, n’est pas prise en charge... C’est une vraie question qu’on aurait dû prendre en charge, pas simplement en envoyant des avocats pour défendre les gars, mais en disant : "Attention, le combat de ces gars qui sont venus, à notre appel, à la manifestation, ce combat, c’est le nôtre. Ils sont venus parce qu’on les a appelés et parce que c’est le combat de la classe des travailleurs." On n’aurait pas dû avoir peur d’étendre le conflit et de lui donner une autre dimension. Ça, on se l’est refusé ; on a tout ramené à cette simple lutte sur le slogan : "non aux licenciements"... C’est un constat.
On a mené les actions illégales tant qu’on avait le pouvoir. A partir du moment où le pouvoir nous a échappé, terminée l’illégalité. Les syndicats nous ont appris que lorsqu’on a le pouvoir, il ne faut surtout pas "dévier". Le syndicat par nature est l’élément négociateur. Les syndicats, quels qu’ils soient, sont là pour arriver à un accord le meilleur possible pour le salarié, pas pour autre chose !
C’est vrai aussi qu’il y eut une question de Pouvoir syndical qui menait la lutte et ne voulait pas que cette lutte "dévie" de ses objectifs. Quand je parle Pouvoir je ne fais pas allusion à la section syndicale LIP, mais au Pouvoir d’en-haut. Dans les formes d’action illégale menée auparavant, le soutien du Pouvoir d’en-haut, on ne l’avait pas. On le comprend bien ! Jamais aucune centrale syndicale ne dira de voler des montres, de remettre en route des chaînes ! Nous, nous l’avons fait parce que nous avons senti, à ce moment-là, qu’il était possible de le faire, nous l’avons fait parce que cela répondait à un sentiment diffus mais réel de la base.

La "percée" existe". L’exigence de solidarité totale - annonce des rapports "communistes" entre hommes - est perçue par un noyau. Elle ne passe pas, parce que le regard des travailleurs est maintenu bloqué, rivé, sur un objectif qui, de ce fait, leur met des œillères.

Un salaire exceptionnel pour un temps exceptionnel.

Certains travailleurs voulaient que le conflit devienne l’occasion de mener une attaque contre la hiérarchisation des salaires. Leur tentative n’aboutit pas. Ils nous disent pourquoi :

On avait fait un tract (qui n’a jamais été distribué !). Il était intitulé : "Un salaire exceptionnel pour un temps exceptionnel." On marquait les limites de ce qu’on allait faire en disant : "il est vrai que dans le système capitaliste actuel, on ne pourra pas imposer une paie égalitaire". Ça, on l’avait bien marqué ! Mais pour le temps exceptionnel que nous vivions, est-ce que ce n’était pas possible ? On donnait des exemples ; on disait : "actuellement l’O.S. peut travailler quinze à dix-huit heures ; certains passent leurs nuits à l’intérieur de l’usine ; le contremaître, lui, peut n’y passer qu’une ou deux heures." Ça, c’était possible. Ainsi on marquait bien la situation exceptionnelle qui était la nôtre. On disait : "on est tous embarqués dans la même aventure ; notre critique doit être fondamentale ou elle n’est pas... On ne peut plus rémunérer suivant le système ancien, suivant le système patronal, suivant les clichés hiérarchiques patronaux. On doit essayer de vivre autre chose dans le cadre exceptionnel qui est le nôtre".
Nos tracts étaient tous prêts. On a eu alors une discussion mémorable, à une quarantaine. La majorité était des délégués C.F.D.T., puisque ça s’est passé entre la C.F.D.T. et le C.A. Là, on a bien senti que ça butait... Et pas simplement au niveau C.F.D.T. contre C.A. Le clivage n’était pas tout à fait celui-là. Le clivage se situait entre des gens qui étaient pour une critique globale de la société et d’autres travailleurs qui ne voulaient pas remettre en cause le système hiérarchique. A l’issue de cette réunion, on s’est rendu compte qu’on allait se rompre le cou si on distribuait notre tract ; alors, on ne l’a pas distribué.
C’était même impensable de le faire passer au niveau d’une assemblée générale. Nous n’aurions pas pu expliquer fondamentalement les choses. Si tu dis à quelqu’un : "toi qui touchais 2 500 F, tu vas en toucher 1 500", ça va lui poser des problèmes. Il va dire : "mais, mes traites à payer, ma voiture, ma maison, comment vais-je faire face à tout cela ? Et automatiquement il va voter pour le système tel qu’il est et non pour quelque chose de nouveau. En A.G. il aurait fallu que le débat porte sur le fond, sur le salaire, sur la hiérarchie, sur tout le système. Tout ce fondamental n’a jamais été remis en cause, sauf par des petits groupes. Il y a le fameux réalisme qui revient et c’est fini.

Cette attaque contre la hiérarchie des salaires n’était pas venue spontanément. Elle s’inscrivait dans un passé de revendications syndicales. L’échec de la tentative durant le conflit permet, par un retour en arrière, de juger la portée des campagnes menées par les syndicats sur ce point.

Avant le conflit, il y avait déjà eu - dans la mesure où la C.F.D.T. était majoritaire - des bagarres pour l’échelle mobile non hiérarchisée. En fait, cela remettait en cause la hiérarchie existante mais les gens n’en avaient pas conscience. Si bien qu’il y a eu une grève des agents techniques LIP parce que l’écart hiérarchique entre ces agents techniques et les O.S. n’était plus assez grand. La direction, elle, n’était pas - tout comme la C.G.T. - pour une échelle mobile non hiérarchisée mais pour une échelle mobile hiérarchisée. La hiérarchie est un des supports du système et c’est à cette hiérarchie que nous voulions nous attaquer.

Le barrage syndical est donc, là aussi, présent. Certainement les choses auraient été différentes si les débats intersyndicaux sur l’échelle mobile hiérarchisée ou non hiérarchisée étaient allés jusqu’à la racine des choses, jusqu’à la conscience théorique concrète que la hiérarchisation n’a pas un fondement "technique" mais un fondement politique. Nous avons, à plusieurs occasions dans ce dossier, souligné le caractère erroné des justifications "théoriques" avancées par la C.G.T. sur ce plan. La force de travail des cadres, ingénieurs, etc. a certes, dans le système, une valeur de reproduction supérieure à celle des O.S. Mais cette supériorité ne tient pas à la "nature des choses", elle tient à la "nature" de l’exploitation capitaliste. Défendre la hiérarchisation des salaires, ce n’est pas seulement défendre l’ "inégalité", ce n’est même pas défendre seulement une manifestation de l’exploitation. C’est défendre cette exploitation elle-même !
Et puisqu’il est question de salaire, nous sommes bien contraints de remarquer que l’abolition du salariat n’a pratiquement pas été évoquée durant le conflit. L’abolition du salariat qui est l’objectif essentiel, le centre de la cible, le but qui doit tout orienter, est estompée, même au cœur des luttes que l’on dit exemplaires. On mesure, sur ce plan, la responsabilité énorme des organisations syndicales et politiques qui ont refoulé cette visée essentielle du mouvement ouvrier naissant. Les luttes manquent de souffle, les "percées" piétinent faute de cette indispensable profondeur d’horizon. Les "victoires partielles" ne sont des victoires que par le poids de victoire finale qu’elles portent en elles.

S’emparer de l’acte de produire.

Une autre "percée" indéniable : la mise en route des chaînes de production. L’impact de cette mise en route était clairement perçu par un groupe de travailleurs, mais le mouvement ainsi créé a été stoppé en route.

Après la remise en route des chaînes, donc après le 18 juin, le C.A. avait lancé un tract dans lequel on disait ceci : on a remis en route les chaînes... c’est très bien mais il y a des limites à notre action. Ces limites sont celles-ci : ou bien nous vendons des montres qui étaient déjà fabriquées ou bien nous allons vendre des montres qui sont en cours de fabrication mais toujours avec des fournitures que nous possédions. C’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Il faut aller plus loin. On disait cela dans une perspective politique. Remettre en route les chaînes, ça a déjà fait peur au système ; mais faire des démarches en direction des fournisseurs, ça aurait pris une autre ampleur. Le conflit LIP risquait alors de faire tâche d’huile à bien des niveaux. Il y en avait qui préconisaient de prendre contact avec des fournisseurs de la région. Ça n’a pas été fait. Le moment était certes mal venu (juillet-août, c’est l’époque des fermetures) et il est difficile d’obtenir quelque chose à ce moment-là. Mais cela n’explique pas tout. Il y a eu là un frein : l’illégalité d’accord... mais jusqu’à un certain point... Même si ça n’a pas été dit clairement, cela existait dans les schémas mentaux des travailleurs et ça a été le frein.

Ces schémas mentaux ne disparaîtront que dans la mesure où ils seront remplacés par la certitude que la conquête de tout l’acte de produire s’impose. Mais là encore il faut aller au-delà de la routine syndicale qui ne dépasse guère les revendications sur les conditions de la production ; il faut surtout combattre la ligne politique sclérosée qui laisse croire qu’une appropriation "nationale" des moyens de production est la panacée !

La démocratie à la base.

Il y a deux façons d’aborder les problèmes : ou bien l’on dit : on va réfléchir à ce que l’on va mettre à la tête et puis on va descendre vers la base ; ou bien l’on suit le chemin inverse : on part de la base et on verra ensuite ce que l’on mettra à la tête. Nous ne savons même pas s’il faut une tête ; mais de toute façon, il faudra bien coordonner les luttes contre le pouvoir pour que la globalisation des luttes soit quelque chose de solide, pour que le pouvoir en crève. Seulement, le premier maillon que l’on forge, il doit être à la base. Il faut que tout soit fait, contrôlé par la base ; sans cela on refera un certain nombre d’erreurs qu’on dénonce actuellement. Une des raisons qui expliquent les échecs c’est que les luttes ne sont plus l’affaire des gens. Tant qu’il n’y aura pas une base solide, ça sert à rien de rêver une structure où il y aurait une tête.
Dans une société qui n’est pas démocratique, une véritable démocratie à la base n’est pas possible. C’est peut-être possible pour un laps de temps, mais au bout d’un moment il y a récupération. Nous n’avons pas su maintenir, à travers la lutte, le véritable besoin démocratique. Historiquement on peut l’expliquer. Après le 12 octobre, lorsqu’il y a eu le vote enthousiaste et le refus du plan Giraud, on a tout de suite compris combien l’appareil (la fédération et la confédération) était alarmé par ce qui s’était passé le 12 octobre. Nous avons subi une espèce de traumatisme. D’une part, il y avait le gouvernement qui disait : LIP c’est fini ; il y avait la C.G.T. qui, à ce moment-là, cassait le mouvement ; il y avait la C.F.D.T., au sommet, qui nous interrogeait mais ne nous suivait pas. Alors les gars se sont dit : qu’est-ce qu’on va faire ?... On est peut-être allé trop loin... Il faut rentrer dans l’ordre si l’on ne veut pas que tout le monde nous abandonne et si l’on veut garder quelque chance de poursuivre la lutte et d’aboutir à un résultat. Cela n’explique pas le problème de fond - la difficulté de vivre véritablement la démocratie à la base - mais cela explique ce qui s’est passé à LIP.

Des "percées" entrevues sans être concrètement amorcées.

Certains travailleurs de LIP ont porté durant tout le conflit la préoccupation de donner à leur combat un caractère global. C’est-à-dire d’intégrer au cœur même de ce combat toutes les réalités qui tissent la vie quotidienne. Nous retenons deux de ces aspects : la lutte des femmes et les problèmes du couple, car ce sont eux qui ont été, le plus souvent, évoqués.

La lutte des femmes.

Actuellement il y a des femmes qui mènent des luttes tout en élevant les gamins, tout en faisant le casse-croûte. Or, ça aussi, c’est de la production. Mais cette production n’est pas reconnue en tant que telle. Alors qu’elle est tout aussi nécessaire au système. Le problème c’est de donner à ces femmes autant d’importance, autant de voix au chapitre que des gens qui sont directement à la production. Si l’on exclut ces femmes parce qu’elles ne sont pas dans l’entreprise, on se dispense d’aller au fond du problème.
Les femmes, à certains moments, n’ont pas d’autre moyen de se libérer que de s’organiser entre elles, compte tenu qu’elles sont actuellement cantonnées dans des lieux qui ne sont pas l’entreprise. Mais leurs luttes sont tout aussi importantes. Elles doivent être considérées à part entière dans le partage du pouvoir de contestation. En effet, il y a des gars, à la production, qui sont a-politiques - qui se laissent exploiter comme des moutons - alors que leurs femmes, qui ne sont pas à la production, peuvent éventuellement poser des problèmes de fond.

Les problèmes du couple.

La vie militante - et encore plus les conflits - posent des problèmes au couple. Au début du conflit, ma femme ne travaillait pas ; elle restait à surveiller les gosses ; elle ne s’intéressait pas tellement à la grève ; elle s’en sentait coupée ; elle a commencé à rouspéter ; elle disait : c’est bien, c’est ton problème, moi je reste là ; il lui arrivait de me reprocher d’être en grève et de ne pas travailler. Après, il y a eu les vacances scolaires ; les enfants sont partis en vacances chez ma mère ; ma femme a eu du temps libre ; elle a passé tout son temps à LIP. C’est incroyable la rapidité avec laquelle elle s’est intégrée ; elle participait très activement aux réunions et discutait beaucoup avec les gens.

Il n’y a pas eu de système de crèche sauvage organisée entre camarades ?

Non, il n’y a rien eu du tout, même pas durant le conflit.

A-t-on posé au niveau de l’assemblée générale des problèmes d’ordre familial ?

A aucun moment. Toutes ces questions essentielles n’ont jamais été posées au niveau de l’A.G. On a pu en discuter au niveau de petits groupes, mais cela est resté très épisodique. Tu as des gars qui étaient des meneurs ; eux, avec leurs femmes, ils ont tous ces problèmes-là, c’est certain. Mais jamais ils n’ont voulu les poser en A.G. ; jamais ils ne discutent de cela avec leurs femmes. J’ai un copain qui est responsable ; il essaie d’éviter ces problèmes par des moyens détournés. L’autre jour, je suis allé manger chez lui. J’ai parlé des problèmes que je rencontrais avec ma femme ; il m’a dit : tu vois avec la mienne, c’est exactement pareil. Tu m’as aidé à solutionner mon problème. Lui, il ne l’aurait pas directement abordé avec sa femme. Tu ne peux donc pas demander à des gars comme ça d’envisager ces problèmes dans une A.G. ; j’ai même l’impression que s’ils avaient été abordés, ils auraient dit : ce n’est pas le problème essentiel. Avec des gars comme Piaget, je crois qu’on aurait pu en discuter. Mais il aurait fallu organiser la réunion en dehors du conflit LIP. Le conflit LIP, ce sont les problèmes d’entreprise, d’emploi et de formation. C’est comme s’il y avait une coupure. Il y aurait d’un côté les domaines privés réservés : la famille par exemple, et le domaine public, syndical, confédéral.

Après le conflit LIP, comment vois-tu l’avenir du couple ?

C’est un problème que l’on n’a pas résolu. On a dit tout le temps : il faudrait que nous, militants, on puisse militer le plus possible avec nos femmes, les amener à nos réunions, organiser des crèches. On prend tout le temps de bonnes résolutions et on ne les tient pas, même au cours d’un conflit comme celui de LIP où cela devenait très urgent. J’ai l’impression que ces questions ne sont pas bien ancrées dans la tête des leaders et des responsables. Alors ils ne les impulsent pas et ça ne marche pas. Le conflit LIP a pu être pour certains couples une parenthèse mais il n’y a pas eu une avancée vers une meilleure solution globale.

Si ces problèmes n’ont pu être posés, si l’A.G. ne les a pas pris en charge, si aucune "percée" n’a été réalisée dans ces domaines, c’est toujours à cause de la crispation exclusive sur des objectifs - importants certes - mais isolés, transformés en des fins en soi.

L’emploi a été le détonateur et en même temps le piège. Le conflit LIP, en effet, est né et s’est développé dans une boîte où les pouvoirs étaient partagés : du côté patronal, le patron jouait son rôle plus ou moins progressiste ; du côté ouvrier, les centrales syndicales fonctionnaient à plein et revendiquaient sur ce qui est leur domaine propre. Dans des boîtes comme celle-là — elles semblent de plus en plus nombreuses —, on peut se demander s’il est possible de déboucher sur autre chose qu’une lutte pour l’emploi, contre les licenciements, pour la restructuration de certaines tâches, pour les augmentations de salaire... A LIP, le problème de l’emploi a été, à certains moments de la lutte, un alibi. Tous les problèmes que l’on n’a pas posé : ceux du couple, de la vie sexuelle, de la nervosité et de la fatigue des gens durant le conflit, des loisirs, et combien d’autres... ne l’ont pas été, soi-disant, pour des raisons tactiques. Les travailleurs et certains leaders se sont dit : "il y a tels ou tels problèmes que l’on n’a pas posés : ceux du couple, de la vie sexuelle, de la lutte" ; donc tous, en rangs d’oignons, derrière : "non au démantèlement, non aux licenciements". Au fond de toutes ces questions qui n’ont pas été posées, il y a, en fin de compte, une remise en cause de la société, une remise en cause globale ; et cette globalisation s’est trouvée refusée. C’est très grave parce que si dans tout conflit on reste, ainsi, finalisé uniquement par un problème de l’emploi — problème qui finalement se résout par une réintégration dans une usine où l’on retrouve les mêmes mécanismes, les mêmes patrons, la même petite vie — il y a quelque chose qui ne tourne pas rond...

Ce qui ne tourne pas rond, c’est la méconnaissance que tout est marchandise. Cela ne tourne pas rond, effectivement, parce qu’il est absurde de simplement vouloir "améliorer" sa situation de marchandise, parce qu’il est encore plus absurde de chercher à améliorer sa position de marchandise dans l’entreprise seulement...

DES LEÇONS A TIRER DU COMBAT DES LIP.

Il est difficile, au cœur du combat, de garder un regard clair et lucide sur la situation globale. Surtout quand les puissances syndicales — et politiques — s’acharnent à river ce regard sur des points précis, à polariser l’attention sur l’arbre en masquant ainsi la forêt. Certains travailleurs de LIP savent beaucoup mieux maintenant que la "théorie" est nécessaire et indispensable pour assurer leur vision.

Il faut des outils pour analyser.

Je n’arrivais pas à expliquer politiquement ce qui se passait au niveau des négociations mais j’arrivais à l’expliquer affectivement ; elles me mettaient mal à l’aise. J’avais alors une ligne politique purement affective liée à la contestation. Certains membres du comité d’action ne comprenaient pas les actes politiques qu’ils faisaient. C’est très grave, parce que ne pas comprendre la finalité de la C.G.T., du P.C. et de la C.F.D.T. Métallurgie, ne pas faire la différence avec la C.F.D.T. LIP, c’était se condamner à ne pas avoir nous-mêmes de finalité stratégique, alors qu’en définitive c’est nous qui avions les rapports de forces en notre faveur, à condition d’expliquer aux gens. La ligne politique c’est à partir de la lutte de tous les jours qu’on la définit, qu’elle est remise en cause mais pas à partir du spontanéisme. Parce qu’avec le spontanéisme, tu peux faire de très bonnes choses et tu peux faire aussi des conneries.
Chez LIP on a rêvé et ce qui nous a manqué le plus, c’était un certain nombre d’outils pour appréhender le réel. Or le rêve sans analyse, ça ne peut pas être une réalité. Notre but est de faire que ce rêve soit réalité. Pour que ce rêve — paraissant chimère aujourd’hui — devienne réalité le plus rapidement possible, il nous faut des outils, il nous faut analyser. Sans ces outils, tous les retours en arrière seront possibles. Au niveau du rapport de forces existant à LIP, sans les outils pour vaincre l’ennemi de classe, on est foutu, ce n’est plus la peine de rêver. Nous avons besoin d’un outil qui ne soit jamais individuel mais toujours collectif. Il nous faut abandonner le langage de la bourgeoisie, les idées que cette bourgeoisie a mises dans la tête de tous les gens. Il nous faut retrouver notre langage capable de pouvoir expliquer tous les rapports d’exploitation, d’aliénation et de domination.

Faire la critique des syndicats tout en s’appuyant sur eux.

Les travailleurs - nous venons de le voir - sont critiques vis-à-vis des organisations syndicales. Il est clair, en effet, que celles-ci sont en grande partie responsables du blocage des "percées" que les travailleurs entreprenaient durant le conflit. Les états-majors syndicaux, en particulier, ont pesé de tout leur poids pour faire obstacle à ces "percées". Cela a-t-il entraîné ces travailleurs à prendre des positions antisyndicales ?

On ne peut pas parachuter un C.A. n’importe où, n’importe comment. Il faut savoir s’appuyer sur une structure existante ; y compris sur une section syndicale C.G.T. ouverte, si c’est possible. Si ce n’est pas possible, il faut la faire craquer. Mais dans la mesure où c’est possible, il faut s’appuyer sur elle ; c’est comme ça que l’on démocratise. On aurait tort de nier le fait syndical, sa portée et son efficacité. Ce qu’il faut, c’est combattre pour lui donner plus d’ouverture.
Il ne faut jamais oublier que le syndicat a une fonction essentielle : négocier et apporter un certain nombre de réformes. C’est son rôle jusqu’à présent, il doit défendre massivement les travailleurs sur des revendications - même catégorielles - parce que c’est pour ça que les gens se battent puisqu’on les a habitués à ça ! Si le syndicat allait plus loin, il se mettrait en position de rupture. Or, la stratégie de rupture ce serait la lutte ouverte ; mais il faudrait en tirer les conséquences politiques vis-à-vis du pouvoir ! C’est illusoire de croire que les syndicats peuvent actuellement aller jusque-là. Ce n’est pas pour critiquer les syndicats, mais il faut reconnaître les limites politiques du syndicat. Il est un instrument nécessaire aujourd’hui sur les lieux où nous travaillons. Mais la lutte politique nous amène à porter à son égard un jugement critique. Nous nous en servons comme un outil alors qu’il y a des gars pour lesquels le syndicat est quelque chose de sacré... Ils seraient éventuellement capables d’être martyrs pour le syndicat ! Non, le syndicat n’est qu’un outil qui nous aider mais qui ne peut dépasser un certain stade.

Le syndicat n’est qu’un outil. N’attendons pas de lui qu’il soit l’instrument de la nécessaire lutte globale de classe. L’instrument, il faudra le trouver ailleurs. Plus encore il faudra le forger car il n’existe actuelle pas.

Mettre sur pied des organes de coordination.

Les travailleurs de LIP ne sont pas exceptionnels. Ils savent qu’un peu partout des luttes se mènent, des "percées" se font jour. C’est sur la base de ces expériences qu’il faut construire...

Toutes ces expériences qui partent de bases différentes ont le même souci ; un jour ou l’autre elles seront bien obligées de se rencontrer. Il faut casser toutes les groupusculisations, en particulier celles des groupes gauchistes. Au niveau du syndicalisme, on se rend déjà compte des limites ; se demande comment globaliser les luttes et quel outil - non pas un parti - mais quel organe de coordination, on va pouvoir faire naître pour que véritablement le lien puisse se faire non seulement entre toutes les entreprises mais encore entre toutes les autres luttes qui existent. Il faut un lien entre les luttes sur les lieux de production et les luttes sur tous les autres lieux de contestation. Si on est capable de dominer et de politiser cette multitude d’expérience, cela nous mènera très loin. A une condition, c’est que cela ne se fasse pas au niveau des états-majors ! Il faut soustraire la coordination à la dictature des états-majors. Il faudrait trouver, dans chaque région, des lieux où puissent être coordonnées la lutte qui se mène dans les usines et les contestations qui se mènent ailleurs. Ça pourrait être un journal ou un autre type de transmission plus large. A ce niveau il n’y a pas d’outil adéquat pour l’instant. Ils sont à créer. Mais pour que ces outils puissent durer, il faut qu’ils émanent de nous. Ça ne viendra jamais à la suite d’un décret venu d’en haut. Tant que ça ne fait pas partie de notre propre vie, ça ne marchera pas.
Nous allons vivre des tas de chamboulements parce que beaucoup ne croient plus aux organisations politiques classiques qui font obstacle à tout développement des luttes ; beaucoup voient les limites des structures syndicales tout en y militant. Ils participent à de petites actions locales, régionales, qui se coordonnent tant bien que mal sous différentes étiquettes. Ce sont ces petits noyaux-là qui ne vont plus pouvoir se contenter d’être seuls, qui vont créer un vaste mouvement. Ce mouvement sera peut-être aussi sans étiquette, assez flou, mais il se structurera petit à petit.
Il n’y a pas de recette. C’est en fonction des conditions locales et régionales de luttes que cette coordination se fera. Heureusement d’ailleurs qu’il n’y a pas de recette. L’imagination doit prendre le pouvoir. Il faut retrouver le sens de la création.

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Sans le combat des travailleurs d’usine - ceux de LIP et beaucoup d’autres -, sans le combat des travailleurs paysans, sans les combats menés dans la famille, dans les quartiers, à l’école... partout... ce dossier Une lutte globale de classe n’aurait pas vu le jour. C’est la réflexion commune, le travail théorique collectif qui nous a contraint à découvrir que tout est marchandise et que la multiplicité, la diversité apparente des luttes trouvait là sa nature, son fondement communs. La cible est découverte, le cœur de la cible est désigné. Une nouvelle étape de notre recherche s’amorce. Aujourd’hui, demain, les luttes nous apprendront comment mieux démasquer encore l’ennemi et surtout comment travailler à sa défaite, à sa liquidation.


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