Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Quand "Reflex" blanchit des balances...
Article mis en ligne le 15 mars 2013
dernière modification le 5 juin 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Quelques précisions avant de commencer. L’objectif de cet article n’est pas de polémiquer avec ce groupe parisien membre du réseau No Pasaran et éditeur de livres. Mais il nous semble que ce qui s’est passé à Gênes est bien trop important pour laisser passer ainsi leur dernière parution : Gênes, multitudes en marche contre l’Empire, par samizdat.net, éd. Reflex, juin 2002, 334 p. Nous avons pour notre part déjà consacré de nombreuses pages à ces journées (voir CS #83, sept/oct 2001, pp. 20-33), mais il semble que toutes les calomnies, diffamations, tactiques politiciennes et dénonciations contre les Black Blocs et plus généralement les émeutiers gênois s’affirment avec encore moins de subtilités, le temps passant. Les “militant-e-s du réseau No Pasaran” qui postfacent l’ouvrage semble s’être rangés définitivement sous la bannière des Tute Bianche, multitudes et autres déchets négristes, tout en se déclarant toujours “libertaires”. Mais il est vrai qu’en des temps où un groupe de la Fédération Anarchiste peut appeler à voter Chirac, le sens du mot “anarchiste” ou “libertaire” est désormais à ranger au rayon des opinions communes [1].

Le ton du bouquin est donné d’emblée par l’usage des termes “multitudes” et “Empire” qui définissent le cadre théorique des auteurs : le négrisme, issu de la dissociation italienne. Tout au long des plus de 300 pages, il va donc s’agir de textes d’anciens membres du GSF (Global Social Forum sur le modèle de Porte Alegre, où les syndicalistes dînent avec les ministres), cartel d’organisations qui va des cathos aux Tute Bianche en passant par Attac, la LCR ou les Jeunesses Communistes pour la france. Reflex publie ainsi sans vergogne un texte d’Aguiton ou deux autres d’Attac Italia, créé un mois avant Gênes pour la circonstance, ou bien un autre des Rete Lilliput (des catholiques pacifistes) ! On y trouvera aussi plusieurs textes de aarrg, regroupement de jeunes trotskystes français.

Et dans toute cette nébuleuse, que peut-on lire ? Les mêmes crapuleries connues sur les Black Blocs, couchées les unes à côté des autres, classées au chapitre “Pièces à conviction” ou “Gênes et au-delà...” :

“En final, le bilan du GSF est tout à fait positif. Il a été légitimé, en Italie et bien au-delà, par sa capacité à se démarquer des violences commises par certains groupes de manifestants tout en dénonçant fermement les autorités italiennes (...)”, Christophe Aguiton (Attac France), p.265

“Mon opinion n’est même pas une opinion, parce qu’elle est étayée par les témoignages et les images : vendredi dernier, six ou sept infiltrés ont manipulé la rage de centaines de jeunes anars”, Wu Ming, p.196

“Toute personne ayant été présente à Gênes a vu comment les forces de l’ordre (sic) ont laissé dévaster la ville aux “combinaisons noires” (...)”, Rafaele Laudani & Fiorino Iantorno (Attac Italie), pp. 272-273

“Il existe aussi de nombreuses preuves (photos, vidéos et témoignages) qu’une grande partie des dommages ont été perpétrés par de faux groupes du black bloc (composés de policiers ou de fascistes)”, Olivier (Action mondiale des peuples), p.276

“De nombreux témoignages et de preuves vidéos démontrent l’infiltration du nommé “Black Bloc”, dont la logique d’opération était difficile à distinguer de la stratégie répressive”, Université nomade, p.283

“Authenticité de leur rébellion, débilité de la plupart de leurs objectifs : cette double constatation doit servir de base au nécessaire dialogue à conduire avec les BB”, Serge Quadruppani, p.162

Parallèlement, les auteurs ont sélectionné une “Lettre de l’intérieur du black bloc” qui, si elle ne remet pas en cause la casse, est celle qui rejoint le plus les Tute Bianche et est souvent confondante : “Ce sont des gens [ceux du Black Bloc] qui pensent et agissent, et s’ils n’ont pas de programmle politique ou social, devraient être comparés à des nonnes, des moines ou d’autres qui consacrent leur vie aux autres” ou bien encore “comme moyen d’action, l’utilié de la casse est limitée mais importante. Cela fait venir les médias et envoie un message, que ces entreprises apparemment imperméables, ne le sont pas”, Mary Black, pp. 174 & 176. Le texte qui va à contre courant, s’il n’était pas isolé dans un magma de mensonges sur les faits et de réformisme gauchiste sur le fond, est une longue traduction inédite du magazine autonome allemand Interim qui a le mérite de remettre quelques pendules à l’heure même si nous ne partageons pas sa fin (pp. 299-316). Une courte lettre (pp. 198-199) complète cette analyse.

Derrière ces quelques citations, c’est tout un montage idéologique qui se conscruit depuis Gênes et qui est cautionné par Reflex :

— Les Black Blocs ont été manipulés par les flics/les fascistes, voire la majeure partie de la casse a été du fait de ces derniers.
— Les Black Blocs ont brisé la douce harmonie organisée sous l’égide du GSF en ne respectant pas le contrat qu’il avait conclu en son sein et avec l’Etat (“à propos des initiatives du 20 juillet, il y aura des discussions avec le préfet auquel nous avons déjà donné la liste des places à partir desquelles nous avons l’intention de lancer nos actions (...)”, Vitorio Agnoletto, porte-parole du GSF, p.28). De ce fait, ils sont co-responsables de la violence des keufs ou des ennemis au même titre qu’eux : “nous devons combattre sur deux fronts, contre la répression policière et contre les violents” déclarait Casarini, porte-parole des Tute Bianche, le 22 juillet. Une autre conséquence a été que certaines associations ou orgas publiées dans ce livre se sont comportées comme des balances contre le Black Bloc. Lors d’un concert de soutien aux inculpés de Gênes organisé par samizdat au CICP (Paris), un boîtier électrique extérieur a été saboté et un tag précisait : “samizdat = tute bianche = balance”.
— il n’existerait que deux camps, celui des casseurs “débiles” et celui des Tute Bianche qui organisent une contestation raisonnable, le livre appuyant les seconds. Il n’y a pas de traces des autres courants critiques, comme l’autonomie de classe italienne (ou les CUB et Cobas, syndicats de base), ou encore des analyses de conseillistes, d’ultra-gauche ou de communistes internationalistes [2]. Les Black Blocs servent ainsi d’épouvantail destiné à ramener les militants et autres activistes dans le bercail de la contestation intégrée, des fois qu’ils seraient tentés par la destruction sauvage de biens.

Pour conclure, sous couvert de “qualité de débat” et de “respecter au maximum les diverses sensibilités qui se sont exprimées” à Gênes (p.10), le livre de Reflex est non seulement une apologie de praxis bien loin d’être libertaires (les Tute Bianche), mais va plus loin en cautionnant sous un vernis de pluralité (le texte d’Interim) une espèce de dialogue au sein du “mouvement anti-mondialisation”, une fois que les “casseurs” auront fait leur autocritique, qui était déjà à notre sens sans fondement (voir la composition du GSF) et qui l’est d’autant plus depuis Gênes.

Notes :

[1Dans le même genre de galvaudages, on peut lire avec intérêt la critique de Chomsky — autre icône libertaire — parue dans Oiseau Tempête n°9, été 2002, p.p. 28-31. Nous ne partageons toutefois pas le fond qui oppose l’auteur à Chomsky malgré un démontage salutaire.

[2Nous avions publié avant Gênes des textes de certains de ces courants comme celui de Undercurrent, J. Kellstadt ou Loren Goldner dans une brochure : “Anti-mondialisation”, activisme & ...capitalisme, éd. Mutines Séditions, fév. 2001, 168 p. Par ailleurs, Théorie Communiste a produit une analyse dans son numéro 17 sur le démocratisme radical et ses critiques, 2001.

P.S. :

Texte publié dans Cette Semaine #85, août/septembre 2002, p.11.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53