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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le délire de l’autogestion
Le Prolétaire (organe du Parti Communiste International – Programme Communiste) n° 57 – septembre 1968
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 12 octobre 2014

par ArchivesAutonomies
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Il n’y a pas lieu de s’étonner de la faveur rencontrée par le mot d’ordre de l’autogestion auprès de la "révolution de mai". Il escamote les véritables problèmes des rapports sociaux, il réalise l’unanimité des tendances les plus disparates : il convenait donc parfaitement à un mouvement surtout préoccupé, en matière d’armement théorique, de se donner une formule "révolution" d’accès facile et d’usage immédiat. Il est toujours pénible de détruire des illusions généreuses. On n’épargnera pourtant pas celles des "contestataires" sur ce point. D’abord parce qu’il est le reflet d’une confusion idéologique peut-être plus pernicieuse que celle qu’engendrent le réformisme et l’opportunisme traditionnels. Ensuite parce qu’il nous faut aider cette première prémisse de réveil de classe que constitue mai-juin 1968 à dépasser le plus rapidement possible son stade initial, nécessairement et excusablement utopiste.

En matière de critique théorique on ne peut éviter de remonter à la source. C’est à juste titre que les anarchistes revendiquent la paternité de l’autogestion. Ce concept leur appartient en propre dans la mesure où la prétention d’émanciper la classe ouvrière en supprimant le patron relève de la même démarche intellectuelle que l’ambition de libérer la société de ses servitudes de classe par la simple destruction du pouvoir d’Etat existant. Pour l’anarchisme, en effet, tout système d’autorité, toute existence de privilèges sociaux n’est qu’"excroissance" malfaisante imposée artificiellement à une société naturellement libre et spontanément capable, si on l’en délivre, de s’organiser harmonieusement au mieux des intérêts de chacun de ses membres. Si l’exploitation capitaliste de la force de travail, ce n’était rien d’autre que l’existence parasitaire d’une classe de patrons ou de technocrates libres de prélever la part qu’ils désirent du produit social et d’imposer, sauf résistance des exploités, les conditions de travail qu’ils ne déterminent qu’en fonction de leur rapacité, alors la suppression des patrons ou des directions d’entreprises serait effectivement le secret du socialisme.
Malheureusement pour les anarchistes et pour l’autogestion, le capitalisme est quelque chose de bien plus complexe... et de bien plus solide. Il y a plus d’un siècle que Marx, à ce propos, tournait en dérision cette vision idyllique chère au bon vieux Proudhon. Qu’on nous permette ici de rappeler un "point philosophique" d’une grande importance pour l’intelligence des mécanismes profonds de la société moderne et la définition des moyens propres à l’abattre. Ce que le matérialiste Marx reprochait au matérialisme classique, au matérialisme bourgeois, au matérialisme des anarchistes, c’était l’incapacité ou le refus de concevoir l’activité même de l’espèce humaine comme facteur matériel influant sur le comportement des hommes. Marx lui opposait un matérialisme dialectique qui intégrait dans l’ensemble des facteurs déterminant la vie sociale et ses luttes internes, les activités collectives des hommes, les formes et superstructures qu’elle avait engendrées, les rapports de production successifs qui s’étaient imposés à l’humanité comme autant d’étapes nécessaires de son développement. Traduite en termes de programme politique du prolétariat cette conception implique la nécessité pour la révolution, de ne pas se borner à la simple élimination des superstructures existantes, mais à poursuivre la destruction des rapports de production dont elles sont l’expression.
Ce qui s’applique à la superstructure suprême de la société de classe, de l’Etat central, s’applique encore d’avantage à ces "microstructures" que sont les directions d’entreprise. En termes plus directs : le socialisme ce n’est pas l’expropriation de ces fractions de capital dont disposent les directions d’entreprises, c’est l’abolition du capital au travers de la destruction des rapports de production. Or l’autogestion c’est et ne peut être que l’abolition de la propriété patronale des entreprises et la gestion de ces entreprises par leurs salariés ; mais la gestion des entreprises existantes dans le cadre des rapports de production existants.
La grande question qui se pose au prolétariat révolutionnaire c’est de déterminer à quel niveau peut être porté le premier coup efficace aux rapports capitalistes de production. Le marxisme a répondu depuis longtemps. Il s’agit d’atteindre ces rapports là où leur existence est cruciale pour le capitalisme : là où ils engendrent directement le capital. Il ne s’agit donc pas de "gérer" les rapports actuels qui créent du capital, mais d’abolir leur fondement : le salariat. Comme cette abolition ne peut s’effectuer par la restitution intégrale à chaque salarié de sa part personnelle du produit total, ce qui ramènerait la société en arrière et rendrait impossible un mode de répartition du produit supérieur à celui que réalise actuellement le système du marché, il ne peut s’agir que de transformer le surproduit, aujourd’hui profit capitaliste, en produit social, au sens le plus profond au terme.
Cette répartition du produit social qui, selon la formule fameuse doit s’effectuer non pas en fonction des capacités de chacun, mais en fonction de ses besoins, exige de la nouvelle organisation issue de la révolution qu’elle soit capable de comptabiliser et faire circuler au moins autant de produits qu’il en était précédemment réparti par le mécanisme du marché, qu’elle dispose de circuits économiques au moins aussi vastes, qu’elle planifie la production à une échelle au moins aussi large, en un mot au moins à l’échelle nationale, à l’échelle de l’Etat prolétarien. C’est à ce niveau seulement que peut être détruite la fonction de capital du surproduit, et non à l’échelle du patron d’entreprise qui, contraint à l’investissement d’une masse toujours plus grande du profit, n’en conserve pour lui qu’une part, peut-être individuellement considérable, mais dérisoire si on s’avise de la partager entre les salariés de son entreprise.
Si nous avons dû procéder à ce long rappel des exigeantes centralistes de la destruction révolutionnaire du capitalisme, ce n’est nullement pour ressusciter la vieille polémique contre les anarchistes qui ont au moins le mérite d’afficher ouvertement leur culte de la "liberté" et leur ignorance de la dictature des lois économiques, mais pour nous en prendre, sur le sujet d’actualité de l’autogestion, à un mouvement dont les membres, tout en faisant profession de marxisme, bâtissent subrepticement leur théorie de "socialisme moderne" sur d’identiques superstitions. Il s’agit des groupes trotskystes sur la critique desquels une récente prise de position "autogestionnaire" nous incite à revenir.
Utilisant un article signé Pablo : L’autogestion comme mot d’ordre d’action, publié dans le périodique trotskyste Sous le drapeau du socialisme (n° 45 ; juin-juillet 1968) nous relèverons tout de suite une formule aussi édifiante que concise : "Le mot d’ordre de l’autogestion - écrit l’auteur – a la particularité d’être à la fois un mot d’ordre transitoire et un mot d’ordre carrément socialiste" (souligné dans le texte).
A part une brève allusion à "un mode de rémunération selon le travail fourni" - lointaine réminiscence de la critique du programme de Gotha - l’auteur n’est pas prolixe quant aux critères économiques de son "socialisme réellement démocratique autogestionnaire". Du moins nous fixe-t-il tout de suite sur ses critères politiques lorsqu’il reproche à d’autres tendances trotskystes leur trop grand attachement à la "tradition bolchevique", "essentiellement étatiste et centraliste" et précise que "bâtir une société socialiste autogérée à tous les niveaux et dans tous les domaines présuppose une conception de l’Etat, du Parti, des Syndicats fort différente de celle soi-disant "léniniste"". Il s’agit donc bien d’une conception anti-centraliste, exactement opposée à celle que nous avons définie plus haut comme indispensable à la première atteinte possible aux lois du capitalisme. Son contenu confirme d’ailleurs le caractère quasi-libertaire d’une théorie qui se fonde bien davantage sur l’initiative et la volonté des hommes que sur l’action rigoureusement adéquate à la nature des phénomènes économiques et sociaux à vaincre.
Après la victoire révolutionnaire, le rôle des institutions créées consiste, selon Pablo, à "aider la classe (ouvrière) à se déprolétariser culturellement, économiquement, fonctionnellement et à jouer de plus en plus pleinement son rôle en tant que classe dirigeante". Pablo insiste sur cette nécessité "dès le début", "d’aider culturellement les travailleurs à gérer effectivement leur société". S’agit-il là de la réduction massive de la journée de travail qui, selon Marx, doit permettre aux ouvriers d’apprendre d’autres métiers, de préparer par une rotation croissante des tâches l’abolition de la division du travail qui est indispensable au socialisme ? La terminologie utilisée par Pablo nous autorise à en douter. "Aider culturellement", écrit-il. Or la seule culture existante c’est la culture bourgeoise et lorsqu’on pourra parler de culture socialiste les problèmes de la phase transitoire auront été depuis longtemps résolus. Il ne peut donc s’agir que de la culture technique actuelle, indispensable pour gérer les entreprises telles qu’elles sont aujourd’hui. Autrement dit la généreuse formule "culturelle" cache la réalité sordide d’un "socialisme" qui n’entend nullement, comme condition préalable de sa propre réalisation, détruire ces catégories capitalistes qui ont nom "compétitivité", "investissement", "ren-tabilité", dans lesquelles se meuvent ces entreprises et qui leur dictent des lois autrement sévères que l’arbitraire patronal. Autre terme suspect : "déprolétariser les travailleurs" qui ne peut n’avoir que deux sens. Ou bien la promotion sociale chère aux bourgeois, qui "déprolétarise" effectivement un petit nombre de salariés privilégiés. Ou bien l’abolition des classes par la dictature du prolétariat qui n’est "classe dirigeante" que pour procéder à son autodestruction. Mais cette seconde conception suppose l’intervention centralisée énergique que Pablo condamne par hypothèse et qui exige bien davantage l’usage de la violence révolutionnaire que la culture… quelle qu’elle soit ! Que le "socialisme" pabliste soit d’ailleurs parfaitement conforme au concept anarchiste critiqué plus haut, qu’il se soucie plus de "liberté" et de "démocratie" que des catégories maudites du capital, dont le rôle despotique n’est même pas effleuré dans tout l’article, l’auteur nous le confirme d’une façon concise mais irréfutable. "L’autogestion dans la société transitoire du capitalisme au socialisme - écrit-il en conclusion - doit nécessairement s’articuler adéquatement d’un côté avec le Plan, et de l’autre avec le Marché" (souligné par nous).
Tout mouvement se définit par son but ; tout mot d’ordre immédiat par l’objectif final qu’il prépare. Il serait logique de penser que, dans la formule de Pablo, c’est le premier terme qui se justifie par le second : l’autogestion, mot d’ordre transitoire parce que déjà "carrément socialiste". En réalité tous les "mots d’ordre transitoires" du trotskysme se sont implantés dans ce mouvement en vertu d’une démarche exactement inverse et nous aurons l’impudence de croire que l’autogestion ne fait pas exception. C’est parce que cette formule pouvait sans trop de difficulté se greffer sur des mouvements comme celui de mai-juin que ses mérites "socialistes" se voient intempestivement reconnus et que les "pablistes", à l’égard des autres tendances trotskystes, peuvent se targuer d’avoir les premiers milités dans la bonne voie autogestionnaire.
Les travailleurs occupent les usines, dit en substance Pablo, qu’ils commencent donc à les gérer, ce sera le début d’un "double pouvoir". Pour lui répondre nous ne ferons appel qu’à une seule référence historique, mais elle est de taille. 1919-1920 en Italie, en pleine montée révolutionnaire internationale, les ouvriers occupent en masse les usines, "gérant", veillant sur les stocks, interdisant tout gaspillage. Il n’en résultera aucun succès révolutionnaire parce que personne, dans le camp ouvrier, ni le syndicat, ni le parti socialiste (le P.C. italien n’est pas encore né) ne veut affronter la question fondamentale de la prise de pouvoir. Lorsque Pablo écrit qu’en mai le travailleurs "devaient rejeter la grève passive et l’occupation passive des lieux pour passer à l’autogestion" et "qu’à partir de ce moment-là on franchit automatiquement une étape pour accéder à un niveau de lutte qualitativement supérieure qui ouvre largement la nécessité et par conséquent la perspective également du pouvoir", c’est l’expérience historique qui s’inscrit en faux contre ses assertions. Il n’y a pas de passage automatique dans un processus qui, à chaque échelon, suppose l’intervention consciente et volontaire du parti de classe armé d’un programme autrement rigoureux que celui des autogestionnaires.
"C’est par l’autogestion que se pose et se réalise la lutte pour le pouvoir – écrit encore Pablo – car l’autogestion, même limitée au début aux seuls lieux de travail, signifie abolition pratique du pouvoir du patron, avons-nous vu, et non pas celui du capital. Mais nous savons pourquoi Pablo, et tous les autres trotskystes d’ailleurs, tient si fort à l’automatisme qui doit conduire de l’autogestion à la prise du pouvoir. Il nous en donne lui-même la raison : "il n’est pas nécessaire de conquérir préalablement le pouvoir pour lutter pour l’autogestion." C’est-à-dire : pas question de dictature prolétarienne comme condition du socialisme, pas de rôle de dirigeant dévolu au parti pour la guider. Un simple grignotage économique des prérogatives sociales de la bourgeoisie, voilà la voie originale de ce socialisme.
Une critique purement académique ne manquerait pas d’y relever une banale transposition du schéma classique de la révolution capitaliste qui pouvait se borner à sanctionner politiquement une suprématie économique déjà conquise par la bourgeoisie au sein du système féodal. En réalité il ne s’agit pas de cela, mais de l’incorrigible immédiatisme des trotskystes qui, lors de chaque agitation, découvrent la perspective du "double pouvoir". Quand les illusions de mai seront dissipées, il conviendra bon gré mal gré de se remettre à l’école des faits, de se fonder sur l’expérience réelle des luttes passées, de se convaincre que toute tactique révolutionnaire suppose en premier lieu un parti dont l’armement théorique ne réside pas dans un retour ridicule aux conceptions pré-marxistes que l’histoire même du mouvement prolétarien à définitivement condamnées.




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