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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tract de janvier 1974
ANALYSE DE NOTRE SITUATION. PERSPECTIVES DE LA LUTTE. FIN DE LA MARCHANDISE. ABOLITION DU SALARIAT
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 8 octobre 2014

par ArchivesAutonomies
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L’arrière-boutique des syndicats

Après avoir mis dehors les étranges ouvriéristes des Cahiers de Mai, auteurs jusqu’alors de Lip-Unité, nous nous emparons de notre parole jusque-là falsifiée. Afin de ne contrarier personne leur opinion juste-milieu devait nécessairement, la situation se clarifiant, conduire ces gens à prêter main-forte aux syndicats pour contenir les travailleurs. Cette attitude leur a permis d’atteindre d’emblée un tel dépouillement du récit que c’est en réalité notre lutte elle-même qu’ils dépouillaient de tout ce qu’elle conserve aujourd’hui encore de profondément subversif. Se bornant à situer notre combat sur la ligne de partage des eaux grasses des deux syndicats concurrents, ils ont bien mérité que nous les dénoncions ; ce n’est pas un hasard si l’impression qui se dégage de la lecture des précédents numéros de Lip-Unité est tout-à-fait funèbre : on voulait à toute force réenterrer la vieille taupe, et que la poigne de fer du salariat nous saisisse à nouveau afin d’en finir avec cet exemple trop gênant que nous étions devenus.
Si nous conservons le titre de ce bulletin, c’est parce que va s’y exprimer le point de vue unitaire de notre classe dans sa lutte pour la subversion de toutes les conditions existantes.

L’heure qu’il est

Depuis trois mois déjà les gauchistes ne cessent de nous dire : "Quelles conclusions tirez-vous de votre lutte ?", et nous devons leur répondre qu’on ne peut rien conclure de rassurant pour eux de ce qui a la vie si dure ; i1 faudrait que Lip entre docilement dans le Musée Grévin de leurs grèves, à côté du Joint Français, de Penarroya, de Péchiney-Noguères, où nos camarades ont fait autant et mieux que nous, vu ce qu’ils produisaient, en croisant les bras, commettant par là même le plus grand sabotage sans doute de l’histoire du mouvement ouvrier.
Nous avons vérifié ce que nous savions utopiquement depuis toujours, qu’il n’est rien de si enrichissant pour un prolétaire que de ne plus travailler, et malgré les diversions des pouvoirs syndicaux, étatique et capitalistes rien n’a su ni ne saura nous faire oublier cela.

L’abandon de notre programme minimum

Ce que notre lutte eut d’incontestablement radical ne la mena qu’au 20 juin : en deux mois, nous avions su casser les cadences, puis, cesser complètement le travail, interdire, dans la nuit du 16 au 17 mai, l’expédition des marchandises, puis nous emparer de toutes les intéressantes paperasses de la direction, des montres et de l’argent qui se trouvaient dans l’usine ; nous avions enfin décidé de remettre en marche la production du secteur horloger, de vendre les montres que nous fabriquions, nous assurant un salaire égal pour tous, et majoré selon les charges familiales. Ensuite, non seulement nous avons laissé cette situation telle quelle, sans la critiquer, mais nous avons de plus été incapables de réaliser son exigence minimum, l’égalité des salaires : ceux qui auparavant gagnaient moins que ce salaire uniforme proposé s’y montrèrent, par scrupule malvenu ou parce que complètement soumis aux valeurs du monde bourgeois, défavorables, puis bon nombre de ceux qui gagnaient plus, habitués qu’ils étaient à dépenser plus, parce qu’ils avaient des traites à payer, etc. Ainsi, cette expérience que nous aurions dû vivre en camarades se laissait déjà gangrener par la hiérarchie du monde marchand, alors que, dans ce que nous faisions, la division du travail antérieure était bouleversée et ne pouvait plus justifier en aucune façon que nous ne recevions pas tous la même somme d’argent pour la même survie.

L’abolition du salariat

Notre aventure nous a construits pendant plusieurs mois une tribune d’où nous pouvions nous adresser au monde entier. En avons-nous usé comme la classe ouvrière était en droit de l’attendre de nous ? Nous ne le croyons pas. En même temps que nous acceptions l’ancienne hiérarchie des salaires, nous avons laissé parler en notre nom des crétins et des salauds qui ne cessaient de réclamer des pouvoirs existants la garantie de l’emploi, c’est-à-dire la certitude inhumaine du maintien du travail salarié, quand il s’agit pour nous de l’abolir et de mettre fin à toutes les irrationalités qui en découlent.
Inséparablement de la fin du règne des marchandises, qui est sa conséquence automatique, nous devions requérir l’abolition immédiate du salariat.

La question militaire

La façon dont l’usine a été occupée fut d’autant plus navrante qu’on pouvait objectivement s’attendre à cette tentative aux environs du 15 août ; plusieurs journaux, notamment France-Soir, l’avaient laissé entendre ; mais, parmi nous, les démagogues n’y croyaient pas, ou faisaient semblant, et cela a grandement aidé au succès de l’opération de police. Puis, tôt dans la matinée, alors que des milliers d’ouvriers à Besançon et ailleurs débrayaient pour rejoindre Palente et chasser la flicaille de notre usine, les syndicalistes, et principalement .eux de la C.F.D.T, ces curés, réussirent à empêcher l’affrontement avec la racaille casquée envoyée par l’Etat, falsifiant ainsi la présence de nos camarades et le changeant en une manifestation de désapprobation polie. Nous ne pouvons pas mesurer aujourd’hui qu’elle aurait été la portée de la reprise de l’usine ce matin-là, mais nous disons que c’est une ignominie ou une sottise d’affirmer qu’une victoire militaire eut été pour nous, et pour notre classe, sans importance ni signification.
Dans les affrontements qui se sont déroulés pendant une semaine dans le quartier de Palente, plusieurs centaines de travailleurs de Lip se sont battus ; certains ont été arrêtés et c’est très délibérément qu’aucun d’entre eux n’a été déféré en justice. Mais nous avons abandonné nos camarades arrêtés au pouvoir des tribunaux, nous les avons laissé condamner et emprisonner. Alors que nous aurions du attaquer tribunal et prisons, nous nous sommes contentés de former un inutile comité anti-répression. Nous aurions du faire beaucoup plus.

Touche pas au grisbi !

Des négociations qui se déroulaient pendant ce temps, nous n’avions rien à attendre que le retour à l’infâme misère, et le pouvoir d’Etat n’en espérait rien non plus pour lui-même. On préférait nous porter des coups bas pendant que les canailles des syndicats tenaient le devant de la scène et amusaient le public : c’est ainsi que les comptes bancaires où s’était amassé l’argent envoyé par solidarité furent bloqués ; il était aussi parfaitement idiot de laisser ces millions sous le pouvoir des banques ; nous avons laissé agir en notre nom des maladroits qui ne l’étaient peut-être pas seulement par hasard ; mais nous pouvions alors retourner cette situation à notre avantage en saisissant ce prétexte pour répliquer de façon exemplaire ; nous aurions dû investir une banque et y reprendre l’argent dont on tentait de nous priver, mais, quoiqu’il ne soit pas encore trop tard, nous n’avons pas su saisir aussitôt créée cette magnifique occasion.

Le spectacle était dans la boue

Nous avons préféré tirer sur la vieille corde pourrie de la solidarité spectaculaire en convoquant à Châteaufarine le 29 septembre un rassemblement national que les staliniens et les autres flics syndicaux se chargèrent d’encadrer policièrement. Les plus conscients du projet révolutionnaire qui aurait pu être mis en œuvre à Besançon, c’était les bourgeois parlant sur leurs affiches de hordes sauvages, ou les marchands, qui avaient précautionneusement fermé leurs boutiques. Il y aurait eu à Besançon mieux qu’à Châteaufarine une vraie fête, splendide et sans apprêts, dans la contestation réelle de tous les symboles accessibles de la misère (tribunal, prisons, etc.). L’Ordre ne peut servir ceux qu’il écrase, mais ses ruines peuvent écraser ceux qui le servent...
Dans les conditions spectaculaires où nous nous sommes laissés enfermer, même si nous avions été un million, qu’est-ce que cela aurait changé ? Rien. Et que doit penser aujourd’hui de nous le prolétaire qui s’est laissé convoyer deux nuits durant dans des cars ou des trains pour venir jusqu’à nous ? Aussitôt arrivé, on lui dit de repartir, chair à travail toute la semaine, et ici chair à manifestation ; mais, ici comme là-bas, personne n’a voulu de son humanité.
Les politiciens des syndicats ont dégradé en spectacle la vie qui cherchait à s’exprimer là, et le spectacle a sombré dans la boue. Les prolétaires doivent tirer l’enseignement de cela, et s’efforcer d’attaquer l’ennemi sur son terrain, de subvertir le spectacle pour faire surgir la vie elle-même au cœur du monde.

L’insécurité sociale

Lorsque Giraud partit, le 9 octobre, il laissa les syndicalistes dans un grand embarras. Les staliniens réclamaient son retour sans conditions ; les renards de la C.F.D.T se montraient plus circonspects ; nous avons réussi à faire prévaloir les slogans répétés depuis des mois par ces mêmes syndicats, et, dans un vote à bulletins secrets, pour lequel les staliniens, subtils, ne proposaient qu’un seul bulletin (comme çà, pas de surprise), nous avons montré notre volonté de poursuivre la lutte ; c’était notre seul acte réellement positif depuis bien longtemps.
Sur la question de la sécurité sociale, et des allocations familiales, liée à celle de l’inscription au chômage, nous avions su trouver d’abord une parade correcte à l’illégalité – dans le cadre de sa propre loi – du pouvoir d’Etat en prenant dans notre caisse l’équivalent des allocations, et en nous assurant autre part. Puis le délai d’inscription au chômage se trouve rejeté au 14 novembre ; un mois plus tôt, le 12 octobre, nous avions décidé à une écrasante majorité de persévérer dans notre action ; nous n’étions donc pas en grève, et encore moins en chômage ; nous n’avions jamais eu l’impression de travailler autant, mais cette fois, pas pour un capitaliste, pour tous les prolétaires. Il fallut toutes les saloperies de la C.G.T et ensuite toutes les basses manœuvres de la section C.F.D.T de Lip pour nous forcer à quitter une position juste et forte pour une autre, fausse et psychologiquement fort dangereuse ; mais nous pouvons toujours retourner contre eux ce que les syndicats nous ont contraint de faire : en ramassant le fric du chômage, nous tiendrons plus longtemps encore ! Nous savons bien que cette société n’offrira jamais à ceux de notre classe que la sécurité d’être exploités toujours, que son assurance ne sauvegarde en fin de compte que les profits pharmaceutiques, et que les allocations familiales ne sont qu’une prime à la reproduction de la classe ouvrière dans son ensemble. Même si la malchance devait s’abattre sur nous, si nous devions par exemple financer plusieurs opérations chirurgicales fort coûteuses dans le monde marchand, il est absurde, de penser qu’on ne trouverait pas un chirurgien pour nous venir en aide, soit par humanité, soit dans un pur souci publicitaire, ou sous la pression du prolétariat ; il faut que nous apprenions à nous débarrasser de la perspective d’un monde où tout se vend et s’achète.
Ce que cette société présente comme un de ses bienfaits n’est qu’une infime partie redonnée de tout ce qu’elle nous enlève et nous vole. Nous avions mis fin pour nous-mêmes à cet état de choses ; nous n’aurions pas du revenir là–dessus.

Critique de la marchandise

Dans l’instant même où nous vendions notre première marchandise nous devions la dénoncer en tant que telle ; ne pas la défendre comme moyen de notre survie économique mais nous attaquer à cette survie, dont la marchandise renferme justement l’horrible secret. Ne devons-nous pas nous interroger sur le fait que les hommes du pouvoir sont venus nous acheter des montres ou se sont déclarés pour nous bien plus vite que les politiciens de la prétendue opposition, qui ne firent pas tous preuve alors de l’habile promptitude du P.S.U ? Ils savaient bien ce qu’ils faisaient, et même les staliniens durent leur emboîter le pas ; du gaulliste au gauchiste, chacun travaillait ferme à la sauvegarde du monde marchand.
Quant à ce que nous fabriquions sous le règne du Capital, nous tenons à préciser, sommairement et définitivement, face à tous les crétins humanistes, que nous ne considérons pas qu’il était plus odieux de fabriquer des têtes d’obus qui ont tué, nous le savons bien, des milliers d’hommes à travers le monde, que des montres ; car chaque marchandise frappe l’homme en plein cœur. La montre est nécessaire dans un monde où le temps est la marchandise dans laquelle se fabriquent toutes les autres ; elle ne signifie plus, comme autrefois, que quelques-uns sont riches, mais illustre au contraire la misère de tous.
Nous ne voulons pas, comme les menteurs syndicaux essayaient de le faire croire, organiser notre industrie en fonction du marché capitaliste ; nous ne voulons pas mourir notre vie en fabriquant sans cesse de mauvaises montres, qui se jettent vite, comme font nos camarades de chez Kelton ; nous voulons réapprendre, et que chacun apprenne, à regarder le soleil.

Le prolétariat et ses ennemis

De tout ce que notre lutte eut d’abord d’admirable, nous ne songeons pas à exclure ceux qui, travailleurs, y participèrent puis, en tant que responsables syndicaux, contribuèrent à la briser ; bureaucrates se présentant sous la figure des ouvriers, leur petit grade dans la hiérarchie syndicale, c’est-à-dire leur condition économique réelle, les détermina à agir d’abord à nos côtés, et puis, la bureaucratie prenant le dessus, contre nous. Ce faisant, nous ne mettons pas polémiquement en cause le manque de radicalité de Piaget, ou la bêtise de Vittot, ni que Mercet et Dartevelle soient d’abjectes crapules, chacun le sait. Ce que nous disons c’est qu’il n’y a que deux camps, et que ceux qui contribuent à maintenir l’existence des syndicats sont par cela même, sciemment ou non, dans le camp des ennemis du prolétariat. A longueur d’années, et depuis des décennies, les syndicalistes négocient avec nos exploiteurs et nos oppresseurs le prix de nos forces de travail ; on est la marchandise qui leur permet d’exister dans le monde marchand en tant que vendeurs de la chair à travail, en tant que spécialistes de la dissimulation de la lutte des classes.
Le plus grand mérite de notre lutte c’est d’avoir rendu visible sans nul doute possible cette saloperie ; en juin 68, à Grenelle Séguy a vendu toutes la classe ouvrière, en bloc, à Pompidou. Ce marché dont nous étions le bétail nous était passé largement au-dessus de la tête, mais là, chez Lip, pas d’erreur possible ! C’est devant nous que ça se passe, c’est sous nos yeux qu’ils mentent, c’est nous qu’ils calomnient, qu’ils n’hésitent même pas à frapper, c’est nous à qui ils essaient de casser les reins. Ce que les syndicats font ici, ce n’est pas pire qu’ailleurs, c’est exactement pareil. Il n’y a rien à faire avec ces gens-là quelle que soit leur place dans leur hiérarchie, qu’ils soient grands ou petits ; beaucoup de prolétaires qui le savent, comme nous, ne peuvent le dire ; nous, aujourd’hui, qui savons de quoi ils sont capables, nous le disons. C’est pourquoi nous avançons le slogan : destruction des syndicats. Les travailleurs doivent s’organiser en comités de base unitaires, popularisant l’idée de l’abandon des syndicats, et coordonner l’action de ces comités ; ils doivent combattre pratiquement les bureaucrates récalcitrants et leur ôter tout pouvoir. Au mot d’ordre capitale syndicaliste : "Un salaire équitable pour une journée de travail équitable", les ouvriers doivent substituer le mot d’ordre révolutionnaire : "Abolition du salariat". La destruction des syndicats est le préalable qui nous permettra de retrouver la vérité de la lutte des classes ; on ne pourra pas s’attaquer à la bourgeoisie tant que nous supporterons parmi nous ces pourritures syndicalistes pour nous tirer dans les pattes au premier mouvement ; ils sont du côté des exploiteurs et nous du côté de l’histoire. Hommes du vieux monde, ils disparaîtront avec lui.

NE TRAVAILLEZ JAMAIS

Nous ne nous soucions pas de savoir comment nous pourrons être exploités demain, puisque, si nous le sommes, ce sera suivant des lois économiques auxquelles les capitalistes doivent se plier, sans même trop les comprendre, et des exigences sociales qui, en fin de compte, maintiennent leur pouvoir. Il est évident que les syndicats n’ont pas pour fonction de surveiller l’observance par les patrons des lois du Capital, mais l’obéissance des ouvriers à l’ordre des patrons. Leurs misérables réclamations à propos des salaires évitent soigneusement la seule question qui nous importe pour parler de l’amélioration du niveau de vie. Nous savons bien que la vie n’a pas de niveaux mais qu’elle offre la capacité pratique de tous les débordements. Ce que nous n’avons pas encore discuté sérieusement dans nos commissions c’est : avons-nous envie de travailler ? Et si nous n’en avons pas parlé, c’est évidemment parce qu’il n’y a pas de doute : la réponse est non ; mais on se sentirait ridicule de proclamer individuellement : "Je ne veux plus travailler !", et il y aurait toujours un imbécile pour demander : "Comment gagneras-tu ta vie alors ?" ; tous les jours c’est le Capital qui gagne et nous qui perdons à l’horrible jeu du travail salarié, c’est-à-dire du travail forcé pour satisfaire des besoins forcés, complètement cons, comme celui de porter une montre au poignet. Nous ne voulons plus du travail forcé, c’est-à-dire salarié, et comme notre force de travail est la marchandise qui crée toutes les autres, cela suffit à mettre fin dans le même mouvement à leur valeur d’échange, à leur prix.
La seule règle qui va remplacer le vieil échange marchand, la circulation ininterrompue des produits, doit être le besoin, ou le plaisir. Nous voulons vivre selon nos désirs, et nous n’y arriverons, avec le prolétariat tout entier, que par la cessation pure et simple du travail salarié, la désertion des usines, l’audace de vivre enfin sans dieux ni maîtres.


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