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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Textes issus de la brochure de Lip-Unité pirate.
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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CONTRIBUTION A UNE CRITIQUE RADICALE DU CONFLIT DE LIP

L’occupation de l’usine Lip est un début d’attaque directe du régime de la propriété privée, un début de réaction ouvrière au capital. Cette forme de lutte va dans le sens de celle de la classe ouvrière mondiale : la fin de la propriété privée et étatique.
Nous nous proposons de montrer les aspects radicaux de la lutte chez Lip, mais aussi le rôle mystificateur, voire réactionnaire, joué par les gauchistes, les partis et les syndicats.

LA "FAILLITE" DE L’USINE LIP

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les moyens de production, et par contrecoup les rapports de production et les rapports sociaux. Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie a fait de la terre son propre marché et donne ainsi un caractère international à la production et à la consommation de toute marchandise.
Dans cette optique, de vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour : c’est le cas pour Lip, ce "fleuron de l’économie nationale et régionale."
La "faillite" de Lip s’inscrivait donc dans la logique du système capitaliste ; elle était "prévue", "planifiée"...
La position des syndicats dans le conflit Lip apparait clairement à la lumière de leurs revendications :

- "Non au démantèlement",
- "Non aux licenciements".

Le premier mot d’ordre syndical signifie en fait "Non au démantèlement de leur pouvoir". En effet, avec la mainmise d’Ebauches S.A., Lip deviendrait une simple unité de production au sein d’une entreprise multinationale, et le pouvoir des syndicats locaux en serait d’autant plus réduit. En particulier, la grève pression, ce nec plus ultra de la stratégie syndicale, perdrait une grande partie de son efficacité et, de ce fait, les syndicats une partie de leur "crédibilité."
Les syndicats préfèrent une situation "à la japonaise" caractérisée par la non-mobilité du prolétariat et la prise en charge par l’entreprise de la totalité de la vie du travailleur. Ce dernier se trouve ainsi réduit à l’état de pure marchandise (Michelin, Peugeot,...) Défendre l’entreprise Lip en faillite équivaut donc à mener un combat "d’arrière-garde" : C’est en cela que réside le côté mystificateur du mot d’ordre "non au démantèlement."
Pour les ouvriers, quelle différence y a-t-il entre garder son ancien patron et en changer ? En quoi leur travail à eux sera-t-il modifié par le remplacement d’une direction par une autre, fut-elle plus "compétente" ?
Il est vrai que démantèlement signifie licenciement dans le cas présent, donc atteinte au "droit de survie" de l’ouvrier.
Nous en arrivons au deuxième mot d’ordre "non aux licenciements", qui apparaît donc tout à fait conforme aux intérêts immédiats des travailleurs.
En effet, il est légitime de se révolter contre le diktat de patrons qui se servent des ouvriers et les rejettent ensuite au gré des fluctuations de leurs entreprises.
Mais ce mot d’ordre ne remet nullement en cause le capital et le statut du travailleur : on réclame le droit de se faire exploiter.
Nous retrouvons ici le rôle réactionnaire des syndicats, qui consiste précisément à servir de courtier entre classes antagonistes, en cherchant à vendre la force de travail des ouvriers au meilleur prix possible. Ce qui les oppose aux capitalistes est uniquement le prix auquel doit être monnayé cette force de travail.
Leur tâche ne déborde donc pas le cadre du capitalisme ; mieux, en jouant un rôle lubrificateur dans la lutte des classes, les syndicats sont devenus un des rouages de l’exploitation moderne.
Le syndicalisme comme le capital ne reconnaît et ne peut reconnaître en l’homme que le salarié.
Les nécessités du présent contraignent les syndicats à lutter dans le présent pour sauvegarder leur futur.
La "garantie de l’emploi" signifie d’abord pour eux la "garantie de leur emploi."
Malgré les efforts des gauchistes, les syndicats restent les seuls à posséder le monopole de la vente de la force de travail des ouvriers. Ils se révèlent donc être les propriétaires de la classe ouvrière.
Afin de mieux remplir ce rôle, les syndicats en viennent à exiger "un emploi pour tous". Ils veulent un capital sans chômage ; comme si le chômage n’était pas produit par le capital lui-même !
Aucune contradiction ne doit miner le capital : le maintien de leur existence est suspendu à cette nécessité.
Ces planificateurs de l’aliénation, soucieux de leur avenir politique, songent déjà dans leurs rêves avortés, à "l’industrialisation massive" du pays, comptant bien en faire le décor élargi de la misère régnante, le paradis artificiel du salariat.
La plupart des sectes gauchistes, associées dans un même comité de soutien au capital local, n’ayant pu assurer leur rôle habituel de substitut au syndicalisme, actif en la circonstance, en sont réduits à ramasser les miettes tombées de la table syndicale, et à donner, dans la mesure de leurs faibles moyens, un acquiescement névrotique aux spécialistes de l’aliénation ouvrière.
La sauvegarde du capital local est leur jansénisme, et le maintien du salariat leur Dieu caché.
Certes, les ouvriers se sont retrouvés d’accord avec les revendications avancées par les syndicats. Mais leur lutte pour la garantie de l’emploi ne signifie pas qu’ils veuillent conserver le salariat.
Si, dans un premier temps, les ouvriers veulent avoir la garantie de pouvoir satisfaire leurs besoins les plus immédiats, leur émancipation ne peut s’arrêter là.
Lorsque les ouvriers sont amenés par les nécessités du mouvement à se situer en dehors des rapports marchands, ils jettent un regard lucide sur leurs conditions d’existence.
Comme le déclarait un ouvrier : "Depuis 36, je me suis battu pour des revendications de salaire, mon père s’est battu pour des revendications de salaire. J’ai la télé, un réfrigérateur, une voiture. Au total, je n’ai jamais cessé d’avoir une vie de con."
Au contraire des ouvriers, les syndicats doivent fixer ce moment de lutte (garantie de salaire) comme le but ultime à atteindre.
Malgré ce que croient les gauchistes, les syndicats ne sont pas des traîtres, dans le sens où ils trahiraient les objectifs du moment. Ils sont au contraire tout à fait cohérents avec eux-mêmes et avec la classe ouvrière tant qu’elle se reconnaît dans le cadre des rapports marchands.
Le syndicat n’apparaît fort que dans le moment où la lutte des classes est atténuée ; plus généralement, lorsque le capital et l’absence de vie qu’il impose ne sont pas mis à jour.
La chouette syndicale ne prend son vol que dans la nuit du salariat, à la tombée de la vie.
Au risque de faire de la peine aux gauchistes qui ont vu à Lip le début de l’ère autogestionnaire, le fameux slogan "on produit, on vend, on se paye" ne peut remettre fondamentalement en cause cette putain de société.
La forme de lutte choisie par les ouvriers de Lip s’inscrivait dans un processus d’autodéfense : s’assurer un salaire de survie.
Mais au cours de cette lutte, ni les rapports de production capitalistes, ni la hiérarchie de la paye (dite "sauvage" !), ni la production d’objets du temps séparé n’ont été remis en cause. Les ouvriers auront donc autogéré leur propre aliénation.
Le seul point radical de la lutte réside dans l’appropriation du stock de montres. En supprimant le moyen d’échange du patron, les ouvriers ont nié, aboli la séparation entre le producteur et le produit de son travail.

* * * * *

LES SYNDICATS, COPROPRIETAIRES DE LA CLASSE OUVRIERE.

Le 14 août à Besançon, des milliers d’ouvriers de toute la région affrontaient spontanément les CRS autour de l’usine Lip malgré le sabotage évident de la CGT et l’opposition insidieuse de la CFDT. Six semaines plus tard, des dizaines de milliers de manifestants, regroupés derrière les organisations "officielles" participaient pieusement à l’enterrement folklorique du mouvement. Le 14 août, la classe était dans la rue, par-delà les barrières d’entreprises, par-delà les carcans syndicaux. Le 29 septembre, c’était une piétaille d’individus encadrés, embrigadés et mystifiés qui entérinait dans les faits par sa présence passive le monopole des syndicats, l’occupation policière de l’usine et l’isolement définitif de Lip. Tous les "échanges d’expériences" et autres délicatesses gauchistes ne pèsent pas lourd devant ce fait. Mais le grand carnaval unitaire n’a été que l’un des derniers actes d’un processus de mystification et de contrôle où chacun, CGT, Piaget, CFDT, gauchistes et partis de gauche a tenu le rôle qui lui est dévolu, consciemment ou non.
Alors que la CGT cogne les ouvriers qui veulent affronter les CRS et que la CFDT désapprouve la violence, Révolution loue sa place dans le parking des organisations responsables après avoir félicité le Comité d’Action de Lip d’avoir "refusé l’anti-syndicalisme sommaire" et les inénarrables Informations Ouvrières (OCI) demandent aux syndicats de décréter la … grève générale ! Alors que JJSS [1] en compagnie d’une bonne fraction de la bourgeoisie libérale place le droit au travail au-dessus du droit à la propriété individuelle, Rouge et l’AMR réclament la nationalisation de l’entreprise. Enfin, alors que Ceyrac se déclare "disciple d’une certaine notion d’autogestion", Lutte Ouvrière précise sa pensée : "l’usine et sa production appartiennent aux travailleurs qui avaient fabriqué ces montres et permis par leur travail le développement de cette entreprise". Les ouvriers sont beaux, les ouvriers sont gentils, tout le monde il est d’accord.
Toute "l’extrême-gauche" a contribué à l’étouffement des possibilités d’extension de la lutte par leur participation à l’opération : ISOLEMENT-DE-LIP-PAR-SON-APOLOGIE. Cependant, s’il est nécessaire de dénoncer tous ceux dont l’agitation frénétique constitue la caution ultime des organes capitalistes dans notre classe - il faut éviter de sombrer dans l’idéalisme qui consiste à expliquer les événements par la pure mystification. Dès qu’on creuse un peu, on s’aperçoit que la facilité avec laquelle celle-ci s’effectue, s’explique d’abord par la nature et les limites de la lutte et par le niveau de conscience des ouvriers. Si les mystificateurs augmentent la confusion, c’est d’abord parce qu’ils s’en nourrissent. C’est des difficultés que rencontre la reprise des luttes, dans la classe elle-même, qu’il faut partir.

LES LIMITES D’UNE LUTTE.

Indépendamment de ses aspects particuliers, la lutte de Lip s’inscrit dans une double tendance propre à la montée ouvrière actuelle. Cette reprise se caractérise d’un côté par une combativité croissante, des initiatives audacieuses et de l’autre, par une réticence à l’extension, un repli sur l’usine, un corporatisme défensif, comme on le verra plus loin. Ce qui est frappant chez Lip, c’est la combinaison telle que le niveau de la combativité revendicative devient incompatible avec l’isolement de la lutte et que l’intervention de l’Etat pose les conditions d’un saut brutal : la généralisation dans la rue, et l’entrée sur l’arène politique d’une fraction de laclasse, au-delà des divisions d’entreprises (14 août).
La saisie des montres et leur vente ne représentaient pas en elles-mêmes une forme de lutte qualitativement supérieure aux autres actions illégales qui se sont répandues depuis 1968, (occupations, séquestrations, arrêt des fours à Péchiney, etc…). C’est bien pourquoi d’ailleurs la CFDT gauchisante locale a pu entériner cette initiative, en bon syndicat "combatif" prêt à employer toutes les méthodes économiques de pression.
Mais au-delà de l’adoption par les ouvriers de cette forme défensive circonstancielle, porteuse d’illusions autogestionnaires et seulement applicable dans certaines branches marginales, il y avait autre chose dont les syndicats mesuraient mal la profondeur. A un certain stade de mûrissement de la combativité, celle-ci entre en conflit avec le maintien du combat sur le plan économique. Entre l’extrême audace illégale dont ont fait preuve les ouvriers de Lip, la façon dont celle-ci a été ressentie par l’ensemble de la classe et le mouvement immédiat de mobilisation politique de 10 000 ouvriers de la région, il y a bien là un lien. Ce lien est celui de l’exaspération des conflits revendicatifs isolés qui peuvent de moins en moins aboutir.
Il faut le dire carrément : à aucun moment les travailleurs de Lip n’ont franchi le pas vers l’extension de la lutte, sa généralisation ; ils ont toujours considéré leur combat comme défensif (on peut réclamer à un patron en usant de moyens extrêmes). A aucun moment ne s’est dégagée une tendance, même minoritaire, qui ait percé à jour le double jeu de la CFDT (combativité mais enfermement et cloisonnement de la lutte sur le plan de l’usine, appel à la solidarité financière des individus mais sabotage de la solidarité active et politique, en actes, de la classe, au moment décisif). Même au sein du Comité d’Action, aucune voix ne s’est élevée contre le don de la première montre au conseil municipal, contre le monopole de fait des syndicats sur la conduite de la grève, contre le torpillage de la manifestation du 14, contre le langage "responsable" et patriote de l’Intersyndicale, contre la récupération par la "gauche", contre l’interdiction faite au CA de prendre la parole le 29 septembre, etc. (A ce stade, il apparaît qu’une action violente, même minoritaire, visant à restituer le droit de parole à tous, serait perçue comme une garantie contre les manipulations bureaucratiques, quelle que soit l’importance du rassemblement).
… Pire encore, il a régné une sorte de terrorisme latent contre toute remise en cause radicale du contrôle syndical de la grève. Quand quelques travailleurs ont tenté de dire que la CFDT et la CGT se foutaient d’eux en prenant prétexte de la nécessité de tenir compte de la CGC et de FO (inexistants dans la lutte), leur intervention fut noyée dans les huées des présents. Cet épisode indique clairement que l’ensemble des travailleurs ressentait le besoin de se rassurer auprès de leur papa-syndicat afin de contrebalancer l’illégalité de l’affaire.
Même les travailleurs les plus radicaux, regroupés dans le CA ont accepté dans les faits de servir de caution "imaginatrice", "démocratique" à la direction syndicale de la lutte. Ils ont accepté d’être un forum de discussion, de "ferment", d’initiatives secondaires et n’ont jamais remis en cause la prétention dictatoriale des syndicats à être les représentants institutionnels de la grève.
Même au moment le plus flagrant, le 14 août, quand les syndicats ont pesé de tout leur poids sur les possibilités de développement les membres du CA se sont contentés, au mieux, de participer activement aux bagarres, sans jamais dénoncer clairement la responsabilité de la CFDT dans le détournement de la manifestation.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu des éléments qui ont ressenti confusément ces choses. Vers la fin septembre, le CA commençait à rechigner devant la façon dont la CFDT conduisait les négociations. Mais l’absence d’expression concrète et cristallisée de ce malaise atteste, d’une part de sa confusion et, d’autre part, de l’ambiance "responsable", pro-syndicale, de l’esprit corporatiste de l’ensemble des travailleurs, ambiance qui étouffait toute velléité d’expression d’un courant révolutionnaire.
Il en va de même, à un autre niveau, de l’ensemble des travailleurs de la région qui, bon gré mal gré, et après quelques bousculades ont renoncé à affronter les "casques bleus" de la CGT qui détournaient la manifestation, et sont revenus se heurter aux CRS plus tard, alors que la possibilité d’une riposte de masse était passée. On peut donc démonter l’opération de mystification et d’isolement effectuée par la CGT-CFDT, aidées par les gauchistes, en situant cette grève comme un moment extrême d’une intensification des luttes, resté en deçà de la généralisation et de la rupture avec les syndicats.
Il est évident que le CA n’a pu s’exprimer, ou très peu, parce que la dictature des syndicats ne peut admettre l’apparition d’une troisième force (cas de Lip : 2 syndicats rivaux et unis, le CA troisième larron), plus ou moins autonome et qui pourrait les déborder sur leur gauche. Un mai 68 leur suffit [2]
Si cela a pu se produire, c’est surtout dû au fait que les révolutionnaires que nous sommes ou que nous voulons être, sommes rendus timorés par des siècles d’oppression et d’atavisme et que nous avons des scrupules à employer certains procédés et que nous avons du nous faire violence - pour dire qu’ils sont nécessaires si nous voulons arriver à nous exprimer. Le fait de s’exprimer est une forme de pouvoir et c’est pour cela que les syndicats essayent d’en garder le monopole en tant que force organisée, tout au plus tolèrent-ils que des individus puissent s’exprimer en tant qu’individus, mais il en va autrement pour une tendance. Et la seule alternative qu’ils laissent, c’est la lutte ; pour arriver à pouvoir s’exprimer il nous faut ne pas hésiter à envisager tous les moyens y compris les plus radicaux, car la bureaucratie ne nous cédera pas ce pouvoir, pas plus que la classe dominante ne cédera son pouvoir d’exploitation, mais les exploiteurs que ce soit ceux de la classe ou ceux du prolétariat en céderont que par une défaite militaire de leur part.

MYSTIFICATION.

La production et la vente des montres a immédiatement déclenché un déferlement d’apologies les plus diverses. Les bourgeois éclairés, tout en se plaignant du caractère illégal de la chose, félicitaient les travailleurs de "leurs sens de l’entreprise" (Ceyrac), de leur "défense de l’outil de travail" (Bidegain, CNPF). Messmer exprimaient sa "compréhension" et Edgar Faure son "intérêt". Quant à Servan-Schreiber, il prenait vaillamment la défense des ouvriers francs-comtois, attachés à leurs intérêts locaux et victimes de l’abominable bureaucratie parisienne.
Tout ce qui n’est pas trop abruti dans la classe capitaliste laissait échapper un cri de cœur qu’on peut résumer ainsi : "il y a quand même quelque chose d’émouvant dans cet attachement des ouvriers à leur usine". Sous-entendu : "s’il le faut, l’autogestion" - car en fin de compte, la forme de propriété est secondaire, ce qui importe, c’est de pouvoir continuer à exploiter des prolétaires. Et du haut des chaires de Besançon, les prêtres répercutaient la sentence de l’archevêque Lallier (surnommé "l’allié des patrons") : "la volonté de Dieu, c’est le droit au travail".
Ces "soutiens publics", au moment où le spectacle se concentrait sur Lip, devaient nécessairement assurer la publicité de leur soutien. Chacun escomptant de la sorte capitalisé quelques miettes pour augmenter le prestige de leurs images défraîchies. Tous ces idéologues rapiécés se sont émerveillés devant l’expérience Lip devenue pour eux l’ébauche de réalisation pratique des divers projets crachotés sur "l’autogestion", le "contrôle ouvrier", etc.
Lorsque le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. En attendant, ils glorifient cette "gestion ouvrière", faisant d’une nécessité du moment une vertu éternelle. Alors que la plupart des ouvriers luttent pour un "salaire de survie", les bureaucrates s’attachent à défendre la survie du salariat. Mitterrand y voit même un signe de "mûrissement des travailleurs de notre pays" (le Monde), sans doute pour faire assurer prochainement cette gestion du capital par les ouvriers eux-mêmes, c’est-à-dire l’autogestion de leur misère. Lorsqu’il s’employait à gérer activement le vieux monde, le même Mitterrand, Ministre de l’Intérieur en 1955, avait fait intervenir la police à Saint-Nazaire contre les ouvriers en grève. Comme les autres, il aura au moins su mettre son fauteuil dans le sens de l’histoire !... Aux grandes orgues religieuses s’est joint l’inévitable pathos gauchiste. Les anarchistes, réveillés en sursaut, acclamaient la coopérative triomphante. La Cause du Peuple interrompait son bourrage de crâne populiste et chauvin pour permettre à ses Sherlock Holmes de Bruay-en-Artois [3] de délirer sur le "pouvoir ouvrier", sur les "ouvriers qui se constituent en communauté", "la mort de l’entreprise CAPITAL", et suprême connerie – "l’usine humaine". Enfin, Lutte ouvrière, toujours prête à dire n’importe quoi pour flatter les tendances petite-bourgeoises des ouvriers, vitupérait contre la vilaine direction qui a été "incapable" de "gérer l’entreprise de façon saine" et applaudissait les gentils travailleurs qui "estimaient avoir autant de droit sur l’usine que la direction, les actionnaires, etc.". Pour LO, les montres "appartiennent" aux ouvriers de Lip. Faut-il en conclure que les canons "appartiennent" aux poinçonneurs ? (même connerie chez certains conseillistes : "…la seule critique en actes que les licenciés potentiels peuvent opposer pour l’instant au capital et à sa logique du profit n’est rien moins que l’appropriation de ce qu’ils produisent…" [4]. Nous disons : la transformation consciente de leur production en fonction de leurs propres besoins et désirs).
Quant aux chômeurs et aux centaines de millions de crève-la-faim du tiers-monde, ils pourront sans doute toujours vendre ce qui leur "appartient", c’est-à-dire leurs haillons et leurs estomacs vides aux bons petits ouvriers de Lip qui eux, au lieu de traîner dans les rues de Calcutta ou de Rio, ont permis "par leur travail le développement de cette entreprise" ! La démagogie contre-révolutionnaire est un abîme sans fond.
Les trotskistes de Rouge ont évité pour l’instant de rejoindre l’immense fanfare autogestionnaire, mais c’est pour ressortir leur lamentable "nationalisation sous contrôle ouvrier", leur programme de capitalisme d’Etat avec participation ouvrière. Ils sont fidèles à Lénine, en cela, qui entend par nationalisation de l’entreprise, d’une part un nouveau rapport de propriété entre travailleurs et celle-ci, et d’autre part, le fait que sa gestion soit assurée par des fonctionnaires nommés par l’Etat. Le résultat de tout ceci est un état de choses bâtard : coexistence d’un capitalisme "privé" avec un Etat "prolétarien" évoluant vers un capitalisme d’Etat.
Lénine l’énonce sans pudeur : "qu’est-ce-que le capitalisme d’Etat sous le pouvoir des soviets ? Etablir à présent le capitalisme d’Etat, c’est appliquer le recensement et le contrôle qu’appliquaient les classes capitalistes… L’Allemagne nous offre un modèle de capitalisme d’Etat. Nous savons qu’elle s’est révélée supérieure à nous. Mais si vous réfléchissez un tant soit peu à ce que signifierait en Russie, dans la Russie des soviets, la réalisation des bases du capitalisme d’Etat, quiconque a gardé son bon sens et ne s’est pas bourré le crâne de fragments de vérités livresque, devra dire que le capitalisme d’Etat serait pour nous le salut." [5]
L’intérêt du parti "inamovible" et de ses fonctionnaires privilégiés (la Patrocratie), prévaut toujours sur celui des travailleurs. Cependant, cette cacophonie n’a pas seulement pour conséquence de répandre la mystification de l’autogestion - qui sera probablement la dernière carte du capital en période révolutionnaire - elle a joué un rôle concret et précis dans la lutte de Lip même, et elle jouera un rôle dans toutes les luttes à venir, particulièrement dans les luttes contre le chômage, lutte où la grève passive devient dérisoire (les chantiers de la Clyde en Grande-Bretagne).

1°) A Lip même : il a été démontré une fois de plus que toute apologie non critique d’une forme quelconque de lutte revendicative a pour effet de figer la lutte à ce stade. Il est vrai que les ouvriers de Lip refusaient de parler d’autogestion. Mais, de fait les flatteries ouvriéristes dont ils étaient l’objet se sont traduites par la transformation de cette action illégale en sorte de "pôle" exemplaire, d’expérience isolée. Ainsi, dans la tête des travailleurs de Lip, le reste de la classe ouvrière était vu comme devant "soutenir" les Lip, acheter les montes des Lip, débrayer pour les Lip. Ce fut : "Lip pour tous et tous pour Lip". Quand les travailleurs de Lip s’imaginent, parce que le charabia gauchiste leur est monté à la tête, que leur lutte est le "début d’une ère nouvelle" (affiche à Lip), les révolutionnaires ont le devoir de leur balancer des seaux d’eau froide sur la figure pour les dessaouler. La classe ouvrière a une seule arme objective : sa lucidité.
Indépendamment de leurs bonnes volontés et de leurs illusions, les gauchistes sont condamnés à renouveler la même opération à chaque lutte : en dansant autour des luttes, ils les isolent dans les faits, en entourant chaque action d’une auréole, ils en étouffent les possibilités d’extension et de politisation. Car ce qui pousse les ouvriers de l’avant, ce n’est pas l’autosatisfaction et la complaisance, mais la nécessité de dépasser en permanence le stade qu’ils ont atteint. Les gauchistes transforment la lutte de classe en spectacle, et l’empêchent de se développer concrètement.

2°) En braquant l’ensemble des ouvriers sur cette forme de lutte on tente de les empêcher de voir la seule chose véritablement "exemplaire" dans le conflit de Lip : le recours à la lutte offensive, à l’illégalité, qui conduit inévitablement à l’affrontement social [6] dans la rue et à une extension. Quand LO titre : "contre la crise qui menace, comme ceux de Lip, imposons le droit des travailleurs sur l’entreprise." Ou quand le représentant CFDT gauchiste d’Oréal déclare aux ouvriers de cette usine que si le chômage menace, "il faudra mettre la main sur le capital", ces gens ne se contentent pas de détourner la colère ouvrière du terrain social, terrain d’unification de la classe, ils enferment les travailleurs dans un mode de combat économique qui n’a aucun sens pour l’écrasante majorité de la classe, même d’un point de vue revendicatif. La mise en route de la production et la commercialisation ne sont possibles de façon isolée (et encore pendant très peu de temps) comme moyen de pression défensive que dans certains secteurs marginaux et semi-artisanaux. Dès que la proportion de machines, de matières premières devient prépondérante, cela devient quasi impossible. Dès que l’on sort du secteur de certains biens de consommation, c’est également impossible. Imagine-t-on les employés de banque vendant des devis ou les ouvriers de Dassault des Mirages IV ?
En montant en épingle cette forme de lutte circonstancielle et éphémère, les gauchistes divisent la classe. Car, en tant que classe, les ouvriers ne peuvent s’unifier que sur un terrain qui leur soit commun. Et ce qui est commun à l’employé, au mineur, au travailleur qui fabrique des pièces détachées, comme à celui qui finit le produit, c’est leur opposition au capital dans son ensemble, c’est-à-dire à notre époque, à l’Etat.

SYNDICATS ET GAUCHISTES CONTRE L’UNIFICATION.

En avril 1973, la CGT condamne la création d’un comité d’action ouvert à tous les travailleurs et refuse de se réunir avec lui. Le 5 juin, lorsque les travailleurs séquestrent les administrateurs, la CGT s’y oppose. Lorsque les montres sont cachées, la CGT n’est même pas présente. Au moment de la remise en marche de la production, elle ne se prononce pas.
Au début août, le CA tente de poser le problème de l’autodéfense de l’usine, mais la CGT oppose un véritable veto et refuse que la question soit même posée en AG. Le 14 août, elle mobilise son service d’ordre pour détourner la manifestation puis ignore superbement les ouvriers qui se battent.
Comment expliquer que la CGT, minoritaire, complètement discréditée aux yeux des travailleurs combatifs, ait pu continuer à rester à la direction effective de la grève ? Comment a-t-elle pu, le 29 septembre, s’opposer avec morgue et assurance à ce que le CA prenne la parole ? Comment les staliniens ont-ils pu étouffer toute critique radicale à leur égard ?
Pour expliquer cet exploit remarquable, il ne suffit pas de constater que la CGT s’appuyait sur la prudence et l’inertie des travailleurs les moins combatifs. La véritable réponse, c’est que les flics du PCF ont été maintenus en vie et secondés par leurs adjoints de "gauche" et "démocratique" de la CFDT, qui eux-mêmes s’appuyaient sur un CA réduit à un rôle de caution.
Bien sûr, à Lip, la CFDT était un syndicat "populaire" de "gauche". Bien sûr, tant que la lutte est restée défensive à l’intérieur de l’usine, les Piaget et Cie ont pu se mettre à la tête d’initiatives illégales. Cela ne fait que prouver que ce type de syndicat, qui doit se montrer plus "combatif" pour concurrencer la CGT, est prêt à aller aussi loin que possible, c’est-à-dire, dans les cas extrêmes juste en deçà de la limite de l’unification de la classe.
Mais un vernis radical ne transforme pas de vieux routiers de la collaboration de classe en organe prolétarien. Si la CGT n’avait pas été là pour faire le sale boulot le 14, c’est, à n’en point douter, la CFDT qui l’aurait accompli, comme elle l’a fait en de telles circonstances en 1968.
Au moment des affrontements avec les CRS, Vitto (CFDT) appelait à "ne pas provoquer". Quant à Piaget, super-star, il avait disparu de la circulation et n’est revenu que plus tard pour gémir : "une seule solution, une vraie négociation". Chassez le naturel, il revient au galop.
Cependant, ceux qui portent la plupart du temps inconsciemment la responsabilité d’avoir étouffé toute révolte ouvrière ouverte et consciente contre les syndicats, ce sont les gauchistes. Ce sont eux qui, en acceptant comme quelque chose qui va de soi la présence de la CGT-CFDT à la tête de la lutte, ont empêché les ouvriers les plus radicalisés de la contester.
La pire idée que les gauchistes aient réussi à faire passer, c’est celle exprimée par un membre du CA : "si les syndicats travaillent dans le sens de la lutte, il n’y a pas de raison de se déterminer de façon différente. Si on jugeait le contraire, il faudrait se déterminer…." Mais cette approche superficiellement réaliste qui a l’air d’avoir le bon sens avec elle, laisse de côté la façon concrète dont les syndicats travaillent "contre le sens de la lutte". D’abord, ils se mettent à sa tête et prennent s’il le faut les initiatives sur le plan revendicatif. Ensuite, ils peuvent se servir de la confiance ainsi gagnée au moment crucial. Et précisément, au moment crucial, le CA ne s’est pas déterminé de façon probante : "même si (les bagarres) ne sont pas dans notre ligne de conduite, on considère que ceux qui y participent son des nôtres…" En affirmant que les bagarres n’étaient pas dans sa ligne, le CA démontre qu’il n’était pas l’organe des travailleurs radicalisés qui ont affronté la police, même si l a plupart de ses membres y ont, individuellement participé.
C’est dès le départ, de façon systématique, et surtout lorsque les syndicats affichent des allures combatives et gauchistes qu’il faut les dénoncer et prévenir du rôle qu’ils seront contraints de jouer.
Il faut être systématiquement contre les syndicats, parce que les syndicats sont les défenseurs du salariat.
Et il faut systématiquement dénoncer l’isolement des luttes, parce qu’avec l’approfondissement de la crise et l’apparition massive du chômage, l’extension deviendra de plus en plus la seule possibilité. Le rôle spécifique de la fraction révolutionnaire de la classe n’est pas de "pousser" à la lutte, de fétichiser telle ou telle forme de combat ou de courtiser les ouvriers. Il est de représenter fermement l’avenir au sein du mouvement.
L’usine isolée n’est qu’une cellule du capital unifié et lié à l’Etat. Le prolétariat ne peut s’attaquer au capital cellule par cellule. Dans ce cadre, les ouvriers peuvent au mieux se défendre de plus en plus difficilement - au pire participer à sa gestion.

* * * * *

LES GAUCHISTES ACTIONNAIRES DE LA CLASSE OUVRIERE

- 1 -

Le socialisme, même autogestionnaire, en dépit de toutes ses allégations "prolétariennes", n’est point l’idéologie des travailleurs manuels, mais celle d’une nouvelle classe moyenne ascendante composée d’intellectuels, de membres de professions libérales, de techniciens, d’employés.

- 2 -

Les partis socialiste et communiste quel que soit leur verbiage "révolutionnaire" officiel, sont en fait des partis progressistes, légalistes, préconisant des réformes politiques et sociales, mais ne pouvant pas être des organisations révolutionnaires tendant au renversement du système capitaliste privé ou d’État.

- 3 -

Les syndicats ne sont que les intermédiaires de la vente de la force de travail, sur le marché du travail. Les syndiqués sont sous la dictature de la bureaucratie stalinienne et autres.

- 4 -

L’évolution vers le respectabilité, la légalité bourgeoise, contraire à l’idée de révolution anticapitaliste et anti-bureaucratique, résulte du fait suivant ; la politique des partis socialistes, communistes et gauchistes, loin d’être déterminée par la base ouvrière, se conforme aux intérêts de la nouvelle classe moyenne, composée de travailleurs intellectuels y compris les ouvriers autodidactes), couche sociale prête à s’entendre avec le capitalisme pourvu que ce dernier, par l’extension des libertés politiques et des institutions démocratiques en général, lui permette d’occuper des emplois avantageux, soit dans le mouvement ouvrier bureaucratisé, soit dans les institutions culturelles, économiques et politiques existantes.

- 5 -

Les hommes de partis et syndicats sont les nouveaux imprésarios des luttes de la classe ouvrière, de sa mise en spectacle et ils contribuent de cette manière à l’enterrement du combat contre le système au lieu de le développer. Le prolétariat ne cherche qu’une chose, disparaître en tant que tel.

- 6 -

Les travailleurs intellectuels constituent une couche sociale ascendante privilégiée qui se taille une place au soleil aux dépends des vieilles classes possédantes des propriétaires fonciers et des capitalistes (intelligentsia, technocrates, organisateurs). Une éducation supérieure constitue leur "capital" spécifique, sanctionné par un diplôme, source de leurs revenus supérieurs actuels ou potentiels.
La première étape de leur domination est la démocratie politique, la seconde étant la nationalisation des industries. Pour atteindre ces objectifs le soutien des travailleurs manuels leur est nécessaire. Ayant gagné la confiance des ouvriers par l’aide apportée actuellement à leurs luttes pour de meilleurs salaires, ou la préservation de ceux-ci, et en faisant miroiter devant eux, l’idéal socialiste de l’égalité, les intellectuels déclassés ou mécontents de ne pas être incorporés dans leur classe, font des travailleurs manuels leurs instruments et leurs dupes.

- 7 -

La société "sans classe" que promettent les intellectuels, n’est qu’un thème de propagande, une sorte de religion prolétarienne et non un objectif de lutte pour la présente génération à aucun moment ils ne veulent rompre la séparation manuel-intellectuel. En réalité, le but auquel aspirent les partis se réclamant du socialisme, est un système hiérarchique de mainmise étatique sur toutes les industries. Les capitalistes cédant la place à des fonctionnaires du parti, des directeurs, et des ingénieurs dont les traitements, bien supérieurs aux salaires du travailleur manuel, sont la marque d’une nouvelle classe dirigeante, privilégiée, absorbant dans ses rangs aussi bien les ci-devant capitalistes que les ouvriers sortis du rang. La pratique historique du léninisme, du trotskisme et du stalinisme n’a abouti qu’à cela.

- 8 -

L’introduction de ce système se présente à ses bénéficiaires, comme un processus de transition graduelle (phase de transition) écartant toute idée de révolution violente.

- 9 -

Tant que la caste intellectuelle (capitaliste du savoir) se cantonnera à rester dans la division actuelle du travail et à y bénéficier des fonctions dirigeantes, elle ne pourra être que l’ennemi des travailleurs manuels ; dès à présent il s’agit de briser les barrières pratiquement entre travail manuel et intellectuel. Dans la société sans classes il n’y aura plus d’hommes qui seront les larbins des autres, donc commençons dès maintenant !

- 10 -

Léninisme : syphilis des intellectuels.

- 11 -

Travailleurs parmi d’autres, après les expériences que nous avons faites des diverses organisations se prétendant de la classe ouvrière, nous avons compris Une chose : c’est que NOTRE EMANCIPATION NE DEPENDAIT STRICTEMENT QUE DE NOUS-MEMES ! - C’est en ce sens que les travailleurs doivent perdre les illusions me leur prêchent divers curés militants tant que les travailleurs ne tiendront pas fondamentalement compte de cela, les exploiteurs de la classe ouvrière (patrons syndicats, partis, groupuscules), resteront en position de force.

- 12 –

Autre aspect des politiciens gauchistes : pour mieux se faire accepter des travailleurs, ils (groupe des Cahiers de mai en l’occurrence) font accepter en A.G. la publication d’un bulletin d’information Lip Unité qui se voudrait être l’expression des travailleurs en lutte, l’idée en soi n’est pas mauvaise, mais c’est précisément par ce biais qu’ils acquerront la confiance des travailleurs et feront passer leur ligne politique, à savoir : unité des bureaucraties syndicales par le frontisme, et par là-même freineront les éléments de l’autonomie ouvrière au travers du comité d’action. Par cette collaboration ils éviteront qu’une critique radicale se fasse ; en faisant du CA. un organe d’appoint au syndicat. Cette tactique est employée par les jésuites des Cahiers de mai, qui suivent chaque grève et d’une certaine manière l’éloigne d’un authentique pouvoir ouvrier. De plus, chose grave, le P.D.G. des Cahiers de mai, Anselme, subtilise des lettres arrivant à la commission popularisation, comme il l’a été dit lors du meeting à Paris le 12 décembre 73, et comme l’ont constaté d’anciens membres des Cahiers de mai.
Racket aussi ce pèlerinage à Besançon pour rien foutre à 100 000, alors que ces mêmes 100 000 personnes pouvaient foutre un bordel assez conséquent là où elles se trouvent ; c’était le soutient le plus actif et le plus conséquent qui aurait pu être apporté là ! Mais les gauchistes préfèrent processionner à la gloire de la classe ouvrière (enterrant sa lutte par la même occasion)en égrenant leur chapelet de tous les slogans incantatoires à la révolution.

- 13 -

Aspect de la fausse conscience :

Le gauchisme n’ayant pas su assumer une critique radicale du capitalisme, va même jusqu’à lancer sur le nouveau marché de la contestation, les travailleurs de Lip comme "les lips" c’est-à-dire l’identification du prolétaire à la marque capitaliste d’une marchandise, à son bagne l’usine. C’est l’identification du prolétaire comme chair à plus-value, c’est le saisir uniquement comme capital variable quand le mouvement même du prolétariat est précisément sa négation en tant que marchandise, force de travail à la mode ou pas. Ainsi une travailleuse salariée chez Lip faisait cette critique de la vie quotidienne ; "j’en ai marre qu’on me dise que je suis une Lip."
Le racket gauchiste n’est que l’extrême gauche du capital, il a fait des travailleurs de Lip un "capital révolutionnaire", prenant toute sa signification dans l’expression "les Lips", opposé au capital bourgeois, mais aucun dépassement n’est fait, c’est le même rapport qui relègue des individus à l’état d’objets. Pour le capital les travailleurs sont une source de profit financier pour les gauchistes et tous les partis et syndicats, une source de profit politique.

- 14 -

"Nous n’en sommes qu’aux tout premiers débuts d’un nouveau mouvement ouvrier : l’ancien mouve¬ment s’incarne dans des partis, et la croyance au parti constitue le frein le plus puissant à la capacité d’action de la classe ouvrière.(...) A ce type d’organisation, nous opposons le principe suivant : la classe ouvrière ne pourra s’affirmer et vaincre qu’à condition de prendre elle-même son destin en main. Les ouvriers n’ont pas à adopter religieusement les mots d’ordre d’un groupe quelconque, mais à penser par eux-mêmes, à décider et à agir eux-mêmes."

* * * * *

IL FAUT ETRE SERIEUX !

La grève pure et dure a fait son temps.
Aujourd’hui, on a autre chose à prouver :
- Non seulement le patron est méchant,
mais, ô découverte, il est INUTILE.
- il ne suffit pas de l’emmerder, il faut prouver qu’on peut TRAVAILLER sans lui !

CELA VEUT DIRE :

Mêmes causes - mêmes effets ; travailler pour
vendre, séduire pour vendre, être compétitifs,
vivre pour travailler, que ce soient des patrons
ou des ouvriers qui gèrent.

CELA VEUT DIRE :

Une exploitation plus pernicieuse. Donner aux
prolétaires l’illusion qu’ils travaillent pour eux,
alors que le vrai dirigeant sera le même :
le CAPITAL.
Pour ce faire, les bureaucrates figent un moment
de révolte et la forme qu’il a pris, et en font un
SLOGAN qui leur permet de développer leurs
vues gestionnaires ; LIP devient le symbole de
l’autogestion, comme n’importe quel mécontentement
devient le symbole du programme commun,
symbole de leur PRISE DE POUVOIR.

ILS DISENT VRAI :

Sans patrons on peut produire et vendre la même
misère, H.L.M., prisons, mirage IV, pointeuses.

ILS MENTENT :

L’autogestion ne nous libère pas des H.L.M., des
prisons, des asiles, du travail, du capital et de
la misère qu’ils sécrètent.
Une chose que les marginaux ont démontrée
sans le vouloir : on n’autogère que sa propre misère.
Car c’est cette misère-là, et donc tout le mode
de production capitaliste qu’il faut abolir, parce
qu’il met en péril l’humanité ! qu’il soit autogéré ou pas !
Ne nous créons pas de nouveaux dieux, de
nouvelles modes (tout change sans changer)
car si nous en crevons, les bureaucrates en
vivent, qu’ils soient autogestionnaires ou pas.

* * * * *

LIP-UNITE, BILAN ET PERSPECTIVES

Depuis le temps que l’affaire Lip occupe les scribouilleux de tout acabit, rien de ce qui nous semble essentiel n’a été encore dit. Les lignes suivantes se proposent d’exposer la situation telle qu’elle est ressentie par quelques individus en passe de devenir un peu plus autonomes.
On s’étonnera peut-être, en se disant : mais pourquoi cette opinion n’a pas été annoncée au moment de l’affaire, au chaud de l’action ? Simplement parce qu’il faut tenir compte de certaines réalités psychologiques.
Un exemple ; le lendemain du pronunciamiento au Chili, il n’était pas jusqu’aux militants du P.C. qui ne parlaient de préparer l’affrontement avec les troupes spécialisées de la répression, qui s’inquiétaient de savoir où trouver des armes. Quelques-jours après, déjà, la tiédeur ronronnante de la vie grise autant que quotidienne avait repris le dessus ; le Chili, c’était là-bas, loin d’ici, et vas-y que je te décris tout ça sanguinolent pour émoustiller mon entourage, et que je te remets de la répression comme au bon temps de 68, et vas-y que je te couvre les murs d’affiches où le pauvre Chili des ouvriers est comme bien entendu vaincu, terrassé... sauf qu’il n’est nullement dit qu’il l’a été par sa propre bêtise... quand on met un Allende au pouvoir, il faut être aveugle (ou criminel ?) pour ne pas savoir que, à moins de disposer d’arguments nettement dissuasifs (type : bombes atomiques... heureusement qu’en France, on en a !) on va siffler bientôt la fin de la récréation. Donc, en plein dans le putsch du Chili, parler aux gens de gôche de la nécessité de faire la Révolution ici et non d’être pris de vapeurs pour des événements qui ont lieu à plus de 20 000 km., c’est comme vanter les performances d’un vélo à un cul-de-jatte. Pareil pour Lip, et vas-y que je suis en train de processionner comme à Lourdes sous la pluie, pour expier mes fautes (j’ai passé tant de mois à ne rien faire dans ma boite, à attendre que le voisin se décide, et le voisin qui pensait la même chose, et que ça continue) ...vouloir donc exposer les choses clairement en pleine débauche de mysticité irrationnelle, c’est peine perdue ou presque...

ASSEZ DE DÉMAGOGIE !

Il est évident qu’on n’a pas d’intérêts de chapelle, de dessous électoral, de recrutement syndical derrière la tête. Seuls sont intéressants les gens qui se prennent en charge eux-mêmes, qui luttent par eux-mêmes, sans déléguer leurs pouvoirs à un quelconque "responsable" qui, au bout d’un moment, lassé de constater le peu de sérieux de ceux qui l’ont mandaté, se dit "après tout il faut bien diriger, puisqu’ils en sont incapables" ...etc. quand il ne retourne pas, écœuré, au mépris élitaire et à l’avant-gardisme rassurant, là où on se retrouve corne membres d’une même famille sécurisante. Aussi, pas de démagogie. Si tout le monde a passé la main dans le dos des Lip (la Nation a vanté les mérites des ouvriers bisontins qui allaient dans le sens de la participation gaulliste en devenant responsables), on ne peut que conclure que c’est désormais confirmé : l’autogestion à Lip, c’est encore un échec révolutionnaire. L’échec, c’est non pas l’action en elle-même, mais le fait qu’elle se soit arrêtée là, dans l’impasse de ses propres contradictions. "On produit, on vend, on se paye", et puis on recommence le cycle. Et puis, pour être efficaces (car il y a des concurrents), on produit plus, on fait de la pub pour vendre davantage, on se paye plus cher parce qu’il y en a qui revendiquent, et finalement, on nomme un P.D.G. qui coordonne tout ça, et après tout l’ancien n’était pas si mauvais que ça...

UNE ETAPE NECESSAIRE A ETE FRANCHIE

Le fait que Lip ait été tentée comme expérience d’autogestion, c’est ça qui est important. L’action des ouvriers de Palente était nécessaire, et on peut dire que si elle n’avait pas été tentée, l’évolution historique de 1a lutte aurait pris du retard.
Cette étape a été la démonstration que l’autogestion est possible. Le simple petit ennui, c’est que l’autogestion est possible dans une société capitaliste ; et même que l’autogestion est par excellence la solution survie du système capitaliste. Mieux encore ! à partir du moment où la bourgeoisie se rend compte que les structures hiérarchiques en place dans les entreprises ne sont plus efficaces pour gérer et organiser le système, elle développe et favorise les initiatives qui vont dans le sens du dépassement de ces structures qualifiées - à juste titre - d’archaïques (cf. texte U.I.M.M.). Ainsi sont vouées à l’échec les entreprises traditionnelles, parce qu’elles ne prévoient pas dans leur développement la possibilité pour les travailleurs qui la composent de prendre en main leur propre gestion, c’est-à-dire la gestion de la misère de leur propre production, quelle que soit cette production.
On peut dire que si le gouvernement, donc la finance et les idéologues en place ont toléré (favorisé ?) l’expérience Lip, c’est qu’ils avaient besoin de savoir jusqu’à quel point de sérieux et de responsabilité pouvaient aller les travailleurs. La démonstration étant concluante, on efface le tableau (15 Août) et on passe au problème suivant. Voilà au moins une expérience qui n’aura pas coûté bien cher au capital.
Donc la démonstration est faite, les patrons sont inutiles. On le savait, évidemment, mais rien ne vaut l’expérience, tant il est prouvé que, jusqu’au moment où l’on a mis la main sur le feu, on ne sait pas que ça brûle.
Les bourgeois qui eux, à moins d’un fanatisme désormais arriéré, le savaient (puisqu’ils confient leurs usines à des sous-fifres techniques genre ingénieurs ou autres super-aliénés) sont rassurés : l’autogestion est possible, et si quelques détails dans la gestion sont remis en cause le fondement reste le même : la production est assurée.

BILAN IMMEDIAT DE LIP

Lip fait partie de 68. C’est, avec quelque retard, une mise en application d’un principe annoncé dès cette date-là.
Or, quel a été le bilan de 68 ?
D’un côté, le plus grand bénéfice immédiat a été tiré par les capitalistes français, qui ont su en profiter au-delà de ce qu’il était possible d’imaginer. Mais eux, ils ont fait vraiment preuve d’imagination.
Avant 68, sous l’ère lourde du gaullisme rétrograde et désuet, l’économie française se traîne et plafonne dans ses résultats médiocres. Quelques mois après Mai, et c’est l’essor. Et vas-y que je te vire le Charles démodé, et que je t’y mets un banquier à la place. Et quelque temps après, les résultats sont là : le dynamisme de 68 a produit une France prospère, dotée d’un taux de croissance supérieur à celui de l’Allemagne, et les ricains vont jusqu’à lui prévoir le 3° rang de puissance économique en 85. Les jeunes cadres gauchistes ont mis toutes leurs énergies (même de mauvaise grâce, mais enfin, il faut bien vivre et puis, les patrons se montrent tellement tolérants qu’il n’y a rien à faire) à assurer ce boom économique. Et vas-y que j’étudie à l’Université maintenant en prise avec les réalités économiques et industrielles, et vas-y que par mes critiques je préviens les accidents de parcours et j’aide la machine à se débarrasser des grains de sable qui freinent son mécanisme.
Lip, dans tout ça, c’est la phase logique du passage des idéologies gauchistes mielleuses aux réalités de l’usine. Sur le papier, l’autogestion, c’est pur et dur, Une fois qu’il faut vendre des montres, on retourne à la publicité dans le Nouvel Obs ou autre torchon.
Ça, c’est le bilan "malheur aux vaincus".
Mais les révolutionnaires vaincus en 68 ont quand-même une victoire. Celle de se rendre compte que la critique verbale pure, n’était pas suffisante pour foutre en l’air le système. L’échec de 68 pose donc le problème en des termes très froids d’affrontement physique avec les forces de la bourgeoisie. On y reviendra.

MAINTENANT, IL FAUT ALLER PLUS LOIN

On admet donc que Lip a été nécessaire. Le malheur, c’est que tout le monde va vouloir refaire la même chose avant de se rendre compte que, à la fin, l’autogestion est capable de faire fonctionner... le système capitaliste.
On en arrive au degré suivant, à la prise de conscience successive. Au-delà de la gestion du capital, se pose la question du travail. Car la constante de Lip, c’est bien le travail de production de gadgets, d’objets servant à mesurer la vie qui fout le camp, qui se perd dans des suites inexorables de minutes. De même pour le secteur armement : ceux qui pensent qu’il y avait quelque contradiction à autogérer la fabrique d’armes, n’ont plus qu’à signer des pétitions pour que le méchant capitalisme arrête d’exploiter les pauvres petits ouvriers, na ! Non. La question qui résulte de l’occupation de Lip, c’est de savoir comment il faut remettre intelligemment en cause cette porcherie de travail. Car c’est ce comportement robotisé d’esclave à produire qui est fondamentalement en cause, même si l’on n’ose pas le dire.
Il est temps de penser à se rendre créateur, autonome, même et surtout comme être social, pour enfin assumer sa vie non plus en consommateur mais en être humain, non plus en producteur mais en être humain vivant, retrouvant l’envie de produire des choses utiles et nécessaires à la vie : le refus de l’activité aliénée de robot aseptisé passe par la libre créativité.

UN MOT SUR LE REFORMISME

Il a été question à Lip de C.F.D.T., de syndicat, de parti, et d’autres vieilleries. Il est bien sûr que c’est sans intérêt, mais puisque la question est posée autant conclure sur ce point tout de suite.
On passe son temps à taper à bras raccourcis sur les syndicats, et les partis, les groupuscules et les chapelles "désintéressées". Ils sont bien sûr tous réformistes, évidemment, puisqu’installés légalement dans le système avec des structures parfaitement tolérées et légales. Ce sont des rouages du fonctionnement, du système au même titre que les autres organismes de gestion bourgeois, la sécu ou l’Assedic. Ils stimulent la vigilance du capitalisme, corrigent les excès du patronat, assurent une part non négligeable de justice sociale sans laquelle même des nègres ne voudraient plus travailler.
Se moquer des syndicats et des partis réformistes (pardon pour ce truisme), c’est vraiment une injustice si l’on ne se moque pas en même temps de l’assistance sociale, de la S.S. et de la Recherche Scientifique. Non, tout ce monde est (relativement) cohérent, il se complète et rien n’est inutile pour faire fonctionner le système.
Là où ça devient grave, c’est quand on perd son temps à critiquer seulement ces organismes de gestion que sont les appareils réformistes ; parce que, cela veut dire essentiellement que l’on manifeste ainsi son impuissance à faire autre chose. Critiquer le réformisme, c’est une solution de facilité, une démission lâche pour ne plus rien faire. Gueuler contre la CGT-CFDT-PC-PSU-LC et consorts, c’est avouer sa misère effective (affective, aussi).
Que la critique soit nécessaire, d’accord. Mais s’y vautrer avec complaisance plus que les cinq minutes nécessaires pour faire le point et aller plus loin, c’est indécent.
Encore une fois, il faut le répéter. La CGT n’a pas trahi. Elle existe pour sauvegarder, les intérêts des travailleurs. C’est vrai. Elle le fait parfaitement bien. La CGT a toujours défendu les intérêts des travailleurs, c’est pas sa faute si les travailleurs n’ont pas voulu être autre chose que des travailleurs, s’ils n’ont pas remis en cause leur statut d’aliénés.
Evidemment, en disant cela, on n’oublie pas le matraquage quotidien du métro-boulot-dodo. Mais c’est justement parce qu’il y a déjà tout ça qu’en rajouter en faisant des concessions aux réformistes, c’est criminel.

NOS ECHECS ET NOS DÉFAITES

Si l’on juge le plus froidement possible l’histoire révolutionnaire, on constate qu’il n’y a eu encore à ce jour aucune victoire durable.
Mais que sont les défaites successives du mouvement révolutionnaire, sinon le produit de nos inconséquences et de nos incohérences ? A faire les révolutions à moitié, on finit par creuser son propre tombeau.
Bien sûr, il est dur de se débarrasser totalement de l’aliénation, et de l’habitude de la soumission séculaire de la classe ouvrière à la bourgeoisie est une contrainte étouffante.
Mais enfin, quand on a l’occasion de se montrer un peu moins lâche que d’habitude, quand on peut pousser un peu plus loin son propre culot, quand on peut être un peu courageux, il faut foncer, sinon on se casse la gueule d’autant plus haut qu’on est allé, et pour foncer, il faut prendre de l’élan. Et c’est maintenant que se prépare la lutte de-demain.
Ce qu’il faut conclure de Lip, par exemple, c’est qu’il ne peut y avoir de répit dans la lutte contre la bourgeoisie. On n’a pas le droit de s’arrêter pour souffler. Si en face ils peuvent se le permettre (et encore) c’est autant de gagné pour nous. Mais ils auraient plutôt tendance à creuser l’écart dès qu’ils voient qu’on se fatigue. Et ils ont raison, c’est une lutte à mort. Ce n’est pas le moment de faite des concessions.
On est donc condamnés à nous dépasser sans cesse, ce qui veut dire évidemment faire des efforts continuels. La société est une jungle, çà, on n’y peut rien, on l’a trouvée comme ça en arrivant. C’est pas une raison parce que les générations de producteurs qui nous ont précédées ont toléré toutes les guerres et ont fait toutes sortes de compromissions, qu’il faut leur en vouloir. Nous-mêmes nous tolérons tellement de choses aujourd’hui, ne serait-ce que notre propre misère à ne pas lutter encore, à "souffler", à discourir agréablement du fond du fauteuil...

ET PENDANT CE TEMPS LA, DU COTE DE NOGUERES...

... les sauvages cassent l’outil de travail, c’est-à-dire font un pas autrement important (consciemment ou inconsciemment) en direction du refus des contraintes, de la négation du prolétariat en tant que classe condamnée à subir le joug du travail. Evidemment, il faut un sacré courage pour bouleverser ses habitudes mentales (respecter une machine comme Gébé qui y met de l’huile dans l’an 01 ou comme la CGT-CFDT qui prévoit son avenir de gestionnaire responsable). Mais les accouchements sont toujours douloureux.
Encore une fois : qu’est-ce qui fait vivre le capital ? Ce sont les outils qui lui assurent la production d’objets manufacturés, essentiellement. Que reste-t-il quand on lui casse ses outils ? Plus d’outils pour assurer la production des objets manufacturés qui le font vivre.

LA FIN ET LES MOYENS

Ce qu’il faut retrouver au moyen de la révolution, c’est l’aventure. Ce qui nous tue à survivre, c’est justement l’impossibilité d’aventure qu’il y a dans cette société. Tout est joué. Tout est prévu pour éviter l’aventure. Rien d’exceptionnel : tout est uniformisé, nivelé, démocratisé, poli, bref, c’est la bourgeoisie qui triomphe.
Si l’on ne veut pas de cette vie de robot sans malheur ni joie de vivre, que reste-il, sinon la lutte contre ce système ; et déjà, dans la mesure du possible, commencer à vivre ; (re)devenir un être humain qui sans cesse crée, invente, joue, sent, écoute, jouit, (re)decouvrir le plaisir, l’abandon de soi, le don, la gratuité, l’échange, la créativité débordante.
Mais en face, ils n’attendent que l’occasion de récupérer (oh ! le vilain mot) un si bel outil qui, une fois revu et corrigé façon idéologie du système, servira la prospérité moutonnière et mercantile de la poignée de ceux qui détiennent, et rien d’autre, le pouvoir pour le pouvoir.
Pour éviter tous leurs pièges (de la récupération dorée à la taule pourrie), seule l’attitude offensive et agressive est payante. Il faut se montrer plus intelligent que les planificateurs du capital, et il faut assurer nous-mêmes notre formation psychologique. Il n’y a finalement qu’une seule et même chose à refuser : la défensive, le repos.
"C’est reculer, que d’être stationnaire".

PREMIERES CONCLUSIONS

Ce qui rend patrons, possédants, et leurs sbires, furieux et paniqués, ce qui est efficace dans la lutte contre le système, comme par hasard, ce sont justement les actes les plus incontrôlés, les plus radicaux, les plus destructeurs, ceux qui remettent en cause le plus profondément et dévoilent les mécanismes réels de son fonctionnement. En avant pour la casse gratuite des outils de travail (pouah ! caca !), l’absentéisme immodéré, l’outrage outrancier à l’égard des chefs, etc.
Enfin, il faut préparer la "lutte finale", depuis qu’on en parle. En sachant bien qu’elle ne sera pas finale vu les contraintes psychiques que l’on se trimballe, et notre goût pour l’aventure, et notre soif de dépassement. De deux choses l’une : ou bien on n’envisage pas l’éventualité d’un rapport violent avec la bourgeoisie (et ses sbires). Auquel cas, il reste encore quelques communautés dans les Cévennes pour cultiver biologiquement ses batavias et chantonner, la tête éclatée au chanvre afghan, des litanies néo-déistes. Affaire classée. Ou bien on envisage sérieusement l’éventualité de se foutre sur la gueule avec le pouvoir en place.
A partir du moment où l’on envisage une confrontation violente avec la bourgeoisie par l’intermédiaire de ses forces armées, qui lui sont et lui resteront fidèles, on doit être prêts et être en mesure d’exécuter un plan. Ce plan doit prévoir que l’on a un maximum de chances de s’accaparer les moyens techniques les plus violents dont la bourgeoisie dispose et qu’elle n’hésiterait pas, acculée à ses dernières extrémités, à utiliser contre nous. Vouloir envisager cette éventualité sans aller jusqu’à ses conclusions logiques extrêmes, c’est, ici, contrairement aux autres jeux et amusements de galerie, criminel. Aux partisans des Cévennes, il faut dire aussi tout net qu’il y a des chances pour que, si tout se passe comme au Chili, y a des chances donc qu’ils se retrouvent, malgré eux, avec les autres au Parc des Princes, notre Stade National à nous, même s’ils ont été tièdes. Parce que les ordinateurs, maintenant, ça a de la mémoire dès qu’on leur rentre des fiches personnalisées. Et pour effacer, c’est coton.
Voilà. Je viens de me faire ôter une dent de sagesse, il y avait Lip marqué dessus. Je vais essayer maintenant de moins différencier ma vie quotidienne actuelle de ma vie future. L’aventure, une valeur qui monte.

Notes :

[1(Note explicative) : JJSS= Jean-Jacques Servan-Schreiber.

[2(Note dans le texte d’origine) : Tout au plus les syndicats de "gauche" peuvent tolérer les CA pour :
- il leur indique les bornes à ne pas dépasser sans se couper des masses (Cf. Lip, Stock),
- comme soutien critique, on sait où cela mène, l’expérience du Chili, en août 1972, le gouvernement de l’UP a fait arrête les militants du MIR pour détention d’armes.

[3(Note explicative). C’est dans cette ville du nord de la France qu’une fille de mineur, Brigitte Dewèvre, a été assassinée le 5 avril 1972. Quelques jours après c’est un notable de la région, Pierre Leroy, qui est inculpé. Tous les ingrédients sont là pour présenter d’une manière très manichéenne le drame, d’un côté une fille de prolétaire assassinée et de l’autre un bourgeois qui ne peut qu’être l’assassin. La manière dont les choses sont présentées par les maoïstes de la Cause du Peuple (journal de la Gauche Prolétarienne dont le responsable n’est autre que JP Sartre) est simpliste à l’extrême : seul un bourgeois a pu commettre ce crime. A aucun moment ils ne pouvaient envisager que ce meurtre est le fait d’un autre prolétaire. C’est la morale stalinienne qui triomphe, les prolétaires ne peuvent qu’être des êtres purs et les bourges des êtres dépravés. Ils sont donc coupables à coup sûr. Les maoïstes ont constitué tout un dossier pour montrer la culpabilité de ce Leroy (Dossier public de l’affaire) et opposer la justice "populaire" à la justice de classe.

[4Cf. tract Splendeur et misère du salariat. NDAA : tract que nous n’avons pas retrouvé.

[5Cf. Lénine, œuvres complètes, tome 27, page 305.

[6(Note dans le texte d’origine) : L’affrontement de classe marque la fin de la politique, la politique étant le moyen de dominer la classe ouvrière à droite comme à gauche, sans remettre en cause fondamentalement le "jeu politique", c’est-à-dire la société.


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