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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les leçons politiques du mouvement des ouvriers de Lip
Article paru dans Le Prolétaire n° 156 - 10 au 23 septembre 1973
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Depuis plusieurs mois, ce que la "grande presse" a fini par appeler "l’affaire Lip" continue à faire la une des publications politiques. Ce mouvement est d’abord remarquable par sa durée, par la fermeté et la résolution des travailleurs, et par les moyens de pression (confiscation des stocks et de pièces nécessaires au fonctionnement des machines) qu’ils n’ont pas hésité à se donner ; mais il l’est surtout par son sens de protestation collective contre les conséquences inévitables du régime capitaliste, avec son cortège de chômage, de déqualification et de dévalorisation de la force de travail, les salariés osant exiger, en effectuant deux paies successives, la primauté du travail vivant sur le capital. Ce conflit de caractère local et défensif au départ appelait, par son sens profond, à l’élargissement, et des grèves de solidarité ont montré la sensibilité de la classe ouvrière aux problèmes qu’il posait ; mais il a, de plus, pris un relief particulier d’abord par les leçons politiques qu’impose la lecture des faits eux-mêmes, ensuite par l’agitation qui l’a entouré et qui a porté à l’ordre du jour des questions politiques de principe, touchant à la préparation révolutionnaire du prolétariat.

Pour tenter de donner une issue au conflit, l’Etat a finalement été obligé d’envoyer plusieurs milliers de CRS et de gendarmes dans une ville où les travailleurs des autres usines ont fait la démonstration qu’ils considéraient la lutte des ouvriers de Lip comme la leur, puis des centaines de CRS pour déloger de l’usine tout juste une dizaine "d’occupants". Ce simple fait est en lui-même la démonstration que tout l’arsenal juridique mis en place par la bourgeoisie qui prétend faire jouer à l’Etat le rôle de société de bienfaisance vis-à-vis des victimes modernes du "Progrès" s’épuise extraordinairement vite devant les réactions provoquées par ce même "Progrès", c’est-à-dire en réalité par le mécanisme même du capital. Et ce ne sont pas les réformes qui manquent ! Il y a quelques mois, la presse bourgeoise faisait grand bruit de projets de loi destinés à prévenir les licenciements arbitraires. "Dans la recherche d’une société plus humaine, déclarait le préambule du projet, la sécurité de l’emploi revêt un caractère prioritaire." La formation permanente, autre remède miracle, devait assurer "l’adaptation de la demande et de l’offre sur le marché du travail", alors que les lois de la concurrence entraînent même en période de "Prospérité" l’élimination et la déqualification de nombreux ouvriers (300 à 600 000 licenciements par an en France, moyenne annuelle selon Le Monde du 22-5-73). Mais le projet, dans son article 4, ne pouvait faire autre chose que de laisser de côté le cas des "salariés qui font l’objet d’un licenciement collectif justifié par un motif économique", reconnaissant ainsi que les effets catastrophiques du capital pour les ouvriers sont inéluctables.
Les travailleurs de Lip, en osant revendiquer contre ces effets du capital une défense collective sur le terrain de la force, au mépris des mille et un remèdes réformistes par lesquels la bourgeoisie prétend soigner individuellement les prolétaires dont le capital met continuellement la chair à vif, ont obligé l’Etat à se montrer pour ce qu’il est : le défenseur armé de la bourgeoisie ; et l’ont obligé à dévoiler les "garanties légales" offertes contre les licenciements, la déqualification, etc. pour ce qu’elles sont : des pièges pour faire accepter aux travailleurs, avec une résignation chrétienne, leur sort d’esclaves du capital.
Il s’agit là d’un cinglant démenti à la politique réformiste (P.C.F. et C.G.T. en tête) qui vante ces "réformes" comme des "acquis" prolétariens, acquis dont la défense et l’élargissement constituent l’axe central du programme et de l’activité générale réformistes. Ainsi le rôle de l’opportunisme, qui salue dans le projet de loi sur les licenciements la fin du droit féodal (!) des patrons et place la démocratie bourgeoise au-dessus des classes, est bien celui de courroie de transmission de la bourgeoisie au sein du prolétariat, en échange de quelques miettes pour l’aristocratie ouvrière dont il est l’expression politique.
Si la classe capitaliste a éprouvé le besoin de réagir finalement avec une telle vigueur contre un mouvement défensif et localisé qui ne risque pas de porter atteinte à sa domination, on peut mesurer les gigantesques tâches que la guerre de classe imposera à la classe prolétarienne et à son avant-garde politique quand la situation historique, devenue révolutionnaire, les poussera non pas à la défense, mais à l’offensive, et non pas localement mais à l’échelle générale, visant cette fois le pilier même de la domination capitaliste, son pouvoir politique !

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Le P.C.F. a bien "raison" quand il explique que les problèmes du chômage, de la déqualification, que l’ensemble des maux que le capitalisme inflige quotidiennement au prolétariat, n’ont pas de solution à l’intérieur de l’entreprise. C’est vrai, mais cela ne réduit en rien l’importance des mouvements de résistance contre ces plaies, dont le résultat le plus important doit être la solidarité croissante des travailleurs contre le capital. Et Séguy lui aussi a formellement "raison" quand, dans sa récente lettre aux syndicalistes de la C.G.T., il met en garde contre la théorisation des luttes à Lip comme la voie de l’émancipation ouvrière. Quel aplomb "théorique" ! Et justement à propos d’un conflit qui met à nu la nature de l’Etat et l’utopie des recettes réformistes préconisées par le Programme commun - qui n’est rien d’autre que la somme de tous les "acquis réformistes vantés comme solution de la "question social" ! Les "bons arguments" du P.C.F. et de la C.G.T. ne peuvent masquer le rôle contre-révolutionnaire de leur politique opportuniste.
Sans s’opposer, ni dans l’action, ni pour le fond, à cette direction réformiste classique, l’immédiatisme et tout particulièrement le P.S.U, a voulu faire, lui, de "l’affaire Lip", l’illustration de sa stratégie révolutionnaire. Le P.S.U., dont le Manifeste arbore dès son titre "Contrôler aujourd’hui pour autogérer demain" les insignes d’un gradualisme combattu depuis plus d’un demi-siècle par le marxisme, célèbre le mouvement comme un "premier pas", un "apport qualitatif nouveau pour l’ensemble du mouvement ouvrier" (Rocard, dans Le Monde du 23-8-73). En faisant de la lutte de Besançon une question de principe, le P.S.U. dévoile le fond véritable de son prétendu extrémisme. Dans l’article du Monde déjà cité, Rocard déclare : "Yves le Foll, au nom du P.S.U., a déposé une proposition de loi (...) dont il faut rappeler les principes essentiels : reprise de Lip sans démantèlement ni licenciements par une régie nationale, sous le contrôle des travailleurs, pendant le temps nécessaire à la remise sur pied de l’activité de l’entreprise sur des bases saines ; après ce temps (trois ans par exemple) les travailleurs seront invités à faire connaître leur choix sur les formes d’organisation sous lesquelles se continuera la société. Alors, et alors seulement, une prise de position sur les structures futures de Lip sera possible."
Ainsi le "contrôle d’aujourd’hui", présenté comme un objectif permettant de déblayer les voies de la révolution et de la disparition de l’Etat capitaliste, est devenu dans la réalité et de façon grotesque, la prière à l’Etat bourgeois de financer l’entreprise qui assurerait aux travailleurs de Lip les conditions de l’autogestion. Ces "extrémistes" demandent à l’Etat qu’ils prétendent abattre de se charger de leur fournir les conditions pour préparer la révolution !

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On a évoqué de divers côtés à propos de Lip, l’exemple des grèves de Turin de 1920, où les travailleurs réalisèrent une "vraie" gestion de leur production, suivant l’orientation politique de l’Ordine Nuovo qui est à la base de nombreuses théorisations immédiatistes actuelles de la révolution socialiste.
Plus d’un courant a rappelé les limites de ce type d’expérience réalisée sous la domination de l’Etat capitaliste : "Même si la bourgeoisie tolérait durablement une telle expérience, les travailleurs de l’usine se trouveraient confrontés à la logique même du système (rentabilité, débouchés, financement)" (Rouge, du 23 juin 1973).
Mais de telles critiques ne sont nullement suffisantes. Car elles peuvent être compatibles avec l’affirmation politique du besoin de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière comme le moyen de défendre des expériences autogestionnaires ou une autogestion généralisée des entreprises : donc compatibles avec un programme qui présenterait la conquête du pouvoir comme l’aboutissement d’un mouvement où les ouvriers prendraient en main, morceau par morceau, la production capitaliste. On tomberait ainsi encore une fois dans le gradualisme qui est le fond commun de tous les opportunismes.
Or, ce que le mouvement de Turin en 1920 a bien montré, et que la Gauche Communiste avait souligné à ce moment-là, c’est que le maintien du pouvoir politique de la bourgeoisie n’est nullement incompatible avec la tendance qui mène à un contrôle de la production de la part des travailleurs. Plus encore, le mouvement de Turin a montré que la bourgeoisie "avancée" ou "éclairée" (sur ses intérêts généraux de classe...) peut bien accepter le contrôle comme manœuvre réformiste, comme un appât qui détourne et paralyse l’action révolutionnaire du prolétariat contre le pouvoir politique de la classe capitaliste. Pour détourner le prolétariat de ce combat politique, la bourgeoisie italienne en 1920 laissa le prolétariat disposer temporairement de la production et l’Etat, pendant ce temps, attendait que le mouvement s’épuise !
Dans une toute autre situation historique, aujourd’hui, certains bourgeois savent aussi se montrer compréhensifs. Fin juin encore, Ph. Poncelet, le Secrétaire d’Etat à l’emploi, se refusait à condamner la vente directe des montres, et Edgar Faure déclarait au Monde, le 27-6-73, "qu’une théorie générale du droit (...) permet, quand une affaire est à l’abandon, de la gérer, si on le fait honnêtement, et c’est le cas."
Dans une situation de grands cataclysmes sociaux, là où elle existe, la tendance prolétarienne au contrôle de la production montre - comme ce fut le cas en Italie - le besoin des travailleurs d’aller au-delà d’une lutte défensive contre les effets du capital et au-delà du système de la propriété capitaliste. Dans ces conditions, "c’est une tâche des communistes d’utiliser aussi la tendance prolétarienne à la conquête du contrôle, en la dirigeant contre la cible centrale, le pouvoir d’Etat du capitalisme" (La grève de Turin, dans Il Soviet du 2-5-1920). Mais ils ne pourront jamais présenter la conquête du pouvoir comme l’aboutissement de cette tendance, car leur programme ne vise nullement à l’addition fédérative des gestions ouvrières dans chaque entreprise, mais à l’intervention despotique contre les lois du marché et à la gestion centrale de l’économie, qui exigent durant une longue phase de lutte la dictature centralisée du prolétariat sur la société.
"Le contrôle ouvrier n’est concevable que lorsque le pouvoir est passé aux mains du prolétariat. En tout cas, dans la mesure où ce contrôle est exercé par les conseils d’usine, il ne peut constituer le pivot du processus communiste. (...) L’Etat communiste le considérera comme un des facteurs de fonc-tionnement des usines, subordonné à l’intérêt général de la classe productive et de la révolution, représenté par les organes centraux économiques et politiques du régime soviétique." (La grève de Turin, article cité.)
C’est pourquoi le pouvoir prolétarien devra même dans certaines situations, comme ce fut le cas dans la révolution russe, contrer les tendances localistes et corporatistes qui peuvent, sous le drapeau de l’autogestion ou du contrôle, s’opposer aux besoins généraux du prolétariat et de sa dictature.
En fait, présenter la conquête du pouvoir par le prolétariat comme la conséquence de la conquête généralisée des entreprises, revient à affirmer, comme Gramsci et les ordinovistes des années 20 ou les divers conseillistes, que la base de la dictature du prolétariat devra être le réseau des conseils d’usine, et non pas les organes qui, comme par exemple les Soviets déjà conquis à la direction du parti communiste, ont été des organes territoriaux, qui se plaçaient non pas sur le terrain de la catégorie, de la profession et de leurs intérêts limités, mais sur le terrain général de l’organisation de la violence révolutionnaire et de la terreur.
Des illusions néfastes de ce genre, alimentées par les mille et une variantes de l’immédiatisme, qui rabaisse la lutte de classe (lutte politique, donc) à l’amalgame général des luttes de catégories, ont déjà paralysé dans le passé les efforts généreux mais confus des prolétaires : elles ont été, sont et seront des entraves dans la préparation de la révolution et dans la révolution elle-même.
Cette préparation de la révolution n’est pas une préparation intellectuelle et technique (et pourquoi pas morale ?!) à recueillir et à "mériter" l’héritage d’un patronat défaillant. Cela, c’est la vision culturaliste des ordinovistes qui rejoint le pire réformisme gradualiste, vision que l’on retrouve chez tous ceux qui, comme Rocard, tirent de l’affaire Lip la leçon que "la responsabilité, l’imagination, le sérieux des travailleurs de Lip ont montré que ces derniers étaient capables de faire tourner une entreprise" (Le Monde du 23-8-73). Cette leçon est d’ailleurs reprise en chœur par de nombreux courants politiques (notamment Lutte Ouvrière, Rouge, L’Humanité Rouge...).
Voilà plusieurs siècles que la classe ouvrière assure par son travail la reproduction de l’économie capitaliste, et il faudrait encore qu’elle "prouve" (à qui ?) ses capacités techniques ! S’il est vrai que certaines compétences techniques reviennent à des corps sociaux différenciés, à des couches sociales bourgeoises ou para-bourgeoises, la tâche du prolétariat n’est pas d’acquérir individuellement ces compétences, mais d’utiliser ces capacités en contraignant si nécessaire les éléments qui les possèdent à remplir ces fonctions au profit cette fois de la révolution, au moyen de la salutaire crainte que sa terreur exercera sur eux.

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La portée générale de "l’affaire Lip" n’est pas à chercher dans la préparation technique et culturelle du prolétariat. Elle est à chercher dans sa portée politique.
Ces luttes, même limitées, offrent un champ d’expériences fécondes à l’action politique générale du mouvement communiste. C’est cette action qui est la condition de la constitution du prolétariat en classe (et donc en parti), seul préalable subjectif à la révolution. Dans une situation révolutionnaire, le mouvement communiste pourra - en plus - intégrer d’innombrables ruisseaux de luttes partielles en un torrent qui contribuera au renversement du pouvoir de la classe capitaliste.
De même que la préparation révolutionnaire n’est pas et ne peut pas être - comme le rappelait avec une magnifique clarté le Que Faire ? de Lénine, et comme l’a toujours revendiqué notre courant - le résultat spontané des luttes immédiates, des luttes de catégories pour des intérêts contingents et limités, de même la révolution n’est pas et ne peut pas être seulement l’addition et la résultante de toutes les forces engagées par les prolétaires contre leurs patrons respectifs.
La révolution est un fait politique, mené par un organe politique, seul capable de dépasser les innombrables intérêts particuliers et de subordonner les actions isolées à la préparation pour atteindre les objectifs généraux de l’insurrection et de la dictature.
Il n’existe pas de voie plus courte et plus directe. Il n’y a pas d’autre voie de la révolution prolétarienne.


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