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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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LIP et l’extrême-gauche
Article paru dans Guerre de classe n° 8 - mars 1974
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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La lutte des travailleurs de LIP, par son retentissement national et international, a déferlé les chroniques des journaux d’extrême-gauche. Les attitudes des organisations diffèrent de l’une à l’autre. Par rapport à LIP, on peut remarquer trois tendances : les gauchistes avant-gardistes, les autogestionnaires et l’ultra-gauche. Cette classification est approximative et non systématique ; certains groupes appartiennent aux deux premières catégories, d’autres a aucune comme Les Cahiers de Mai, qui en aidant les Lip à réaliser leur film et Lip-unité, leur ont été d’un grand secours.

LES GAUCHISTES

Nous entendons par là les léninistes, trotskystes ou maoïstes, soucieux avant tout de leur groupuscule et de sa progression numérique. Ces groupes ont activement soutenu la lutte et ont fait un grand battage autour, en créant des comités de soutien, en donnant la parole dans leur presse et leurs meetings à des grévistes et en publiant de nombreux articles, tracts, affiches et brochures. Mais ce soutien est loin d’être désintéressé. LIP constitue pour eux un nouveau gadget pour recruter. On utilisa jadis le Vietnam et on se lance aujourd’hui sur le Chili et l’antimilitarisme.
Leur premier souci est d’apparaître en tant que groupes aussi bien devant les travailleurs de LIP que devant les autres partis et devant leur clientèle habituelle, la petite-bourgeoisie étudiante et lycéenne. Sous prétexte de soutien, les groupuscules ont mobilisé en nombre pour défiler le 29 septembre lors de la Marche sur Besançon avec banderoles, service d’ordre, fanfares, drapeaux et mots d’ordre propres. La manifestation organisée par entreprises, par villes, par quartiers ou par régions aurait été préférable, évitant par son caractère unitaire toute récupération.
De plus, les jeunes loups trotskystes rêvent depuis toujours de figurer aux côtés de leurs aînées, les bureaucraties syndicales et réformistes. Et LIP peut très bien leur servir pour être enfin considérés par la Gauche : "Défendre l’unité sans exclusive pour la victoire de LIP, c’est le sens de la demande de Rouge et de Lutte Ouvrière de participer à la réunion nationale unitaire des syndicats et partis de gauche pour la solidarité de LIP." (Rouge n° 217 du 24 août 73). Les trotskystes pour un strapontin en sont réduits à oublier le rôle maintes fois liquidateur des réformistes. Vouloir faire l’unité avec la C.G.T., qui 8 jours auparavant cassait la gueule à des travailleurs bisontins (et de Lip) lors des affrontements de Palente, voilà qui a de quoi surprendre !... surtout à une époque où les grèves de solidarité et les bagarres de rues faisaient craquer le cadre étroit des entreprises et débordaient les syndicats, et où ceux-ci cherchaient à se remettre en selle par de grands meetings unitaires comme celui du Palais des Sports de Besançon le 16 août avec Maire et Séguy.
A force de lécher les bottes des réformistes, les trotskystes sont devenus les rabatteurs des syndicats et les larbins des sociaux-démocrates. On reconnaît bien là les ennemis jurés de l’autonomie ouvrière : "...les militants combatifs qui se retrouvent sous le sigle Comité d’Action ont certes un rôle très im-portant à jouer, qu’ils discutent, qu’ils cherchent à animer des débats, qu’ils écrivent des textes jusqu’au moment du vote. Plus que d’autres certes ils ressentent le besoin de débats, mais là aussi des dangers sont à éviter : parmi ceux-là, celui d’anti syndicalisme est un des plus grands. Le Comité d’Action ne peut prétendre rassembler tous les travailleurs de Lip décidés à lutter jusqu’au bout, il ne peut prétendre non plus devenir une 3ème force autonome, avec ses propres finances, ses propres commissions. Car là, il changerait totalement de nature. De par sa création même, sa fonction était assez claire bien qu’ambiguë : c’était plus un moteur, un facteur de débats, une tendance combative du mouvement qu’une force homogène. Et dans ce sens-là, le rôle qu’il doit jouer est encore important." (Rouge n° 228 du 9 novembre 73). Rouge veut bien soutenir le Comité d’Action LIP, mais à condition que celui-ci soit un apport aux syndicats et non un groupe autonome de travailleurs combatifs. Le Comité d’Action est tombé à plusieurs reprises sous les coups des syndicats (de façon claire et délibérée pour la C.G.T., de façon plus sournoise pour la C.F.D.T.). Rouge n’a pas protesté...
Un bon moyen de rouler sa caisse devant les petits-bourgeois admiratifs est de vanter l’influence de son groupe, voire son implantation, parmi les ouvriers de Lip. Il paraît même que Piaget va adhérer à la IV° Internationale ; ça se dit en maints endroits, sauf à Besançon bien sûr... (et ils ne choisissent pas les plus radicalisés, seulement les vedettes choisies par les mass-média bourgeoises...). Et, évidemment, une décision importante des Lip n’est en général qu’une idée reprise à l’organisation qui a su la défendre à grands coups de tracts à l’entrée des Assemblées Générales. Voilà de quoi remonter le moral des militants et faire de nouveaux adeptes. Rouge et Révolution ! sont d’ailleurs passés maîtres dans l’art d’apprendre aux travailleurs... ce que ceux-ci ont décidé la veille !...
De toute façon, ce n’est pas possible que des ouvriers trouvent seuls des formes de lutte dures sans l’aide et les conseils d’étudiants gauchistes. A quoi ça servirait d’avoir fait des études et de posséder la Science socialiste ? On n’est pas léniniste pour rien ! Nous ne parlerons pas des solutions avancées pour la reprise de Lip (ce n’est pas seulement les ouvriers qui ont besoin de conseils, c’est aussi le Capital lui-même), ni des affiches bisontines de Lutte Ouvrière dont la signature tenait plus de place que le restant du texte.
Ces attitudes exhibitionnistes n’ont rien d’étonnant. Les léninistes prétendent détenir la Vérité socialiste et par conséquent aspirent à diriger la classe ouvrière. Pour cela, il faut se faire remarquer, et pour certains louvoyer devant les actuels dirigeants du Mouvement Ouvrier, les syndicats véritables courtiers de la force de travail et la gauche du Capital : les réformistes. Mais pour l’instant les prétentions et la bêtise de ces mégalomanes sont moins dangereuses pour le prolétariat que les illusions entretenues par la catégorie suivante.

LES "AUTOGESTIONNAIRES"

Inévitablement, la reprise en main de la production par les travailleurs allait entraîner les pires sottises "autogestionnaires" de la part de Libération, du P.S.U., du Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste et de l’Alliance Marxiste Révolutionnaire, dont le cheval de bataille depuis longtemps est l’autogestion. Et, bien sûr, les anarchistes folkloriques de la Fédération Anarchiste et de la Tribune Anarchiste-Communiste ont cru bon de se joindre à ce concert discordant sur "l’autogestion".
Les travailleurs de Lip ont toujours dit qu’il ne s’agissait pas d’autogestion mais d’un moyen d’assurer un salaire de survie pour continuer la lutte. En s’emparant du stock de montres et en remettant en route les machines, ils ont attaqué le droit sacro-saint de la Propriété et ont renoué avec une forme de lutte qui peut servir d’exemple à une partie de la classe ouvrière. Le P.S.U., qui a des militants en pointe à Lip, ferait bien de s’en souvenir et cesser d’associer Lip et l’autogestion.
Aujourd’hui, l’autogestion n’est pas possible en y avoir dans le monde d’îlots socialistes, ni entreprises, ni états. Dans une y avoir dans le monde d’îlots socialistes, ni entreprises, ni Etats (sic !) [1]. Dans une économie de marché une coopérative ouvrière doit subir et suivre les lois capitalistes du marché, de la concurrence et de la rentabilité. C’est ça ou crever ! Et les travailleurs devront accroître les profits, développer l’entreprise aux dépens (sic !) réduire leurs salaires, brefs être leurs propres exploiteurs.
Mais, de même, la reprise de la production et la vente des montres n’est pas une voie VERS l’autogestion. Après la prise du pouvoir par le prolétariat, l’autogestion ne sera pas la direction par les Conseils Ouvriers d’entreprises autonomes l’une par rapport à l’autre qui, comme en Yougoslavie, se feraient concurrence. Les produits ne seront pas la propriété des travailleurs qui les ont fabriqués (ni d’un quelconque Etat !). La production sera la propriété de l’Humanité entière et aucun individu ou groupe d’individus n’en retirera profit. Parler d’autogestion, c’est bien, mais encore faudrait-il savoir quelle économie autogérer !
La seule forme d’autogestion relevée à Lip est l’auto-organisation de leur lutte en Assemblée Générale. Et cette l’organisation est loin d’être parfaite... Si l’autogestion généralisée passe par cette autogestion des luttes, toute autre théorisation autogestionnaire sur la vente et la fabrication des montres ne peut que colporter des illusions dangereuses et des idées fausses sur l’autogestion. En fait, ces organisations, en reliant Lip à leur conception de l’autogestion, ne font que rejoindre la première catégorie de ceux qui récupèrent Lip pour leur petite cuisine.

L’ULTRA-GAUCHE

Les ultra-gauches ou conseillistes ont souvent une attitude différente des précédents : ils dénigrent la lutte de Lip et la taxent de réactionnaire. Cette position n’est pas commune à tous les ultra-gauche : des camarades d’ICO (Information et Correspondance Ouvrière) ont soutenu activement Lip sans chercher à se faire remarquer ni parler d’autogestion. Mais, par contre, d’autres, comme le Mouvement Communiste ou le Fléau Social, ont cru original de parler de lutte syndicale, de défense de l’outil de travail, de patriotisme d’entreprise, de corporatisme, de défense de l’archéo-capital, etc.
Bidegain, B.S.N. et Rhône-Poulenc comme archéo-capitalisme on a vu mieux ! Quant au respect de l’outil de travail, Arbel, avec son toit, ses portes et ses machines démolis, ne doit pas être de cet avis. Evidemment, les Lip recherchent du travail, sans licenciements ni démantèlement. Ce n’est pas par amour de leur boîte, mais parce que les licenciements signifient pour eux une perte importante d’avantages sociaux et de salaires. Que peuvent-ils faire d’autre que chercher un nouveau patron ? Nous ne sommes pas en pleine crise révolutionnaire avec une vaste offensive du prolétariat contre le Capital. Nous ne doutons pas que si un nouveau Mai 68 réapparaissait, les Lip ne chercheraient plus de patrons et, comme le restant de leurs camarades, détruiraient l’exploitation capitaliste, et, forts de leur expérience sans doute avec plus de vigueur. L’exemple de leur combativité prépare des affrontements toujours plus durs.
Comme les gauchistes, certains conseillistes ne sont pas à une falsification près pour faire entrer de force la réalité dans le carcan de leurs analyses situationnisantes. Deux exemples parmi tant d’autres : La Gauche Marxiste avait vu depuis Paris que le 14 août, les Lip n’avaient pas fait appel à leurs camarades de Kelton dont l’usine est "pourtant proche de quelques mètres" ; alors que dès le début de la matinée des milliers de travailleurs bisontins sont accourus à Palente, dont ceux de Kelton, bien que les 2 usines soient distantes de ... 6 kilomètres. Révolution Internationale veut à tout prix qu’aucune voix ne se soit élevée au Comité d’Action contre l’hégémonie des syndicats sur la lutte. En voilà encore qui ont dû souvent assister à des A.G...
C’est tout de même amusant comment ces intellectuels, qui affirment la réapparition de la perspective communiste, ne sont pas capables de saisir le mouvement réel et les côtés subversifs des luttes du prolétariat. Souvent ces positions sont des réactions épidermiques à la démagogie gauchiste. D’autre part, condamner une lutte d’emblée et la rejeter en empêchant ainsi tout dépassement de cette lutte est tout simplement contre-révolutionnaire. Pour aider le prolétariat dans sa prise de conscience, la tâche des révolutionnaires est de mettre en avant les aspects les plus radicaux d’un conflit, et non pas comme certains conseillistes n’en retenir que les faiblesses. Ces ultra-gauches ont le tort de vouloir voir dans les luttes apparaître d’emblée et dans son intégralité le Programme Communiste.

LES COMMUNISTES LIBERTAIRES

Quant à nous (et heureusement nous ne sommes pas les seuls), nous refusons d’utiliser le conflit Lip pour nous mettre en avant et de nous joindre à l’apologie de l’autogestion du Capital par les travailleurs. Nous sommes solidaires de Lip. Cela signifie que :

- Par la diffusion de Lip-Unité, nous pouvons soutenir matériellement la lutte. Ce soutien leur est non seulement nécessaire, mais permet de servir d’exemple à tous les travailleurs.
- Nous devons mettre en valeur les côtés les plus subversifs de cette lutte : l’illégalité, les A.G., les commissions, l’étude sur texte en groupes des diverses propositions, les violences du 14 au 18 août, les actions exemplaires de reprises de montres, de paies "sauvages" ouvrières, de sabotage...
- Mais nous ne devons pas taire les faiblesses de la lutte : salaires inégaux, mainmise des syndicats, non remise en cause de la production d’armements...
- Nous devons surtout soutenir l’avant-garde du mouvement, c’est-à-dire le COMITE D’ACTION qui regroupe les travailleurs syndiqués ou non les plus combattifs. Nous devons faire écho de son existence, de ses positions et du rôle important qu’il a joué tout au long de ces 9 mois de conflit.
- Nous devons enfin combattre tous ceux qui veulent liquider la lutte (bourgeoisie, Programme Commun, C.G.T.) et tous ceux qui la récupèrent pour leur propre compte (C.F.D.T., P.S.U., gauchistes), la récupération n’étant qu’une liquidation.

C’est le développement et la radicalisation des luttes qui fera apparaître la perspective communiste contemporaine. C’est à travers des conflits comme LIP que se construira l’autonomie prolétarienne et non par une adhésion miraculeuse du prolétariat à la "théorie révolutionnaire" que certains voudraient déjà voir achevée.

Notes :

[1NDAA : on voit bien ce que Guerre de classe veut dire, bien qu’il y ait de grossières erreurs typographiques…


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