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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Après la grève générale de mai-juin 1968 : vers la grève expropriatrice
Article paru dans Solidarité ouvrière n° 27/28 - juillet/août 1973
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA SITUATION

La maison Lip a un peu plus de cent ans ; elle est spécialisée dans la fabrication de montres de qualité (confection d’un grand nombre de pièces : platines, cadrans, ponts, boîtiers, etc. ; seules quelques pièces - aiguilles, ressorts - sont achetées à l’extérieur) avec un secteur extra-horlogerie de mécanique de précision qui travaille notamment pour l’armée. Elle emploie environ 1 300 personnes, 100 au siège social et à l’extérieur, 100 dans les filiales ; 1 100 travaillent à Besançon même (70 cadres du 3° collège ; 180 techniciens du 2° collège ; enfin plus de 800 travailleurs au 1° collège dont 150 O.P. ; la moyenne d’âge est de trente et un ans). Dans les chiffres ci-dessus, on constate une forte proportion d’O.S., formés eux-mêmes par moitié de personnel féminin.
Le taux de syndicalisation est assez fort ; la C.F.D.T. est légèrement majoritaire (16 délégués) ; la C.G.T. représente quant à elle 13 délégués. Les rapports entre les deux sections syndicales sont assez bons, avec parfois quelques divergences. On en citera notamment une pendant la lutte de ce printemps.
C’est à partir de 1963 que le patron. Fred Lip, rate le virage. Un certain nombre d’erreurs de gestion et des coups de tête fréquents mettent la situation financière en péril ; en 1967, il doit chercher de l’argent : les banques suisses - qui ont elles-mêmes de forts intérêts dans l’industrie horlogère helvétique - prêtent et contrôlent 16 %. puis 23 % enfin 43 % du capital.
En 1970, par deux fois, F. Lip tente de supprimer un atelier et de licencier ; à une tentative de blocage des salaires correspond un blocage des stocks par les travailleurs. Le climat social se tend devant le refus de satisfaire les revendications.
Le 5 février 1971, les Suisses réussissent à nommer un nouveau P.D.G. qui change de tactique et tente d’acheter la paix sociale en acceptant un certain nombre de revendications :

- mensualisation,
-prime d’ancienneté à tout le monde.

Jusqu’au deuxième trimestre de 1972, l’inquiétude grandit chez les travailleurs le travail malgré les promesses n’augmente pas ; aux questions posées au comité d’entreprise, la direction répond invariablement : pas d’affolement, nous travaillons à long terme !
Au retour des vacances de 1972, le nouveau P.D.G. fait savoir au C.E. que tout va mal ; il faudra chercher de l’aide. La direction envisage de prendre contact avec l’IDI ((Institut pour le développement industriel, dont le but est d’aider les petites et moyennes entreprises.)) qui :

- doublerait le capital,
- effectuerait une étude sur la maison.

Au début de 1973, on apprend que l’I.D.I. n’a plus d’argent. La section C.F.D.T. rédige et diffuse largement un mémorandum dont la conclusion est : "Ne vous étonnez pas s’il y a, au printemps, un grave conflit chez Lip."
C’est le 18 avril que la situation se tend brusquement :

- démission du P.D.G.,
- nomination par le tribunal de commerce de deux administrateurs provisoires,
- blocage de la situation financière, avec ouverture d’un nouveau compte.

Aussitôt, les deux administrateurs provisoires convoquent le personnel et disent à peu près ceci :

- "Nous sommes sur le même bateau ; le bateau prend l’eau ; pendant que vous ramerez dur nous chercherons des partenaires !

- Vous nous dites de travailler, répondent les délégués, afin que nous ne pensions pas au futur... Nous savons qu’il existe un plan de démantèlement."

A la suite de cette nouvelle, le collège des délégués décide de se retirer de la production et de se former en délégation permanente pour mobiliser les travailleurs et organiser la résistance.

L’EVOLUTION DU CONFLIT

C’est environ à la même époque que quelques travailleurs, particulièrement inquiets de leur avenir et voulant agir pour se défendre, prirent contact avec les délégués pour participer à la lutte ; c’est là l’origine du célèbre comité d’action. Celui-ci grossit tout au long de l’action et réunit bientôt une centaine de personnes. Groupant des syndiqués et des non-syndiqués, se réunissant chaque matin avec les délégués du personnel, le C.A. devint rapidement un collectif de travail très efficace. D’après les renseignements que nous avons recueillis sur place, il n’y eut pas de conflit entre collège des délégués et C.A. ; au contraire, les premiers apprécièrent particulièrement l’aide qui leur fut apportée. C’est dans la formation de ce collectif de travail où initiatives et propositions étaient discutées qu’il faut voir une des causes du succès de la lutte.

MOBILISATION EN QUATRE PHASES

Quatre temps furent nécessaires pour organiser la résistance dans l’entreprise et populariser le conflit d’abord à Besançon puis dans le Doubs.

1. Jusqu’à présent, le travail continuait, malgré les inquiétudes ; la crainte elle aussi était présente : dans les chaînes de montage, cadres et direction surveillaient toujours. Il fallut "vaincre la trouille." Des tracts furent distribués aux sorties, des prises de paroles furent organisées puis délégués et membres du C.A. passèrent dans les ateliers.

2. Peu à peu, la peur disparut. Des collages d’affiches - elles-mêmes élaborées et confectionnées par les travailleurs - furent organisés dans toute l’usine. Il fallait non seulement coller mais défendre ses affiches les cadres les déchiraient.
Les mots d’ordre furent bientôt :

- "Pas de licenciement, pas de démantèlement."

Et les camarades pensèrent, sans doute avec quelque illusion :

- "On n’a plus peur : on peut gagner. Si patronat et pouvoir public font leur boulot, on peut s’en sortir."

Mais pour cela, fallait monter la lutte d’un cran et agir sur la production. Il fut décidé d’abord de ne plus remplir les fiches de travail : ils ne nous renseignent plus ; nous non plus !
Puis on discuta de deux tactiques :

- grève,
- freiner la production.

En assemblée générale, après discussion, il fut décidé de freiner.
Délégués et membres du C.A. se divisèrent en petits groupes, allèrent dans les ateliers et encouragèrent les camarades à ralentir, puis à se lever et à aller dans les autres ateliers.
Un puis plusieurs travailleurs se levèrent sous les yeux de la maîtrise qui continuait à marquer les déplacements. Aux environs de la première semaine de juin, après discussion à la cantine pendant le repas, tous les ouvriers se sont levés.

3. La popularisation de la lutte se fit par le blocage des routes suivi d’explications, puis des défilés silencieux furent organisés.
Le 24 mai, 5 000 personnes manifestèrent dans Besançon.
Dès la mi-mai, la direction réagit, d’abord au C.E., sans effet. Le 22 mai, lors d’un conseil d’administration à Paris, des menaces furent prononcées à l’encontre d’une représentation du personnel : "Comment voulez-vous que nous négociions une vente dans de telles conditions !" Le 23 mai, des lettres personnelles furent reçues à chaque domicile : pas de travail, pas de paie ; en outre, la direction essayait de diviser les travailleurs. Les lettres furent rassemblées et brûlées dans l’usine. Le 28 mai, la direction fit afficher une note de service annonçant "qu’à partir d’aujourd’hui, les heures payées ne seront que celles effectivement faites." Pour être payé, il fallait donc rester à son poste de travail et remplir sa fiche.
En réponse, les travailleurs occupèrent les locaux de la direction, qui garantit que les salaires seront payés jusqu’au 10 juin.

4. Pour comprendre la prise de conscience des autres travailleurs du Doubs, qui aidèrent activement ceux de Lip, il faut savoir qu’entre Besançon et la frontière suisse - le haut Doubs - se trouvent de nombreuses petites villes (de 5 000 à 10 000 habitants) qui ne vivent que de l’horlogerie, dans de petites entreprises dont la plus grande n’emploie pas plus de 200 travailleurs. C’est là la seule source d’emplois pour les jeunes et les agriculteurs qui ne peuvent plus survivre sur de trop petits lopins de terre.
Et, pour tout le monde, si Lip, qui travaille en sous-traitance avec les petites boites, passe aux mains des Suisses, tout cela va disparaître. En effet, la production horlogère suisse est très concentrée et d’une grande productivité. Et son intérêt est de transformer Lip en usine de montage de pièces usinées en Suisse.

LE CONFLIT ÉCLATE

Le 12 juin, c’est la réunion du comité d’entreprise, tout doit en principe se décider. La délégation ouvrière a pris ses précautions : grâce à un téléphone branché sur un haut-parleur, les travailleurs réunis en assemblée générale sont tenus au courant minute par minute.
La situation se noue immédiatement : les administrateurs provisoires annoncent qu’ils ne peuvent assurer la paie ; le président du tribunal de commerce promet une réponse ferme sur des propositions d’achat dans une huitaine de jours.
Après les promesses des administrateurs, l’impression de lâchage est telle chez les travailleurs qu’ils envahissent la salle de réunion du C.E. et décident de séquestrer la délégation patronale. Un document, découvert par hasard semble-t-il et établi par la Société Interfinexa, en date du 31 mai 1973, dévoile les intentions du conseil d’administration :

- 200 licenciements immédiats, 50 licenciements sous un an, 100 licenciements en cas de maintien de la mécanique ;
- 200 à 500 personnes seront déplacées vers d’autres usines ;
- des avantages sociaux devront être supprimés : blocage des salaires pendant un an, abandon de l’échelle mobile et d’un certain nombre d’avantages.

L’accord et les premiers licenciements doivent intervenir avant le 30 juin.
Les cadres apprennent avec stupéfaction qu’une seule personne est absolument sûre de retrouver son boulot : le directeur technique. L’un d’eux finira par avouer à un délégué : Nous autres cadres, nous étions des naïfs !
Bien évidemment, aux questions relatives à ce document, les administrateurs répondent qu’il n’est plus valable. L’a-t-il jamais été d’ailleurs ?
Après discussion, le président du tribunal de commerce part, suivi de peu par l’inspecteur du travail, qui se désolidarise des administrateurs provisoires.
Vers 21 h 30, un commissaire de police, ceint de son écharpe tricolore, se présente et constate la séquestration ; un des administrateurs téléphone au préfet, qui menace les travailleurs de la police.
La porte est bloquée ; on élève quelques barrages ; à tout hasard, les mécaniciens font passer des barres de fer.
La police arrive en effet vers 23 h 45, accompagnée de gendarmes mobiles : la porte est enfoncée mais les flics ne peuvent traverser les couloirs bouchés par plus de deux cents personnes : retraite.
Dans un grand déploiement de force, arrivent les C.R.S., équipés de la tenue anti-émeute bien connue. Leur réputation de brutalité elle aussi est bien connue. Parmi les camarades qui occupent le C.E. se trouvent des personnes âgées et des femmes ; on commence à s’affoler. Certains délégués prennent sur eux de faire poser les barres : que ce serait-il passé si les C.R.S. avaient chargé les deux cents personnes entassées dans les couloirs du C.E. ?
Les administrateurs provisoires sont relâchés, et les travailleurs raccompagnent les C.R.S. au moyen de projectiles divers : plusieurs pare-brise éclatent et deux cars se heurtent de plein fouet.

MONTER ENCORE LA RÉSISTANCE OUVRIÈRE

Dans la nuit du 12 au 13 juin la situation était donc la suivante : les travailleurs occupaient l’usine mais la paie n’était pas assurée et les administrateurs s’étaient enfuis. Que faire ?
Il fallait absolument reprendre l’initiative de la lutte, sinon l’occupation irait en s’effilochant au fil des jours, voire des heures.
Après une longue discussion, quelques-uns - membres du C.A. et délégués - prirent l’initiative de prendre des montres comme caution pour les salaires ; dans la nuit même, plusieurs centaines de millions d’anciens francs de montres furent cachés dans les environs.
Le 13 juin au matin. l’A.G. approuva ce nouveau moyen de lutte. Chacun comprit qu’un pas décisif venait d’être franchi.
Deux jours plus tard, le 15 juin, tout Besançon - y compris l’archevêque - défilait dans la ville ; plus de 15 000 personnes étaient rassemblées qui manifestèrent dans une ville aux magasins fermés au son du glas des églises. On n’avait jamais vu ça dans la région !
Arrivé devant la préfecture, le cortège fut chargé sauvagement par la police qui ratonna toute la nuit : lacrymogènes, bris d’une caméra de télévision, envahissement d’appartement…
Mais le préfet fit chou blanc ; sur les cent quatre-vingts arrêtés, seulement trois sont de chez Lip. En outre quelques gauchistes bien hirsutes auraient bien arrangé M. le préfet ; hélas ! il n’y en avait pas.
Le lendemain, le Télégramme de Franche-Comté titre " Allez-vous-en, monsieur le préfet !"

AU PLAN NATIONAL

Après cette manifestation, les camarades de chez Lip comprirent qu’il fallait monter au plan national ; pour cela, un moyen efficace : vendre - et donc fabriquer - des montres.
Les camarades que nous avons rencontrés n’ont pas souligné que le changement de nature du conflit fut ressenti par les travailleurs : autogestion ? Non, autodéfense ! C’était un nouveau moyen pour continuer la même lutte sur les mêmes mots d’ordre : pas de licenciement, pas de démantèlement !
Le projet fut discuté en assemblée générale et adopté. Des commissions de travail furent nommées production, vente, gestion, popularisation, propreté de l’usine. Quelques-uns reprirent la fabrication, mais à leurs heures et à leur rythme.
Enfin, le mardi 19 juin à 10 heures, la vente commençait. On sait qu’elle fut un succès inespéré : premier jour, 8 millions d’anciens francs ; deuxième jour, 14 millions ; troisième jour, 14 millions, etc. Au bout d’une dizaine de jours, les salaires étaient assurés ; ils seraient payés sur la base des besoins. Spontanément, les travailleurs retrouvaient le principe communiste "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins." Toute la classe ouvrière de l’hexagone sentit que là-bas il se passait quelque chose de nouveau. Là-bas, ils avaient osé, et ça marchait !
Quoi que devienne ce conflit, quelle que soit son issue - rachat par une société anglaise ou n’importe quoi de ce type - c’est sans doute l’événement ouvrier le plus important depuis la grève générale de 1968... et sa suite logique.

QUELQUES CONCLUSIONS SYNDICALES

Les camarades de chez Lip avec qui nous avons discuté ont insisté particulièrement sur le travail syndical préalable : travail régulier de longue haleine, réfléchi et de construction d’habitudes démocratiques de concertation, de discussion, de prises de décision. Le résultat et le succès de la lutte furent assurés avant tout par ce travail, notamment par une solide équipe de militants.
Ils soulignèrent également l’unité d’action qui ne se défit jamais, à l’exception d’une manifestation avec distribution de tracts organisée par la C.F.D.T. en Suisse qui ne fut pas suivie par la C.G.T., action qui eut d’ailleurs un grand succès auprès des ouvriers horlogers du Locle et de la Chaux-de-Fonds.
Les cadres suivirent le mouvement avec environ trois semaines de retard. Ce n’est qu’avec la découverte du document de démantèlement qu’ils se solidarisèrent avec les ouvriers pour quitter définitivement l’usine lors des premières ventes de montres. Seuls quelques-uns participent à l’occupation, dont le chercheur. Plusieurs comités de soutien, regroupant des organisations politiques, familiales, etc., furent des outils de popularisation de la lutte ; les travailleurs de chez Lip - sections syndicales et comité d’action - ne voulurent pas que "le conflit soit dénaturé" et exigèrent de conserver la direction de l’action. Quelques heurts provoqués par la présence du P.C.F. et d’organisations révolutionnaires furent vite résorbés.
Dans cet article, nous avons voulu nous en tenir aux faits tels qu’ils nous ont été relatés. Une anecdote simplement mérite d’être rapportée, pour son comique involontaire :
Alors que nous étions devant l’entrée de l’usine, quelques jeunes gens - visiblement intéressés par des gars qui "en" sortaient – voulurent "prendre contact." Après quelques mots, nous sortîmes notre drapeau : Anarcho-syndicalistes.

- Vous travaillez dans les syndicats ? Pourquoi ne construisez-vous pas quelque chose à côté ?
- Nous pensons que c’est inefficace.

Et alors que étions devant Lip, là où des travailleurs par un long travail syndical avaient su se mobiliser, résister à un démantèlement, des licenciements collectifs, une faillite, avaient occupé l’usine, exproprié - temporairement mais exproprié tout de même - leurs patrons, fait tourner les ateliers eux-mêmes, vendu la production eux-mêmes, nous entendîmes nous répondre : Le syndicalisme, vous croyez que c’est encore possible ?"


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