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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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LIP l’heure de gloire
Article paru dans le Fléau social n° 4 - décembre 1973
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Pour ne pas changer on va encore se foutre tout le monde à dos mais ya pas de raison qu’on dise pas ce qu’on pense, nous on a pas de religion ouvriériste, rien à foutre si ça plait pas :

LIP : Beurk !

Ça veut dire qu’on est pas du tout partie prenante dans l’histoire, simplement la façon dont ça s’est déroulé illustre comme si ça avait été fait exprès, ce qu’on pense du syndicalisme et de la fausse conscience de classe : Merci Giraud, merci Mesmer, merci Piaget, merci Séguy, merci tout le monde !
Pas la peine de refaire l’historique du conflit, tout le monde connait. Entre la grève et le carnaval gauchiste que s’est-il passé ? C’est ce qui est important et aussi, bien sûr, la réaction des ouvriers face au dictat de Giraud-Mesmer-Séguy-Maire l’attelage folklo de l’exploitation.
Quand on regarde de près l’histoire de ce conflit, on s’aperçoit qu’en fait LIP, il en a été très peu question, ce dont il a été question par contre, c’est de ce que pensait Machin ou Truc de LIP, c’est tout à fait différent, on a assisté à la récupération, à l’appropriation d’une lutte par les instances syndicalistes et gauchistes, c’est-à-dire par l’aile marchante du capital.

L’apologie de LIP cache son étouffement

.

Marcellin n’a rien compris, contre la classe ouvrière, les gauchistes font nettement mieux que les CRS, laissons, donc s’entraîner nos apprentis Allende.
Ah ! ils ont mis le paquet nos blondinets, nos jolis minets militants avec leur sourire enjôleur : "Dis, t’as pas cent balles pour les travailleurs de LIP ?"
LIP ? Ces grévistes d’un nouveau genre qui, non content de préserver l’outil de travail, l’instrument de leur aliénation pour le prochain patron (ce dont le patron les a vivement félicité) ont même continué à bosser et à se payer comme si rien était et à faire croire que l’usine marchait comme ça, toute seule, ce qui a permis à tous nos congestionnés de la cervelle de se défouler dans un grand crédo sur l’autogestion. Escroquerie, escroquerie criminelle qu’il a bien fallu démasquer parce qu’autogestion, mon cul. Lip, c’est tout sauf l’autogestion de la production, l’autogestion de la misère généralisée, l’autogestion du spectacle sordide du travail. L’autogestion, mes fumiers, Ceyrac il est pour, il l’a dit.
A LIP on a continué à monter des tocantes, au ralenti vu qu’il n’y avait plus de contremaître ni de patrons pour faire chier et foutre des coups de pieds au cul des ouvriers, à fabriquer des montres avec les pièces détachées déjà usinées et payées par le patron. Ya un monde. Et puis faudrait pour que tout soit clair, préciser que les montres qui ont été vendues provenaient pour une bonne part des stocks de la société et c’est là que ça commence à devenir intéressant et nouveau. C’est que pour la première fois en France, du moins à cette échelle, les travailleurs d’une entreprise sont entrés banalement et d’un cœur léger dans l’illégalité la plus totale. Leur originalité c’est pas qu’ils aient continué à vendre leur force de travail en circuit court, c’est pas que pour tenir le coup au patronat ils se sont emparés des stocks et les ait commercialisés à leur propre compte, l’intérêt c’est qu’ils aient été largement approuvés et soutenus par la classe ouvrière toute entière, ce qui n’a pas manqué de donner des bouffées de sueur froide à Séguy, non mais où on va, je vous le demande ? L’important c’est que ça se soit fait banalement, naturellement, l’important c’est le mouvement qui s’est dessiné à la mi-août, où les entreprises de la région ont réagi en chaîne, où les ouvriers brutalement venaient se cogner au dur buisson de murs des CRS démontrant par-là, face à l’isolement et au corporatisme défendu par les syndicats, la sensibilité collective de la classe en dehors de toute légalité, en dehors de tout cadre préétabli. Malheureusement, tout ça a été très vite remis "à sa place" par le "réalisme" et le "langage responsable" des syndicats, ces crapules.
La seule vraie originalité, la seule vraie nouveauté à LIP c’est qu’ils ont fini par dire merde à tout le monde, merde aux syndicats qui s’essoufflaient à les suivre et à essayer de les encadrer, c’est valable aussi bien pour la CGT franchement pro-patronale que pour la CFDT, gauchiste plus subtile qui a toujours mené, la négociation, merde à Mesmer, merde à Giraud. Et du coup les encenseurs, les laudateurs populistes ayant fini leur sale besogne se sont retirés, laissant les LIP tous seuls étourdis, perdus, entre les mains d’un gouvernement qui n’a plus qu’à les cueillir et qui n’a plus aucune raison de leur faire de la peine, ils ne représentent plus rien, ils ne sont plus rien. On a gonflé et passionné à vide, c’était le but.
LIP aurait pu être le point de départ d’une vaste prise de conscience d’un vaste mouvement qui répondait parfaitement à la crise du capital incapable de se dominer il pouvait être ce fameux petit pas de côté cher à Gebé, alors pour empêcher çà, pour empêcher ça à tout prix, on a fait de LIP un modèle, un exemple pour mieux l’isoler, on l’a sorti de la masse, on l’a loué, on en a fait à longueur de discours et de colonnes une apologie grotesque, on a dit sur LIP tout et n’importe quoi, se gardant de la moindre analyse sérieuse et de la moindre position critique. On en a fait le "porteur des aspirations de la classe ouvrière" pour l’empêcher d’agir par elle-même, pour détourner sa prise de conscience, et puis on l’a lâchée après l’avoir élevée au pinacle on a laissé tomber et il ne reste plus que 1 500 pauvres types et pauvres filles, sans doute plus ou moins irrécupérables, qui ressentent confusément l’impression d’être passé à côté de quelque chose d’important, quelque chose qui a disparu dans le carnaval gauchiste qui a disparu sous les fleurs, les encouragements et les belles phrases, quelque chose qu’à Lip en tout cas, on ne retrouvera pas.
Mais ça c’est du domaine de l’extrapolation parce qu’en fait à aucun moment les LIP n’ont dépassé la revendication purement corporatiste, ils n’ont fait que réclamer un patron malgré ce que prétendaient les gauchistes tendant d’accréditer la thèse que l’usine peut marcher sans patrons, sans capitalistes, en somme l’usine "humaine" où il ferait bon travailler. Bande de cons, vous pigez pas que se vendre à soi-même, sa propre force de travail c’est toujours travailler, la seule différence, c’est qu’on s’exploite soi-même, qu’on s’exploite les uns les autres, tu parles d’un pas en avant !
A LIP, malgré "l’exaspération" de la lutte, aucune tentative n’a été faite pour apporter la moindre solu-tion, pour envisager même une possibilité à la crise du capitalisme qui frappait à travers cette entreprise et à travers bien d’autres. Ça n’est que l’illustration de ce qu’on expliquait dans notre n° 2 un épisode de la lutte à mort que livre le grand capital international et scientifique, le néocapitalisme comme on l’appelle contre les moyennes entreprises condamnées à la disparition, cette disparition est le seul moyen de survie du capitalisme qui doit à tout prix trouver de nouvelles rentabilités, de nouveaux débouchés par d’autres méthodes, qui doit se regrouper et s’internationaliser pour survivre face à ses propres contradictions.
C’est que la classe ouvrière dans son ensemble ressent confusément depuis quelques années, elle renifle un point de rupture quelque part d’où la reprise actuelle de la lutte de classe sous une forme plus sauvage. Mais là encore ce n’est que l’expression de contradictions et de conflits très localisés, le but de la société capitaliste étant à longue échéance de supprimer, de fondre les classes sociales, de les impliquer dans le processus de production, totalement et à égalité. En réalité plus le temps passe, plus le système s’installe, prolos et bourgeois disparaissant dans une seule et même classe, exploitée et exploiteuse, sans différenciation majeure si ce n’est la qualification et le mérite, le salariat, c’est-à-dire la barbarie institutionnalisée. L’affrontement décrit par Marx, cette fameuse dialectique, se déplaçant, abandonnant le champ social unifié pour devenir une contradiction, un antagonisme entre science et capital, du moins dans la phrase de transition que nous abordons actuellement où la science de la gestion du "capital commun global" condamne à la disparition toute une partie du capital et de son fonctionnement, au nom de l’écologie, au nom de la sociologie, de la psychologie. LIP ça n’est pas les ouvriers contre les patrons, on a vu qu’au contraire ils réclamaient un patron, c’est la gestion scientifique, la rentabilité mise sur ordinateur confrontée à la société dans son ensemble, c’est-à-dire à la société capitaliste traditionnelle. Il ne s’agit pas là le moins du monde de lutte de classe même si la nature et l’expression du conflit en revêtent l’allure.
LIP en est l’exemple, mais aussi un exemple limite car les gardes-chiourme du capital : syndicats et gauchistes veillent, car cette combativité croissante, cette exaspération de la classe ouvrière qui sent bien qu’on est à une charnière, à un choix décisif entre le socialisme ou la barbarie, cette combativité est tenue en respect par tous les encadreurs professionnels du prolétariat et maintenue dans d’étroites limites qui sont celle de l’usine ou de la corporation, une volonté d’isolement, de repli sur des objectifs précis qui ne résolvent rien, bien entendu, mais désamorcent momentanément la lutte, même si celle-ci, dans des cas extrêmes, déborde, tente un début de généralisation, elle est très vite reprise en main par tous les moyens dont l’isolement par l’apologie a montré à LIP qu’il était un truc excellent.
Mais pourquoi au lieu d’enterrer la lutte et de forcer plus ou moins les ouvriers à accepter les conditions du capital, les syndicats ont-ils suivi, ont-ils refusé le démantèlement de l’entreprise, pourquoi les syndicats s’acharnent-ils à défendre l’archéo-capital contre le néocapital ?
Parce que les syndicats sont fondamentalement réac et que la victoire prolétariat-capital, c’est-à-dire le face à face prolétariat-Etat, ce qu’ils ne veulent à aucun prix, entendant conserver leur petite importance de trait d’union, de médiateur, ils entendent conserver leur bifteck. La garantie de l’emploi est, pour les syndicalistes, la garantie de leur emploi, le non démantèlement des entreprises, le non démantèlement de leur pouvoir, parce que de ce face-à-face sortirait inévitablement l’affrontement, un affrontement qu’ils ne sauraient contrôler. Les syndicats ne peuvent que défendre le statuquo, ce sont des marchands d’esclaves qui s’efforcent d’obtenir le meilleur prix pour leur marchandise.
C’est pourquoi gauchistes et syndicats chacun à leur manière, ont étouffé la lutte, Piaget, point de ren-contre des deux tendances, a tout le long mené le débat affectant de laisser s’exprimer les travailleurs mais refusant toutefois que le Comité d’Action constitué par ceux-ci ne s’exprime à la manif unitaire bidon du 29 septembre, lequel Comité d’Action n’a pourtant jamais remis en cause la direction syndicale de la grève, partant, son détournement. Les travailleurs n’ont pas compris, n’ont pas su faire le petit pas de côté, mais ça n’est pas à eux qu’il faut en vouloir, cette grève n’est qu’une grève comme une autre, plus subtile car sous leur apparente détermination c’est encore et toujours et plus que jamais les syndicats qui ont mené la danse, danse reprise en mesure par les gauchistes, qui faisant la ronde autour des ouvriers, les ont isolés sous couvert de les soutenir, ont empêché toute possibilité d’extension du conflit, en ont fait un gigantesque spectacle.
LIP comme représentation de la lutte de classe, c’est du caca.
En empêchant la lutte de se situer sur ce terrain, les gauchistes ont torpillé la lutte, ils sont les diviseurs de la classe ouvrière, ils en sont les fossoyeurs sous couvert de lui conférer un petit verni new-look, imaginatif et intellectualisé.
Ils étaient superbes et mouillés comme des chiens, de pauvres chiens, les fantoches folkloriques qui enterraient LIP ce 29 septembre en défilant comme ils avaient défilé pour enterrer Overnay sous les couronnes et les drapeaux rouges comme ils enterreront Sartre, derrière leurs organisations, derrière Clavel faisant des phrases, la pauvre chère salope, croyez-vous, était sensible au charme du paysage et à la pluie ; celui-là plaque sa sensiblerie de vieille bigote, son esthétique bourgeoise et poisseuse sur tout ce qu’il touche, cet "encenseur bonsoir", ce pantin glaireux et triste il se croyait au pèlerinage de Chartres, il devait crever d’envie de réciter du Péguy devant cette multitude, cette piétaille mystifiée qui s’enterrait elle-même, cette piétaille dont on fait les manifestations, cette piétaille dont on fait la chair à canon, cette piétaille émouvante qui se faisait chaud au cœur parce qu’il faisait froid dehors, un certain petit froid dans lequel les oraisons funèbres tremblotent parmi les flaques d’eau.
Et puis merde, tout ça est tellement évident, à quoi bon s’étendre, à quoi bon justifier, expliquer, ergoter, c’est encore se situer sur le même terrain que les autres, à un tel niveau il faut refuser de s’enliser dans le bourbier des analyses, notre rôle c’est de prévenir, c’est de dénoncer, de dénoncer toutes les récupérations, toutes les mainmises, de dénoncer le rôle qu’ils font jouer au prolétariat dans le petit système parfaitement au point, dénoncer les gauchistes, dénoncer les syndicats, les montrer systématiquement du doigt pour les empêcher de tuer. Mais écrire sur LIP ça n’a pas d’intérêt, écrire sur LIP ça fait chier. LIP, c’est comme Lénine, c’est comme Pompidou, ça n’existe pas, ça n’a jamais existé, ça aurait pu vivre, mais ça n’est pas la vie, c’en est même tout le contraire.


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