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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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LIP au féminin
Article paru dans Les Pétroleuses n° 0 - s.d.
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous sommes un groupe de femmes du 18ème arrondissement de Paris descendues à Besançon pour rencontrer des femmes de LIP. Notre intention était de mener une enquête sur la façon dont les femmes ont vécu la lutte en tant que femmes et d’apporter notre expérience de lutte sur le quartier.
Nous avons pensé qu’il était important d’aller voir les femmes de LIP, parce que c’est dans la lutte que les femmes peuvent poser concrètement les exigences de leur libération. Elles ont un rapport de force et la possibilité de poser les problèmes à un niveau collectif en évitant les solutions qui seraient ou individuelles ou coupées des enjeux de la lutte de tous les travailleurs de LIP. De plus, ces femmes qui subissent à. la fois l’exploitation patronale à l’usine et l’oppression au foyer sont à même de poser de façon plus juste les problèmes de la libération des femmes.
La lutte des LIP telle quelle a été popularisée ne laisse pas apparaître le fait qu’à y a une majorité de femmes, pas plus que les problèmes spécifique qu’elles ont posés :

  • la lutte des LIP s’est faite autour du problème des licenciements, mais déjà un tel objectif mettait en avant la nécessité de l’égalité entre les hommes et les femmes dans la mesure où les LIP demandaient le reclassement de tous et de toutes aux mêmes conditions,
  • ensuite les formes et le déroulement de la lutte posent les problèmes spécifiques des femmes : le travail en commissions, les Assemblées générales, donnèrent aux femmes la possibilité de s’exprimer et d’intervenir sur le cours de la lutte en tant que personnes à part entière. Le fait qu’elles devaient être continuellement présentes dans la lutte a posé le problème des tâches ménagères et de la garde des enfants.

Leurs nouvelles responsabilités (distribution de tracts, voyages de popularisation…) remirent concrètement en cause leur dépendance à leur mari et leur attachement au foyer.
Les discussions nous ont montré que si la lutte avait objectivement révélé ces exigences nouvelles seules les femmes les plus impliquées en ont pris conscience sans pour autant permettre aux autres femmes de s’approprier collectivement ces acquis.
Nous avons discuté avec quatre femmes de 23 à 60 ans, ayant des situations familiales différentes et exerçant des emplois différents dans l’usine (3 ouvrières et une employée de bureau).
D’une conversation très fournie, nous avons dégagé les points qui nous semblaient les plus intéressants.
Elles nous ont parlé des conditions de travail qu’elles ont vécu avant et comment dans la lutte tout a changé : plus de divisions entre le personnel des bureaux et celui des ateliers, plus de travail abrutissant, plus de chefs mais à chacune la possibilité de dire son mot dans la production, de prendre des initiatives, de trouver sa place dans cette nouvelle solidarité. "Les barrières sont tombées, nous sommes tous ensemble une grande famille" nous disait l’une d’elles.

PLUS DE DIVISION

A- "On avait l’impression que l’on étaient moins importantes que les gens des bureaux. On le sentait par rapport à la toilette, par rapport au travail qu’on fait. Les horlogères et les administratives se sentaient supérieures à nous. Ce n’était pas une question de paye parce qu’une secrétaire ne gagne pas plus qu’une femme sur les machines. En fait, c’était une question de poste. On avait l’impression qu’elles étaient différentes mais justement le conflit nous a montré que c’était faux."

PLUS DE HIERARCHIE

A- "Il n’y avait plus de hiérarchie. Chacun choisissait le coin où il pouvait travailler. Je me suis mise à l’accueil parce qu’avant je travaillais à l’expédition, alors c’était un peu mon rayon. Il y avait des agents de maitrise qui venaient nous aider à mettre les bracelets. Un jour, le chef d’un service nous aidait, ses ouvrières sont passées par là. Elles ont tapé à la vitre et m’ont .dit : "Allez-y, faites le bosser !". Il n’y avait plus de chefs parce qu’ils travaillaient avec nous comme de simples ouvriers. On était tous pareils."
B- "D’ailleurs quand un responsable de commission levait la voix un peu trop, on disait : "Attention on ne veut plus de chefs, plus de patrons." On se sentait assez fortes pour le lui dire."

PLUS DE TRAVAIL ABRUTISSANT

C- "La façon de travailler a été changée du tout au tout ; on s’est senti quelqu’un’ avant on se sentait un numéro, on travaillait, on n’avait même pas le droit de dire quand quelque chose n’allait pas, on nous disait : "Fais ton travail, tais toi."
B- "Bête et disciplinée, voilà ce qu’on était avant."
C- "Exactement. Tandis qu’une fois qu’on a repris le travail en commission, on nous a dit qu’on n’était pas que des OS et que l’on avait malgré tout notre petite valeur. On nous a laissé prendre des initiatives. On nous a demandé notre avis. c’est incroyable ce qu’on en a pris conscience. J’ai travaillé dans le bonheur. Je ne peux pas vous expliquer, je nageais, j’étais heureuse. On n’était même sûres d’être payées quand on a commencé à travailler. On ne savait pas du tout comment ça allait tourner. On restait tard le soir, 7h, 9h, on ne s’en rendait même pas compte."

"MAINTENANT ON ESSAYE DE SAVOIR POURQUOI... ON APPREND A CONNAITRE... ON S’EXPRIME PAR TOUS LES MOYENS..."

La politique, tant à travers la télé, les journaux, et les tracts à l’usine, c’était l’affaire des hommes du gouvernement, des syndicats, des partis : des discours, des votes, des conflits compliqués, des discussions au sommet, tout un monde de spécialistes qui se développait en dehors d’elles, qui ne les concernait pas.
La lutte les a ouvertes à la politique, leur a donné les moyens de comprendre leur situation à l’usine de voir que leurs intérêts sont contradictoires avec ceux du patron, que le gouvernement soutient le patron.
Par les contacts qu’elles ont eues, elles se sont découvert solidaires de la lutte des paysans du Larzac, des femmes de Cerisay et de Milan. Elles ont compris que leur lutte est la même que celles que mènent les peuples du Chili et du Vietnam contre leur bourgeoisie nationale soutenue par l’impérialisme américain.

"ON A APPRIS A CONNAÎTRE UN PEU DE POLITIQUE"

B- "On est gauchiste si on veut ; quand on voit la vie qu’on a, on devient vraiment gauchiste. Maintenant on a appris à lutter et à connaître un peu de politique. Ça nous a fait du bien, car désormais quand il y aura un vote, on cherchera à s’informer avant de voter. Chez LIP la moitié des ouvriers votaient UDR ou gaulliste, c’est incroyable ; ils ne se rendaient pas compte et on avait beau leur dire ... Ils trouvaient le gouvernement moche, mais ils ne faisaient rien pour le changer. Ils disaient : "Quel malheur si les communistes passent" et ils votaient comme avant. J’ai 23 ans, je n’ai jamais voté, j’ai trouvé que c’était inutile car de toutes façons ce n’est pas ma voix qui aurait changé les choses."
A- "Il ne faut pas dire ça, moi je n’ai jamais raté un vote."

Question "On a d’autres moyens de faire changer les choses. Pour ça les luttes ont plus de poids."

A- "Je suis bien d’accord mais l’un n’empêche pas l’autre. Une voix c’est une voix. Je connaissais bien Piaget ; depuis que je suis chez LIP on a toujours été content de la façon dont il a mené les luttes. Quand il se présentait aux élections je me disais : puisqu’il se présente pour ce parti là ça doit être vraiment bien. Sans rien connaître à la politique, je votais pour son parti. Je n’ai donc pas à me reprocher d’avoir voté UDR. On a appris énormément dans ce conflit."
B- "Je n’ai jamais été à une réunion de militant, j’étais syndiquée, ça voulait dire payer mon timbre tous les mois."
A- "Moi non plus. Je ne faisais jamais grève parce que je n’étais pas assez informée ni concernée. Pour celle-là on est concernées. Quand il y a des grèves en France, maintenant on les comprend. Quand les étudiants manifestent, maintenant on essaie de comprendre pourquoi."
B- "pour LIP c’est pareil, certains disent ça mais d’autres en voient l’importance. D’ailleurs il y a eu d’autres grèves qui ont repris l’exemple de LIP : la grève de Cerisay, à Milan aussi, les mini-LIP comme on les appelle là-bas, ils font leurs sous-vêtements. Ce qui a été chez LIP, c’est un exemple pour toute la classe ouvrière."
C "Nous les femmes avons été les plus lentes à nous mettre dans la lutte, mais une fois dedans, nous sommes plus têtues que les hommes."
A "Quand on a une idée, on va jusqu’au bout’ on ne veut pas la lâcher."
C "Je me défendais bien de faire de la politique, mais maintenant, j’en fais forcément."

"ON A PRIS CONSCIENCE"

C- "Au cours des discussions avec les femmes, dans la lutte on a expliqué comment s’est fait notre prise de conscience. Moi je suis venue de la campagne. Je suis venue travailler à Besançon à 24 ans. Je n’avais aucun métier, alors au début ce n’était pas brillant. Après j’ai pris conscience. Quand on parlait de grève à la campagne, je voyais les ouvriers comme des casseurs. Je ne me rendais même pas compte de ce que c’était tellement on était conditionnés. On ne pouvait pas comprendre. A Besançon j’ai appris ce que c’était que la classe ouvrière. J’ai toujours suivi les premières grèves qu’on a faites à LIP parce que je sentais qu’il fallait que je le fasse. J’avais pris conscience, mais au début j’étais gênée. La première fois que je suis descendue en ville pour une manifestation, il y a de cela 11 ans, j’avais honte de défiler. Il me semblait que j’avais l’air d’une communiste, parce que communiste chez nous à la campagne, c’est terrible. S’il y avait un journaliste, je m’arrangeais pour ne pas être sur la photo. Je manifestais parce que ma conscience me le disait, mais j’avais des complexes. Maintenant je n’en ai plus, ça ne me fait rien du tout qu’on me voit à l’écran. Dans cette discussion avec les femmes, on expliquait comment petit à petit on avait évolué dans les situations."

La pratique démocratique dans les assemblées générales, le travail en commission, ont été ces écoles dans lesquelles elles ont pu comprendre et analyser leur situation, exprimer leur point de vue et prendre des responsabilités.

A- "Certaines préfèrent franchement aller distribuer des tracts que partir faire des meetings qui les oblige à avoir des absences d’un jour ou deux."
B- "Elle disait : Je veux bien aller faire une distribution de tracts mais je ne parlerai pas."
A- "Elles ne partiront pas en meeting parce qu’elles se sont mis dans la tête qu’elles ne pourront jamais parler. Il suffirait qu’on les entraîne une fois et qu’elles soient prises dans la conversation pour qu’elles se mettent enfin à parler."

Question : "Justement, si c’est une femme qui lui dit : "moi je ne parlais pas avant, mais maintenant je me débrouille ça devrait la convaincre plus."

A- "Oui, moi je suis partie avec une femme qui n’avait jamais ouvert la bouche, qui est timide, rougissante... On est parti ensemble à Paris. A notre arrivée, on nous a emmenés faire quatre meetings différents dans la journée. Elle de son côté elle s’est très bien débrouillée. Elle a dit : je suis bien plus contente d’être partie seule, au moins là, j’ai été obligée de le faire. Elle a senti sa responsabilité."
B- "Quand on a des responsabilités, on est plus capable de prendre la parole."
C- "J’ai fait mon premier meeting la semaine dernière à Choisy le Roi. Le premier soir j’étais un peu paniquée, je n’ai pas dit grand-chose ; j’étais avec un homme, je l’ai laissé parler. Le deuxième soir, j’ai commencé à parler. Le troisième, c’était pas mal ; on m’a posé une question et au moment où j’allais répondre il m’a coupé la parole. J’ai entendu des femmes dans la salle qui disaient : Oh, mais est ce qu’il va la laisser s’exprimer. La parole aux femmes ! Alors il s’est tu. Là j’ai senti vraiment qu’il fallait que je parle, parce que les femmes attendaient que je parle et j’ai parlé beaucoup plus librement."
C- "On a trop souvent l’impression qu’une femme n’est bonne qu’à faire le ménage, à travailler en usine ou au bureau, puis à rentrer à la maison et recommencer. Mais pendant la lutte j’ai fait de l’animation, je me suis occupée des journalistes ; vous vous rendez compte je n’avais jamais fait ça de ma vie ; les journalistes quelquefois ils posent des questions pièges, il ne faut pas tomber dans le panneau."

Question : "Vous n’étiez pas organisées avant, syndiquées ?"

B- "T’étais syndiquée, ça voulait dire payer mon timbre tous les mois ; j’étais pas militante. Maintenant je me rends compte que je suis militante malgré moi."
B- "Maintenant il faut se débrouiller. On ne peut pas demander toutes les cinq minutes aux délégués ce qu’on a à faire, il faut qu’on se jette à l’eau."

Ces femmes qui ont mené la lutte voient bien que le gouvernement mène à leur égard une guerre d’usure. Elles ont conscience que celles qui ont 40 ans ont pour seule perspective ou presque le chômage jusqu’à la retraite, celles de 20 ans, si elles sont réembauchées ailleurs, isolées, à la moindre contestation dans la boite, seront considérées comme les meneuses. Les LIP sont marqués. Pour les LIP, la seule possibilité, c’est la lutte.
Les femmes ont conscience qu’il n’y a pour personne de solution individuelle, que dans le système actuel toute victoire n’est que partielle.

"ON NE VIVAIT PAS, MAINTENANT IL FAUT QU’ON VIVE." "UNE HEURE POUR VOIR DES GENS, ÇA VAUT MIEUX QU’UNE HEURE DE MENAGE..."

Les nécessités de la lutte ont amené les femmes avec qui nous avons parlé à faire passer au second plan l’ensemble de ces tâches domestiques et par là à remettre en cause le rôle qui leur est traditionnellement assigné.

"LA VIE AVANT, LA VIE MAINTENANT"

C- "Cet été en revenant du Larzac, il m’a semblé que j’étais plus jeune. On était en train de vieillir, on ne vivait pas. On rentrait chacun chez soi, avec ses petits problèmes, sa télé, un peu la famille, on n’avait pas d’amis... On ne vivait pas, maintenant il faut qu’on vive."
A- "On n’a plus du tout envie de faire du ménage, on n’a qu’une envie c’est de partir le matin chez LIP."
C- "Maintenant on ne voit plus à travers mes vitres, je n’ai plus le temps de les faire ; pourtant avant j’étais maniaque, il faudra bien que je prenne le temps de les faire, mais ce n’est plus important comme avant."

Question : "Vous croyez que les obsessions, les préoccupations ménagères reviendront après la lutte ?"

B- "Ça c’est bien possible."
C- "Pas pour moi, je m’embourgeoisais un peu. T’avais toujours envie de m’acheter quelque chose, maintenant c’est fini. Je dis que je vivrais. Je ne regarderais pas l’argent comme je le regardais avant."
A- "J’ouvre ma porte aux gens. En ce moment j’ai ramené un gars de Paris qui campe dans ma salle à manger. Je ne l’aurais pas fait avant. Maintenant si je peux rendre service, j’estime que c’est aussi de la solidarité. On est content de voir des gens pour parler, et une heure pour voir des gens, ça vaut mieux qu’une heure de ménage."

A QUI LA RESPONSABILITÉ DES TACHES MENAGERES ?

B- "Depuis le début de la lutte on n’a plus le temps de faire de cuisine, à peine celui de faire les courses. Il manque toujours quelque chose : parfois c’est le dessert parfois le fromage ou le pain. L’autre soir je rentre chez moi à 7 heures 30 tous les magasins étaient fermés, on a fait des sandwichs."
C- "Mon mari dit toujours : ce qu’il faut surtout avoir en double, c’est l’ouvre-boîte. On n’a pas envie de cuisiner, du moins moi je n’ai pas envie."

Question "Il ne vous fait jamais de petits plats ?"

C- "Il est très gentil, mais il reste l’homme, et pour un homme malgré tout, c’est à la femme de faire les courses, de savoir ce qu’elle doit faire à manger. Il veut bien participer, par exemple éplucher, mais il ne prend pas d’initiatives. Pendant une semaine quand j’étais partie en meeting de popularisation, il s’est bien débrouillé. Mas si je suis là c’est moi qui dois le faire. C’est ça la réaction des hommes."

UNE CRECHE DANS L’USINE ?

Question : "Une crèche dans l’usine, vous pensez que c’est indispensable ?"

D- "Une crèche dans l’usine ! Ce serait trop horrible d’amener des enfants à l’usine."
C- "Remarquez une crèche dans l’usine, c’est idéal, mais à côté de l’usine, dans un local indépendant. Il parait qu’au début ça se faisait. Les mères avaient même un temps dans la journée pour aller donner le sein. C’est vieux ça, mais maintenant au fond, une crèche à côté d’une grande usine importante ça doit être intéressant. Pour le moment ce n’est pas ce qui nous préoccupe le plus. Les femmes continuent à faire garder leurs enfants de la même façon que quand elles travaillaient. S’il y avait eu une perte de salaire, si par exemple on avait seulement un salaire de survie comme c’était à un moment donné, alors on aurait surement à ce problème là parce qu’il aurait été impossible de se payer une nourrice ou une crèche, il aurait fallu faire quelque chose. On aurait formé une commission, ça aurait été une commission en plus des autres."

L’AUTORITE DU MARI.

B- "Je connais des femmes qui ont eu des problèmes avec leurs maris. Le problème n’a pas été posé collectivement ici, elles se sont débrouillées toutes seules. On les a forcées au maximum on leur a dit : aller, laisse tomber ton mari, viens distribuer des tracts avec nous. Même des femmes qui travaillaient activement dans la boite, ont dû demander la permission à leurs maris, comme au tout début, ne serait-ce que pour aller distribuer des tracts à Pontarlier, et leurs maris ne voulaient pas."
A- "Pour vous donner un exemple, il y en a une qui est venue avec sa belle-mère de 74 ans faire la manif de Paris. Son mari est jaloux, il ne veut pas qu’elle sorte ni en meeting, ni en manif, parce qu’il a peur, peut-être, qu’elle retrouve quelqu’un."
B- "Il n’a pas confiance, un mari jaloux ça ne s’explique pas, c’est comme çà."
A- "C’est comme ça qu’il faut essayer de convaincre les maris qui ne sont pas chez LIP."

Question : "Ce serait important que les femmes puissent avoir de temps en temps des réunions entre elles pour ne pas renoncer ainsi, quand il y en a une qui est bloquée par un mari trop autoritaire. A plusieurs elles arriveraient à améliorer la situation de cette femme, à faire un rapport de force comme celui qui a été imposé à la direction de LIP ; seule c’est difficile d’affronter le mari. Un homme face à un groupe de femmes ne pourrait plus défendre ses positions, ne pourrait plus empêcher sa femme d’aller aux meetings."

C- "Je pense que certaines ne veulent pas que ça change. Elles sont peut-être plus gâtées d’une autre manière, elles ont des compensations. Elles acceptent de demander avis à leurs maris parce que malgré tout il y en a qui veulent rester femme."

Pour les femmes de LIP beaucoup de choses ont changé pendant la lutte. Leur vie quotidienne s’est trouvée modifiée dans de nombreux domaines et de cette situation nouvelle est née une prise de conscience profonde.
Leurs conditions de travail ont changé et elles ont pu se rendre compte combien celles qui leur étaient faites avant étaient aliénantes.
Une solidarité s’est créée, qui leur a permis de prendre conscience de leur appartenance à la classe ouvrière. Leur participation grandissante les a ouvertes à la "politique" et leur a donné les moyens de comprendre leur situation de travailleuses et leurs intérêts profonds.
En même temps la prédominance de la vie familiale sur la vie professionnelle s’est trouvée renversée par la part qu’elles ont pris dans la lutte. Cela leurs a souvent permis de réfléchir sur la situation qui leurs est faite chez elles’ et de relativiser les tâches ménagères.
Les rapports humains se sont trouvés modifiés. La solitude a été rompue, de nouvelles relations se sont créées entre les travailleurs. Elles ont aidé de nombreuses femmes à s’autonomiser, à sortir du milieu familial, à briser la dépendance au mari, à s’ouvrir sur l’extérieur.
Pourtant la discussion a révélé que cet immense pas en avant n’a pu être accompli que par une partie des femmes de LIP, car les problèmes qui se sont posés ont été résolus par chacune isolément. A aucun moment de la lutte ils n’ont cessé d’apparaître comme personnels et secondaires par rapport aux objectifs de la grève.
Ces femmes ont perçu certains aspects spécifiques de leur situation. Mais ce qu’elles ont surtout mis en avant c’est la conscience nouvelle de leur appartenance à la classe ouvrière, et non de la place qui leur y est assignée. Ce qui a compté d’abord c’est la lutte à mener et l’unité à maintenir, que leur intervention sur des problèmes spécifiques et "secondaires" aurait pu être compromise. Elles ont perçu les contradictions de leur situation, mises au jour au cours de la lutte d’une manière individuelle et isolée, mais elles en sont restées à ce stade de perception. Sans structure de regroupement dans laquelle les énoncer et réfléchir sur la façon de les résoudre, elles n’ont pu aller plus loin.
C’est pourquoi nous pensons qu’à un moment donné ces femmes auraient eu intérêt à se rassembler et à poser les problèmes qu’elles ont toutes plus ou moins ressenti et dont elles seules peuvent impulser la résolution.
A notre avis un regroupement de femmes a pour tâche principale : d’une part, par la discussion et la prise en charge collective des problèmes de chacune, de faire entrer un maximum de femmes dans la lutte contre le système capitaliste qui nous opprime. Elles ne seront plus seulement celles qui balaient et qui épluchent, mais aussi celles qui parlent et qui décident. D’autre part, leurs revendications spécifiques ainsi mises en avant donneront alors à la lutte toute son ampleur :

  • par la remise en cause du cloisonnement de la vie - usine/quartier/foyer - vie publique/vie privée - elles montreront d’une faon plus concrète que la lutte peut faire évoluer chacun dans bien des domaines à priori fort éloignés des revendications internes à l’usine.
  • par la remise en cause des rapports de domination et de hiérarchie dont elles souffrent plus particulièrement, à la fois à l’usine au foyer et dans toutes leurs relations quotidiennes.

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