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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre ouverte de Giromagny
Article paru dans Colères n° 1 - s.d.
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Pour les femmes de la lainière

On nous dit que vous risquez d’être licenciées prochainement. On sait ce que c’est, hélas, et on aimerait que nos expériences puissent vous être utiles.
Surtout, ne pensez pas qu’on se pose en "donneuses de conseils", non, on voudrait seulement vous témoigner notre sympathie et vous aider si on le peut.
Souvent, nous avons été aidées par d’autres qui ont lutté et souffert avant nous. C’est la solidarité ouvrière ; et si on veut progresser, il faut nous faire part les uns les autres de nos problèmes, de nos réussites, de nos doutes, de nos angoisses et des moyens que nous employons pour nous en sortir.
Nous les ouvriers, ouvrières, nous sommes tous de même classe, celle des exploités, et il faudra bien qu’on s’en sorte !
Aider à faire fleurir des idées, engager les gens à s’exprimer, c’est aussi important souvent que de les secourir financièrement. Si on vous écrit, c’est d’abord pour que vous sachiez que vous n’êtes pas seules dans le combat ; nous ne savons pas ce que vous pourrez faire, allez-vous lutter ? Allez-vous occuper votre usine ? Pensez-vous qu’il y ait possibilité de relance ? Si oui, allez-y ! Mais pensez bien à peser tous les aspects de la situation, ne laissez pas les partis politiques décider depuis "Paris", à votre place !
Vous savez qu’en 1973 nous avons lutté contre les licenciements, refusant d’être traitées comme des pions. Au cours de cette lutte, nous avons beaucoup appris, beaucoup réfléchi, mais... pas assez !
Et quand, après une période de relance de l’entreprise, nous avons à nouveau été licenciées en mai 1976, nous n’avons pas su tirer les fruits de nos expériences passées C’est vrai que la conjoncture n’était plus la même, mais nous avons conscience qu’en 76 nous n’avons pas fait ce fallait pour lutter vraiment et selon nos objectifs.
Nous nous sommes laissées mener par les organisations syndicales, leur accordant une trop grande confiance et leur laissant trop le pouvoir des décisions à notre place. Les organisations syndicales ne devraient entreprendre des actions et des démarches qu’après avoir vraiment consulté la base, facilité les discussions, écouté les avis. Certes, les délégués ayant l’habitude de ces problèmes peuvent apporter leurs idées, mais nous, la base, nous devons toujours garder le contrôle des stratégies de nos luttes. Si nous ne "sentons" pas de tout cœur que telle ou telle action doit se faire, nous ne devons pas la faire, nous ne devons jamais être des moutons. Pour agir, il faut comprendre et être d’accord.
En 1973, la lutte des Lip a démarré un peu comme une explosion ; nous tous ceux et celles de la base, nous nous engagions parce que nous étions d’accord entre nous. Sous notre poussée, la CFDT s’est trouvée prise dans le tourbillon (la CGT n’a rien fait d’utile). Notre principal délégué, Charles Piaget, dont vous avez sans doute entendu parler (CFDT), a exprimé au micro et dans les journaux ce que nous pensions, ce que nous disions ; il n’inventait rien ; il n’était, à vrai dire, pas plus révolutionnaire que nous, ni plus dynamique, mais c’est lui qui disait à haute voix pour le public ce qu’on disait tous et toutes entre nous. Alors, nous l’avons trouvé formidable. Et pendant très longtemps, nous le sentions très proche de nous et nous avons eu une grande confiance en lui et à travers lui en la CFDT qu’il représentait.
C’est là que nous avons fait une erreur.
Lorsqu’en 76 il a tout naturellement repris le micro, nous sentions qu’il n’y exprimait pas ce que nous voulions. Nous sentions qu’il freinait notre lutte. Mais notre amitié pour lui était telle que nous avons laissé aller les choses ; certains et certaines d’entre nous se sont rendu compte très vite de ce décalage et ont essayé de le contrer, mais l’ensemble des gens ne voulaient pas écouter. C’est de cela qu’il faut se méfier ; nous avons une tendance à nous laisser guider nous avons été tellement habitués dès l’enfance à obéir ! Nous devons cesser de respecter systématiquement tout ce qui dirige, tout homme qui est à la tête d’une organisation, d’une association, d’une entreprise, etc.
Et Charles, ainsi que d’autres, parlaient au nom de leur organisation et de leur parti politique. Ce n’était plus nous, hommes et femmes de la base qui décidions des stratégies de notre lutte. Cela est très grave. Les dirigeants devraient le savoir et ne pas embarquer les ouvriers dans des objectifs qu’ils ne ressentent pas, car un jour ou l’autre ça ne marche plus. Nous nous sommes donc laissées embarquer dans une forme de lutte que nous ne ressentions pas bien.
On nous a ressassé des conseils, nous culpabilisant par exemple d’être chômeuses. Nous devions, en manifestation crier des slogans tels que : "Nous voulons du travail !"
Et cela avait du mal à sortir de notre gorge, parce que le travail, nous savons bien que nous n’aimons pas ça. Un emploi, oui, nous en avons besoin, parce qu’il faut bien gagner notre vie, ne pensez pas que nous chicanons sur les mots, mais cela nous était désagréable de dire : nous voulons du travail !
Pour la première fois de notre vie, nous avions un an de vacances payées ! C’est un rêve pour une ouvrière ; tant de riches vivent ainsi, et tellement mieux... Nous pensons maintenant après avoir réfléchi que nous n’avons jamais à avoir honte d’être chômeuses. Nous n’osions pas profiter de cette année payée à 90 % de notre ancien salaire ; pourtant, nous l’avions bien gagné ; nous versions aux Assedic et les Assedic, c’est fait pour ça, c’est comme la sécurité sociale pour les malades.
Notre licenciement, nous ne l’avons pas voulu, mais subi, alors... nous n’avons pas à avoir honte d’être chômeuses. N’importe quel travailleur peut un jour ou l’autre se trouver au chômage. Si honte il doit y avoir, c’est à ceux qui nous ont exploitées et rejetées.
Et puis, nous avons compris que nous avons été conditionnées à respecter le travail. Ce sont les gouvernements, les riches qui nous ont inculqué ce respect du travail. Qu’est-ce qu’il a, un ouvrier, une ouvrière à la fin d’une vie de besogne écrasante ? Une médaille, parfois ! c’est presque une insulte ; on accroche une médaille sur la poitrine d’un ouvrier et on le laisse croupir dans une demi-misère. La retraite n’est pas un cadeau des riches, c’est nous tous qui la payons en prélevant sur nos salaires
Les riches s’octroient bien plus de vacances que nous, ils n’ont pas ce respect du travail qui mène tant de pauvres bougres jusqu’à la limite de leurs forces.
Et nous, le peuple, à qui le fruit du travail ne profite pas, nous glorifions le travail ! On se moque de celui ou de celle qui n’aime pas travailler... !
Si encore notre travail était création, ou un métier choisi selon nos goûts et nos aptitudes ! Mais hélas, presque toujours nous faisons des besognes sans attrait. Nous nous employons là où il y a de l’embauche, nous ne choisissons pas réellement. Nous allons en horlogerie quand il y en a près de chez nous et en filature quand il y en a dans le secteur. On nous place dans tel ou tel atelier... et on se retrouve les mains dans l’huile, ou le dos courbé, les yeux usés sur des petites choses minutieuses dont nous ne savons même pas, exactement, à quoi elles servent !
Certaines sont dactylos, secrétaires et on croit qu’elles ont de la chance. Mais elles tapent des factures alors qu’elles aimeraient être dessinatrices, ou coiffeuse, ou vétérinaire...
Nous, la classe ouvrière, nous ne faisons jamais tellement ce que nous avons souhaité. Souvenez-vous de vos rêves de jeunesse... on nous a éduquées à respecter : TRAVAIL, FAMILLE, PATRIE.
Le travail :c’est pour enrichir les riches ; le travail nous use, nous amène des maladies, ne nous permet jamais d’acheter vraiment ce qu’on voudrait, il faut bien nous modérer.
Les patrons nous privent de travail quand ça les arrange. Ils nous rejettent quand ils n’ont plus besoin de nous.
La famille : ça, c’est pour que les femmes fassent beaucoup de petits ouvriers pour les usines, beaucoup de petits OS et beaucoup de soldats pour la prochaine guerre. C’est aussi pour que les femmes restent bien tranquilles à leur foyer, bien isolées, bien occupées ; et leur homme chargé de famille est un ouvrier plus docile, il revendique moins, il ne peut pas changer de ville facilement...
La famille, c’est l’ordre garanti.
La patrie : au nom de la patrie, combien d’ouvriers, combien de paysans ont été envoyés en premières lignes dans les guerres ?
"La guerre est un massacre de braves gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacreront pas." (P. Valéry)
En réalité, il n’y a qu’une patrie, c’est la terre et tous les opprimés sont de la même classe. Toutes les femmes exploitées, où qu’elles soient sur terre sont nos sœurs. La division, ce sont les dirigeants qui la provoquent. Nous ne devrions jamais accepter de nous battre contre d’autres ouvriers. Il y a la classe des nantis et celle des démunis. Tous les ouvriers du monde sont exploités, même si c’est à des degrés différents.
Ce qu’on pourrait dire, c’est que nous, la base, on ne devrait jamais perdre de vue que tout dirigeant, quel qu’il soit, représente un pouvoir autoritaire, sans cela "il ne dirigerait pas."
Nous ne devons jamais déléguer notre parole. Tout le monde a le droit de s’exprimer.
En 73, nous pensons que nous avons pu nous exprimer assez bien. Mais lors de cette nouvelle lutte, nous n’avons jamais pu le faire. Nous n’avons pas su garder le contrôle de la lutte. Les dirigeants de la lutte représentent des partis politiques et nous ne sommes pas forcément toujours d’accord avec leurs idées et leurs stratégies.
Faut-il encore obéir ? toujours obéir ?
Il s’agit pourtant bien de NOTRE usine, de NOS emplois, de NOS destinées. Les appareils syndicaux sont là pour aider et non pour décider à notre place. Attention !
Et maintenant, après tant de sacrifices, de nuits de garde, de manifestations par tous les temps, de privations, nous en sommes au point zéro.
Une coopérative a été créée, mais elle fonctionne comme n’importe quelle entreprise capitaliste : discipline, hiérarchie, écarts de salaires, pénalisations, etc. Cette coopérative n’est pas riche, elle est fragile, alors on a tendance à vouloir l’aider à vivre, mais on s’aperçoit que nous sommes en train de nous forger nos prochaines chaînes.
Un emploi, oui, nous en avons besoin, mais nous devons lutter pour améliorer les conditions d’emploi de tous et de toutes.
Pour que les choses changent, il faut que nous soyons tous et toutes vigilants. L’important, c’est de ne pas laisser d’autres décider pour nous. C’est nous qui savons ce qui nous convient ; il faut parfois discuter longuement, en groupes, pour améliorer nos raisonnements, mais il ne faut jamais écouter et croire sans le vérifier les spécialistes ! trop de messieurs veulent notre bien, sans nous consulter. Personne n’a à décider ce qui est le mieux pour nous.
Enfin, voilà quelques idées. Ne faites pas comme nous, ne vous laissez pas dominer.
Pour les femmes surtout, la lutte de classe est difficile, car les hommes de notre propre classe veulent aussi nous dominer. Tant qu’ils n’auront pas compris que la société ne pourra changer que lorsque hommes et femmes pourront lutter dans l’égalité, rien ne changera.
On vous embrasse et on vous souhaite bon courage.

Quelques femmes de Lip, Besançon


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