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LIP et l’autogestion
Articles parus dans Tribune anarchiste communiste n°11 et 12 - 3ème et 4ème trimestre 1973
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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LIP ET L’AUTOGESTION

Il paraît que chez LIP nous n’avons pas affaire à l’Autogestion.
Il faudrait savoir où elle commence.
Ce qui est sûr c’est que les ouvriers de LIP ont globalement résolu les problèmes qui se posaient à eux.
D’abord en mettant fin aux tergiversations de la direction et des administrateurs et en démasquant le plan de démantèlement de leur outil de travail et cela par les moyens les plus directs, malgré la condamnation de la séquestration comme méthode de lutte par les dirigeants de toutes les centrales syndicales ; et en s’assurent des garanties par la mise à gauche des fruits disponibles de leur travail.
Ensuite au lieu d’occuper purement et simplement l’usine, en décidant de la faire tourner. Non seulement ils ont montré que c’était possible, mais ils ont tout de suite détruit la division hiérarchique du travail en organisant le travail certes en fonction des besoins de leur situation, avec les commissions appropriées, mais aussi en laissant chacun déterminer sa cadence et en montrant que beaucoup de tâches, soient peu considérées comme le nettoyage ou au contraire surestimées comme certaines fonctions de maîtrise et de contrôle pouvaient fort bien être accomplies par rotation par tout le monde.
Il faut noter qu’une grande partie des cadres ne s’est pas opposée au mouvement, que la répression policière a été inefficace, que le soutien populaire et la solidarité ouvrière se sont exprimés à Besançon, en Suisse et dans toute la France.
Mais surtout, en l’absence de tout organe patronal ou étatique de direction, sont apparues des formes de gestion, de pouvoir et de décision qu’il faut bien qualifier de vraiment autogestionnaire. En effet n’en déplaise à Ed. Maire et à ses diatribes au Congrès de la CFDT contre les comités de grève, l’organe responsable devant l’assemblée générale des travailleurs est le Comité d’Action aux structures libres et ouvertes qui s’est imposé aux sections syndicales et comprend des syndiqués et des non syndiqués.
Communistes et Cégtistes ont été entraînés mais ont vite trouvé le moyen d’essayer de saboter le Comité de Soutien pour commencer.
Évidemment l’expropriation patronale n’est pas faite, un patron va chasser l’autre et rétablir l’ordre qui ne sera peut-être pas le même qu’avant, mais les ouvriers se battront alors sur la base de leur expérience. Bien sûr l’environnement capitaliste subsiste et le pouvoir politique est inchangé.
Mais il s’est produit trop de choses chez LIP dans un prodigieux raccourci, et qui ne demandent qu’à diffuser ; des structures d’action se sont trop clairement imposées plus à des habitudes syndicales et politiques qu’à un patronat défaillant, pour que puisse être continuée la diffusion du mot d’ordre éculé, de contrôle ouvrier, vieux truc politique s’il en est.
Nous avions consacré une longue étude au Contrôle Ouvrier, où apparaissait tout son caractère équivoque dans le n° 4 de TAC (4ème trimestre 1970).
Les organisations membres du Comité de Liaison pour l’Autogestion ont fait un important effort pour populariser la lutte de LIP et organiser le soutien par la vente des montres. Nous savons que de nombreux militants frappés par cette expérience de la lutte ouvrière y voient la justification d’un changement des conceptions stratégiques.

* * * * *

LIP ET L’AUTOGESTION (suite)

Près de 8 mois, maintenant se sont écoulés depuis que les personnels de chez LIP ont déclenché une grève illimitée ; de façon autonome, ils conduisent leur lutte dont le caractère foncièrement démocratique, la détermination de ses participants et la légitimité de leurs droits, contribuent à lui donner un impact que les parties en présence étaient loin de soupçonner.
Surgissant quelques semaines seulement après la morne campagne électorale de mars dernier, les évènements de Besançon viennent démontrer, une fois de plus, que les réels problèmes se posent dans les secteurs de vie active : communes, quartiers, écoles et surtout entreprises.
Beaucoup dans la gauche française, s’accordent à dire que la bataille menée par les travailleurs bisontins, constitue une résurgence des IDÉES-FORCE actualisées par les événements de mai 68 ; peu, par contre reconnaissent dans ce mouvement, que l’ampleur situe au premier plan des luttes de classe en France, les caractéristiques essentielles préfigurant l’organisation dont devraient se doter les militants révolutionnaires partisans de l’autogestion.

Les forces en présence

Dans ce conflit qui revêt rapidement des dimensions nationales, l’enjeu devient de taille et nul ne s’y trompe :

- la bourgeoisie, qui par l’intermédiaire de ses responsables patronaux et gouvernementaux, essaie, dans un premier temps, de laisser pourrir l’affaire ; puis face à la persévérante détermination des travailleurs, à leur potentiel collectif d’imagination et à la solidarité de la classe ouvrière, le pouvoir se voit contraint d’aborder l’affrontement sur le terrain politique ; pour ce faire, il tombe le masque du médiateur "qui ne veut pas s’immiscer dans les affaires d’entreprises privées" et endosse son uniforme de flic, au service des monopoles, en envoyant ses CRS occuper l’usine de Palente. Par cette brutale intervention policière le gouvernement Messmer entend préserver son prestige et, à travers lui, assurer l’avenir de ce qui est la raison d’être des institutions bourgeoises, bien malmenées en ces circonstances.

- la gauche réformiste, par le truchement de l’appareil de la CGT, soutient du bout des lèvres mais essaie de récupérer le mouvement afin de le canaliser sur la voie des négociations habituelles : patronat/syndicats, uniquement ; se gardant bien d’aborder les problèmes politiques soulevés par cette affaire, les partisans du programme commun entendent par-là maintenir leur hégémonie sur la classe ouvrière et conserver par la même occasion leur image de marque de seul interlocuteur valable du pouvoir ; ne réussissant pas à faire basculer le rapport de forces en leur faveur, ils emploient les procédés dont ils sont coutumiers : d’abord freinage de la lutte et de sa popularisation, ensuite abandon total par leurs troupes au moment où le mouvement se trouve le plus isolé ; cet isolement se situe au lendemain du point culminant représenté par la marche du 29 septembre et sur lequel vient se greffer également la lassitude due à la durée de l’épreuve et à l’intoxication entretenue autour de la rupture des négociations avec Giraud.

- les ouvriers en lutte, conscients de mener une des batailles les plus dures de ces trente dernières années, INSTITUENT ET IMPOSENT, face aux pratiques bureaucratiques, une véritable DÉMOCRATIE OUVRIÈRE permanente dans le temps et opérante à tous les degrés de l’organisation de la lutte. La parfaite viabilité de cette démocratie, qui ne résulte pas d’un phénomène spontané, mais d’une longue pratique de l’action syndicale, s’articule sur 5 points essentiels et irremplaçables :

- Quotidiennement L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE de tous les travailleurs qui, mobilisés en permanence, assument eux-mêmes la responsabilité de leurs actions.

- LA CIRCULATION ININTERROMPUE DES INFORMATIONS par toutes les instances de l’organisation et ce à l’aide d’un LANGAGE SIMPLE ET FACILEMENT PERÇU par les travailleurs.

- La recherche et le maintien de L’UNITÉ À LA BASE.

- LE COMITÉ D’ACTION, instance sans véritables structures, regroupe syndiqués ou non syndiqués de l’usine au moment les plus cruciaux du conflit ; ceux-ci estiment l’enjeu trop important pour en laisser la responsabilité aux seuls délégués syndicaux.

- LES COMMISSIONS DE TRAVAIL où dans la liberté du choix des tâches, dans un contexte humain où les rapports hiérarchiques ont disparu, les ouvriers acquièrent rapidement un haut niveau de conscience sociale en se familiarisant à l’exercice des responsabilités dans l’entreprise ou en dehors de celle-ci.

Ceci conduit notre J.C. Guérin à déclarer dans le n° 9 d’Action (Organe des Centres d’Initiative Communistes, novembre/décembre 73) :

"Les révolutionnaires professionnels si prompts à donner des leçons à la classe ouvrière seront bien inspirés de réfléchir sur la pratique des LIP dans leurs assemblées, sur la volonté d’unité qui s’y exprime".

Les tentatives de récupération du mouvement

Compte tenu qu’à TAC notre propos consiste à nous maintenir dans le cadre de ce qui reste notre raison d’être, à savoir : notre contribution au débat qui se poursuit sur l’autogestion et l’unité de ses partisans, nous tenterons de tirer toutes les leçons nécessaires de ce mouvement de masse, tant par rapport à l’originalité de sa forme que par la portée de son contenu.
Un phénomène que nous devons dénoncer, consiste à déplorer encore une fois, l’autosatisfaction idéologique proclamée par les partis de gauche et la plupart de ce qu’il est convenu d’appeler les groupuscules. En effet, les mots d’ordre et actions des LIP, dans lesquels tout le monde trouve forcément un peu son compte, viennent, comme par enchantement, se plaquer aux schémas et lignes politiques habituels, justifier toutes les analyses, qu’elles émanent des courants trostskystes, maoïstes ou autres gauchistes. Même pour les partisans du programme commun, qui n’ont pas peur de récupérer ce qu’ils ont tenté de saboter, la démarche des LIP s’inscrit dans leurs propositions de nationalisations ; pour d’autres, c’est contrôler aujourd’hui pour décider demain, c’est aussi le pouvoir ouvrier ou une ébauche de dictature du prolétariat. Comme s’y reconnaître parmi tant de malhonnêtetés, parmi tant d’inexactitudes ?

Situation et conditions particulières de cette grève gestionnaire

Avant de poursuivre, il peut être utile de rappeler certaines conditions objectives, d’ordre matériel, économique ou syndical, sans lesquelles le conflit LIP n’aurait pas revêtu la physionomie que nous lui connaissons.
A Palente, la confection du produit fini, la montre, nécessite l’utilisation de matières premières et de pièces détachées relativement coûteuses ; un complexe assemblage et l’emploi d’un outillage de grande précision implique une haute qualification professionnelle des ouvriers ; en outre, les matériels LIP se réparant, entraînent l’entretien d’un service après-vente dont le coût d’exploitation doit encore venir grever les prix de revient ; par contre la production horlogère LIP bénéficie, auprès de la clientèle, d’un préjugé favorable et sa réputation de qualité n’est pas surfaite. L’ancienne direction, de Fred Lip, n’a pas su mettre ses fabrications en rapport avec les exigences du marché actuel ; depuis de nombreuses années déjà, américains, suisses et japonais y introduisent la montre à bas prix, utilisable, toutes proportions gardées, comme le mouchoir de papier que l’on jette après usage. C’est en partie dans ce contexte de concurrence internationale et de concentration capitaliste, que le trust suisse Ebauches devient principal actionnaire de l’affaire ; ses objectifs consistent à rivaliser avec les exportations américano-nipponnes et, pour ce faire il doit démanteler LIP, inutile en partie et coûteux, pour enfin disposer de la marque et en estampiller des produits moins chers.
Chez LIP, la proportion d’ouvriers organisés dans les syndicats est supérieur à la moyenne de syndicalisation dans les entreprises françaises ; contrairement à la représentativité nationale qui entraîne une supériorité numérique de la CGT dans la métallurgie, chez LIP, la position de la CFDT est légèrement majoritaire (environ 200 ouvriers syndiqués à la CFDT pour 150 à la CGT, sur un effectif de 900/950 personnes, dont la moitié de femmes).
Depuis plusieurs années, Besançon est devenu le théâtre d’âpres luttes ouvrières (Bourgeois – Rhodia – Prévent de Brégille – Mischler, etc.) au côtoiement desquelles beaucoup de travailleurs LILP se sont familiarisés à l’action syndicale ; leur propre statut, dans le cadre des accords passés avec F. Lip, représente des acquis assez en pointe par rapport aux conventions collectives du reste de la profession ou de la région ; à Palente et Ornans, les syndicats obtiennent : l’échelle mobile des salaires, calculée non seulement sur la base des indices de prix communiqués par l’INSEE mais aussi de ceux communiqués par les syndicats (CGT/CFDT/FO) et des associations familiales ; ce procédé de rattrapage des salaires constituerait, paraît-il, un cas unique en France ; ils obtiennent également, avec effet à court terme, la préretraite, soit le départ des femmes à 60 ans, celui des hommes à 62 ans, avec dans les deux cas 60 % du salaire.
Sur le terrain de l’action politique, deux cellules d’entreprise sont animées par des militants du PCF et du PSU ; cette cellule PSU de Palente bénéficie de l’exceptionnelle implantation de ce parti, dans la région de Besançon, où il y compte une centaine de militants.

L’incapacité des organisations révolutionnaires à s’adapter aux nouvelles formes de lutte de la classe ouvrière

A la suite de cet examen bien trop rapide, de ce que nous appelons les conditions objectives du conflit, une première série de leçons peut être tirée.
Alors qu’au départ, nous nous trouvons en présence d’un conflit dont les objectifs apparaissent purement revendicatifs (non-démantèlement, non-licenciements, maintien des acquis), au fur et à mesure que se développe la lutte, nous voyons ceux-ci déborder sur des actions et mots d’ordre incontestablement révolutionnaires ; dans le cas présent les notions quantitatives et qualitatives ne présentent pas un caractère inconciliable, mais adroitement articulées par les LIP sur des actions appropriées, elles apparaissent clairement comme complémentaires.
Aux problèmes posés par l’autoritarisme et l’aliénation qui caractérisent les sociétés capitalistes et que conditionnent la recherche croissante du profit et l’inégalité dans la répartition des richesses, les solutions politiques résident avant tout, dans les choix que se fixent les militants en présence, quant à la finalité de leur lutte, au type de société vers lequel ils aspirent et à la façon dont ils s’organisent pour tenter d’y parvenir.
Sous prétexte d’efficacité, vouloir opposer au centralisme économique, politique et culturel des structures bourgeoises, le centralisme démocratique de l’organisation révolutionnaire des travailleurs, ou encore, décalquer les diverses instances du parti révolutionnaire sur le principe jacobin de la délégation des pouvoirs, reflète une attitude autoritaire que seules des conditions historiques précises et limitées dans le temps, pourraient à la grande rigueur expliquer. En un mot, vouloir utiliser les mêmes moyens et les mêmes formes d’organisation que l’adversaire demeure une vue de l’esprit, aux conséquences de laquelle beaucoup devraient songer.
A ce titre, et sur de nombreux points, les LIP innovent et déploient un pouvoir de réflexion et d’imagination sans précédent dans l’histoire du mouvement ouvrier français ; dans l’état actuel de la routine sécurisante des partis et syndicats, les ouvriers de chez LIP, pouvaient laisser leurs délégués puis leurs élus locaux et régionaux se charger de résoudre leurs problèmes. N’ayant confiance que dans leurs seules possibilités, ils assument pleinement leurs responsabilités en prenant eux-mêmes en main leurs affaires ; mieux encore, leur assemblée générale du 13 juin ratifie la décision qui a consisté à mettre en lieu sûr, un stock de montres, d’une valeur d’un milliard d’anciens francs, pouvant servir éventuellement "d’otage psychologique." Maniant habilement légalisme et illégalisme, ils décident, le 18 juin, de reprendre à leur compte la fabrication des montres et prouvant ainsi :

"C’EST POSSIBLE, ON FABRIQUE, ON VEND, ON SE PAIE."

En quelques semaines de lutte, les LIP font plus pour la cause ouvrière et le socialisme que 30 ans de propagande des partis de gauche et syndicats.
Pour de nombreux travailleurs, qui se sentent concernés par tout ce qui se passe à Palente, les LIP par la radicalisation de leurs positions :

- Représentent l’unité des travailleurs que les intérêts de classe opposent irrémédiablement à la classe possédante, qu’elles que soient les propositions de participation ou de co-gestion que cette dernière entend promouvoir.

- Démontrent la capacité organisationnelle et gestionnaire de la classe ouvrière lorsque celle-ci reprend la production à son profit.

- Dénoncent l’aliénation et l’inadaptation à l’échelle humaine produits par l’organisation capitaliste du travail, en supprimant les rapports hiérarchiques de production, en instituant la libre choix des travaux, des cadences et la rotation des responsabilités en ce qui concerne les tâches d’intérêt collectif.

- Détruisent le mythe de la légalité bourgeoise, imposent la légitimité ouvrière en se donnant les moyens financiers nécessaires à la poursuite de leur lutte. En séquestrant les administrateurs provisoires, en informant l’opinion sur les intentions malveillantes d’Ebauches et du pouvoir, en s’emparant des locaux et des divers matériels de l’usine, ils mettent à jour le mercantilisme du patronat et des institutions, mais surtout REMETTENT EN CAUSE FONDAMENTALEMENT LA NOTION, pourtant bien établie, DE PROPRIÉTÉ PRIVÉE DES MOYENS DE PRODUCTION.

Enfin et redoutant à juste une intervention des forces de l’ordre, les ouvriers évacuent l’usine des matériels et documents indispensables à son fonctionnement et se replient sur des ateliers clandestins préparés à l’avance. Au moment de l’occupation policière, ils évitent tout affrontement physique avec les flics réduisant ainsi l’intervention gouvernementale à une opération de basse police, qu’une importante partie de l’opinion percevra comme un inconditionnel soutien apporté au patronat par le gouvernement.
Déjouant les pièges, ne se risquant pas inutilement, "LES LIP CONTINUENT".

La lutte sur le terrain choisi par eux

Si prompte à s’organiser de manière autonome, la lutte des LIP ne résulte pas d’un phénomène spontané ; un combat comme le leur, que dès le départ les gens de LIP devinaient long et difficile, ne s’improvise pas et les difficultés que les délégués ont rencontrées lorsqu’il a été question de demander aux ouvriers de baisser les cadences, en est une preuve. C’est la conjugaison d’évènements économiques, rendant leur avenir incertain, qui entraînent rapidement chez l’ensemble des ouvriers une combativité et une conscience de classe auxquelles la pratique journalière et les qualités morales et politiques d’une équipe de militants ne sont pas étrangères.

"Un conflit ne naît jamais spontanément… Ce que l’on appelle la plupart du temps conflit spontané c’est en réalité l’incapacité des organisations à assumer leur rôle et donc leur dépassement immédiat par les travailleurs. Il n’y a pas de conflit sans prise de conscience collective de la nécessité du combat…" [1]

Les LIP et l’autogestion de leur lutte

Si la finalité de notre combat réside dans l’instauration d’une société socialiste, le tout est de savoir quel socialisme nous souhaitons ; c’est dans l’organisation et les moyens qu’ils se donnent pour parvenir à cette société que les révolutionnaires en préfigurent la nature, et aucun exemple historique n’est jamais venu infirmer ce concept.
En résumé, admettre dans l’action des LIP :

- La parfaite viabilité de la démocratie ouvrière tant sur le plan organisationnel que dans la pratique de leur lutte,

- Leur réussite à changer la vie dans l’entreprise,

- Leur détermination à s’emparer du pouvoir économique (les moyens de production, le stock de pièces détachées) et financiers (les nouvelles fabrications et l’otage d’un milliard) et leur capacité à faire tourner l’usine en l’absence de toute direction et de toute maîtrise,

- Leur autonomie de décision, par rapport aux partis et syndicats, quant à la conduite de leur lutte.

… c’est reconnaître qu’ils ont jeté les bases d’une organisation socialiste de type autogestionnaire et dans le cas présent il ne peut s’agir de rien d’autre, car le contenu de leur lutte va bien au-delà des mots d’ordre proposés actuellement.
Si nous sommes d’accord avec nos camarades de chez LIP quand ils disent qu’un îlot autogestionnaire n’a aucune chance de survivre en milieu capitaliste, contrairement à beaucoup nous pensons qu’il y a autogestion dans la manière qu’ils organisent, orientent et vivent leur lutte, et c’est bien là que les clivages apparaissent.

Le Socialisme sera Autogestionnaire ou ne sera pas

Pour les partisans du programme commun, il ne s’agit pas de changer la vie mais de réformer la société capitaliste présente, afin de créer les conditions favorables à un passage au socialisme. Mais de quel socialisme s’agit-il ? On ne le précise pas, car pour eux il n’en existe qu’un : le leur, avec tout ce que cela implique de compromissions avec les tenants du capital (Mitterrand) ou de respect des grands traités internationaux comme Yalta (Marchais). D’ailleurs en nous proposant leur pacte anti-monopoliste, ses défenseurs ne se ménagent-ils pas le concours éventuel des classes moyennes, comme au Chili ? En quoi les nationalisations actuelles ont-elles apporté d’améliorations à la classe ouvrière ? En rien, puisque le produit de son travail échappe toujours au travailleur. Les décisions et rapports de production sont établis par une hiérarchie souvent plus pléthorique et complexe que dans le privé, entraînant une parcellisation du travail et une disparité étendue des salaires. On voudrait nous faire croire, à partir du moment où le président de la république se nommerait Mitterrand, que l’ouvrier de chez Renault pourrait exercer un contrôle ? De qui se moque-t-on ? Chez Renault, que l’on a tendance à nous montrer comme un modèle du genre, il suffit de voir les conditions d’emploi des travailleurs émigrés ou la menace de chômage qui menace l’ensemble du personnel aux premiers symptômes de la crise, pour se rendre compte de la supercherie. N’est-ce pas une entreprise nationalisée, la Société Générale, qui vient de torpiller financièrement une tentative de rachat de LIP Palente ? A l’origine des nationalisations, le PCF appartenait au gouvernement et possédait une autre audience et une autre influence que maintenant et il est de notoriété publique que les conditions de travail dans ces entreprise y étaient les mêmes que dans le secteur privé ; ce ne sont pas quelques aménagements d’ordre quantitatif, récupérés et digérés depuis longtemps, qui à l’époque ont changé la face des choses.
Sur le mot d’ordre de pouvoir ou état ouvrier, encore une fois il faudrait savoir de quel pouvoir il s’agit ? Si effectivement les ouvriers d’une entreprise ont le pouvoir de décider de la production, cela constitue un progrès mais ne suppose pas du tout qu’ils possèdent le pouvoir politique et économique. Qui décidera des normes de la planification ? Des options en matière de politique étrangère ? Des budgets et de la répartition des finances, etc. ? Des conseils composés de représentants élus par les soviets et syndicats de base ? Certainement pas. L’appareil du parti ? Sûrement.
Dans le débat qui se poursuit actuellement avec nos camarades du PSU, nous nous trouvons en présence de deux tendances du mouvement révolutionnaire ; schématiquement l’une, tendance du bureau national, s’appuie sur la stratégie de l’autogestion socialiste et du contrôle ouvrier ; l’autre, tendance VERS LE COMMUNISME ou GOP, s’inscrit dans la tradition marxiste-léniniste du développement des luttes des classes devant déboucher sur la dictature du prolétariat.
Si dans l’état actuel des choses nous pourrions prendre à notre compte certaines analyses de la GOP, sur la nature du capitalisme actuel ou sur l’inopportunité d’un pacte d’unité populaire rassemblant révolutionnaires et réformistes, nous divergeons avec ces camarades, non pas sur la nature de la dictature du prolétariat, mais sur ce que dissimule ce concept quant à la prise du pouvoir central et au rôle que doit jouer l’avant-garde.
Pour en revenir à LIP, il y a effectivement ébauche de dictature du prolétariat puisque la classe en lutte impose, toute proportion gardée, ses propres vues à l’ancienne caste dirigeante et à ses alliés ; nous sommes d’accord, quand pour sauvegarder et développer les acquis de la révolution, la classe ouvrière imposera, et souvent par la force, la légitimité de ses droits face aux fatales menées contre-révolutionnaires qui ne se priveront pas d’engendrer les anciennes classes dirigeantes au service desquelles la plupart des composantes des classes moyennes viendront se rallier. Néanmoins nous persistons à préconiser la notion d’autogestion socialiste qui suppose à la classe une autonomie de décision, une démocratie authentique à tous les niveaux de ses organisations de combat, une prise effective des pouvoirs politiques et économiques par les travailleurs dans tous les secteurs de vie active, qu’ils soient d’ordre territorial ou de production ; enfin l’autogestion socialiste implique pour l’avant-garde une insertion complète et permanente dans les masses et un simple rôle de conseiller et de coordinateur. En aucun cas, l’avant-garde ne se substitue à la classe en lui imposant de l’extérieur ses directives. A part l’exemple de la Commune de Paris, nous ne voyons aucun exemple historique où le prolétariat a exercé ses volontés en conservant les bénéfices de sa victoire ; à chaque fois les pouvoirs lui ont été confisqués par le parti, qui se substituant aux masses, exerce sa dictature sur le prolétariat, le parti subissant lui-même, à son tour, la dictature de l’appareil. Ce ne sont pas les références à la Chine ou à l’Albanie qui pourront nous convaincre.
Dans le conflit LIP, nous maintenons que sans la présence d’une équipe de militants, qui ont joué ce rôle de coordinateur et de conseiller, sans jamais prétendre imposer leurs vues spécifiques, ce mouvement n’aurait pas pris cette tournure révolutionnaire et autogestionnaire que nous lui connaissons.
Lorsque la direction du PSU s’en attribue la paternité, grâce à l’application du mot d’ordre de contrôle ouvrier, avancé au dernier congrès de Toulouse de ce parti, nous ne sommes plus d’accord.
En aucun cas nous ne voulons minimiser le rôle joué par le PSU, la CFDT et leurs militants dans cette affaire ; il est bien entendu que sans la solidarité et le soutien organisés et apportés par ces organisations, les LIP ne seraient jamais parvenus seuls à continuer leur lutte au-delà de quelques jours de grève ; ceci dit plusieurs objections doivent être formulées.

L’autogestion est indissociable comme but et moyen ;
Un contrôle ouvrier n’a de sens qu’en fonction de cela ;
L’avant-garde réelle n’est pas l’avant-garde proclamée.

Quand le PSU prétend que l’ampleur du mouvement résulte de la judicieuse application, par ses militants de chez LIP, du mot d’ordre de contrôle ouvrier, c’est affirmer d’une part, que la section PSU de l’entreprise a joué un rôle d’avant-garde, c’est ensuite oublier que l’action des LIP s’est portée bien au-delà de ce mot d’ordre.
Il est certain que Piaget et ses camarades de la section PSU, en organisant la lutte, en favorisant l’existence du Comité d’action, en réunissant les assemblées générales quotidiennes, où chacun peut s’exprimer librement, en acceptant le contrôle que le personnel exerce sur les délégués, font dans ce conflit figure d’avant-garde ; mais ils ne sont pas les seuls, car de simples militants, uniquement CFDT ou tout simplement inorganisés ou appartenant au CA, ont joué également ce rôle.
Dans une première phase de l’affaire et au cours des négociations il y a bien eu contrôle ouvrier, dont nous sommes partisans d’ailleurs, mais faut-il encore le situer à sa vraie place et en déterminer ses limites.
D’après le Larousse, contrôle signifie : vérifier automatiquement le bon fonctionnement d’un dispositif.
Dans la période immédiate qui précède avril 73, les ouvriers de chez LIP et leurs délégués se rendent bien compte que les commandes ne rentrent pas normalement, et la menace de chômage qui plane depuis plusieurs années sur l’entreprise se précise. C’est dans ces circonstances que les syndicats entament un processus de contrôle ouvrier en décidant d’abaisser le rythme des cadences et de faire participer tous les ouvriers à une campagne de confection et de diffusion d’affichettes, badges, etc. expliquant les motifs de leurs revendications. Le mot d’ordre consistant à baisser les cadences n’est pas toujours perçu par les ouvriers qui préfèrent effectuer deux heures de grève par jour plutôt que de ralentir leur façon de produire ; les délégués, dans le but de temporiser et de conserver intacts les salaires de tous, commencent alors un travail d’explications qui finit par aboutir dans le sens souhaité.
Le contrôle des cadences a l’avantage de démontrer aux ouvriers, qui ainsi maîtrisent leur outil et leur temps de travail, leur pouvoir d’intervention sur la production, dont les résultats ne dépendent en fait que de leurs efforts et de leurs initiatives ; d’où la révélation de possibilités dont ils n’avaient pas toujours conscience auparavant ; partant de là et malgré la surveillance hargneuse de la plupart des cadres, les travailleurs moins accaparés par leur tâche, peuvent discuter entre eux et réfléchir à leurs problèmes.
Le 18 avril, Saintesprit, nommé par Ebauches à la place de Fred Lip, démissionne à son tour. Le tribunal de commerce de Besançon désigne alors deux administrateurs provisoires qui déclarent lors de la prise de leurs fonctions :

"Tout peut arriver, nous ne garantissons ni l’emploi, ni l’intégrité de l’entreprise. Des sacrifices du personnel seront nécessaires." [2]

Bien qu’ils annoncent la couleur, les deux administrateurs ne laissent rien filtrer des intentions du trust Ebauches. C’est au cours d’une réunion du comité d’entreprise, dont les débats furent retransmis par haut-parleur à l’ensemble du personnel, qui convié par les syndicats, attendait à l’extérieur, que la pression des travailleurs se fit plus insistante et que fut décidée la séquestration des deux magistrats. La suite est connue : découverte et fouille de la fameuse serviette dans laquelle les LIP trouvent un plan détaillé de démantèlement et de licenciements. Informés précisément sur les directives d’Ebauches les travailleurs vont pouvoir maintenant mener les actions appropriées.
Ce cheminement d’évènements nous conduit à la soirée du 12 juin où les forces de l’ordre viennent délivrer les deux administrateurs ; ça fait deux jours que la grève avec occupation de l’usine est effective.
A partir du 18 juin, lorsque les ouvriers décident de remettre en marche une chaîne de fabrication, une fois le stock d’un milliard de montres en lieu sûr, LE POUVOIR PATRONAL EST VACANT, LA MAITRISE EST ABSENTE, car les cadres viennent aussi de quitter le bateau.
Nous assistons alors à une autogestion généralisée de la lutte puisque les travailleurs S’EMPARENT DE TOUS LES POUVOIRS dans leur entreprise.
NE PAS ADMETTRE CETTE PHASE DÉCISIVE DANS LEUR ACTION C’EST DÉJÀ NIER LEURS CAPACITÉS À ASSUMER CES POUVOIRS, ET REFUSER DE RECONNAÎTRE À LA CLASSE OUVRIÈRE LE DROIT DE DÉCIDER ELLE-MÊME DE SON DESTIN.
A la suite de ces constatations deux questions se posent :

- Pourquoi la section CFDT de chez LIP favorise-t-elle l’existence et le développement d’un comité d’action alors que l’existence même de ce genre de comités, regroupant des non syndiqués, est stigmatisée par Ed. Maire au cours du dernier congrès confédéral de Nantes ?

- Alors qu’ils l’expérimentent journellement, aussi bien dans leurs prises de positions que dans leur pratique, pourquoi nos camarades PSU de chez LIP ne déclarent-ils pas le caractère autogestionnaire de leur lutte ?

Prétendant à la fois jouer un rôle syndical, en tant que catalyseur des revendications, et politique, en tant que directeur des luttes, les responsables CFDT semblent oublier les limites qu’impose toute légalité d’une organisation, quand, de surcroît, celle-ci se veut un des principaux négociateurs auprès du patronat et du pouvoir. En condamnant publiquement les groupes gauchistes, qui par l’intermédiaire de divers comités de soutien, essaient de faire déborder l’action revendicative sur le plan politique, la CFDT s’érige elle aussi en avant-garde dont l’incompatibilité avec son statut légal est flagrante. Aussi quand les nécessités ont voulu que chez LIP, la section CFDT et les travailleurs décident en commun d’actions illégales, la direction de ce syndicat a dû reconnaître les frontières de ses possibilités. Elle a certes continué de soutenir activement, mais en aucun cas elle n’a pu, même en admettant qu’elle le veuille, revendiquer de telles actions. Comme quoi, ne sont opérantes que les seules formes d’organisation dont se dote la base militante et non pas celles qu’imposent les directions.
En l’absence de perspectives politiques à long terme, claires et précises, la direction du PSU continue de maintenir ce parti à mi-chemin entre la voie réformiste et la voie révolutionnaire, jouant un jour la carte de l’électoralisme, le lendemain celle de l’action et de la démocratie directes ; à l’aide de ces savants dosages, cette direction entend préserver l’équilibre du parti, que l’hétérogénéité idéologique et les origines diverses de ses courants, rendent précaire.
Proclamer qu’il n’y a eu que contrôle ouvrier chez LIP consiste à admettre un minimum que l’ensemble du parti peut accepter.
Reconnaître le caractère autogestionnaire de cette lutte et y apporter la caution du parti impliquent des choix politiques de grande conséquence, que ses responsables envisagent verbalement mais que leur politique actuelle ne confirme en rien.
Et là sûrement, nos camarades de Besançon soucieux de se conserver un soutien total de leur organisation, n’ont pas voulu être les artisans d’un éclatement du PSU, à partir d’options autogestionnaires prises en fait et en commun avec les travailleurs.
S’appuyant pourtant sur une base militante solide et partisan de l’autogestion socialiste, le PSU loin de lever les ambiguïtés, qui l’empêchent de devenir un important pôle de rassemblement révolutionnaire, les entretient en s’intégrant à un pacte d’unité anti-capitaliste avec les défenseurs du programme commun ; dans cette perspective, et avec l’aide éventuelle de la CFDT, le PSU pense influencer la politique du PS et du PC ; nous ne doutons fortement et dans le meilleur des cas, nous pensons que le PSU s’acheminera vers une combinaison électorale ; nous leur souhaitons bien du plaisir s’ils commettent l’erreur de participer à un gouvernement traditionnel de coalition des gauches, qui aura à gérer la pénurie et résoudre la crise que leurs prédécesseurs auront pris le soin d’alimenter et de leur laisser.

Où la lutte des LIP reste un modèle exemplaire pour la classe ouvrière

Devant ces projets de haute voltige politique, nous voudrions savoir ce qu’en pense la base militante de chez LIP dont l’action exemplaire ne semble pas avoir servi de leçon à ses dirigeants ?
Partant de là, nous sommes en droit de nous demander si la direction du PSU milite vraiment pour l’avènement d’un socialisme autogestionnaire. [3]
Malgré cela les LIP continuent de se battre. A l’initiative d’une conférence nationale sur l’emploi ils essaient de relancer la popularisation de leur lutte, dont l’issue semble bien incertaine en regard de la crise qui commence à sévir en Europe occidentale.
Dans un proche avenir, la classe ouvrière et les révolutionnaires de ce pays risquent de se trouver devant une situation et des responsabilités dont le choix des solutions sera lourd de conséquence pour l’avenir du socialisme en France.
Aider, participer, développer la création de cent, mille, dix mille LIP, voilà l’objectif que doivent se fixer les militants révolutionnaires partisans de l’autogestion socialiste.

Notes :

[1Charles Piaget, Lip, Stock, collection Lutter.

[2Charles Piaget, Lip, Stock, collection Lutter.

[3A ce propos voir la déclaration du pasteur Cruse, Le Monde du 11/12/73, qui démissionne du PSU pour les mêmes raisons qui font que les militants de TAC n’y adhèrent pas, et ce, malgré l’entrée d’une majorité des CIC dans ce parti.


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