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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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LIP vivra
Article paru dans L’Outil des Travailleurs n° 16/17 - décembre 1973
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Beaucoup d’encre a déjà coulé à propos de la lutte de Lip. Par les journaux, par les "6 heures sur Lip", les lecteurs de l’Outil en savent les péripéties. ils ont lu ou discuté sur les "grandes questions" que pose ce conflit : Rôle de la section syndicale, du CA, problème de la légalité, de l’Outil de Travail, etc. Nous-mêmes avons consacré une grande partie du n° 15 à certaines de ces questions. Mais Lip c’est aussi une communauté, un réseau de groupes ou d’individu qui, dans la lutte quotidienne, ont découvert beaucoup de choses... avec aussi pas mal de limites.
Le dossier que nous vous présentons ici a pour but de leur donner la parole, avec toutes les contradictions que cela implique. Il a été réalisé par Alain Desjardin, vieux collaborateur de L’Outil. Ancien permanent de la CFDT du Nord (Services), Alain D. milite actuellement dans l’organisation Pour Le Communisme, et c’est à ce titre qu’il anima les équipes qui organisèrent sur le terrain, sous la responsabilité des paysans-travailleurs puis des travailleurs de Lip, les marches du Larzac et de Besançon. Nous lui laissons donc la parole pour qu’il nous présente, en introduction aux interviews qu’il a recueillies, la complexité de l’expérience de Lip.

Slogan crié par des milliers de poitrines à Besançon et un peu partout en France et en Europe ; dans les meetings, manifestations, 6 heures Lip, etc.
En juin, Lip était le centre de la lutte des classer en France. Six mois plus tard l’usine de Palente est toujours occupée par les CRS et gendarmes mobiles. La majorité des employés qui y travaillaient savent bien que la solidarité n’est plus aussi importante que pendant l’été. Alors on réinvente de nouvelles formes de résistance et si le pouvoir et le patronat n’engagent pas de nouvelles négociations, les travailleurs de Lip "hiberneront" en attendant que le printemps soit peut-être chaud.
C’est ce que nous vivons avec ces camarades, quand on pénètre un peu les groupes naturels d’hommes, de femmes, de ’membres du CA, de la CFDT, d’ex-CGT, de CGT isolés.
"Lip vivra" ; slogan crié, affiches lumineuses qui s’accrochent sur les murs de la ville bisontine, prend aujourd’hui un autre sens.
Mais comment se vit cette lutte ?
L’usine de Palente se situant sur une des parties hautes de la ville et à la périphérie d’un quartier populaire, est devenue le lieu d’un siège permanent depuis le 14 août. On a effectivement, d’une part l’usine occupée par les flics et à 200 mètres de là, dans le quartier populaire de Palente, les travailleurs en lutte dans les locaux qui leur permettent de mener une résistance active.
Ce qui a permis d’intéresser à la vie démocratique du conflit le maximum de travailleurs, c’était, à l’usine, l’AG quotidienne, la mise en place de commissions spécialisées, la remise en route du restaurant. Expulsés de leur usine, les travailleurs ont retrouvé avec l’aide du curé de Palente, un cinéma (le Lux) où tenir leur AG quotidienne, des salles de réunions (sous l’église St-Pie X). La ’municipalité "socialiste" leur a laissé jusqu’à la rentrée scolaire le gymnase, où les Lip ont pu continuer ’d’accueillir les visiteurs, et depuis fin septembre c’est à la "Maison pour tous", que se tiennent réunions de travail, expositions, etc. Le restaurant est installé, sur une des hauteurs de la ville, dans le magnifique fort de Brégille.
Cet aspect matériel est important, car jamais en France des travailleurs en lutte, n’ont disposé d’autant de locaux vastes et variés.
Besançon, aux dires de plusieurs travailleurs, était une ville réputée calme, mais d’importantes luttes : la Rhodhiacéta, le sanatorium de Brégille, Lip, lui ont donné une autre renommée dans la lutte des classes. Aussi cette ville au centre très bourgeois et à la périphérie populaire, est déchirée par le conflit Lip.
Cependant il est aussi faux de penser qu’au bout de huit mois de lutte, les travailleurs de Lip sont des gens extraordinaires. Oui, ils sont entrés collectivement dans l’illégalité, par le plus important hold-up du siècle, les paies ouvrières, etc. Oui, ils produisent, ils vendent, ils se paient, ils parlent. Les responsables syndicaux sont à la fois soutenus et contestés. Les gauchistes ont un crédit, mais ce n’est pas l’adhésion de masse, etc. C’est une lutte qui pose des actes subversifs, mais à Lip on n’est pas arrivé à se payer sans conserver la hiérarchie, la majorité ne l’a pas voulu : des cadres ne voulaient pas perdre leurs privilèges et des ouvriers ne voulaient pas avoir plus... car ils sont en lutte.
Les regarder vivre, c’est voir : une AG quotidienne où peu prennent la parole, ce sont des groupes de fem-mes qui tricotent à la Maison pour Tous, des amis qui parlent de tout ce qui fait leur vie, c’est la buvette, lieu de détente, de rencontre où des amitiés se nouent. Mais ce sont aussi des travailleurs isolés qui ne se sont jamais intégrés dans la lutte : quelques jeunes dont il faudrait vouloir comprendre les déracinements sociaux, des anciens déçus de l’action syndicale, etc.
Ils vivent au rythme du temps : la télé, la voiture, le mariage font partie de leurs préoccupations et joies. Mais la longueur de la lutte qu’ils mènent, les affrontements avec les flics, les débats quotidiens en AG, en groupes, autour de tracts, de journaux, avec des militant d’horizons divers, sur des sujets allant du rôle de la police dans la lutte des classes au rôle de l’Etat, en passant par la contraception, l’avortement, la religion amènent pas mal de remises en cause. On ne mesurera jamais non plus tous les troubles et comportements nouveaux qui transforment tous ceux qui participent à la popularisation.
Et dans les moments de fête qu’ils organisent collectivement : bals, fondues, réveillon de Noël ; ou par pe-tits groupes : fêtes, anniversaires autour de quelques bouteilles, c’est le goût de la fête, une certaine com-munauté de vie qu’ils découvrent. Cela aussi il nous faudra l’analyser plus profondément : tout cela n’est pas venu par hasard, il est le fruit d’un travail militant et quotidien de militants ouvriers, de la CFDT au CA, conjugués avec les apports des groupes extérieurs. Car, pour éviter l’isolement il a fallu organiser la solidarité en menant la lutte offensive : popularisation, marche sur Besançon, 6 heures Lip, etc., et établir des rapports de force, il a fallu passer des alliances : unité d’action avec la CGT, mouiller la municipalité pour les locaux, la marche, le colloque.
C’est en prenant part quotidiennement à la lutte des classes, qu’un nombre connu et inconnu de militants, se forge : refus de maintenir séquestrés les administrateurs, faire rompre les négociations avec Giraud, répondre au "Lip c’est fini" de Messmer par l’offensive, organiser la marche sur Besançon, mener une campagne de démobilisation auprès des CRS, etc. Ils font gripper les stratégies réformistes des confédérations syndicales, ils ont mis en échec la stratégie autogestionnaire du PSU, ils ont déjoué les pièges de Marcellin, obligé la bourgeoisie moderniste à rechercher une solution globale de Palente, etc.
Toutes les actions illégales ont eu un soutien de masse, les responsables ne sont ni à l’hôpital, ni en prison.
Bien sûr les insuffisances, les erreurs sont nombreuses et des militants, des travailleurs ne manquent pas d’en faire de vives critiques que nous reproduisons dans ce journal. En faire l’autocritique évite de les répéter.
Si le pouvoir bourgeois a reculé, malgré l’aide de ses instruments répressifs que sont la police et la justice, la crise énergétique, l’inflation risquent d’isoler Lip.
Il est donc important de continuer à soutenir et populariser la lutte de Lip, mais avec ceux-ci nous avons pour tâche de chercher les formes d’unification des luttes sur l’emploi (automobile, Larousse, Fos, bâtiment), les luttes contre la répression ouvrière (Cerisay), les luttes contre le racisme qui s’accentueront avec la crise énergétique, les luttes paysannes de nouveau isolées (Larzac, Fontevrault) et si à Lip ou au Larzac on ne parle pas assez des Etats répressifs et fascistes que sont l’Espagne, la Grèce, le Chili, c’est peut-être aussi aux comités anti-impérialistes à revoir leurs secteurs d’intervention, leurs bases sociales.
Lip vivra, le Larzac ne mourra pas, les immigrés ne seront pas expulsés, si l’on refuse l’isolement des luttes pendant l’hiver, si l’on aide la gauche ouvrière, syndicaliste, et paysanne, à s’organiser.

* * * * *

LES RESPONSABLES CFDT : CE QU’ON A REUSSI, CE QU’ON A LOUPE

Débat organisé avec Bernard Girardot, Jean Godard, P. Jusseaume, Roger Merget, et Charles Piaget.

L’Outil. Vous avez dû souvent entendre, "nous qui fabriquons des automobiles, nous qui sommes du bâtiment, on n’a pas cette possibilité de résistance."

Godard. On a pris du pouvoir et dans chaque entreprise tout le monde peut prendre du pouvoir, chaque travailleur peut prendre du pouvoir et c’est un peu ça qu’on a suscité, qu’on a éveillé et c’est un peu ça qu’on espère : la classe ouvrière prendra du pouvoir de plus en plus.

Imaginer autre chose

Piaget. Dans les grèves, finalement, depuis très longtemps, les travailleurs s’arrêtent de travailler et à partir de là ça devient une arme, mais cette arme, le capitalisme a réussi quand même pas mal à l’absorber, à l’intégrer, et le fait de se couper des salaires fait que les travailleurs ont un handicap terrible. Alors il s’agit de trouver une grève encore plus active que le simple fait d’arrêter la production. Nous on l’a fait à travers notre problème de montres, mais d’autres peuvent y réfléchir et imaginer autre chose, par exemple à la RATP, avec le transport gratuit, ce serait beaucoup plus grave pour le pouvoir que simplement d’arrêter le travail, alors il faut bien connaître son entreprise pour réfléchir et imaginer une forme de lutte qui corresponde à quelque chose que le pouvoir n’attend pas et qui soit plus difficile pour lui à supporter.
Godard. Si on avait fait une grève classique sur le problème de l’emploi, qu’est-ce qu’on aurait fait ? On aurait défilé en ville avec un cercueil, on aurait enterré l’emploi, et on serait rentré chez nous bien tranquillement, ça nous serait tombé dessus et terminé. On s’est dit : non, un jour il faut tout de même bien se poser les problèmes et c’est un peu la volonté, notre volonté à nous, CFDT et aussi la volonté des travailleurs de Lip qui, il faut le rappeler, n’étaient tout de même pas à leur toute première lutte sur le problème de l’emploi. Un beau jour, il y a eu le phénomène "ras le bol", un jour on a dit "non, terminé."

L’enjeu

Girardot. On connaît exactement l’enjeu, il est celui-ci : retirer d’une certaine manière le droit divin des patrons de faire des hommes ce qu’il en veut, où il veut et comme il veut, voilà un enjeu du conflit Lip. Et évidemment au niveau du patronat, ils ont vu que, si ils lâchaient, ce serait sur toute la France qu’il faudrait qu’ils lâchent puisqu’on prend toujours référence dans les luttes d’avenir à un conflit qui s’est terminé d’une manière ou d’une autre. On dit : Chez Lip, ça s’est passé de telle manière, allons-y, luttons encore, ils y sont arrivés, il n’y a pas de raison qu’on n’y arrive pas."
Godard. Au début, on s’était attaché à populariser notre mouvement sur Besançon, sur la région, et on a eu un écho national, international, par rapport à ce qu’on a fait. On avait besoin de ce soutien, du soutien le plus large possible et cela, ça a été un peu notre souci, en développant la popularisation, rechercher partout, dans toute la France, voire dans les autres pays le soutien le plus large pour l’aboutissement positif du conflit. On savait, on sait toujours que finalement c’est le soutien à toutes les formes de luttes qui peuvent se développer en-dehors de Lip qui pèse le plus sur le pouvoir et sur le patronat. Ça a été notre souci permanent dans la popularisation, développer un rapport de forces toujours plus grand, en pensant bien sûr à nous, mais aussi en pensant aux autres travailleurs sur ce qu’eux ils pouvaient conquérir ou découvrir.
Girardot. Je voudrais ajouter que l’enjeu, c’est une arme à double tranchant : l’enjeu était tellement grand et la popularisation tellement grande qu’il est certain que pour la négociation de ce conflit, ça sera d’autant plus dur que l’enjeu est plus élevé. On a monté les enchères de telle manière que la solution finale, elle, sera quand même dure, à savoir, plus dure que si c’était resté un petit conflit au niveau régional ou sur Besançon.

Insuffisances de la marche

L’Outil. Vous connaissez notre projet politique : on essaie d’unifier les mouvements des différentes couches d’exploités, ouvriers français et immigrés, paysans-travailleurs, etc. La marche, ça aurait pu être ça, cette confrontation. Bien sûr il a plu le matin à Châteaufarine. Mais toutes ces forces sociales auraient pu avoir la parole au meeting. Etait-ce une préoccupation de la CFDT ?

Piaget. Finalement non, disons que la marche, elle n’a pas été à la hauteur de ce qu’on avait prévu. On avait espéré ce débat le vendredi soir et puis le samedi matin, ça ne s’est pas fait, et ça a manqué énormément. Alors, dans les discours, ben oui, après coup, on s’est rendu compte que là, on n’avait pas été à la hauteur, on aurait peut-être pu, encore que dans notre prise de parole, nous, on avait essayé, de préparer quelque chose concernant le comité d’action et autre. Mais avec la CGT, il avait été convenu que rien d’autre que les organisations syndicales parleraient. On s’est rendu compte que beaucoup de travailleurs qui sont venus à la marche attendaient autre chose que cela, parce que, lorsque la marche a été terminée, on est revenu sur le terrain, on a eu des discussions et c’est dans ces discussions qu’on s’est rendu compte qu’il y avait une soif d’échanger qui n’a pas été étanchée, loin de là. On a été prendre quelque chose, mais on a loupé beaucoup.
Jusseaume. On a tout loupé. Moi je me rappelle les copains de Pechiney, par exemple, ils étaient complètement désolés, ils étaient venus là pour s’exprimer, pour dire un peu ce qu’ils pensaient sur leurs problèmes à eux, sur le problème Lip et tout. Et puis cette pluie qui nous a emmerdé, ça été vraiment le fiasco, et puis on a continué le soir, bon, enfin, on a fait cette manif, et il y a eu des prises de parole classiques, on a tenu le programme depuis la manif jusqu’aux prises de parole classiques, mais le matin, le programme n’a pas été tenu. Tout ce monde de la marche qui n’était vraiment pas venu uniquement pour défiler ! Et chacun rentrait chez soi bien gentiment, là on a loupé le coche.

Après le 12 Octobre

L’Outil. Après le vote pour continuer la lutte, il y a eu un manque d’influx au niveau de la CFDT, un manque d’initiative venant de Besançon.

Piaget. C’est un problème sur lequel on a réfléchi depuis : on a été dominé par cette division syndicale, et on n’a pas été à même de la surmonter. C’était véritablement le problème n° 1 qui se posait aux travailleurs à chaque assemblée générale et il aurait donc fallu le dépasser et on s’est trouvé englué là-dedans.
Nous-mêmes, on était quand même ébranlé et atteint par cette division syndicale. La coupure totale de perspectives par le pouvoir, tout ça, ça nous a ébranlé nous-mêmes et on n’a pas été à même de retrouver des perspectives, on est resté huit à dix jours véritablement dans une grande difficulté. Je crois que là c’est une question qu’on n’a pas réussie.
Merget. On était, disons, à 90 % occupés à colmater les brèches. Il n’y a jamais eu de problèmes au sein de la CFDT, mais on faisait feu des quatre pattes pour colmater les brèches au niveau de l’assemblée générale pour essayer de réavoir cette unité syndicale qui n’était pas possible, puisque plus on tapait sur le clou, plus il s’enfonçait, plus la CGT y allait, on se demandait si on avait en face de nous des hommes ou des robots à la solde de je ne sais quoi, de quelle hégémonie.
L’Outil. Mais vous n’avez pas su non plus répondre à la position de la CGT sur le chômage, sur le rapport des forces, répondre aux inquiétudes de beaucoup de gens, et la CGT a marqué des points.
Piaget. Cette fameuse période, disons qu’avant on avait déjà une difficulté à la CFDT de faire le point, de bâtir une stratégie ensemble, car on était pris et c’était nous qui supportions le plus le poids de la lutte, et à force de s’habituer dans ce conflit à être un petit peu dispersés et chacun avec une responsabilité, on a eu de la peine à se rencontrer pour examiner ce qui nous arrivait et comment passer ce cap.
Les militants de la CGT ne supportent pas, eux, le poids de la lutte et peuvent se voir toute la journée s’ils le veulent à la centrale. C’est une explication, ce n’est pas une excuse, parce qu’on aurait dû pouvoir surmonter ça et prendre une heure par jour pour se rencontrer et prendre en main l’analyse de la situation et ce qu’il fallait répondre, ça c’est une de nos faiblesses.
L’Outil. Il me semble aussi que vous n’êtes pas arrivés à déhiérarchiser au niveau CFDT, à permettre à d’autres militants de répondre à la place des principaux animateurs et de vous multiplier en nombre plus important. Cette question correspond au projet de foutre en l’air cette hiérarchie capitaliste à tous les niveaux dans la vie. Est-ce que ça fait partie de vos préoccupations ou pas, si oui pourquoi vous n’y arrivez pas ?

Déhiérarchiser entre nous

Piaget. Il y a eu au cours de ce conflit des gars qui étaient quand même effacés avant, qui ont pris des responsabilités importantes et qui ont été capables de mener une popularisation sur Besançon ou autre, des choses très difficiles ; c’est beaucoup plus au niveau de la parole aux assemblées générales que ça a faibli, c’est de ce côté-là qu’il y a eu la plus grosse difficulté. C’est une de nos faiblesses, on aurait peut-être pu là aussi essayer de se forcer à faire quelque chose, la CGT n’y est pas parvenue non plus. Je crois que le problème pour nous, c’est toujours la même chose, on a toujours paré au plus pressé, on a toujours foncé un peu dans toutes directions. On aurait pu dire systématiquement : bon, allez Jean, tu vas t’habituer à prendre la parole à l’assemblée générale, on l’a pas fait vraiment d’une façon systématique. On a des militants qui étaient capables de le faire là, oui, largement.
Merget. On ne l’a pas fait parce qu’évidemment, moi je dis, Charles est un homme de synthèse. C’est pas que d’autres ne soient pas capables de faire la synthèse mais toi, quand tu as une idée ou autre chose que tu l’exprimes, toi pour mettre ça en forme il faut un quart d’heure ou cinq minutes, lui il la sort sur le champ comme un bon professionnel, disons de la parole.
Piaget. C’est tout de même ce qu’il y a de plus difficile dans le mouvement ouvrier et je pense qu’à Lip on a eu de la chance, car nombreux sont les travailleurs qui ont pris la responsabilité des tâches. Simplement c’est plutôt du côté des inégalités entre nous, responsables syndicaux, entre les militants, essayer de déhiérarchiser, oui c’est ça qui n’a pas suffisamment été fait. Mais autrement c’est extraordinaire de voir des gars qui vont faire des meetings, à quel point ils se préparent sérieusement.

* * * * *

LES RESERVES DE MILITANTS "DE LA BASE"

Gérard et Dominique sont deux jeunes horlogers, militants de la CFDT et du C.A. (Dominique) qui militent activement dans le conflit.

Dominique : Dès le début du conflit, ce qu’il y a d’important à noter c’est la libération de la parole. C’est une question qui nous concerne tous. Libération de la parole, c’est-à-dire que l’on a eu la possibilité de s’exprimer dans de meilleures conditions, certainement bien meilleures que d’antant. On a eu la possibilité de s’exprimer peut-être parce qu’on connaissait plus de monde, mieux les ouvriers, les délégués, il était plus facile de causer avec des copains qu’avec des gens qu’on connaît juste par leur nom. On a appris à se connaître et on a vaincu cette timidité que l’on a avec les gens qui ont une certaine responsabilité. On se tutoie, on peut sortir les problèmes qu’on a, franchement, on n’est pas obligé de trouver des formules polies, etc., comme c’était un peu le cas avant.
Dans une AG, tu peux prendre la parole surtout parce que tu connais bien les délégués, je crois qu’ils nous ont quand même facilité cette tâche. C’était une démarche plutôt CFDT, la CGT, je ne pense pas qu’elle a insisté sur le fait que tout le monde prenne la parole. A aucune AG je n’ai jamais entendu la CGT dire : avez-vous des questions à poser ? Il y a une libération de la parole parce qu’avant le conflit, on était au travail, on était à l’établi pour travailler.
Pour la CFDT, je pense que ça continuera, d’essayer de faire passer la démocratie dans l’entreprise. Mais j’ai peur qu’après, ça retombe comme cela, parce qu’on va reprendre le petit traintrain quotidien, chacun dans son atelier et qu’on perdra le contact qu’on a acquis pendant la lutte.
J’ai peur aussi pour le cas où moi-même je serais repris dans une autre boîte, je ne sais pas si je serais capable de refaire ça, de recommencer dans une autre collectivité ; j’essaierais peut-être mais il y a quand même l’ambiance, je ne serais plus dans le milieu. C’est certainement ce qui me ferait le plus chier d’être licencié, il y a tout de même une ambiance chez Lip et on a vécu quelque chose qui n’est pas ordinaire, il faut en tenir compte.

L’Outil. A propos du "temps mort" après la marche et le vote du 12 octobre, Piaget a dit quelques temps après que c’était la seule erreur qu’il avait faite dans ce conflit ; de ne pas avoir expliqué aux gens quel était le contenu du compromis de Dijon et pourquoi il fallait faire un compromis.

Le compromis

Dominique : Ça a été mal expliqué l’histoire du compromis, je sais que moi, quand ils m’ont annoncé cela, ça m’a révolté. Ils auraient expliqué cela mieux que cela, en disant qu’ils n’avaient pas pu faire autrement, pour essayer de garder un minimum de front syndical, je pense que j’aurais mieux compris que de la façon dont ça a été présenté. C’est un fait qu’après le 12 octobre, après l’AG, il y a eu un temps mort, il y a eu environ une semaine où ça a été creux, ou il n’y a eu aucune action menée et ça a contribué à démobiliser les gens et à leur faire baisser le moral.
Gérard : Moi, je pense que tout le reproche qu’il y a à faire sur ces négociations, c’est l’unité. Je sais bien que c’est difficile à concevoir, mais admettons qu’il y ait un syndicat central comme en Italie et que ce soit la CFDT, tu comprends je rêve peut-être un petit peu en France, mais il y aurait eu la CFDT seule, je crois que ces négociations, elles auraient abouti.
Dominique : Moi aussi, ça m’a révolté, d’abord je l’ai assez dit, j’ai gueulé, et après l’AG du 12 octobre l’a rejeté, pourquoi est-on revenu dessus, je crois que ça a été, d’une part : il semble que la section syndicale et surtout Piaget ait eu peur d’avoir été trop loin. Il a eu peur de s’être lancé trop loi. La CGT a commencé à nous rentrer dedans au niveau national. Piaget étant sur la balance, la section syndicale CFDT a été sur la balance, moi, j’ai été sur un problème de conscience, une semaine aussi, j’arrivais pas à trouver ma position, je crois que c’était le fait de toute la section syndicale.

L’Outil. A la marche, il y avait de nombreuses forces sociales, des travailleurs en lutte de toute la France. On a l’impression que vous n’avez pas tout fait pour leur donner la parole, pour insérer la lutte des Lip dans un mouvement général.

Une convergence des luttes

Gérard : Ça aurait pu se transmettre sur le podium, un peu comme cela s’est fait au Larzac : à la soirée détente, il y eut pas mal de variétés ,de vedettes qui sont venues, et je pense qu’entre deux on aurait pu faire parler les uns, faire parler les autres. Autrement, au niveau du meeting, je pense que c’était très difficile de faire passer tous les groupes. Je pense qu’on aurait pu faire passer d’autres personnes, à la place, par exemple, de la FEN, je pense qu’on aurait pu mettre une prise de parole des paysans travailleurs, et du Larzac à la place d’une prise de parole de FO qui n’a jamais été dans le conflit !
Je suis tout à fait d’accord avec toi, on aurait dû avoir une convergence avec les autres luttes en France après le vote du 12 octobre, peut-être même avant, peut-être après la marche. Mais ’a Confédération et la Fédération CFDT n’ont rien fait pour nous appuyer là-dessus.
Je pense qu’il y a des explications. Si jamais il y avait eu affrontement à ce moment-là entre les deux confédérations, il n’y aurait peut-être pas eu la journée nationale du 6 décembre, il y aurait peut-être eu quelques retombées sur le Programme Commun ; là, c’était vraiment une révélation, ce qu’on appelle, nous, une stratégie différente, c’est-à-dire que la stratégie de la CFDT Lip n’est pas sur la ligne du Programme Commun et il semble que la fédération CFDT est beaucoup plus sur la ligne du Programme commun que la section, et c’est la fédération qui l’a emporté.
Mais ça n’aurait pas été facile de faire converger toutes les autres luttes avec le conflit Lip du fait qu’il y a des luttes qui sont menées par la CGT, d’autres par la CFDT et du fait de cette mésentente ça aurait posé des problèmes, on ne pouvait pas demander à la CFDT de demander à une lutte menée par la CGT de se rallier à Lip, parce que c’est invraisemblable.

* * * * *

DEPASSER L’USINE, CHANGER LA VIE

Michel C., contrôleur chez Lip, s’est vu confier la relance de la popularisation à Besançon. Il aborde de très graves problèmes sur le contenu de la lutte ouvrière, de la Révolution...

L’Outil : En tant que responsable de la popularisation sur Besançon, peux-tu nous dire quelles difficultés tu as rencontrées, d’abord pour mobiliser le personnel Lip, ensuite de la part des Bisontins ?

Au départ, on était un petit noyau de cinq ou six, surtout des jeunes, avec qui on travaillait bien. La popularisation sur Besançon, c’était donner des tracts, faire des prises de parole, coller des affiches. On a constaté que le fait de ne pas avoir d’objectifs précis, ça ne met pas les gens au travail. Ce n’était pas l’euphorie pour aller distribuer, surtout avec le froid. Mais, quand on fait un appel précis, on trouve pas mal de monde.

Populariser à Besançon

Au niveau de la population de Besançon, on peut dire que, quand un conflit se développe, pour l’extérieur de la ville où ça se passe, ça apparaît comme un rêve : il y a une certaine libération, les ventes des montres, et tout... mais ici, ça tourne à la lassitude : les Lip, les Lip, on entend ça tout le temps. Quand il y a eu la marche sur Besançon, les gens ont eu drôlement peur, ils sont partis à la campagne. Supporter, pendant sept mois et plus, les flics, et penser que ça peut cogner, ou être franchement le lieu de contestation violente, comme on l’a craint pendant la marche, ça ne passe plus dans la population. C’est la même attitude que dire : l’école c’est con, la hiérarchie c’est con, mais je ne veux pas que mon fils soit ouvrier. L’agitation c’est bien, mais pas chez moi.

L’Outil : Si les camarades de Lip ne se sont pas sentis motivés au départ, ne crois-tu pas que c’est parce qu’on avait pensé pour eux ?

Oh ! Tout le monde était motivé, mais les gens avaient peur des questions qu’on pouvait leur poser, car ils se disaient : "On va nous poser des questions politiques, syndicales" et ça fait toujours peur, surtout si on n’a pas, disons, une éducation politique et syndicale confirmée... La société est basée sur une échelle hiérarchique, et ce n’est pas sept mois de luttes qui vont supprimer cela.

L’Outil : Y aura-t-il des débats, allant au-delà des préoccupations immédiates, amenant les travailleurs de Lip à parler de ce qu’ils ne sont pas dans cette société ?

Dans ce conflit, les débats sont limitatifs. C’est une erreur fondamentale de discuter simplement des conditions de travail et de ce que le conflit Lip a apporté au niveau du travail, pour changer la société. Ça ne se fera pas uniquement par rapport à l’organisation du travail, c’est-à-dire la rivalité entre le commandant et le commandé. Pour moi, c’est profondément clair. Sinon, on discutera de l’effet, mais jamais de la cause.

Une classe ouvrière encore adolescente

Le fait que des gens ne prennent pas de responsabilités, on peut incriminer la hiérarchie, telle qu’on la connaît dans l’usine, et on peut aussi incriminer une forme d’éducation, la famille, l’école. La phase la plus importante de l’homme, c’est l’enfance ; il faudrait discuter comment on voit l’éducation des gosses ; comment on a été élevés, nous, quelles contradictions on a relevées dans l’éducation. Qu’est-ce qui nous a manqué dans la vie ? Pourquoi on est amené à être ce qu’on est ? Les rapports avec les gens, nos voisins, les enfants, avec l’autorité, avec l’usine. La découverte de toute la connerie de l’usine, de son aliénation, et qu’on se bat pour y rentrer et dans des conditions qui sont les mêmes que les contradictions qu’on a perçues dans ce conflit !
A partir de là, on s’aperçoit que la classe ouvrière est encore adolescente, qu’elle a besoin d’être sevrée. Pourquoi on n’aurait pas pu dire : "L’usine, c’est tellement con qu’on n’y retourne pas !" C’est peut-être fou, mais si on essayait de voir quelles sont les conséquences ? Si on ne discute pas de ça, on pourra faire des conflits comme Lip, on pourra changer de gouvernement, on pourra faire n’importe quelle révolution, ça ne solutionnera rien à long terme. La société n’explosera pas sans l’explosion de l’homme.
Si l’homme lui-même n’est pas changé, on s’apercevra qu’un conflit comme Lip n’a rien changé.

L’extrême gauche

L’Outil : Peux-tu dire comment tu as perçu l’extrême-gauche dans ce conflit ?

Sur certains points, ils ont apporté des trucs positifs, mais j’ai souvent discuté avec ces gens, c’est une bataille de chapelles ! Ça ne m’intéresse pas du tout de faire de la réclame pour telle ou telle chapelle. J’ai eu des problèmes avec une chapelle, je m’en suis sorti, ce n’est pas pour en reconstruire d’autres. L’extrême-gauche telle que je l’ai perçue à Lip, c’est des gens qui se demandent comment maintenir une structure en place, et après soutenir les gens qui ont des problèmes. Je ne suis pas tellement d’accord ; il ne sera possible de faire une avancée sociale que dans la mesure où on peut tout remettre en cause, y compris sa
propre organisation.
Cependant, il y a eu évolution dans le conflit ; on parle ; et le simple fait de discuter avec l’extrême gauche et tous les gens qui se présentent, ça c’est bon, ils ont apporté des idées. Mais moi, j’ai vu pas mal de contradictions chez eux. La plus grave, c’est que leur attitude continuelle, c’est de se déterminer face à une structure donnée, comme si on ne pouvait changer l’état de la société que par une organisation révolutionnaire et par rapport à cette organisation. L’erreur de beaucoup de militants révolutionnaires, c’est qu’ils n’écoutent pas la classe ouvrière.
Parce que, pour résoudre des problèmes, il faut déjà écouter de quels problèmes il s’agit, et après il ne faut pas s’amener en prophète ou en grand manitou, en disant : "Voilà la solution."
Je pense plutôt que la discussion doit s’instaurer et qu’il faut dire : "Voilà ce que moi je connais, qu’est-ce que tu en penses ?" Alors on trouve une solution face à ce qui a été dit. L’organisation n’a pas à s’adresser à un individu, mais la discussion doit être d’individu à individu, discussion où l’on reporte ce que l’organisation vous a apporté.

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L’ESPRIT DU COMITE D’ACTION

Au début de la lutte, le C.A. c’était un lieu où l’ensemble (qui pouvait atteindre 200 personnes) de ceux qui voulaient discuter de la conduite de la lutte se réunissait. Maintenant, c’est quelques dizaines de Lip qui ne se réunissent guère mais qui partagent un certain esprit, une certaine façon de vivre la grève. Le débat réunit ici Monique Piton, Guy Petolat, Kita et Lacroix.

Monique. Habituellement, dans une grève les gens ne sont pas occupés et ils traînent chacun un peu de leur côté, mais ils ne sont pas aussi bien concernés ; tandis que là on avait vraiment des actions à faire ; je pense que ça a été pour beaucoup le rôle du comité d’action. C’est tout de même vrai : c’est de là que c’est venu, si c’était resté purement syndical, ç’aurait pu rester purement habituel, et c’est pour ça que le conflit a été si populaire ; c’est qu’il a eu quelque chose de nouveau.
Petolat. On a eu une discussion à Valence à ce sujet. Les gens éprouvent de grosses difficultés parce qu’ils cherchent à faire des actions, à faire n’importe quoi, pour intéresser le personnel de leur entreprise et le personnel des entreprises semblables à l’extérieur, et ils n’y arrivent pas ; il semble que nous on y soit arrivé justement. Et c’est le CA qui a réussi à faire ce truc-là : c’est ces gens-là qui ont commencé à prendre en main toute l’action.
Monique. Dans les meetings de popularisation, le but n’est pas de parler à des militants, mais d’essayer de convaincre des gens qui sont dans la salle un peu par hasard. Et justement je crois que quand des membres du CA prennent la parole, ils ont d’abord un langage simple, un langage qui n’a pas emprunté ses mots à justement toute cette habitude des syndicats.
Ça parle beaucoup mieux aux gens qui n’y connaissent rien, et on arrive à les mettre dans le coup, comprendre notre conflit et la lutte, beaucoup mieux que ne le feraient des délégués avec leur langage qui est trop politisé.

Ceux qui se sont éteints

Petolat. Une chose aussi qu’on a réussi : on a évité la peur.
Lacroix. Par exemple, il y en a qui m’ont dit : "mais tu es toujours aussi courageux, tu n’es pas démoralisé, mais moi si j’étais à ta place je me serais déjà retrouvé un emploi parce que Lip c’est foutu." Mais moi je dis : "Mais je ne comprends pas, Lip c’est pas fini, c’est Messmer qui a dit ça." Et si on a le moral, c’est parce que dès le début on a cru qu’on pouvait gagner et on veut gagner ; ce qu’il y a, c’est que c’est très long, et, si ça se trouve, on va se trouver avec un an de conflit. Parce qu’il y a des gens qui au départ voulaient tout casser : maintenant ils se sont éteints, et les gens qui sont montés doucement c’est ceux-là qui tiennent.
Il y a des gens qui se sont laissés tenter par un emploi, on leur a fait miroiter quelque chose et ils se sont dit : "dans le fond, allez hop je pars, j’en ai assez fait." Alors que je suis certain que nous tous qui sommes là, moi je suis sûr que j’aurais pu me retrouver un emploi. Mais j’ai dit non parce que c’est de la lâcheté d’abandonner le conflit à l’heure actuelle. Voilà, on doit aller jusqu’au bout.
Monique. Oui, ils manquaient de générosité, il y en a, je l’ai vu au départ : quand la grève a été lancée, on était vraiment des forts à ce moment-là, et être avec les forts ça leur plaisait, et ils étaient plus ou moins des vedettes parmi ces forts, et tant que c’était fantastique Lip ça les passionnait ils étaient très dévoués apparemment, mais je dis bien apparemment, parce qu’au fond ils manquaient de générosité, parce que dès que ça devient difficile et qu’ils trouvent un petit emploi confortable pour eux, ils lâchent tout. Eh bien ! ceux-là, que voulez-vous, ils ne feront jamais rien de positif nulle part, c’est des gens sur qui on ne peut pas compter.
Lacroix. La scission avec la CGT a énormément aidé à cet état de chose, car nous avions un ennemi : le patronat et le pouvoir, et ce frein : la CGT, qui est presque un ennemi. C’est un ennemi du moment qu’il freine. Un peu comme à Waterloo : on attend Grouchy et c’est Blücher qui arrive... S’il n’y avait pas eu cette scission, il resterait plus de costauds.

Les attaques contre le C.A.

Kita. Quand ils attaquent le CA, cela se concrétise par des attaques personnelles : il y a ceux qui font du travail, et puis il y a des individualistes !
Monique. Ce qui veut dire : il y a ceux qui peignent bien les banderoles, qui distribuent les tracts, etc. Il faut bien des gens pour les tâches matérielles ! Ceux-là, on les accepte toujours. Mais si ces gens se permettent de penser, de prendre la parole, ça ne va plus. C’est ça qu’ils reprochent : ils veulent bien qu’on fasse des actions, mais à condition qu’on ne pense pas, qu’on ne racle pas ce qu’il y a d’écrit sur les affiches qu’on colle.
Petolat. Ils sont bien obligés d’attaquer des individus, puisque nous ne sommes pas une structure. Au CA, sans se rencontrer on est du même avis. Pourquoi ? Parce que notre façon de voir est tellement logique qu’on ne peut penser autrement. Et c’est ce qui fait notre force ! Comment se débarrasser d’un truc comme ça ! Qu’est-ce qui va empêcher de dire : "Moi, je suis du CA !" ?
Monique. Dans nos discussions, on dit ce qu’on a sur le cœur, on ne cherche pas à parvenir à un texte de compromis, pour ensuite le présenter quelque part et faire pression sur les gens. C’est ce qui prouve qu’on n’est pas un syndicat. A un moment, on cherchait à être autant à la tribune que les deux groupes de syndicalistes. Mais on apparaissait comme un troisième syndicat. Or nous ne sommes pas une troisième force. Nous sommes la force.
Petolat. Quand par exemple la CFDT disait ce qu’on avait à dire, pourquoi y rajouter quelque chose ? On ne pensait pas que c’était utile. Mais chaque fois qu’on avait quelque chose à dire, parce qu’on n’était pas d’accord, on ne voulait pas nous filer le micro. Il fallait se battre !

L’avenir du C.A.

Monique. Je pense qu’après la lutte on aura besoin de se réunir, et que si un jour on voit une petite affiche à la table de pointage "Tous ceux qui ont envie de discuter, des anciens membres du comité d’action ou les autres sympathisants peuvent venir", je crois que je vais y aller. Il y a déjà un projet de certains de faire disparaître les groupuscules, tous ces petits groupuscules, de les réunir en quelque chose d’un peu plus grand, d’un peu plus fort parce qu’au fond ils se ressemblent beaucoup, il y a beaucoup de petits groupes...
Kita. Attention, parce que tu vas à l’encontre ; tout à fait contre l’idée maîtresse de ces petits groupes, c’est cette liberté à laquelle ils tiennent par-dessus tout.
Monique. Oui d’accord, mais je veux dire qu’on continuerait à être un peu ce qu’on est, c’est-à-dire des éléments de réflexion.
Petolat. Je pense que pour être valables il ne faudrait pas qu’ils soient trop politisés, ils sont forcément politisés, bien sûr.
Kita. C’est le fer de lance !
Lacroix. On est bien obligé d’être révolutionnaire, parce qu’il est absurde ce régime, il ne construit rien, il détruit tout, c’est une dictature, pour moi en ce moment le régime c’est une dictature.

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LA COMMUNAUTE DU RESTAURANT

Nous avons interviewé René Mercier et ses camarades qui font marcher le restaurant Lip de Brégilles : leur passion de produire pour servir leurs camarades de lutte, leur haine pour ceux qui se sont juré la fin de cette expérience de vie communautaire...

Pour ce qui est du travail que j’effectue au service des camarades, il ne sera jamais assez grand ; jamais depuis la lutte, j’ai disposé d’aussi peu de temps pour mes loisirs, j’ai tout abandonné, ne pensant qu’à la lutte. Tous les camarades qui sont ici ne regrettent rien de ce qu’ils font. Il est vrai que certains camarades parmi nous n’appuient pas beaucoup sur les pédales, certains se font tirer, mais nous avons tout de même à peu près la moitié des Lip qui restent dans le mouvement et qui sont prêts à rendre un service.
C’est simple, du moment que Messmer a voulu punir les Lip, moi je me ferais fusiller pour faire crever Messmer. J’espère qu’il va tomber bientôt, je ferais brûler un cierge tous les jours pour qu’il tombe. De toute façon, il n’a plus l’armée en main, la police est au bord de la révolte, il y a des Lip, il y a le chômage, il y a l’inflation, il est haï de tout le monde et même la bourgeoisie veut lui tirer dans les pattes. Ce bonhomme-là, il a voulu nous faire crever, j’espère bien qu’on le verra crever.

D’autres formes de lutte

La première chose c’est de populariser les CRS, deuxièmement de se trouve un petit boulot pour prouver qu’on n’est pas des fainéants, de vendre ça à la classe ouvrière pour nous faire un petit gain, et que ça nous, permette de continuer jusqu’au bout.
Nous ici à la cantine, nous vendons notre travail, et si les camarades comprennent ça, ils peuvent très bien s’occuper à une activité quelconque, et nous relever, et nous permettre de lutter beaucoup plus loin. Un travail simple, ce serait de faire des porte-clefs ; ça ne demande pas beaucoup de travail et ça rapporte pas mal d’argent. De toute façon, il faut faire quelque chose si on veut tenir. On vend des montres en pagaille, il faut remettre les travailleurs dessus, fabriquer de bonnes montres qui marchent. Qui viendra nous en empêcher ?

Jamais comme avant

L’Outil. Souvent dans les luttes ouvrières, on dit "ça ne sera jamais plus comme avant", mais après ça retombe ; est-ce qu’a Lip ça changera ?

Je pense que la transformation est beaucoup plus profonde que ça ; avec le recul, nous nous souvenons de toutes les bêtises qu’on a pu faire, les travaux mal commandés, ou inefficaces : l’un fait un travail que l’autre défait un peu plus loin, etc. Je ne pense pas qu’on laissera un chef avec toute son autorité le faire.
Moi je montais les montres et il y avait un frangin qui les démontait, qu’est-ce qu’on peut faire avec des chefs qui contraient sur tout ? Il y en avait qui faisaient casser, broyer des montres avec des bracelets-or pour les vendre au poids de l’or et au lieu de les vendre 200 000 balles, il les vendait 10 000. Est-ce que c’est sérieux ! Alors je dis qu’on ne recommencera pas dans des conditions pareilles.

Les syndicats

Ce qui est le plus grave, c’est que le conflit Lip, expliqué par des Lip, a été camouflé aux camarades de la CGT. J’ai fait deux meetings successifs à Paris et là je me suis entendu dire que dans ces deux meetings, il n’a pas pu y avoir une rencontre intersyndicale, ça a été rigoureusement refusé par la CGT. Ils n’avaient pas donné leur accord pour que des camarades CGT viennent, donc ils n’étaient pas informés sur nos problèmes, et qui d’autre que des Lip pouvaient les informer ? Il fallait absolument leur mettre des œillères, les mêmes que Giraud !

L’Outil. Mais pourquoi la CFDT a-t-elle confié la restauration du Colloque sur l’Emploi à Jacques Borel, et pas à vous, alors qu’une chose avait été intéressante avec l’occupation de Lip, c’était la rupture avec Borel ?

C’est parce que c’est la CFDT qui fait le colloque et qu’au restaurant Lip, en principe, les gars qui bossent ils sont tous au C8, syndiqués ou pas, ils ont le virus, ils ont envie de lutter, de se bagarrer. C’est bien beau d’avoir une carte de CFDT ou CGT, si c’est pour n’avoir que cette carte et attendre que les délégués fassent le boulot ! C’est ça la différence : le comité d’action, c’est pour avoir une activité, si on ne regroupe que des gens inactifs, ces gens-là sont très néfastes dans la lutte parce qu’ils pèsent dans les bretelles. On a pu constater qu’ils sont venus demander si des gens voulaient aller donner un coup de main chez Borel pour le colloque ; personne n’a voulu y aller, donc c’est une sacrée victoire pour nous.

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QUATRE "AINES"

Ce sont quatre hommes de 47 à 53 ans et ayant de 19 à 28 ans d’ancienneté qui parlent. Ils parlent de ce qu’ils vivent, attendent de ce conflit : 3 d’entre eux y sont très actifs, 3 sont syndiqués CFDT, 1 chef d’atelier ,1 chef d’équipe, 2 sont agents techniques.

Vous avez tous de l’ancienneté chez Lip ; qu’est-ce que vous dites de la manière dont ce conflit a commencé ? Quel est le sens de votre action contre le patronat, le gouvernement ?
B : Pour moi, ça a été une revanche contre l’autorité qui n’a pas répondu à ce qu’on attendait d’elle. Quand les Suisses sont arrivés, on croyait que la maison allait continuer, on disait : les Suisses, c’est quand même les rois de la montre. Au bout d’un an, on s’est aperçu que la situation ne se clarifiait pas ; que certains secteurs étaient sous-alimentés, la mécanique notamment. Seule, la marque intéressait les Suisses.

La révolte

R : Pour comprendre l’origine de ce conflit, il faut se souvenir de la démission de Saint-Esprit. C’est là que les gens ont compris la belle ardoise de licenciements qui se préparait ; il y a eu un profond sentiment de révolte qui est parti des ateliers qui étaient sous-alimentés.
B : D’ailleurs, au départ, l’ensemble du personnel n’était pas très chaud pour débrayer. Mais, dès l’instant où le PDG est parti, qu’il y a eu séquestration des deux administrateurs nommés, on a vraiment vu le problème.

L’Ouil : Les luttes sur les cadences ont-elles permis d’accélérer la prise de conscience du personnel ?

B : Ça a été un long travail d’explication par les militants. L’horlogerie a freiné moins que la mécanique, mais descendre les cadences de 85 à 14, ça a tellement freiné la production que ça a tout arrêté. En tant que responsable d’atelier, ce qui m’a toujours suffoqué, c’est que quand le chef de département venait dire : "Est-ce que vous voulez travailler ou pas ?" et qu’on répondait : "Non, on veut des explications", il repartait ; on sentait que la direction n’existait plus.
J : A l’horlogerie, c’était plus dur, les chefs étaient là !

L’Ouil : Quel bilan tirez-vous de la marche sur Besançon ?

J : Ce que je regrette c’est que la CGT ait fait la connerie de quitter son stand à 2 heures du matin, parce qu’il y avait des gauchistes.

La CGT et les gauchistes

B : Qu’est-ce qu’on entend par gauchistes ? Personnellement, j’ai fait le Larzac, j’ai fait Paris, et la marche dans le service d’ordre de la manifestation. Toujours des groupes d’extrême-gauche. Ces gars-là étaient vraiment venus pour nous soutenir. Tout s’est toujours déroulé dans le calme. Si la police ne vient pas provoquer, tout se déroule dans le calme. Ce qui est certain, c’est que nous Lip, s’il avait fallu qu’on mène notre conflit tout seuls, d’accord, on a fait un gros truc, l’histoire en parlera, mais tout l’appui qu’on a reçu, c’est tous ces gars qui sont venus à Lip, à Jean Zay, à la Maison Pour Tous ; tous ceux qui nous suivent encore à l’heure actuelle. Si on avait écouté la CGT et qu’on avait filtré tous ces gars, on serait morts, on serait fichus.
J : Si la CGT agissait autrement avec les travailleurs, le vote du 12 octobre aurait été différent.

L’Ouil : Que voulez-vous dire ?

R : Au cours de l’intersyndicale de la veille, la CGT a reçu un ordre de Paris. Elle a bloqué toute discussion valable avec la CFDT, la CGT voulait faire voter le personnel en faveur du plan Giraud. Le lendemain, à l’AG, que la CGT a voulue à huis clos, seul Piaget a donné une véritable information sur le plan Giraud. La mauvaise foi des responsables CGT a amené certains de ses adhérents à voter sur la proposition CFDT. Je l’ai d’ailleurs dit a Dartevelle et à Coulon : "Vous ne parlez pas comme l’attendent les travailleurs." J’ai eu l’occasion de parler avec un de leurs militants. Je lui disais : "Il y a une chose qui ne vous plaît pas, c’est que ce conflit soit mené par la CFDT. Si, à l’inverse, vous aviez été majoritaires, comment l’auriez-vous mené ?" Il m’a répondu : "Sois tranquille, ça n’aurait pas duré si longtemps. Il ne faut pas se faire d’illusions, n’importe comment, dans le régime où on est, on est battu d’avance, il faut qu’on y laisse des plumes."

L’Ouil : Qu’est-ce que vous pensez du CA ? Répond-il aux besoins de mobilisation du personnel, notamment des non-syndiqués ?

B : Le CA a représenté les plus mordus dans les premiers jours du conflit. Pour l’animer, il y a eu des gars désignés par atelier.
J : C’est là que les jeunes se sont retrouvés. Mais comme les gauchistes, ils ont rejoint la ligne syndicale de la CFDT-Lip. C’est aussi pour cela qu’il ne plaît pas à la CGT. Pour la préparation de la marche, ils ont fait un boulot terrible.

L’avenir

L’Ouil : Deux d’entre vous ont participé aux négociations avec Giraud. Que pensez-vous de lui ?

R : Il faisait toujours des sourires quand il arrivait, et donnait des poignées de mains en partant. Il voulait se mettre en vedette, à tel point que, lorsque j’ai rouspété auprès de certains camarades, Giraud a arrêté le moteur de sa voiture et est venu vers moi, il m’a pris la main de force, il l’a montrée très haut devant les journalistes. Je lui ai dit : "Vous êtes un comédien, ce qu’il vous faut, c’est aller au théâtre national, mais pas venir négocier chez Lip." Il n’avait que peu de connaissances techniques.

L’Ouil : Vous n’êtes plus jeunes, quelles sont vos préoccupations pour l’avenir ?

B : On voudrait bien être demain et savoir de quoi il sera fait. Où est-ce qu’on se retrouvera ? Je sais qu’à l’heure actuelle, ce conflit, il faudra le mener très loin. Je ne peux pas dire jusqu’au bout car ça ne veut rien dire ; je veux dire qu’il faudra qu’on débouche sur quelque chose, car notre cause est juste. Il ne faut pas qu’on se raconte trop d’histoires non plus, beaucoup sont déjà partis ailleurs, et si l’usine repart, ce ne sera plus l’entreprise qu’on a connue.
J : En tant qu’horloger, je ne me vois même pas dans une autre usine.
R : Les places de régleur sur machine, ça ne court pas les rues. Je pense qu’on devrait déboucher sur quel-que chose...

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DES FEMMES PARLENT

De l’extérieur on ne connaît de la "communauté des Lip" qu’une image enjolivée. Alors on ne comprend pas bien certaines réticences, des difficultés dans la popularisation à Besançon, etc. Dans un long entretien, des femmes Lip, anciennes adhérentes CGT, parlent des rapports avec les chefs, de l’attitude de certains jeunes, de ce qui fait que les choses ne sont pas si simples. On mesurera dans ce compte rendu combien Michel (voir article) a raison de dire que si l’on s’en tient aux questions économiques, si on ne fait pas "éclater l’homme", il risque de ne pas rester grand-chose de Lip. Mais ça ne se fait pas tout seul, il faut des mois et des mois...

L’Outil. Est-ce que vous pensez qu’après la reprise, le personnel de LIP s’organisera pour répondre à la répression ?

Justement on a parlé de former des équipes, de dix femmes par exemple. Il y aura toujours des pressions de la part des chefs : moi on m’a fait subir toutes sortes de vacheries par en dessous ; désormais, on veut former des groupes de femmes, quand on aura des réunions, on verra les malentendus, on dira ce qui se passe au sein des groupes, et ça ira plus haut, ça fera une grappe, il faudra bien que quelqu’un entende.

L’Outil. Ce que vous dites là, ça me fait penser à une grève aux Nouvelles Galeries de Lille. Petit à petit, les filles ont commencé à venir, à discuter en groupes, à dire quelles étaient leurs conditions de travail, le comportement des chefs vis-à-vis d’elles, à tous les points de vue, à dire qu’après il faudrait que les chefs les respectent.

C’est ce qui s’est produit pour moi, c’est pour ça que j’ai quitté l’Armement.
Excédée que mon chef ne me donne jamais d’augmentation, un jour que le chef du personnel passe dans l’atelier, je lui demande un rendez-vous. Je lui ai dit mon fait toute seule, je lui ai dit que c’était pas en travaillant qu’on obtenait un avancement chez Lip, mais en se prostituant, et que je voulais ma mutation.
Lip, c’est une usine typique pour pas mal de gens, c’était "l’ami de celui-ci qui était très bien placé", c’était "la petite amie de monsieur". Nous, il fallait faire 1 000 pièces à l’heure, et il y en a qui travaillaient trois heures tous les huit jours.
Il y avait des femmes qui se maquillaient de A à Z, qui passaient une heure aux lavabos, qui passaient devant M. J… avec des sourires épanouis... Tout ça, c’était des jeunes qui avaient un petit chef pour mari, c’est pour ça qu’elles étaient soutenues. Si on rouvre l’usine, elles rentreront. Alors que moi, dès que j’avais cinq minutes, on m’expédiait là où il y avait du travail.

L’Outil. Quand on est de l’extérieur, on mythifie un peu parce qu’on ne connaît pas tous ces détails, mais quand on est à Besançon, on connait tout cela. Est-ce que vous ne pensez pas que c’est la cause des difficultés pour mobiliser les travailleurs de Besançon ?

Comment vouliez-vous que les travailleurs de Besançon nous soutiennent. Ils disent : "Vous êtes payés à ne rien faire, on ne peut pas être avec vous." Il y a deux mois, Mme Dartevelle a dit : "Il faut que les usines sortent", mais pourquoi ces gens perdraient de l’argent pour nous, nous on perd pas un sou.
Il faut dire qu’il y a une hiérarchie dans les femmes qui travaillent, il y a des gens qui travaillent pour manger, il y en a d’autres, c’est pour s’acheter des beaux habits ou des bijoux. C’est comme ça qu’elles venaient travailler en tout cas.
Les gens disent "Chez Lip, c’est des bourgeois, ils ont toujours de beaux habits."

L’Outil : Est-ce que vous pensez que les centrales syndicales prennent assez en charge ces problèmes ?

Quand Piaget a dit : "C’est Mme D. qui va être animatrice du colloque", celles qui travaillaient autour de moi ont dit : "Ah, c’est bien Mme D., vous êtes placée en vedette pour dire tout ce qu’on a pu vous faire." Des gens qui n’auraient pas levé le petit doigt quand on me faisait ces vacheries-là ! Aujourd’hui que j’ai le culot de le dire, elles osent le dire, "oui c’est vrai, elle a raison."
Moi j’étais d’abord à la CGT. A force d’aller dans les réunions, Mme Dartevelle me dit un jour : "Vous pouvez être déléguée pour parler avec Fred Lip." Mais elle s’est aperçue que ce n’était pas le même langage qu’elle, parce que moi je parle pour la défense des choses, elle est bien déléguée pour défendre les choses, mais à un moment donné, c’est des choses personnelles, moi je parle au nom de tous, les choses élémentaires, les choses vraies. Je lui ai dit : "Moi la loi, je ne la connais pas du tout, je ne sais pas ce que veulent dire tous les termes juridiques, mais je veux bien parler des revendications simples comme celle que je vous dis." Ça a été terminé le jour où j’ai dit ça. J’ai demandé à savoir pourquoi. "Si tu es déléguée à l’Armement, on te mettra à la porte", voilà la réponse.
La C.G.T. ne bouge plus parce qu’elle a promis du travail à tous ceux qui faisaient partie de la C.G.T. Elle s’est permis de le dire publiquement dans le hall. Les jeunes qui ne font rien qui restent à la Maison Pour Tous, qui ne participent à aucune activité, aux trois quarts elles sont à la C.G.T.

L’Outil. II y en a beaucoup de jeunes qui ne font rien comme ça ?

Oui, il y en a pas mal. Ils critiquent les chefs comme ça, mais je suis sûre qu’ils ont contacté ceux qui veulent faire reprendre l’Armement chez Arbel. Beaucoup de celles-là sont prêtes à y aller, la C.G.T. les y pousse.

L’Outil. Est-ce que vous ne vous demandez pas si la C.G.T. ne fera pas comme à Kelton, si elle ne récupèrera pas tout ce qu’elle a perdu ?

Non, je ne crois pas, et pourtant ils disent : "Vous devez reprendre vos timbres, vous n’avez pas le droit de casser un contrat syndical comme ça."
Depuis la fête de l’Humanité, je suis écœurée, il fallait entendre le Parti Communiste : "C’est nous qui avons trouvé les documents, la CFDT c’est ci, c’est ça." J’en pleurais, et le plus beau, c’est qu’ils vendaient des montres qui n’étaient pas des LIP. Ils ont failli se faire écharper et il a fallu qu’ils disent : "Les montres que nous vendons ont été fabriquées dans le Haut Doubs." Ils gueulaient que la vente des montres c’était illégal, mais ils acceptaient bien l’argent.

L’Outil. Vous travaillez en groupe important à la préparation de Noël, quel sens donnerez-vous à cette fête ?

Pour nous c’est une détente, sans vouloir écarter le conflit, une détente dont on a besoin, surtout après huit mois, c’est un moyen comme un autre pour se retrouver tous ensemble en dehors de l’A.G. et des commissions de travail, et pour s’amuser un peu.
Une chose formidable dans nos fêtes, on amène nos maris, et alors ils nous comprennent bien plus.

* * * * *

FEMMES EN LUTTE

Enregistrement du rapport de Monique Piton pour la "commission femmes" au Colloque sur l’Emploi du 8-9-10 décembre à Besançon. Nous reviendrons sur ce colloque dans le prochain numéro. Quant à cette commission, ce fut une "Commission sauvage" imposée par les femmes.

On a remarqué dans notre commission que la femme, en se présentant, précise toujours combien elle a d’enfants. Il est clair, donc, qu’elle n’arrive pas à séparer son travail professionnel de son rôle d’épouse et de mère de famille. Enfin le salaire de la femme n’est pas toujours un salaire d’appoint, beaucoup de femmes sont seules et parfois seules pour élever des enfants. Présenter le travail féminin, en le rétribuant comme un salaire d’appoint est une exploitation du patronat, cela permet des salaires plus bas et inférieurs à ceux des hommes. On prétend que la destinée de la femme détermine son emploi dans des postes d’OS rapides, minutieux et épuisants pour les nerfs, mais c’est surtout sa patience qui est exploitée et jusqu’à l’évanouissement.
Les femmes ont prouvé qu’elles peuvent mener des luttes. Tant qu’elles luttent sur des problèmes généraux, licenciements, conditions de travail, horaires, elles sont comprises ; mais lorsqu’elles revendiquent du pouvoir par rapport à leur condition féminine, elles font peur. A qui ? Aux hommes et à la société. La lutte des femmes est subversive, elle remet en cause tout le système, Il est à noter que les femmes ont des difficultés à s’exprimer dans les luttes, où il y a des hommes et des femmes, ça, par tradi-tion, ce sont les hommes qui décident et organisent.
En ce qui concerne ce colloque, il est regrettable qu’il n’ait pas été prévu de crèches ni rien pour recevoir les enfants, à cause de cela beaucoup de femmes n’ont pas pu participer à des discussions, coincées qu’elles sont par la garde des enfants. Les hommes sont nettement moins esclaves de ce rôle. Les femmes, peu à peu, s’organisent pour avoir droit à la parole : Thionville, Cerizay, ont prouvé que les femmes étaient capables de prendre en charge leurs problèmes dans l’entreprise, d’organiser leur lutte. A Lip, elles ont largement contribué au fonctionnement des commissions. Le combat pour l’avortement et la contraception a été déclenché par les femmes ; il se poursuivra avec la participation des hommes quand ils auront bien compris que c’est un problème politique.
Les femmes n’ont effectivement pas les mêmes conditions de vie, au travail, à l’usine, au bureau ou dans les magasins qu’au niveau de la famille à la maison et au niveau du couple. Elles doivent prendre du pouvoir, elles peuvent pour cela s’organiser de façon autonome dans les entreprises, dans les quartiers, dans les cités, s’unir, confronter leurs expériences dans les luttes qu’elles ont menées. Cette organisation autonome des femmes est d’autant plus importante qu’elle a un caractère subversif. Quand les femmes se mobilisent pour de meilleures conditions de travail dans les entreprises, elles bouleversent l’ordre bien établi dans la tête du patron pour qui la main-d’œuvre féminine est une main-d’œuvre docile, soumise et bon marché. Elles dérangent aussi certains chefs qui se croient tout permis vis-à-vis de cette main-d’œuvre. De la même façon quand elles luttent pour le libre choix de la maternité elles remettent en cause l’ordre moral qui veut faire d’elles de bonnes productrices infatigables. C’est pourquoi la mobilisation tout autour des femmes est un maillon fondamental dans les luttes de l’ensemble des travailleurs. La femme est partie prenante de toutes les luttes, sur tous les fronts contre la société qui nous oppresse.
Maintenant je voudrais ajouter une petite réflexion qu’on a faite hier après-midi, on a remarqué effectivement qu’il y avait parfois des licenciements de femmes qui s’étaient absentées pour soigner leurs enfants, le patron trouve souvent que c’est trop long. Il faudrait que la prochaine fois qu’il y a un licenciement de ce genre dans une de vos boîtes, tout le monde se lève et tout le monde protège les femmes, les hommes aussi naturellement. Je pense que c’est une suggestion, que cette suggestion qui a été faite par les femmes hier après-midi est à retenir et pourra protéger la mère de famille qui travaille. Voilà.


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