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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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A propos de LIP
Article paru dans King Kong International n° 1 - 2ème trimestre 1976
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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A l’heure de la concentration du capital, de la formation de cartels et de monopoles, la lutte des Lip, lutte de travailleurs d’une moyenne entreprise régionale peu adaptée aux conditions modernes de production entendait remonter la marche de l’histoire. Quand survint la crise, le processus de concentration du capital entraida la fermeture de milliers de petites et moyennes entreprises.
Dans ce mouvement général, les luttes locales de ce type, quelques cas particuliers mis à part, ne sauraient aboutir à long terme.
S’ils soutenaient le syndicat et ses mots d’ordre aliénés, habituels en pareil cas (maintien de l’emploi, non-démantèlement de l’entreprise etc.), les travailleurs de Lip le faisaient en considération de leurs intérêts immédiats : condamnés à rester de simples fractions de force de travail tant que durera le processus de prolétarisation de l’humanité colonisée chaque jour un peu plus par le capital. Ils auraient été "fous" de réclamer l’abolition immédiate de "leur" salariat.
Dépassant le terrain des simples revendications salariales ils n’ont pourtant pas hésité à montrer qu’ils étaient prêts à agir plus conformément à leurs intérêts de classe "historiques" : par exemple en se réappropriant illégalement le stock de marchandises. Ce n’était pas, comme l’a prétendu le syndicat, pour perpétuer l’entreprise, la marque et tout ce que cela sous-entend de nauséabond, mais pour montrer qu’ils avaient une irrésistible envie de PRENDRE LEURS AFFAIRES EN MAIN.
Les ouvriers prirent le prétexte de l’occupation pour substituer (au moins partiellement et sur leur propre décision) à l’activité immonde du travail d’autres plus vivantes telles que des bals, différentes sortes de chahut, du bronzage sur les pelouses etc...
Il y a contradiction entre les deux aspects qu’a revêtus l’action des prolétaires de Lip. D’une part, il y a eu volonté délibérée de se donner des moyens d’agir en dehors de la légalité, liée au désir, au moins ébauché, de nier l’activité-travail par les formes de jeux qui leur étaient les plus accessibles ; d’opposer au meurtre quotidien de l’humanité par le salariat, le surgissement de la vie. D’autre part il y eu nécessité vitale pour eux de faire aboutir des revendications touchant à leurs intérêts immédiats, et de continuer à produire des marchandises aliénantes (aliénantes en tant que valeurs d’échange et en tant que... montres).
C’est cette contradiction, obligatoire en cas de conflit local, qui a permis au racket paroissial cédétiste de reprendre l’initiative (celle-ci tendait à lui échapper).
Il lui fallait renvoyer, à travers une confusion toute ecclésiastique, une image déformée de ce mouvement. Il en profita pour lancer (avec la complicité des sectes léninistes, des médias de presque toutes les tendances, des partis de gauche, d’écrivains, d’économistes et autres salariés du mensonge) une opération publicitaire centrée autour de son gadget, nouvelle terre promise du réformisme : l’autogestion. Cette campagne avait l’avantage d’avoir pour support l’action bien réelle des travailleurs de Lip, avec lesquels effectivement, la fraction prolétarienne de son public se sentait des affinités. Quant à sa clientèle petite-bourgeoise, elle ne vit dans les manœuvres ouvertement réformistes de nos racketteurs rien que de rassurant. La CFDT s’empressa de cautionner la gestion "progressiste" d’un Neuschwander soutenu par les capitaux de la clique "progressiste" Riboud.
Quoique ce syndicat étalât sans scrupule son réformisme par sa pratique dans cette affaire, la formidable confusion actuelle dans le spectacle pouvait faire passer son langage pour révolutionnaire (en particulier auprès de jeunes prolétaires).
La crédibilité des modèles idéologiques staliniens ou néo-staliniens étant plutôt en faillite, nos curés de gauche se sont empressés de leur trouver en substitut un nouveau paradis sur terre, esquissé, comme d’ailleurs celui de curés plus traditionnels, dans le flou absolu. L’autogestion, selon ses promoteurs mêmes, est une "auberge espagnole" où chaque idéologue, quel que soit sa secte, peut ajouter sa voix à un concert de confusionnisme inouï.
En dépit de cela, ce sont bien les expressions révolutionnaires qui apparaissent à certains moments dans la lutte des travailleurs de Lip, qui ont pu susciter un mouvement de soutien de la part du prolétariat. Cette lutte et ce soutien (comme les luttes moins publiques d’autres travailleurs à la même époque et depuis) ont rappelé à ces bureaucrates inavoués que cette vieille taupe qu’est le mouvement communiste pouvait surgir, s’affirmer, et qui sait les prendre de court. Surtout dans une période de crise où les antagonismes sociaux ont tendance à s’exacerber.
Le niveau élevé de développement des forces productives tend à faire de la communisation une possibilité immédiate. Les nécessités de la lutte des classes, que la crise du capital rend impérative, en font une échéance envisageable.
Nos réformistes ne l’ignorent pas, qui proposent au pouvoir du capital des solutions qui passent, ça va de soi, par le renforcement de leur pouvoir [1] et qui par le canal du vacarme publicitaire qu’on connait, s’efforcent de proposer aux prolétaires qui tentent de nier l’esclavage salarié, une bien pâle caricature du communisme. [2]
Glücksmann, pote de Clavel, dans son bouquin le mangeur d’homme et la cuisinière cite Gramsci et nous sert de l’autogestion en guise de plat du jour.
Ainsi, dans une prison, des droits communs auraient refusé de sortir car ils ont mis leur "expiation" en autogestion et ont élu eux-mêmes leurs gardiens :

"Pourquoi n’avaient-ils jamais fait cela précédemment ? Est-ce parce que leur prison est ceinte de murailles et leurs fenêtres défendues par des barreaux ? Certes, ceux qui vinrent les libérer devaient avoir un visage bien différent des visages de juges des tribunaux et des argousins de la prison, et ce sont des mots bien différents de ceux dont ils avaient l’habitude qu’ils durent entendre, ces criminels de droit commun, s’ils devinrent tout d’un coup libres au point d’être en mesure de préférer la réclusion à la liberté, au point de s’imposer eux-mêmes, volontairement, une expiation. Ils ont de sentir que le monde avait changé, qu’eux aussi, cessant d’être des rebuts de la société, étaient devenus quelque chose, qu’eux aussi, les parias, avaient une volonté de choix." (A. Gramsci, Ecrits politiques, tome 1, p 121, NRF.)

Notes :

[1Et ce, dans la logique fraternelle de "l’unité" avec leurs concurrents staliniens pour la copossession de la classe ouvrière : cf. l’Huma du 15/2/74 : "Autogestion : les bases d’accord existent".)

[2Quelques bureaucrates cédétistes, particulièrement naïfs et aliénés, voient peut-être comme une finalité idéale de faire gérer aux prolétaires leur condition de prolétaire, leur propre misère. Cette utopie délirante est en tout cas révélatrice du niveau intellectuel de certains de ceux qui prétendent prendre la relève des staliniens dans la gestion de : mécanismes de l’aliénation à l’usine.


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