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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La longue marche sous la pluie
Article paru dans Liasons n° 23 - février 1974
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Besançon 29 septembre 1973

A Lip, alors que les négociations (auxquelles assistent encore de 50 à 80 membres du personnel – de simples travailleurs – pas seulement des délégués syndicaux) sont dans l’impasse, le Comité d’Action et le Comité de "popularisation", composés de travailleurs de Lip, syndiqués et non-syndiqués au même titre, aidés de l’extérieur (par le PSU – Parti Socialiste Unifié - et la CFDT régionale (et non les instances nationales), ainsi que par de simples citadins), ont organisé en trois semaines de temps une manifestation sur la ville. A Paris, il y a très peu de publicité en faveur de la marche qui ait filtré au travers du mur du silence érigé dans un effort commun par les syndicats. Le PSU (petit parti socialiste de gauche influencé par des idées autogestionnaires et, en partie du moins, chrétien de gauche à l’origine) a, lui, organisé un meeting de soutien et de préparation, mais c’était en bonne part pour essayer de mettre en avant sa propre conception de "l’autogestion" et de mettre en valeur l’image de marque de son propre parti. Il se fait justement que Piaget, le plus "actif" des délégués syndicaux CFDT de Lip, est membre de ce parti. Aucun autre groupe (à part quelques maoïstes et des trotskystes dissidents) ne s’est fait l’écho du projet de manifestation. Il n’y eut pas d’affiches syndicales, à Paris, touchant à l’événement, et il y eut même certains trostkystes pour presque saboter les efforts des ouvriers de Lip ; ainsi, par exemple, Lutte Ouvrière (groupe trotskyste non affilié à la 4ème Internationale) organisa un meeting sur le Chili (!) pour le vendredi soir, au moment où les gens quittaient Paris pour se rendre à Besançon pour la manif.
Dans les usines, ce fut le même "rideau de fumée". Un de nos amis nous a dit que dans son usine, la CGT n’a jamais fait mention de la marche. Les délégués de la CFDT avaient reçu l’ordre de mettre sur pied un service de but, etc., et de contrôler la délégation de l’usine, mais cela uniquement si les travailleurs parlaient de la marche et semblaient très désireux de s’y rendre ; mais si aucun travailleur ne faisait allusion à Lip, eux aussi, en tant que délégués, devaient garder le silence le plus complet à ce sujet !
Nous quittâmes Paris vendredi soir. Il pleuvait à seaux : un temps qui n’était pas de très bon augure. Nous arrivâmes vers 11 heures du soir à l’immense camping installé pour la circonstance. Il n’y avait pas beaucoup d’animation. Quelques stands avaient été dressés par divers groupes (Libération – le quotidien néo-maoïstes -, les trotskystes, etc.), par la CGT et la CFDT locales, par d’autres usines en grève – l’usine Péchiney de Noguères, dans les Pyrénées, une manufacture de blouses où des ouvrières fabriquent leurs propres blouses, etc., par les paysans du Larzac qui protestent contre l’installation projetée dans leur région d’un camp militaire. Un podium avait aussi été dressé, et un concert donné par des groupes et des chanteurs sympathisants attirait sporadiquement l’attention. Il faisait très froid. En nous promenant çà et là, nous rencontrâmes un groupe d’ouvriers de chez Lip, dont l’un avait fait connaissance avec certains d’entre nous au cours d’un meeting lamentable organisé (ou plutôt "in"organisé 3 semaines plus tôt par les syndicats à Paris. Cette femme nous parla de toutes les difficultés qu’ils avaient dû affronter pour organiser la marche. Les instances syndicales nationales ne s’étaient pas réellement déclarées contre elle, mais elles avaient rejeté toute participation directe. Le maire (socialiste) de Besançon essayé de dissuader le comité de l’organiser et refusa toute aide de la part de la municipalité. Ce soir-là, sur la chaîne de la télévision régionale, il avait d’ailleurs l’air très effrayé. L’un de nos interlocuteurs ajouté qu’il n’avait jamais vu le maire avec un air aussi affolé : "il faisait de l’huile", nous dit-il. Périodiquement, le groupe électrogène que les organisateurs avaient loué auprès d’une entreprise de la région tombait en panne, plongeant le terrain tout entier dans l’obscurité et coupant la sono. L’ouvrière de Lip avec qui nous parlions était convaincue qu’il y avait du sabotage là-dessous.
Nous installâmes la tente vers 2 heures du matin, mais il y avait déjà beaucoup d’autres gens qui commençaient à arriver. On s’est levés vers 7 heures. Il tombait une petite bruine. Sur le pont qui menait au terrain de camping, (en-dehors du centre de la ville), il y avait une immense file de voitures et d’autocars qui s’étendait à perte de vue. Nous pouvions voir des groupes de Carcassonne et de Montpellier, du Nord de la France, de Bretagne, de Belgique, de Suisse, d’Italie et d’Allemagne. Nombre d’entre eux étaient venus en voyage organisé, mais on pouvait compter tout autant de gens qui étaient venus individuellement en voiture ou en train. Un groupe de personnes qui campaient auprès de nous étaient venus d’aussi loin que Marseille dans leur vieille 2CV. Durant la matinée, la pluie tomba sans discontinuer, nous ôtant pratiquement toute possibilité de nous promener pour discuter et rencontrer des gens, et, du fait que tous s’abritaient dans leurs tentes et dans leurs voitures, nous n’avions pas la moindre idée du nombre de gens qui se trouvaient là. Tout semblait triste et avait un air d’échec.
A 1 heure, la foule se rassembla pour une marche qui, à partir du camping, devait s’étendre sur 7 à 8 kilomètres, sous une pluie battante, jusqu’à une grande place située de l’autre côté de la ville, en passant par le centre de celle-ci. Nous nous rendîmes au début du cortège, après avoir rencontré une fille de chez Lip que certains d’entre nous avaient rencontrée à Besançon, alors que l’usine était encore occupée. Elle était dans tous ses états. En regardant en arrière, dans les rues étroites et sinueuses de Besançon, nous pouvions voir le cortège serpenter entre deux ponts. A mi-parcours, on pouvait encore voir des gens qui se mettaient en marche au premier de ces points. Vers la fin, il y en avait encore qui le quittaient. Il doit au moins y avoir eu 100 000 personnes qui marchaient ainsi sous une pluie battante (les estimations de la radio variaient de 40 000 à 150 000 personnes).
Nous restâmes à discuter avec la fille de chez Lip. Elle nous dit que lorsque la police avait repris l’usine occupée, les flics avaient été stationnés dans la caserne militaire de Besançon, et que les soldats du contingent avaient dégonflé les pneus et mis du sucre dans les réservoirs des véhicules des CRS. Un tract distribué pendant la manif était signé des gars du contingent casernés à Besançon. Il était sans l’ombre d’un doute authentique, fautes de frappe et d’orthographe y compris, et ne comportait pas de grands discours politiques ; il expliquait que les soldats avaient refusé de parler aux CRS, qu’ils avaient ensuite été insultés par eux, et qu’ils leur avaient répliqué en leur envoyant de l’eau sur la gueule et même en jetant des chemises des flics dans les WC. Les auteurs du tract disaient qu’ils refuseraient d’attaquer les manifestants. Le besoin ne s’en fit d’ailleurs pas sentir cette fois-ci ; pas un seul uniforme de flic en vue durant toute la manifestation. Lorsque nous passâmes près de la caserne, tout était fermé, et il n’y avait pas une âme en vue ; pas un signe d’animation, et un seul officier, de garde à l’entrée. Plus tard, quand nous nous arrêtâmes dans un café pour nous réchauffer, une vendeuse de magasin assise à une table voisine nous dit que la préfecture, la mairie et tous les autres bâtiments publics étaient remplis de CRS derrière leurs portes fermées. Mais aucun d’eux n’apparut. Confrontés à des milliers de manifestants apparemment pacifiques – et qui ne demandaient qu’à le rester, ils n’osèrent pas montrer le bout du nez, de crainte de provoquer un incident. Il n’y eut aucun incident de toute la manifestation.
La fille de chez Lip nous dit que la première chose qu’elle avait l’intention de faire lundi matin, c’était de déchirer sa carte du syndicat (CGT). Elle était dégoûtée par leur comportement. Elle nous dit qu’au camping, la CGT avait dressé son stand (nous l’avions vu), mais qu’elle l’avait démonté pendant la nuit parce que d’autres groupes (comme Révolution) avaient ouvert boutique à côté d’elle et qu’elle ne voulait pas être infectée par pareille compagnie. Elle dit aussi qu’il était possible que certains des ouvriers de Lip essaient de se rendre à l’usine plus tard dans la soirée, pour faire le coup de poing, mais ceci semblait très improbable. Un autre manifestant, qui ne travaille pas chez Lip, mais qui vit dans le quartier d’HLM qui se trouve en face de l’usine, nous dit que les bagarres qui s’étaient déroulées à l’extérieur de l’usine lorsque les flics avaient pris celle-ci d’assaut, avaient effectivement réuni côte à côte des habitants du quartier et des travailleurs de Lip, mais qu’elles avaient été très sporadiques et que personne n’avait eu l’intention d’investir à nouveau l’usine. Il nous dit également que des groupes extérieurs y avaient participé, et confirma que les travailleurs de Lip avaient été arrêtés, puis immédiatement relâchés.
On nous apprit que chez Kelton, la grande fabrique de montres qui avait fait grève 10 jours, les travailleurs avaient repris le travail après s’être vu allouer de substantielles concessions salariales. L’ouvrière de Lip mit l’accent sur le fait que leur lutte était très différente du conflit Lip, se limitant à un problème de salaires, et n’étant nullement une question de licenciements ; ceux de Lip n’avaient en aucune manière tenté d’influencer les grévistes de Kelton ou essayé de mener leur lutte à leur place. Néanmoins, les ouvriers de chez Kelton avaient été conseillés par la CFDT de Lip, et elle ajouta que leur délégation syndicale semblait très en retard par rapport à l’organisation syndicale existant chez Lip. Elle nous expliqua que son amie, qui travaillait aussi chez Lip, était plutôt honteuse du fait que son mari, contremaître chez Kelton, n’était pas parti en grève. Le conflit Lip avait aussi donné naissance à des problèmes humains dans les familles. Notre interlocutrice nous quitta pour aller à la recherche de son mari et d’autres compagnons de travail. Elle n’était pas certaine que son mari se trouvait dans la manif, car, quoique sympathisant, il regardait d’un mauvais œil la participation de sa femme au mouvement, craignant qu’il ne lui vienne des "idées", laissée à elle-même avec tous ces hommes pendant l’occupation et dans les comités (il faut préciser qu’elle était très jolie).
Pendant la marche, en plusieurs endroits, il y avait des cordons mis en place par le service d’ordre de la manifestation. Il y en avait un en face de la caserne, et un autre qui barrait une rue en indiquant la direction de la marche avec des pancartes. C’était la rue qui conduisait à l’usine Lip. La plupart des "responsables" de ce "service d’ordre" portaient des brassards de la CGT. Nous demandâmes à notre camarade de chez Lip si certains d’entre eux y travaillaient. Après les avoir examinés attentivement, elle nous déclara qu’il n’y en avait pas un seul qui y travaillait. Cependant, c’était le seul service d’ordre que nous pûmes voir. Les ouvriers de Lip eux-mêmes ne marchaient pas en groupe, mais s’étaient éparpillés parmi les autres manifestants. De nombreux manifestants traînaient çà et là, ne faisant partie d’aucun groupe organisé. La plupart étaient venus par groupes de trois ou quatre, dans leur propre voiture. Les regroupements organisés qui se rangeaient derrière les calicots étaient contrôlés d’une manière plus stricte. C’étaient les délégations des syndicats qui venaient en tête. De nombreuses sections locales de la CGT se trouvaient là, mais aucun représentant national ; d’ailleurs, le syndicat lui-même n’a pas pris part à la manifestation en tant qu’organisation nationale ; c’était d’initiatives locales que provenait la participation des délégations de la CGT. Idem pour la CFDT, dont la présence était légèrement moins importante. Le PSU avait également une représentation d’une certaine importance, mais on ne put voir nulle part de groupes organisés de maoïstes. Entre les syndicats, le PSU et quelques groupes anarchistes, venaient ceux qui ne se rattachaient à aucun groupement, puis, derrière ceux-ci, l’unique groupe trotskyste qui soutenait la manifestation, l’ex-Ligue Communiste (équivalent de la LRT). Contrairement aux autres trotskystes, ils avaient, eux, fait sortir toutes leurs troupes. Nous avons estimé à quelques 10 000 le nombre de deux qui marchaient derrière leurs calicots (ce n’étaient évidemment pas tous des membres de la Ligue, et cela montrait seulement qu’ils avaient mis sur pied de nombreux voyages en autocar et qu’ils étaient décidés à faire acte de présence). Ils marchaient comme une armée en rang de combat, et se trouvaient là, évidemment, plus pour faire montre de leur force politique que pour soutenir la lutte de Lip ; ce fut une fausse note dans la manifestation. Cependant, ils ne parvinrent pas à effacer l’impression générale, qui était que cette marche n’était pas de type habituel de manif "militarisée", mais bien plutôt une démonstration de soutien et de sympathie relativement libre et relax, assez spontanée et sincère dans l’ensemble, qui émanait de simples travailleurs (jeunes pour la plupart, bien entendu), d’étudiants, etc. et pas simplement une assemblée de groupuscules gauchistes. Les contingents qui n’appartenaient pas aux syndicats et les manifestants individuels étaient bien plus nombreux que les représentations syndicales.
La place qui constituait le terme de la manif était trop petite pour contenir tous les manifestants, et la plupart d’entre eux s’en allèrent à peine arrivés. Il y eut de rares discours (que nous ne sommes pas parvenus à entendre), très brefs. Il semble que les gens de la CGT furent hués quand l’un de leurs bonzes prit la parole. Des hordes de gens, jeunes pour la plupart, rebroussèrent chemin, reprenant les mêmes rues qui avaient été empruntées par le cortège, en quête de nourriture et de boissons. Des milliers de gens étrangers à la ville se promenaient de ci et de là dans les rues, cette fois sans le moindre contrôle ni la moindre organisation. Il était manifeste que personne ne se la sentait de faire le coup de poing. Tous étaient très fatigués, quoique tout heureux de la marche, mais un peu refroidis par cette fin en queue de poisson.
Pratiquement, tous les magasins du centre étaient restés fermés. Des affiches avaient fait leur apparition sur les murs, présentées comme émanant de la "majorité silencieuses" et s’élevant contre l’invasion de la ville par des hordes venues de l’extérieur. La plupart de ces affiches avaient été arrachées. Manifestement, les commerçants, soutenus par un maire qui avait semé la panique, avaient craint que leurs magasins ne soient saccagés. Certains, cependant, tentés par de beaux bénéfices en perspective, avaient ouvert vers 6 heures du soir, mais aussitôt que le nombre de personnes à l’intérieur du magasin dépassait la dizaine, ils fermaient à nouveau boutique. Dans l’un des rares cafés ouverts à la ronde, une femme très sympa nous servit du vin chaud en se plaignant de la stupidité des commerçants. Le boulanger du coin nous offrit gratuitement des gâteaux en plus du pain que nous avions acheté mais la plupart des négociants se montrèrent dignes de l’opinion que les gens ont d’eux en général. Toutefois, les comptes rendus qui, dans les journaux, faisaient état d’une ville en état de siège, étaient fortement exagérés. Certains Bisontins contemplaient la marche de leurs fenêtres, d’autres des trottoirs, et bien entendu, d’autres encore étaient dans la manifestation ; mais il est vrai que, particulièrement dans les quartiers riches, pas mal de gens étaient restés derrière leurs volets baissés. En retournant au terrain où nous avions dormi, nous sommes repassés devant la caserne. Cette fois, deux soldats nous firent un petit signe d’encouragement par la fenêtre.
Pour le plus gros, la manifestation était terminée. Les autocars qui étaient venus de loin, s’en retournaient déjà. Lorsque nous arrivâmes au camping, il y avait une boue épaisse partout, et il commençait à faire très froid. Le spectacle reprit, mais il y avait moins de spectateurs. Le clou de la soirée, c’était un vieil ouvrier de chez Lip – c’était le meilleur moment de sa vie – chantait de vieux airs de music-hall avec verve, sentimentalité et grands gestes. Il fut très applaudi. Le reste consistait en chansons que l’on entend souvent, plutôt ennuyeuses. La plupart des stands avaient été démantelés ; nous remarquâmes cependant une foule rassemblée autour d’un stand, et, nous approchant pour jeter un coup d’œil, nous vîmes qu’il s’agissait de travailleurs de Lip occupés à vendre des montres, presque à la dérobée. Cette vente n’avait pas été annoncée, à cause de la police, mais ça commerçait sec dans ce coin-là. Nous rencontrâmes l’ouvrière de Lip dont le mari travaille chez Kelton (le mari qui n’avait pas fait grève). Ils étaient ensemble, et lui était en faveur de la marche, bien qu’ils m’aient semblé tous 2 un peu déprimés. Elle nous dit cependant que la veille ils avaient aussi vendu des montres sur le terrain, et qu’ils avaient récoltés jusqu’alors quelque 85 000 FB rien qu’avec les ventes (sans compter les ventes de la soirée). Nous apprîmes qu’aucune tentative n’avait été faite pour s’approcher de l’usine Lip. Nous étions passés auprès de l’usine dans la matinée et avions pu voir qu’elle était protégée par des chevaux de frise et du fil barbelé. Deux flics seulement se tenaient à l’extérieur de l’usine, les deux seuls flics que nous avons pu voir au cours de tout notre séjour à Besançon.
Nous avons encore campé là cette nuit-là, et sommes repartis le dimanche matin. Il restait alors peu de monde.
Personne ne sait comment s’achèvera la lutte des ouvriers de Lip. Une victoire totale semble improbable, et les "négociations" s’éternisent sans changements notables. Elles ont recommencé au début octobre. S’il est vrai que beaucoup de travailleurs qui ont perdu toutes leurs illusions en la CGT pensent encore que la CFDT est avec eux, du moins en paroles, (mais ceci n’est pas en soi tellement important, car ils n’accepteront aucun compromis) et si la CFDT devait s’engager sur cette voie (et si les négociations demeurent publiques, les travailleurs peuvent garder un contrôle sévère sur leur déroulement), je pense que le travailleurs de Lip ne seraient pas très gentils à son égard. Si Piaget continue sur sa lancée, il est très possible qu’il ait des ennuis sérieux avec son syndicat. La manifestation n’a pas directement affecté la situation, et il est dommage que la pluie ait ôté toute possibilité de discussion. Cependant, le fait que les ouvriers de chez Lip - et c’était la base, essentiellement, qui, entravée par les organisations de tout bord, organisa et désira la marche – reçurent le soutien de 100 000 personnes venues de partout dans le pays sous la pluie et par un froid de canard, ce fait ne peut manquer d’être un encouragement qui aura un effet sur le rapport de forces dans cette lutte. Il faut bien garder à l’esprit que ceci n’est qu’une petite bataille, limitée sur le plan local. Il est par suite d’autant plus remarquable qu’elle ait de la sorte frappé l’imagination de tant de gens. Evidemment, il n’eut pas de "Révolution", ni de prise d’assaut de l’usine. Il aurait été stupide de tenter quoi que ce soit en ce sens, mais nous sommes sortis avec l’impression que cette manifestation n’était qu’un exemple de plus qui tendait à montrer que les organisations (syndicats et partis) ont une marge d’action très réduite et que la base peut pousser et organiser très efficacement, même à ce stade très tardif de la lutte. Ils ont tenu le coup pendant trois mois, et tiennent en mains deux ou trois mois de salaire (la troisième paie a eu lieu juste avec la marche). Et ce n’est certainement pas la manifestation du 29 septembre qui aura constitué un obstacle à la lutte.

Note de Liaisons : on connaît la suite de l’affaire Lip : la rupture des négociations, la décision du gouvernement français de "classer" l’affaire, l’accord conclu entre les syndicats et le ministre Charbonnel en janvier et, au-delà des conflits purement politiques, la résistance décidée des travailleurs de Lip, leur opposition acharnée à toute concession.


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