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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La fuite autogestionnaire
Article de la revue Le Fou parle, n° 9 - février 1979
Article mis en ligne le 30 novembre 2014
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA FUITE AUTOGESTIONNAIRE

Une anecdote pour commencer : les Témoins de Jehovah prévoyaient "la fin des temps" pour 1975 mais, contrairement à ce qu’un esprit logique aurait pu prévoir — c’est-à-dire une baisse dans les effectifs de la secte du fait de cette erreur de prévision —, le recrutement n’a pas cessé de croître depuis... la "fin des temps" étant simplement reportée à plus tard.
La défaite électorale de la gauche française du début de cette année est en train de nous montrer un phénomène de même type, la croyance dans l’avènement de la société autogérée jouant la même fonction de fixation des espérances. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’en émouvoir, tout au plus pouvons-nous observer que la religiosité — le besoin de "croire en quelque chose" — est tout aussi intense dans notre siècle de prétendue rationalité que dans le passé. Les grandes choses, les événements porteurs d’histoire — qu’ils soient considérés comme "posi¬tifs" ou comme "négatifs", qu’il s’agisse de la Commune ou d’octobre 1917, de l’avènement du fascisme italien ou du nazisme allemand — ont toujours été pour une bonne part le fruit de la croyance et de l’illusion. Mais, à côté de ces événements qui se sont effectivement produits, combien de cas où, comme pour la "fin des temps" évoquée ci-dessus, la croyance, aussi intense qu’elle ait pu être, a été sans aucun effet sur la production de l’événement ? Et combien de cas aussi, où la croyance a peut-être été une des raisons de la non-production de l’événement attendu ?
Le mythe actuel de l’autogestion, ainsi que la manipulation de ses croyants, conduisent à se poser les quatre questions suivantes : l’utilisation et la récupération du mythe par les grands appareils ; le rôle du mythe dans l’aggiornamento idéologique ; le mythe comme facteur de dissuasion de toute expérimentation ; la croyance comme source d’aveuglement à l’égard des transformations du système socio-économique et socio-politique.

1. UTILISATION ET RECUPERATON PAR LES GRANDS APPAREILS

Si la fonction même des institutions et des grandes organisations sociales des sociétés pluralistes occidentales est bien d’interpréter les nouvelles sensibilités et aspirations populaires et de s’en nourrir pour enrichir leurs programmes, on peut se féliciter de la rapidité avec laquelle les organisations de gauche ont inclus l’autogestion dans leurs catalogues de revendications. De la même façon que les supermarchés ont ouvert des rayons de diététique à partir de la faveur du public pour le "naturel", chaque syndicat et chaque parti possède maintenant son "département de l’autogestion". Il s’en est donc fallu moins d’une décennie (avant 1968 seuls quelques farfelus parlaient autogestion ou mangeaient biologique) pour légitimer les nouvelles exigences en matière d’organisation du travail et d’alimentation. Le fait que même le parti communiste s’y soit mis, alors que sa base sociale est plus populaire (donc plus lente à adopter les modes et les innovations qui, toujours, viennent des couches privilégiées), porte tout autant témoignage de la rapidité du changement que du bon fonctionnement de la démocratie : car, en tout cas pour ce qui est de la transmission des nouvelles modes et de leur intégration-récupération par les organisations, notre société apparaît donc bien moins bloquée qu’on le dit.
Mais de la même façon que l’ouverture d’un rayon diététique ne modifie en rien le système de vente du supermarché (on pourrait même dire que le fait d’être ainsi dans le vent le légitime encore davantage aux yeux du public), l’inscription de la revendication autogestionnaire dans les programmes des organisations ne modifie en rien leurs pratiques internes ni leur fonction dans le système. S’agissant des organisations syndicales, l’observation montre toujours plus clairement que leurs fonctions sont celles d’encadrement de la population active et de prévention des désordres, initiatives et autres phénomènes dits "sauvages". Ayant, par ailleurs, sous prétexte de pureté et à la différence des syndicats américains allemands, refusé de se donner les moyens de l’innovation, c’est-à-dire l’argent, les organisations syndicales de ce pays ne peuvent la favoriser et doivent se cantonner dans la revendication. De fait, si l’on observe une période assez longue et si l’on a soin de se référer aux comportements et non aux déclarations, on s’aperçoit que les différentes organisations suivent toutes la ligne modérée et réformiste de Force Ouvrière. Quant aux organisations politiques, il faut avoir la longue expérience de M. Mitterrand, et donc la certitude que le peuple n’a jamais entendu parler de Machiavel, pour oser affirmer que son seul but est de "prendre le pouvoir pour le rendre au peuple" (slogan de la campagne présidentielle de 1974). La création même de l’autogestion yougoslave au début des années 1950 montre comment un parti a su "rendre" le pouvoir au peuple tout en sauvegardant son pouvoir sur le peuple : il ne fut d’ailleurs jamais demandé à ce peuple s’il voulait de l’autogestion, mais on lui en donna pour dévier son mécontentement en matière de niveaux de vie. Et aujourd’hui encore, trente ans après et malgré une nouvelle constitution présentée comme la plus démocratique, c’est toujours le parti communiste qui contrôle la désignation des candidats... On comprend, dès lors, que M. Séguy se sente rassuré, lui qui, il y a peu d’années, s’offusquait à l’idée que les travailleurs puissent élire leurs chefs !
On comprend donc aussi ce que signifie l’inclusion de l’autogestion dans les programmes des grandes organisations de ce pays : elle est la garantie pour l’ordre social qu’il ne se produira pas d’aventures dans ce domaine, que toute velléité autogestionnaire, dans les entreprises comme dans l’habitat, le social ou le culturel, fera rapidement l’objet de la sollicitude bienveillante des organisations, qui sauront prévenir les excès, l’anarchie et le babouvisme. Si un jour l’autogestion se fait — et cela est loin d’être exclu ! —, ce sera celle donnée, octroyée par ce que j’appelle plus bas la nouvelle classe dirigeante — et non pas (Dieu nous en préserve !) celle qui pourrait être conquise par les intéressés eux-mêmes, travailleurs, usagers, membres des groupes eux-mêmes. Et il n’est même pas du tout impossible que ce jour où l’autogestion sera ainsi généreusement accordée et instituée, dans l’ordre et la légalité, ne soit pas tellement éloigné : il suffira que les organisations patronales et les partis de droite en viennent, eux aussi, à faire œuvre de récupération. N’y parle-t-on pas déjà beaucoup de décentralisation et d’enrichissement des tâches ?
Ayant su, encore une fois, se conserver au pouvoir et démontré ainsi, une fois de plus, qu’elle est la "moins bête du monde" (pour paraphraser Guy Mollet qui l’injuriait bêtement d’être la plus bête du monde), la droite saura bien se montrer tout aussi marxiste que le P.C. yougoslave de 1950 en instaurant une autogestion destinée à sauvegarder l’essentiel de son pouvoir — et cela d’autant plus que la récession peut conduire à consentir de tels substituts de pouvoir afin de ne rien devoir lâcher en matière d’augmentation des niveaux de vie et de créations d’emplois. On aurait tort de sourire de cette éventualité car le désamorçage de la revendication autogestionnaire spontanée ne s’opère pas seulement à gauche mais aussi au sein de ce corpus hétéroclite de méthodes et de know how qui s’appelle l’Organisation Scientifique du Travail.

2. LE DESAMORÇAGE PAR L’IDEOLOGIE

La façon dont les Lip ont été floués nous en offre un excellent exemple : désireux de porter leur revendication au niveau national et de renouveler l’opération de Jaurès à propos de la verrerie de Carmaux, les Lip avaient proposé une souscription nationale pour sauver leur entreprise et, en même temps, pour jeter les bases d’un secteur autogéré. Etant donné le retentissement de l’affaire Lip à l’époque, il y avait toutes les chances pour qu’une telle souscription soit bien accueillie et démontre ainsi la volonté ouvrière d’instaurer de nouveaux rapports de travail et — chose nouvelle ! — de s’en donner les moyens. Une telle proposition devait évidemment se heurter au contrôle que les appareils des grandes organisations entendent maintenir leur emprise sur toute initiative de la base. Et, comme c’est si souvent le cas, c’est en termes idéologiques qu’ils s’employèrent à la combattre : Marx, dont on alla rechercher quelques passages de sympathie pour les associations ouvrières dans les œuvres de jeunesse, n’avait-il pas subordonné la transformation des modes de production à la prise de pouvoir par la classe ouvrière ? le succès de l’autogestion au niveau d’une entreprise ou même d’un secteur tout entier n’est-il pas conditionné par l’instauration de l’autogestion généralisée ? et cette dernière, en tant que fossoyeur et successeur d’un Etat en voie de dépérissement, ne suppose-t-elle pas la conquête préalable de l’Etat et l’élimination en tant que classe de la bourgeoisie qui le contrôle actuellement ? etc., etc. comment les Lip auraient-ils pu s’opposer à une "logique" aussi écrasante, étayée par de nombreuses citations des textes sacrés et assenée par les porte-parole les plus chevronnés de ce qu’on persiste encore à nommer la "pensée marxiste" ? Quelques années passèrent et, aujourd’hui, dans l’indifférence générale, les Lip s’efforcent de constituer une modes te coopérative de produc¬tion pour tenter de sauver au moins quelques em¬plois. Il est vrai qu’entre-temps ils furent mobilisés pour la campagne électorale et par l’espoir que l’arrivée de la gauche au pouvoir réaliserait la sociéplois (sic). Il est vrai, qu’entre-temps, ils furent mobilisés ce qui était finalement attendu d’eux.
En même temps qu’elle a donné un thème mobilisateur aux forces de gauche et amené une mise au goût du jour des idéologies dont elles se réclament, la revendication autogestionnaire, (vécue au départ et surgie spontanément au niveau de la quotidienneté des luttes dans les entreprises et des contestations dans l’habitat ou dans les loisirs ou la culture), s’est vue interprétée, théorisée, en un mot remise à sa place, châtrée. Systématisée par les idéologies officielles, elle est devenue revendication parmi d’autres, article supplémentaire du grand catalogue distribué sous le nom de Programme commun. Sa charge révolutionnaire a été désamorcée car ce n’est plus pour l’autogestion qu’on se bat mais pour les élections ou pour une révolution finale qui, seules, per¬mettront de réaliser la "vraie" autogestion. La revendication s’est diluée dans le mythe. Et, comme pour d’autres mythes, dont la fonction est aussi de faire rêver et aider à supporter le présent, l’autogestion théorisée, marxisée, apparatchikisée est devenue un frein à toute issue autogestionnaire concrète. L’autogestion a ainsi été hissée au rang des vieilles croyances à majuscule — Dieu, le Socialisme, la Révolution, etc. — et s’ajoute à elles comme force d’inertie et de fuite dans le rêve. Alors que les marxismes soviétique et yougoslave ont toujours eu besoin de la police pour faire pénétrer dans les "masses" les justifications de l’opportunisme de leurs gouvernants, le marxisme français a intégré l’autogestion sans aucune peine et est encore suffisamment fort pour désarmer ceux qui, rares libertaires, réalisent qu’il faut faire l’autogestion tout autant contre lui que contre la bourgeoisie.
Cette inclusion dans le marxisme, ainsi que le gain de prestige des appareils politiques qui contrôlent l’idéologie, n’auraient pas été si faciles si, de leur côté, les fractions les plus modernistes du patronat et de la classe politique ne s’employaient pas, elles aussi, à prévenir les initiatives spontanées qui naissent dans la masse des exécutants, au niveau des ateliers, des communes, des cités dortoirs. Grâce à d’habiles réformes, dont on ne peut nier qu’elles sont populaires parce qu’elles apportent des améliorations dans la vie quotidienne (horaires à la carte, consultalion et réunions des habitants ou des usagers, participation à certains aspects de la gestion, enrichissement des tâches, éclatement du travail à la chaîne, etc.), les plus modernistes de nos dirigeants, patrons comme administrateurs et politiciens lâchent du lest, améliorent, assouplissent, désamorcent les contestations. Désormais le mot autogestion ne fait peur que dans les conseils d’administration des entreprises familiales, vieillottes, non intégrées, condamnées à se moderniser ou à mourir. De même, les directions les plus modernes dans les services publics et l’Etat ne jurent que par la participation et la décentralisation.
Si le mot autogestion ne fait plus peur, il n’est cependant pas (ou pas encore) employé quand on se réfère à ces divers substituts d’autogestion mis en place par le patronat avancé et les administrations modernisantes. On aurait cependant tort, ne serait-ce que par leur popularité (c’est-à-dire leur succès en termes de désamorçage), de négliger toutes ces nouvelles astuces de la domination ; elles font d’ailleurs l’objet de nombreuses études et évaluations et entrent peu à peu dans les manuels d’Organisation Scientifique du Travail. On sait, également, que ces innovations du management (au sens large de gestion et encadrement des inférieurs) sont observées de très près et peu à peu introduites, par les pays socialistes, et se trouvent incorporées dans la justi¬fication marxiste des pratiques sociales.

3. LE MYTHE ET L’EXPERIMENTATION

Il est de la nature de la pensée mythique de mépriser toute réalisation pratique qui s’en réclame. Il en va ainsi pour le mythe autogestionnaire, qui doit nécessairement, pour conserver sa pureté et préserver sa fonction de faire rêver ses croyants, dédaigner tout intérêt pour l’expérimentation et retarder l’affrontement avec le réel... et cela jusqu’au moment où "les conditions seront réalisées", c’est-à-dire quand "on aura pris le pouvoir"...
Et, pourtant, il y a dans ce pays au moins deux secteurs très importants où se pratique une sorte d’autogestion. Le premier est celui des coopératives et des associations de toute sorte, de structures démocratiques et dans lesquelles les membres pratiquent — plus ou moins heureusement car des structures démocratiques n’engendrent pas automatiquement des fonctionnements démocratiques ! — une gestion collective de leur propriété et de leurs projets collectifs. Certes, il s’agit là d’essais limités malgré le rôle considérable joué par ces groupes dans certains domaines ; en outre, ils sont incomplets, du moins si l’on se réfère à la théorie autogestionnaire yougoslave (la plus cohérente pour l’instant), en ce sens que ces groupes baignent dans une économie non planifiée.
S’il est inutile d’enjoindre les croyants de l’autogestion de prêter attention à ces expériences coopératives et associatives on ne peut s’empêcher de constater que, malgré toutes leurs limitations, ces expériences ont au moins pour mérite d’exister et pour résultat de former, dès aujourd’hui, des hommes pour l’autogestion généralisée de demain, celle qui arrivera si le mythe se réalise... et qui, quelles qu’en soient les modalités, nécessitera des hommes formés pour gérer démocratiquement les activités économiques et les institutions.
Le second secteur où se réalise une sorte d’autogestion est celui de la gestion du personnel dans les entreprises publiques et la fonction publique. L’Education nationale nous en offre un excellent exemple, toutes les décisions affectant le personnel (avancement, carrières, conditions de travail, avantages et privilèges, etc.) étant préparées et entérinées par d’innombrables commissions paritaires, dans lesquelles chaque catégorie est défendue par ses organisations représentatives, et qui sont pratiquement souveraines pour de nombreuses questions. La politique du personnel des grandes entreprises publiques (E.D.F., S.N.C.F., etc.) relève de la même structuration. Plusieurs caractéristiques de l’autogestion s’y retrouvent : élection des représentants, compétences très vastes des différentes commissions, existence à tous les niveaux d’un contre-pouvoir des exécutants face à leurs supérieurs. Les institutions publiques de la société autogérée yougoslave sont bien loin de connaître de tels avantages et d’avoir poussé l’autogestion si loin. Certes, les syndicats de la fonction publique et des entreprises publiques, dont les membres fournissent d’ailleurs les plus gros contingents de croyants à l’autogestion, ne veulent pas reconnaître qu’ils sont engagés dans une pratique autogestionnaire (d’autant plus que le résultat de cette pratique est le plus souvent la défense des avantages acquis et des privilèges peu à peu conquis). Ce second secteur d’autogestion mériterait cependant d’être plus connu : s’il est une pépinière de notables, il est aussi une école de formation de gestionnaires et de négociateurs... et de ceux-ci il y aurait besoin, si jamais l’autogestion généralisée cesse un jour d’être un mythe.
Il existe bien d’autres embryons d’autogestion (pensons, par exemple, aux comités d’entreprise) qui, non seulement, seraient dignes d’intérêt mais qui, comme les deux secteurs mentionnés, pourraient être utilisés comme points de départ ou d’approfondissement d’une pratique autogestionnaire. Mais, encore une fois, inutile de faire de telles recommandations : le mythe se suffit à lui-même et il fait d’autant mieux rêver qu’il ne se ternit pas en se frottant au quotidien. Que les coopérateurs se débrouillent et survivent, que les professeurs autogèrent leurs privilèges et les travailleurs leurs arbres de Noël. Qu’est-ce que ces modestes co- et autogestions (néan¬moins conquises par leurs bénéficiaires) ont à voir avec l’autogestion socialiste généralisée qui sera décrétée et nous sera donnée (par qui ?) quand, finalement, le mythe deviendra réalité ?

4. LA CROYANCE COMME SOURCE D’AVEUGLEMENT

La récupération de la revendication autogestionnaire par le crédo marxiste a pour résultat que les croyants à l’autogestion cessent toute analyse et se comportent comme des aveugles en ce qui concerne les trois questions suivantes :

a) Conformément à la vulgate marxiste, la crise économique actuelle est interprétée comme un des épisodes de la fin prochaine du capitalisme, alors qu’elle n’est sans doute qu’un redéploiement et un renforcement du système capitalistique, c’est-à-dire de maximisation du capital par rapport aux autres facteurs de production ; les économies socialistes étant marquées par le même phénomène. La façon dont s’est résolue la crise pétrolière débutée en 1973, ainsi que l’assistance financière des pays arabes aux pays riches, sont un bon exemple de ce renforcement du système d’exploitation-domination transnational. Nier ces phénomènes conduit à tout espérer de l’hypothétique écrasement final ; le millénarisme se substitue à la réflexion, l’attente de la "vraie" autogestion à la recherche de solutions concrètes nouvelles.

b) La fidélité aux catégories marxistes de la lutte des classes (bourgeoisie vs. prolétariat) et la désignation de boucs émissaires (les monopoles) rendent aveugle sur les transformations qui ont lieu dans la structure des classes et sur la nouvelle domination par ceux qui contrôlent (sans les posséder) les moyens de production. Et c’est précisément de cette nouvelle forme d’opposition — entre compétents et exécutants — que naît la nécessité, pour la cohérence et la légitimité du système, de la participation, de la cogestion et de l’autogestion. En d’autres termes, comme on l’a vu à propos de l’inclusion de la revendication autogestionnaire dans les recettes de l’Organisation Scientifique du Travail, les nouvelles formes d’intégration des travailleurs, des usagers, des publics demanderaient à être infléchies, réorientées, phagocytées dans le sens d’une réelle autogestion. Au lieu de cela, cependant, et toujours à cause du mythe, les exécutants s’y laissent prendre et embrigader à leur insu, tout occupés qu’ils sont à attendre le Grand Soir de l’autogestion. Tant et si bien que, comme en Yougoslavie où le P.C. décréta l’autogestion pour conserver son pouvoir, c’est finalement le patronat de contrôle, celui des compétents, qui donnera l’autogestion au moment où celle-ci lui apparaîtra indispensable pour encore mieux contrôler.

c) Mais ces compétents-contrôleurs de la vie sociale sont loin de se recruter seulement au sein de la bourgeoisie et de la droite. Les classes moyennes salariées ont investi les appareils d’État et les organisations, qu’elles soient de droite comme de gauche. Au-delà de leurs divisions politiques, elles forment une nouvelle classe dirigeante. Managers, hauts fonctionnaires, leaders politiques et des grandes organisations sociales, syndicales et culturelles, ont développé une connivence qui va bien au-delà des luttes qui les opposent se connaissant, s’appréciant, provenant des mêmes écoles et souvent des mêmes milieux (ou aspirant à y accéder), se cooptant, tous ces compétents qui nous contrôlent sont bien plus unis que divisés ; tous ont intérêt à ce que le système qui les a portés au pouvoir et aux privilèges se perpétue et se modernise avec le moins de heurts possible. Notre société apparaît donc de moins en moins marquée par la lutte entre deux classes que par la constitution d’une seule et même classe de dirigeants, née de la collaboration des anciennes organisations de classes. La sage attente de l’autogestion comme résultat d’une victoire électorale (faussement assimilée à la "prise politique du pouvoir") sert directement l’intérêt de nos nouveaux maîtres pour le changement le plus pondéré possible. Et que le mythe autogestionnaire soit une fabrication des organisations de gauche montre bien que celles-ci ont déjà accepté le rôle qui leur est désormais imparti de calmer les revendications populaires et de les faire dévier dans la croyance et l’espérance.

Le système se clôt, l’aliénation se fait totale, les mécanismes de récupération sont en place, le mythe est suffisamment diffusé pour canaliser dans le rêve toutes les déviances et agressivités de hi base. Les Fronts autogestionnaires, actuels et à venir, continueront d’agiter les théories et les espoirs. Et comme eux, les analystes, dont je suis, se feront plaisir à décrire l’état de choses mais sans aucune chance de pouvoir le modifier. Quant aux sages — il en est —, ils tenteront une expérimentation limitée et partielle d’autogestion, s’y passionneront et s’y useront, y trouveront l’enthousiasme et oublieront qu’on ne peut rien faire de plus. Mais qu’espérer de mieux le système est clos.

Gustave Joyeux.


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