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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le peuple au peuple
André Masson
Article mis en ligne le 31 janvier 2015
dernière modification le 7 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous avons mis en ligne au mois de mai le poème de Théodore Six, Le Peuple au Peuple, que nous avions trouvé, illustré par André Masson, et paru aux éditions de Delphes en décembre 1964. Il semble bien que c’est la seule réédition de ce poème placardé dans les rues de Paris en date du 24 février 1871. Ce faisant nous faisions confiance à cette réédition qui ne signale nulle part qu’il y aurait eu modification, remaniement du texte d’origine. Nous pensions qu’André Masson, aurait mis son art au service de ce poème qui exprime toute la souffrance et la perte des idéaux de Liberté, de Justice et d’Égalité des prolétaires qui se sont battus en 1848 puis dans les années qui suivent… et bien non. Il s’avère qu’André Masson a utilisé, sans le préciser, un texte dont il a pris des morceaux, de ci, de là, pour en faire un autre texte. Pourquoi pas ? Mais il fallait le dire !
Que dire, sinon qu’il est trop facile de manier les ciseaux et d’introduire ici et là des raccourcis plus synthétiques à un texte par moment un peu lourd, tout en sachant qu’il est difficile – surtout en 1964 – d’avoir accès à la source même.
L’auteur, Théodore Six, se voulant humble quant au talent du poète tricolore V. Hugo qui, on le suppose, aurait mieux écrit ce que ce prolétaire voulait exprimer, précise d’ailleurs d’emblée "qu’il existe dans la rédaction des effluves de son cœur une différence immense, tant qu’au talent, la forme et l’instruction. Mais l’horreur du crime est la même."
Ce qui nous importe ce sont les mots de l’époque et nous ne souhaitons pas faire la fine bouche devant une expression spécifique à un moment particulier de notre histoire. Chaque période historique produit sa force qu’il s’agit de cerner à travers ses mots, sans s’y arrêter, mais devoir trouver le sens profond, la fleur rare.

Le rêve du proscrit

Car, souvenez-vous, femmes du peuple,
Hommes du peuple, enfants du peuple.
La nuit régnait sur la terre numidienne.
L’atmosphère est chargée des sables du désert.
Tout dans la nature semble se plaindre.
L’âme de l’homme s’alourdit.
Ses yeux lentement se couvrent de leurs paupières.
Dans sa souffrance il demande mentalement justice à sa patrie
Qui se vautrait dans la fange présidentielle, princière.
Des larmes de désespoir coulaient lentement sur ses joues brunies.
Alors la nature devant sa douleur jeta sur les pensées du transporté
Son voile d’oubli,
D’assoupissement des sens.
Proscrit.
Qui m’appelle ?
Regarde
Je vois, qui es-tu ?
Je suis l’ange plébéien, l‘enfant de la liberté.
Que me veux-tu ?
Je veux que pour un jour tu sois mon égal.
Lève-toi. Viens pour apprendre.
L’ange me souleva dans les airs.
Longtemps nous parcourûmes l’espace…
Soudain nous aperçûmes la vallée,
Les tombeaux.
L’ange me dit : tu vois, proscrit, l’asile de la mort.
Ici reposent tes frères.
Ecoute.
Alors de sa voix douce et tendre, il dit : quitte pour un moment
Ton froid suaire.
Pour un moment, quitte ton tombeau.
Une pierre se brisa.
 
Un cadavre humain se leva devant nous.
Il dit : un jour m’élançant sur la place publique
J’ai dit : vivre en travaillant, mourir en combattant.
J’ai dit : l’air de ma mansarde m’étouffe
Je veux respirer.
J’ai dit : les hommes sont égaux
J’ai dit : république universelle.
Alors ils m’ont saisi,
Ils m’ont enfermé dans de noirs cachots,
Ils m’ont laissé pendant de longues semaines
Couché sur la paille infecte,
Et puis une nuit, ils m’ont enchaîné ;
Ils m’ont emmené dans un entrepont de vaisseau,
Rempli de vermine,
Côte à côte avec les enfants du crime,
Les forçats de leur société ;
Après ils m’ont emmené bien loin,
Bien loin de mon pays,
De la terre où j’étais né,
Où vivaient ma femme et mes petits enfants.
Bien loin,
Dans le pays où le soleil brûle,
Où la terre brûle,
Où l’air brûle l’âme du prisonnier ;
Puis ils ont mis dans mes mains une pioche,
Moi qui travaillais le diamant.
Ils m’ont dit en ricanant :
Forçat, tu veux le droit au travail ?
Travaille ;
Forçat, l’air de ta mansarde t’étouffe ?
Respire.
Ils m’ont battu à coups de pied, ils m’ont insulté,
Ils m’ont appelé pillard, bandit.
Mon âme séchée par la douleur, l’incertitude, la torture
Demanda justice.
Ils ont ri.
Alors : la douleur, l’incertitude, la torture, la transportation
Lentement, bien lentement, m’ont donné la mort.
Loin de ceux que j’aimais
Et qui m’aimaient.
Dis ? ne m’ont-ils pas assassiné ?
Oui, proscrit, m’écriai-je ;
Mais je te vengerai.
Le cadavre disparut.
L’ange redit de sa voix douce et tendre :
Pour un moment quitte ton froid suaire,
Quitte pour un moment ton tombeau.
Une pierre se brisa.
 
Un cadavre humain se leva devant nous.
Proscrit, me dit-il,
Je vivais au sein de ma famille que je nourrissais de mon travail.
Un jour, les lois jurées décrétées, furent violées.
J’ai défendu la loi, j’ai pris mes antiques armes.
J’ai tué, j’ai tué comme les bourreaux !
J’ai vengé les victimes.
Alors, n’ayant pu me tuer,
Ils m’ont longtemps poursuivi comme une bête fauve,
Dans la montagne ;
Ne pouvant me saisir, ils ont emprisonné ma femme,
Mes enfants,
Mon vieux père.
Alors je me suis rendu.
Alors, le bourreau m’a dit : tu m’appartiens.
Le cadavre disparut.
L’ange dit une troisième fois de sa voix douce et tendre :
Quitte pour un moment ton froid suaire,
Quitte ton tombeau.
Une pierre se brisa.
 
Un cadavre humain se leva devant nous,
Puis se débarrassant vivement de son vêtement égalitaire,
Il dit : j’avais vingt ans ;
Tout autour de moi, demandait l’égalité ;
Tout me disait, tout me démontrait
Que ma chair était semblable à la chair du riche.
Que mon sang était aussi rouge que le sang du riche.
Tout me démontrait que riche et pauvre
Voulait dire : usure et esclavage,
Voulait dire : pauvre, moi capital, je poserai les bases de ton salaire,
Pauvre, tu mangeras selon mon bon plaisir,
Je te pressurerai
Comme le pressoir pressure la grappe
Pour lui faire rendre tout le sang de la terre.
Alors j’ai dit : Abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme.
J’ai dit : La terre à celui qui la cultive.
J’ai dit : Celui qui ne produit pas n’est pas digne de vivre.
C’est alors qu’ils m’ont assassiné
Le cadavre disparut.
L’ange redit de sa voix douce et tendre :
Pour un moment quitte ton froid suaire,
Pour un moment quitte ton tombeau.
Un cadavre humain se leva devant lui.
Une couronne blanche, s’échappant du suaire,
Vint tomber à nos pieds.
Puis,
Sortant sa tête blonde de son manteau mortuaire,
En le tenant dans ses mains,
En signe de pudeur,
Il dit :
Aucun homme n’a fixé ses regards sur mon corps.
J’avais dix-sept ans quand j’ai reçu la mort.
Joyeuse, j’étais au bras de mon père,
Quand les sbires armés s’élancèrent sur lui pour le saisir,
Pour l’immoler ;
Je me suis jetée au-devant de ces odieux vandales
Et je leur ai crié :
Grâce ! Grâce ? Ne tuez pas mon père.
Alors, à coups de baïonnette, ils ont déchiré mes vêtements ;
Souillé de leurs regards mon corps ;
Et puis ils m’ont assassiné.
Je te vengerai !
L’ange dit pour la cinquième fois
De sa voix douce et tendre :
Quitte ton tombeau !
Un cadavre humain se leva devant nous,
Il dit :
Proscrit, j’étais enfants du travail.
J’arrosais la terre de mes sueurs ;
Simple et pauvre,
Je subissais la vie avec ses peines,`
Ses douleurs,
Entouré de mes fils, de ma compagne.
J’ai dit :
Pourquoi le pauvre paye-t-il toujours
L’impôt du sang ?
Est-ce que la compagne du riche
Enfante avec moins de douleurs
Que celle du pauvre ?
Donc mes fils sont l’égal de ses fils.
J’ai dit :
Ma chaumière renferme le travail et la justice.
Pourquoi me ravis-tu l’instruction ?
J’ai dit :
Le peuple est peuple, le peuple est dieu.
Ils m’ont assassiné.
Prolétaire de la terre, m’écriai-je,
Je te vengerai.
Proscrit !
Ne livre pas ton âme au désespoir, dit l’ange,
Regarde et écoute.
Alors à mes yeux tout disparut.
Puis tout sembla revivre, s’animer.
Des flots populaires
Se massaient dans les faubourgs de la grande cité,
Dans les rues, sur les places publiques.
Et les flots populaires se massaient toujours.
République universelle, démocratique et sociale.
Des larmes de bonheur coulaient sur mon visage.
Les paupières du proscrit s’ouvrirent.
Puis, ses lèvres murmurèrent :
Que ce rêve était beau !
Puis, ses lèvres murmurèrent :
Ô ma patrie !
As-tu donc voué à la mort tous ceux qui t’aiment !
Ô France !
Réveille-toi !
Ô France !
N’encense pas un fétiche lâche,
Parjure !
Justice !
Justice !
Et le chiourme se présenta pour mener au travail le proscrit,
Enfant de la liberté et du droit.
Or,
J’ai publié ceci pour que celui qui veut savoir sache.
J’ai publié ceci dans les douleurs de l’esclavage,
Après vingt ans d’iniquités et d’injustices.
J’ai publié ceci pour pouvoir dire : à tous par tous.
Peuple, médite et souviens-toi :
Que tu es force et nombre,
Mais que tant que tu seras force et nombre sans idée
Tu ne seras qu’une bête de somme.
J’ai publié ceci pour te dire, peuple !
Que ton émancipation réside dans ta solidarité ;
Pour te dire que l’heure la plus sombre
Est celle qui précède l’aurore.

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