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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Déclaration politique. Adoptée à la Conférence de la Fraction Italienne en mai 1944
Article mis en ligne le 17 mai 2015
dernière modification le 15 mai 2015

par ArchivesAutonomies
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L’état actuel de l’organisation est la suite, la continuation d’une crise qui a surgi dans le sein de la Fraction avant la guerre, dès 1937. Elle est inaugurée par l’abandon des positions politiques contenues dans le rapport sur la situation internationale adopté au congrès de la Fraction en 1935 et par la révision fondamentale de l’analyse de l’époque historique qui s’est ouverte en 1914 dans la phase décadente du régime capitaliste. A l’analyse marxiste de cette phase, fondement programmatique de la 3ème Internationale et de la Fraction italienne de la gauche communiste, on a substitué tout un corps théorique d’une nouvelle doctrine :

1° - Négation de l’exacerbation des antagonismes inter-impérialistes, allant par moment jusqu’ à la négation même de l’existence de ces antagonismes, aboutissant ainsi à la négation de l’inévitabilité de la guerre impérialiste et à l’affirmation de l’exclusion de la guerre impérialiste généralisée dans la phase décadente du système capitaliste.

2° - Substitution à la guerre impérialiste généralisée la théorie des "guerres localisées" et à la notion impérialiste de la guerre celle de "guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat".

3° - A la défaite du prolétariat, condition préalable concourant à l’ouverture du cours de la guerre, on a substitué la théorie de la guerre localisée destinée à enrayer la maturation révolutionnaire du prolétariat.

4° - A l’affirmation communiste de l’impossibilité d’amélioration des conditions de vie du prolétariat dans la phase décadente, on a substitué la théorie de l’amélioration des conditions de vie du prolétariat rendue possible par le développement de la technique [1] et la plus grande masse de plus-value donnée par l’économie de guerre.

5° - La rupture d’avec la réalité, la marche en sens inverse au déroulement des situations reflète la rupture avec la méthode d’investigation marxiste et projettera le travail idéologique de la Fraction dans les sphères libres de l’abstraction pure et de la spéculation stérile.
Ne tenant nul compte du cours réel, le centre de la Fraction tentera de greffer et de faire jaillir du cours vers la guerre le cours vers la révolution ; il œuvrera à la formation artificielle de la Fraction en France et altèrera les principes programmatiques dans une tentative de front unique avec les maximalistes, les anarchistes, fait à l’initiative de la Fraction. Cette ligne politique ôtera à la Fraction toute possibilité d’assurer une vie politique et organisationnelle dans la tourmente qui est annoncée.
A l’éclatement de la guerre, la Fraction se trouva déjà profondément démoralisée et désarçonnée et à ce point surprise et désarmée que ce sera la seule organisation qui ne trouvera pas la force de faire le moindre manifeste du prolétariat. L’éclatement de la guerre frappera de paralysie totale la Fraction qui entrainera avec elle, dans le néant, le Bureau International.

6° - Il est naturel que la tendance "orthodoxe" ait constamment combattu, dès son apparition en bloc, cette nouvelle doctrine révisionniste. Elle se retrouvera seule à reprendre le travail de regroupement de la Fraction. Inlassablement et méthodiquement, forte de la confirmation par les événements de sa position politique, elle poursuivra le travail entrepris, dès 1940, à travers d’innombrables difficultés et parviendra à regrouper la Fraction, assistera à la formation du noyau français, réveillera à la vie idéologique internationale la Fraction belge, renouera des liens internationaux à l’intérieur de la GC et, à l’extérieur, avec le groupe des Communistes Révolutionnaires d’Allemagne.
Mais la guerre, interrompant l’épanouissement du courant révisionniste, ne l’a pas liquidé politiquement ; elle n’a fait qu’accentuer son évolution vers l’opportunisme, réapparaissant avec la reprise de l’activité de l’organisation. Il est dans la nature de l’opportunisme de se débattre dans la phraséologie révolutionnaire au moment du reflux révolutionnaire, quand il s’agit de travailler à la cimentation idéologique et organisationnelle pour rendre l’organisation apte à soutenir le rouleau compresseur de la réaction. L’opportunisme se manifeste alors par sa non-compréhension de la situation, par son impatience. A ce moment, il pousse en avant, il exalte, il trépigne d’impatience mais, dès qu’apparait la maturation des événements, dès que le mouvement révolutionnaire reprend un cours ascendant, il s’assoit, il tire en arrière, il découvre toutes sortes de fantômes qui lui font peur et pour faire peur à l’organisation. Il s’effraie des difficultés, il met en garde contre l’activisme, il découvre "les conditions objectives". "En avant, doucement, à petits pas", telle est sa devise.

7° - Et nous assistons à ce plein épanouissement de la théorie et de la pratique opportuniste. La phase décadente ne serait plus la phase de la destruction, de la reproduction rétrécie, mais elle sera (...), grâce à l’économie de guerre, comme la phase "de plein épanouissement des forces productives" ; l’économie de guerre ne sera plus en fonction de la guerre mais on jettera par dessus bord ses propres théories de la guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat et ce sera la guerre qui deviendra le marché où se changent les produits de l’économie de guerre. On inventera la théorie selon laquelle, puisqu’en économie de guerre le capitalisme peut réaliser sa plus-value, l’antagonisme salaire-capital ne peut plus contenir dans l’explosion révolutionnaire et on oubliera que, dans l’économie de guerre, la production de la plus-value est conditionnée par une réduction extrême des conditions de vie du prolétariat amenant l’antagonisme salaire-capital à une intensité telle qu’il explose en une bourrasque révolutionnaire.

8° - L’économie de guerre ne sera plus une manifestation de la crise permanente du régime, un moment de convulsion de l’agonie du capitalisme (R. Luxemburg) mais deviendra le moment de "la plus grande production de valeur" (Vercesi) ; et puisque l’économie de guerre sera représentée par une nouvelle ère de prospérité, on bafouera la position communiste selon laquelle les conditions objectives de la révolution sont données par la phase historique dans laquelle nous vivons et on reviendra à la position social-démocrate de "l’immaturité des conditions objectives".

9° - La guerre impérialiste ne fera plus jaillir les possibilités et la nécessité inéluctable de la reprise des mouvements de classe du prolétariat mais seulement une crise de l’économie de guerre. En inventant la théorie selon laquelle la crise économique de l’économie de guerre est préliminaire à la crise sociale, on s’en servira pour ne pas faire son devoir révolutionnaire et on reprendra la thèse, qui a servie à Kautsky contre Lénine en 1914, selon laquelle en temps de guerre il n’y a pas de place pour l’organisation révolutionnaire du prolétariat. Et puisque la révolution ne jaillit pas de la guerre, on rejettera la position de Lénine et des communistes de "la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" pour prendre comme drapeau ce chiffon de tous les opportunistes, centristes et pacifistes de la "cessation de la guerre".
On rejoindra ainsi une position qui, parce qu’elle ne contient pas la notion de classe ouvrière, seule opposition possible à la guerre, se remplit par là-même d’un autre contenu de classe, celui de la bourgeoisie.

10° - On inventera, pour justifier sa propre défaillance et sa propre disparition, la théorie de la disparition sociale du prolétariat depuis 1929 et on décrètera que toute activité révolutionnaire de l’avant-garde, loin d’exprimer le prolétariat qui n’est plus, ne fait qu’exprimer la classe qui seule existe : la classe capitaliste. On portera ainsi le discrédit et on réduira au néant tout le travail idéologique et toute l’activité politique de la Fraction pendant ces 10 dernières années.

11° - Dans l’aversion (et pour annuler tout effort en direction) d’un travail révolutionnaire de l’avant-garde, on clamera cette vérité banale : les situations ne sont pas déterminées par la volonté propre du Parti et on escamotera la thèse marxiste d’après laquelle, selon la conscience qu’ont les révolutionnaires d’un cours historique et en intervenant dans le déroulement de ce cours, ceux-ci la révolutionne et l’accélère. Ainsi, l’apparence marxiste ne fait que cacher l’inclination commune à toute thèse opportuniste devant la spontanéité. On révisera la fonction du Parti actif qui, d’injecteur de la conscience dans les luttes du prolétariat, deviendra une machine d’enregistrement positif. De sa fonction de cerveau on ramène le Parti à un simple appendice de la classe.

12° - L’apparition révolutionnaire du prolétariat italien, faisant sauter l’édifice fasciste de domination de l’ennemi, ébranlant la situation internationale et ouvrant le cours vers la révolution, exigeant une accentuation et un élargissement du travail politique de la Fraction en Italie comme sur le terrain international, trouvera son expression dans la position centrale de "la dissolution de la Fraction". On jettera l’anathème et l’accusation de la rupture avec les principes programmatiques contre la position de rentrée en Italie en tant qu’organisation politique à laquelle on opposera la rentrée individuelle des militants.
Après plusieurs mois de silence, nous aurons tout une gamme d’exploitations et d’interprétations des événements de juillet 1945 dont toutes se ramènent à une idée centrale : la négation du caractère prolétarien des événements de juillet, la négation du rôle du prolétariat déterminant le bouleversement des situations. On cherchera la crise de l’industrie de guerre, ne pouvant satisfaire la demande des besoins des fronts militaires ; on cherchera "le fruit pourri qui tombe" par lui-même et on trouvera la niaise explication des conflits entre Mussolini et les grands conseils fascistes. Tout servira d’argent comptant pour éclipser et nier le mouvement du prolétariat. Tout cela dans le but évident de justifier sa propre inexistence et sa myopie politique. La maladie inoculée dans la fraction, depuis des années, l’a rendu absolument incapable de s’acquitter de ses tâches révolutionnaires. Après 25 ans de préparation et d’existence, la fraction se trouvait non pas physiquement mais politiquement hors de la situation. Tel est le fait terrible et unique dans l’histoire du mouvement ouvrier. Telle est l’ampleur du ravage à l’intérieur de la fraction. Si on est obligé de reconnaître les faits de grèves et de manifestations qui ont suivi la chute du régime, là aussi on s’emploiera à minimiser leur ampleur et leur importance.

13° - Et ce sera dans les rangs de la fraction que se trouveront des hommes pour donner le coup de pied au prolétariat défait et massacré, en parlant de l’incapacité du prolétariat de décrocher le cours de la révolution. On cherchera des démonstrations scientifiques ou des boucs-émissaires, l’immaturité des conditions objectives, l’incapacité du prolétariat international, oubliant et cherchant à cacher que c’est surtout la fraction qui n’est pas mûre. Comme tendance opportuniste, on se cherchera dès lors des formules seyantes et objectives qui serviront à remettre sur les autres ses propres fautes commises et on ira jusqu’à ériger l’absence (...) de principe pour interdire à l’organisation de se ressaisir, d’assimiler, de corriger en les dépassant les fautes d’hier et qui, faute de toute autocritique révolutionnaire salutaire, impuissantera la fraction dans l’avenir.

14° - Du fait que l’organisation se trouve à l’étranger, physiquement séparée de la classe, on conclura à l’impossibilité pour elle de représenter la classe et, rompant avec tout le passé où la fraction s’est représentée comme un organisme politique du prolétariat italien, agissant et intervenant dans la lutte du prolétariat mondial, on érigeait la frontière géographique en frontière politique et on ramènera l’organisation d’un organisme politique au rôle de savants marxistes contribuant à l’élaboration théorique.

hétérogènes pour annuler la fonction politique d’un centre en le réduisant à un simple organisme de liaison.

16° - Nous considérons que l’ensemble de ces positions politiques présentent une rupture nette avec les principes politiques du communisme et ne peuvent avoir une place dans la fraction, ce qui nécessite une solution politique rapide. Toutefois, l’état actuel d’anémie de l’organisation ne nous permet pas, dans l’immédiat, de donner cette solution politique qui s’impose. Dans cette situation contradictoire, nous estimons ne plus pouvoir continuer d’assumer la responsabilité politique de l’organisation.
Pour permettre à l’organisation de surmonter sa crise, par la poursuite de la discussion, en vue d’une solution politique et pour ne pas aggraver la situation intérieure, nous estimons nécessaire de démissionner de notre fonction de CE.
En reprenant notre liberté et responsabilité de tendance, nous poursuivons la lutte idéologique et politique intransigeante pour l’élimination de la politique révisionniste et de la pratique révisionniste. Cette lutte, nous la poursuivrons inlassablement à l’intérieur de la fraction dans la Gauche Communiste Internationale et devant le prolétariat jusqu’à la victoire complète de la position communiste, condition préalable qui permettra à la fraction de s’acquitter de sa tâche historique dans le cours présent de maturation de l’explosion révolutionnaire.

Notes :

[1Sur Internationalisme la phrase s’arrête là. Nous publions la suite à partir du Bulletin international de discussion n°5 – mai 1944, in L’Enfer continue paru aux éditions Ni patrie ni frontières.




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