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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre de la Gauche Communiste à la Fraction belge de la Gauche Communiste
Article mis en ligne le 17 mai 2015
dernière modification le 15 mai 2015

par ArchivesAutonomies
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Chers camarades, Nous avons bien reçu votre lettre du début janvier. Elle n’est pas tout à fait une réponse à la notre envoyée au mois d’août. Peut-être que le fait que vous ayez attendu quatre mois pour nous répondre explique l’absence de réponse au contenu de notre lettre. Nous vous signalons également que nous n’avons jamais reçu votre lettre que vous nous dites nous avoir envoyée par l’intermédiaire de Fr [1], ni vos publications qui passaient par le même canal. Sans vouloir nous appesantir autrement sur ces faits, nous vous prierons à l’avenir d’éviter ces intermédiaires inutiles et de nous écrire directement. Nous avons enfin reçu vos publications que nous étudions avec intérêt et les faisons circuler.
Nous ne méconnaissons pas votre effort qui est très méritoire, mais nous ne sommes pas toujours d’accord sur vos appréciations et vos positions politiques. Ainsi relevons-nous de temps à autre des relents de la fameuse théorie dite "de l’économie de guerre" de Vercesi [2] qui sont par ailleurs en contradiction avec d’autres affirmations dans le journal. La même chose sur la nature de la guerre impérialiste où, par moments, vous reprenez la fameuse théorie en faillite de Vercesi sur la négation des antagonismes inter-impérialistes qui ne voit dans la guerre impérialiste, dès son éclatement, que la guerre civile du capitalisme mondial contre le prolétariat.
Vous ignorez, ou voulez ignorer, tout le travail fait par la Fraction Italienne et nous-même depuis 1943. Passer sous silence nos positions au lieu de s’expliquer publiquement et les réfuter politiquement en cas de divergence n’avance à rien. Ne serait-ce qu’à des malentendus ou des mauvaises interprétations… On ne peut les éliminer que par la confrontation et la discussion. Nous avons toujours été étrangers à la chicane mesquine et à l’obsession maladive qui voulait voir dans toute divergence secondaire une question fondamentale et gonflait artificiellement tout malentendu, le hissant à la hauteur d’une opposition de principe. Cette méthode qu’on voulait présenter comme le dernier cri du "purisme révolutionnaire" et qui n’était en fait que la manifestation d’une constipation sectaire, stérilisant tout effort théorique, rendant impossible toute discussion et confrontation politique et obscurcissant les divergences réelles, nous ne l’avons que trop bien connue dans la période de Fr-Al [3].
Rappellerons-nous que nous avons été opposés, de la façon la plus intransigeante, à la tendance Vercesi, que nous nous sommes catégoriquement opposés à son exclusion qu’on ne voulait pas préalablement à toute discussion. Cela parce que nous sommes convaincus qu’une divergence politique ne peut être tranchée par des mesures organisationnelles avant que le débat politique ait permis à la pleine clarté de se faire et ait rendu nécessaires les mesures organisationnelles. Le même souci nous guidait quand nous nous refusions à suivre ceux qui, dans la question des rapports avec les CR (Communistes Révolutionnaires – NDE) et RKD, préconisaient la rupture de tout contact et de toute discussion politique avec ces groupes sous le prétexte fallacieux que ces groupes sont confusionnistes et ne se réclament pas de la GCI.
Mais si nous ne connaissons que trop, pour en avoir fait l’expérience, cette maladie funeste qui consiste à fabriquer de toute pièce des "divergences de principe", nous ne saurons pas davantage admettre qu’on minimise des divergences réelles, qu’on réduise les divergences graves à des bagatelles, ou bien pis qu’on les passe sous silence.
La crise, qui existe dans la GCI depuis l’avant-guerre et qui s’est développée et aggravée au cours de la guerre, ne repose pas sur des "malentendus" comme vous semblez le croire, ni sur le fait de la présence de "pontifes" comme voulait le prétendre Vercesi dans sa polémique contre nous. Le seul fait qu’elle dure depuis 1938, qu’elle porte sur un ensemble de questions théoriques et politiques de première importance, sur des analyses diamétralement opposées de la situation, qu’elle s’est concrétisée par l’exclusion de la tendance de Vercesi qui participait et dirigeait le Comité de coalition antifasciste italien de Bruxelles en étroite collaboration avec tous les représentants des organisations politiques de la bourgeoisie, tous ces faits prouvent qu’il ne s’agit pas de bagatelles mais de divergences politiques réelles et très graves qu’on n’a le droit ni de minimiser ni de passer sous silence.
Notre Fraction Française a fait preuve du sens des responsabilités politiques et a agi de l’unique façon communiste en portant le débat publiquement. Aux documents que nous avons publiés seuls ou avec la Fraction Italienne, et plus particulièrement les brochures Notre réponse, La déclaration politique et Quand l’opportunisme divague, aucune réponse n’a jamais été faite. On a préféré à un débat politique, à une confrontation loyale, la méthode de la petite polémique du dénigrement personnel, les chicanes organisationnelles, les intrigues aboutissant à des scissions dans l’obscurité.
Nous regrettons que la Fraction belge n’ait jamais répondu ni publiquement ni par un document intérieur pour réfuter nos positions ou y souscrire. Elle porte ainsi une responsabilité indéniable pour l’état dans lequel se trouve l’ensemble de la GCI.
La collaboration honteuse dans le Comité de Coalition Antifasciste de la fraction Vercesi, qui a duré de longs mois, s’est faite à Bruxelles, là même où vit et agit la Fraction belge. Quelle a été votre position à ce sujet ? Pourquoi, dans votre organe L’Internationaliste, n’avez vous pas pris position ? Il fallait oser dire si vous approuvez cette collaboration qui est en fait une trahison ; il fallait que vous preniez la responsabilité politique de dire en français aux ouvriers belges ce que Vercesi dans le meeting de la coalition, en italien aux ouvriers italiens que De Brouckère, ce laquais socialiste de la bourgeoisie belge, était "l’ami des ouvriers italiens immigrés" ! On ne peut combattre le capitalisme et ses agents socialistes ou staliniens en belge, et collaborer en italien. Ou bien considérez-vous peut-être que le Comité de Coalition Antifasciste était une affaire nationale des ouvriers italiens dont vous n’avez pas à vous mêler ?
Mais si vous n’approuviez pas cette collaboration de classe, il fallait aussi le dire ouvertement et dénoncer publiquement, comme nous l’avons fait, et cette politique et ceux qui la pratiquent.
Aujourd’hui on essaie de minimiser, d’en faire une petite question, d’importance secondaire, on essaie de cacher à la connaissance des militants révolutionnaires ce honteux journal de la Coalition Antifasciste, L’Italia di Domani, à la rédaction duquel Vercesi prenait une part prépondérante et où s’étalait la plus honteuse exaltation à la participation à la guerre impérialiste. Nous même n’avons pu avoir connaissance de ce journal qu’incidemment et avec un retard d’un an.
On étouffe, on tente de faire oublier cet "incident de Bruxelles" comme on s’exprime à Turin. On veut bien reconnaître dans des conversations personnelles que c’était une erreur, ou mieux encore "une erreur de perspective" (?), mais dès qu’il s’agit de s’expliquer en public, on a un bœuf sur la langue et sur la plume. Rien ne sort. Sourds et muets !
Quelle est la situation présente de la Fraction de la Gauche Communiste en France ? La scission provoquée par la minorité Fr-Al, en mai 1945, avait comme prétexte notre soi-disant manque d’intransigeance de principe. On représente notre action - comme au 1er mai avec les CR et RKD contre la guerre impérialiste et notre volonté de discussion, de confrontation et de clarification politique avec ces groupes qui, tout en n’étant pas de la Gauche Communiste Internationale, sont néanmoins des groupes révolutionnaires - comme on ne sait quelle volonté de procéder à une unification organique à brève échéance. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Nous avons effectivement procédé à une série de réunions de discussion et de confrontation politiques avec les CR et RKD auxquelles nous avons invité des militants d’autres groupes révolutionnaires. Nous avons débattu et défendu publiquement les positions de la GCI sur les problèmes fondamentaux : l’expérience russe, la question de l’État, la notion de Parti et de Fraction, le problème du regroupement de l’avant-garde, la question italienne et la formation du parti de classe en Italie. Aucune unification organique précipitée ne s’est produite. Mais le but a été partiellement atteint, à savoir l’effort de clarification. Et pendant le même temps, de l’autre côté, nous assistons à des conciliabules secrets, à des conversations mystérieuses, à des tractations personnelles, la pire pratique de noyautage où se fait jour la grosse caisse de l’influence personnelle de Vercesi qui se multiplie à travers des voyages diplomatiques, pour qu’enfin, sous le haut-arbitrage de Vercesi, surgisse un rassemblement hétéroclite qui s’intitule également "Fraction Française".
Non seulement, en pratique, la méthode de racolage personnel en dehors de tout débat politique, dans le plus grand secret vis-à-vis des autres groupes, est indigne mais encore cet enfant est porté sur les fonds baptismaux de la GC par Vercesi en personne, que les hauts faits dans le Comité de Coalition Antifasciste ont particulièrement désigné à cet honneur. Et sur quelle base s’est fait ce rassemblement ? Sur la base politique des éléments constituants, c’est-à-dire de l’ancienne Union Communiste [4], de l’ancienne Minorité Italienne qui a rompu avec la Fraction sur la question espagnole [5], sur les Thèses de Rome. La déclaration de principe qui fut le document de base à la formation de la Fraction Française est évidemment écartée et abandonnée par les ex-camarades Fr et Al, de même que nos Statuts, Thèses et Résolutions adoptés à l’unanimité de notre conférence constitutive. Comble de l’ironie, ce sont ces mêmes documents de base de la Fraction, qu’on nous reprochait de transgresser, que nos champions de l’intransigeance abandonnent totalement aujourd’hui.
Quelle est la nature politique de ce nouvel amalgame ? Un camarade responsable de ce groupe a dit qu’il repose sur "un compromis", sur "des concessions réciproques". Charmante formule ! On pourrait plus exactement dire qu’il repose sur "une amnistie politique" tacite entre ceux qui se sont retrouvés à participer à la guerre impérialiste en Espagne (n’est-ce pas sur ce point crucial que vous avez rompu avec la Ligue Internationaliste et formé la Fraction Belge ?) et celui qui, au travers du Comité Antifasciste de Bruxelles, a participé à la guerre impérialiste mondiale.
C’est maintenant qu’apparaît en pleine lumière la nature profonde de la scission provoquée dans la Fraction Française au mois de mai. Nous pouvons dire que la façon dont cette scission a été faite - brusquement, après le retour de Fr de Bruxelles (convertie, pour la troisième fois en un an, au Vercesisme), sans que l’on puisse saisir les causes politiques principielles cachées adroitement par une pluie d’accusations d’ordre personnel et de chicanes organisationnelles - a été un chef-d’œuvre de manœuvre diplomatique. On ne peut qu’admirer Vercesi qui, en véritable maestro et avec un art inégalable, a conduit de loin cette opération. C’était sa façon de répondre à notre Quand l’opportunisme divague. On peut évidemment reprocher que ce n’est pas très honnête politiquement ni très loyal. Mais, n’est-ce pas que l’honnêteté et la loyauté en politique sont, pour certains, synonymes d’imbécillité. Par tous les moyens, par la manouvre et l’intrigue, pour arriver à ses fins, voilà le dernier cri de Vercesi. Et nous savons, par l’expérience douloureuse de la 3ème Internationale, où mène une telle morale et qui s’en sert.
Vous nous avez écrit, quelque temps après la scission, que vous ne pouviez pas vous prononcer sur le fond de la scission, que vous attendiez des éclaircissements ultérieurs. En même temps, vous ajoutiez : "C’est plutôt les autres qui nous semblent représenter ’l’héritage’ de la famille". Que reste-t-il aujourd’hui de cet "héritage" ??? Les documents de base de la Fraction Française sont abandonnés. La résolution de constitution du Bureau International est elle-même abandonnée. On donne droit de citer aux positions politiques de la Minorité italienne et de l’Union Communiste contre qui, justement, s’est formée la Gauche Communiste Internationale. Est-ce cela "l’héritage de la famille" dont vous parlez ? La Gauche Communiste, ses positions politiques, ses traditions, c’est autre chose que ce rassemblement opportuniste sans principe. Et nous comptons le défendre, cet héritage, envers et contre tous, avec des (...) politiques et la méthode de la loyauté communiste.
L’opportunisme peut évidemment obtenir quelques succès numériques (les trotskistes en sont un exemple) mais il est frappé de stérilité théorique. Et ce n’est pas un hasard alors que cet amalgame n’a pas publié, de toute son existence, un seul document, même pas une résolution politique sur sa constitution ; nous avons, nous, avec nos faibles forces numériques, avec nos moyens matériels misérables, publié, en plus de 4 numéros de L’Etincelle, des tracts et affiches pendant les élections (ne nous a-t-on pas accusé "d’activisme"), 4 numéros de notre revue théorique Internationalisme et 4 fascicules de rapports et résolutions de notre conférence du mois de juillet.
Nous sommes décidés à intensifier ce travail et à le compléter par une série de brochures. Quelques unes sont prêtes, seules nos difficultés techniques et matérielles sont cause de retard. Parmi nos brochures se trouvent notamment une sur l’État, une sur la nature de la guerre impérialiste et une troisième sur Fraction, Parti et classe.
Fin janvier, sortiront L’Etincelle et Internationalisme. Ce dernier contient des articles sur l’expérience russe, les nationalisations, sur le problème du regroupement et le premier congrès du PCI.
Nous n’avons pas pu nous rendre à ce congrès mais nous avons reçu indirectement la plate-forme politique et nous avons eu des échos sur le travail du congrès. Nous traiterons cette question, comme à notre habitude, publiquement dans les prochains Étincelle et Internationalisme. Nous soulignons les côtés positifs acquis, mais nous ne poussons pas de panégyriques béats. Répugnant à l’idolâtrie, nous soulignons ce qui nous apparaît comme négatif dans le PCI et dans la plate-forme ; et nous les soumettons à notre critique.
Le fait que ce soit précisément Vercesi qui fut chargé d’assurer les relations internationales nous paraît d’une indication politique extrêmement grave. Nous sommes en outre en droit de craindre que la méthode de regroupement, dont il nous a donné récemment un échantillon à Paris, devienne, sous le poids de l’autorité du PCI, la méthode par excellence dans les relations internationales et dans la GCI en particulier.
"Comment en sortir ? Que proposez-vous ?", nous demandez-vous. Avant tout par la volonté ferme de revenir à des méthodes saines de loyauté communiste. Bannir la manœuvre et l’intrigue. Seules la confrontation des idées, la lutte idéologique et la clarification des divergences réelles peuvent permettre un travail fécond. La discussion internationale par des écrits, par des conférences. Il faut éviter la fabrication d’un Bureau International de la Gauche Communiste à l’image de l’amalgame parisien. Des conférences politiques internationales des fractions avant toute solution organisationnelle. Mais cela n’est qu’un premier pas. Il faut inviter d’autres groupes, faisant partie du courant historique de la gauche qui va de la 3ème à la 4ème Internationales, à une discussion générale et organisée. Éventuellement et pour plus tard, envisager avec eux des conférences internationales. Une première délimitation s’impose, non sur la base de sympathies personnelles mais sur des critères politiques.
Nous avons exprimé notre pensée clairement là-dessus dans la résolution de notre conférence de juillet (voir résolution sur les relations internationales, Fascicule n° 3 du Bulletin spécial).
Nous soutiendrons tout effort qui va dans le sens de l’élimination des malentendus et de déformation consciente ou inconsciente, de rétablissement des rapports et des contacts entre les divers groupes, et plus particulièrement entre les fractions de la Gauche Communiste, sur la base d’une discussion et d’une confrontation politique loyales et saines. Dans ce but et estimant qu’il serait très important d’avoir un échange de vue plus directe, nous proposons qu’un camarade qualifié de la Fraction belge vienne nous voir et discuter ici.
Nous terminons cette lettre avec l’espoir de nous être faits comprendre et que votre effort, comme le nôtre, de dégager le mouvement révolutionnaire de l’état de confusion où il est plongé triomphera des innombrables obstacles auxquels il se heurte.
Recevez, chers camarades, nos salutations révolutionnaires.

LA GAUCHE COMMUNISTE DE FRANCE

Notes :

[1NDE – « Frédéric » ou « Frédérique » : Suzanne Voute, membre de l’autre La Fraction française de la Gauche communiste groupe dissident de la GCF. Suzanne Voute fera paraître Programme Communiste à partir de la fin de l’année 1957.

[2NDE - Ottorino Perrone (leader de la fraction italienne avant la guerre) qui a développé avant le début de la guerre que l’économie de guerre avait sauvé le capitalisme de sa crise économique et de l’inexistence du prolétariat pendant la guerre.

[3NDE – tendance Frédérique-Alberto au sein de la GCF avant la scission.

[4- NDE – Groupe existant entre 1934-1939 et publiant l’Internationale. Chazé et Lastérade s’engagent dans la Fraction Française de la GC.

[5NDE – La Minorité de la gauche italienne est partie s’engager dans les milices du POUM en juillet-aout 1936.




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