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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Signification politique des élections
Article mis en ligne le 8 juin 2015
dernière modification le 3 juin 2015

par ArchivesAutonomies
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On connaît les résultats des dernières élections législatives en France : le PCF obtient 5475 mille voix (gain 273 mille voix) et devient le premier parti de France ; la SFIO, 3474 mille voix (perte de 744 mille voix) ; le MRP, 5066 mille voix (perte de 556 mille voix) et perd sa place de premier parti de France au bénéfice des staliniens ; les radicaux, 1971 mille voix (perte de 208 mille voix). Que signifient ces chiffres ?

Les abstentions

Il faut tout d’abord souligner l’augmentation des abstentions qui passent de 4489 mille à 5535 mille. A cela il faut ajouter que, depuis la "libération", aucune campagne électorale n’a été plus terne que celle-ci. Les masses populaires commencent à se lasser de la comédie électorale. Les partis politiques le sentaient si bien qu’ils ne se sont pas ingéniés à faire les promesses électorales habituelles. Plus de suppression de cartes de pain, comme l’a fait le socialiste Pineau en 1945 ; plus de (...) électorales à la Marcel Paul comme en juin 1946, ces truc- là ne prenant plus, les masses sachant à quoi s’en tenir. La campagne électorale s’est faite plutôt sous le signe des scandales visant plus à discréditer les adversaires qu’à gagner les électeurs par la vertu de sa propre gestion. Et la SFIO doit certainement beaucoup de son échec à ce truc des scandales par lesquels elle fut plus particulièrement visée et…touchée. -Le morne de la campagne électorale - qu’aucun parti n’a réussi à animer - et le nombre élevé des abstentions sont le signe certain d’une profonde lassitude des masses. Cela ne fait que confirmer notre appréciation, contrairement à ceux qui croyaient voir dans les récentes grèves des postiers et des fonctionnaires on ne sait quel réveil de la combativité de la classe ouvrière. Dans l’ensemble, les ouvriers ont voté pour le PCF ou le PS ; un petite fraction s’est abstenue, nullement comme une manifestation de protestation, comme une affirmation d’une volonté d’opposition mais plutôt comme une expression d’indifférence, de lassitude, de résignation. Encore faut-il ajouter que le plus grand nombre d’abstentionnistes se recrute dans les couches moyennes, petits commerçants etc…Tous les partis ont mené la campagne avant tout contre l’abstention car quel que soit le résultat, les élections restent toujours un des moyens préférés de la domination idéologique du capitalisme. Mais les abstentions en soi n’expriment pas encore une orientation anticapitaliste des masses. Dans leur forme passive, elles expriment, comme c’est le cas maintenant en France, un désarroi, un malaise, une incertitude qui envahit des couches de plus en plus nombreuses de la population.

L’enjeu de la campagne électorale

A part les scandales au travers desquels chaque parti tentait de discréditer les hommes politiques et ministres des partis adverses, aucune divergence profonde ne les opposèrent sur la politique intérieure ; sur ce plan, on peut dire qu’il règne plutôt un accord profond. Aucun parti d’ailleurs ne présentait le moindre projet de reconstruction économique de la France ; cela pour la simple raison qu’il n’existe aucune possibilité pour l’économie française de se renforcer et de sortir du marasme profond où elle se débat. D’autre part tous les partis sont d’accord que le franc est menacé, que l’équilibre budgétaire est irréalisable, que l’inflation est inévitable. Tous sont d’accord sur le nécessité d’une politique sévère de compression financière. Tous prêchent "l’heure de la pénitence", entendons la diminution du standard de vie des masses laborieuses et, en premier lieu, celui des ouvriers. Les partis ne se départageaient réellement que sur le politique extérieure. Bidault ou Thorez signifiait Washington ou Moscou. Voilà quel a été le vrai enjeu de la bataille électorale.

Échec de la politique de conciliation

Le tripartisme - qui représentait d’abord la politique du jeu de bascule entre Moscou et Washington et, par la suite, la politique de conciliation "avec Washington et Moscou" - est sorti grand vaincu de la bataille électorale. Socialistes et MRP, pour avoir présidé à cette politique d’hésitation, perdent ensemble 1300 mille voix. Si les défections de leurs voix n’ont pas été encore plus catastrophiques, ils le doivent à leur brusque retournement de veste au lendemain du referendum, à leur abandon de la politique de conciliation pour une politique d’hostilité ouverte contre le camp russophile. Leur prise de position antirusse, qui s’est traduite dans l’anticommunisme, leur a permis au dernier moment de limiter le désastre et de regrouper leur troupe. Ils allaient aux élections sous le drapeau, non de la défense du tripartisme mais de sa dénonciation, de la rupture avec le PCF et son rejet hors du gouvernement. La loi électorale jouant en faveur du plus fort parti devait faire le reste et achever de convaincre les larges masses du danger de disperser leur voix et de la nécessité de bloquer sur le nom du MRP.
Dans l’évolution du monde capitaliste vers des concentrations de plus en plus accentuées, il reste de moins en moins de place pour des politiques "nationales", indépendantes. La restriction et la disparition des marchés extra-capitalistes exacerbant la rivalité entre les grand pays impérialistes. Cette lutte ne se déroule pas seulement autour de la possession des marches extra-capitalistes comme ce fut le trait caractéristique des luttes impérialistes dans la phase ascendante mais prend un caractère nouveau. Hier le lutte se déroulait autour d’un butin provenant d’un monde extra-capitaliste ; aujourd’hui, en l’absence de ces marches le lutte se déroule dans le cadre du monde capitaliste. La vie économique d’un pays, le maintien de sa production est directement fonction de la non production d’un autre pays. Maintenir sa production signifie déterminer les autres pays à cesser d’être des producteurs pour devenir des consommateurs, les réalisateurs, les marchés d’absorption de sa production. Ce n’est plus la concurrence entre deux capitalistes pour des client mais la lutte pour la destruction de l’autre en tant que capitaliste producteur industriel et pour faire de lui le client forcé de sa production.
Dans cette phase décadente, le capitalisme n’offre plus de possibilité de développement industriel prolongé pour de nouveaux pays, car tout développement industriel dans un pays est une menace de mort pour les autres pays. Le développement parallèle fait place à une nécessité vitale pour chaque puissance impérialiste d’éliminer et de détruire les États impérialistes antagonistes. Telle est la loi du capitalisme décadent. Le sort des petits États capitalistes est étroitement lié à la grande puissance impérialiste à qui ils sont économiquement et politiquement soumis et avec qui ils font un bloc opposé à l’autre bloc ayant pour ou contre une ou plusieurs autres grandes puissances impérialistes. Se trouvant dans le camp du vainqueur, les petits pays peuvent compter obtenir quelques miettes en récompense, leur permettant de maintenir une vie économique ; dans le cas opposé, se trouvant dans le camp des vaincus, ces pays sont condamnés à une misère et perdent toute possibilité de relèvement économique.
La France pouvait, pendant de longues années, se donner l’illusion d’être encore une puissance impérialiste de première importance. En réalité ce ne fut qu’un mirage établi sur un passé "glorieux" de brigandage coloniale et de développement d’un capitalisme financier usurier. Le capitalisme français a occupé pendant un siècle la seconde place, après l’Angleterre, sur le plan mondial. Mais, imperceptiblement et régulièrement, s’est développé, à côté de lui, un autre capitalisme plus dynamique qui n’a pas tardé à le supplanter et à lui ravir sa place dans l’économie mondiale. Ce n’est pas notre intention, dans le cadre de cet article, de faire l’étude des raisons historiques qui ont joué en faveur du développement du capitalisme allemand aux dépens du capitalisme français resté conservateur. Le même phénomène historique est à constater pour l’Angleterre qui s’est laissée dépasser et finalement dominer par le développement gigantesque du capitalisme des États-Unis. Mais, contrairement à l’Angleterre qui a lutté avec âpreté pour sa puissance mondiale et n’a cédé finalement que par rapport aux États-Unis, tout en parvenant à conserver la première place du capitalisme européen, le capitalisme français, lui, déclinait régulièrement depuis le début du siècle et s’est laissé dépasser par plusieurs jeunes États capitalistes.
Le première guerre mondiale, de 1914-18, fut essentiellement une compétition entre l’Angleterre et l’Allemagne pour la domination du monde ; le France ne jouait alors qu’un rôle nettement secondaire. Et si, au lendemain de 1918, les circonstances particulières qui ont joué, durant et après le traité de Versailles (révolution russe, perturbation révolutionnaire en Europe centrale, antagonisme Anglo-américain et le développement de l’antagonisme prédominant nippo-américain autour du pacifique) ont permis à la France (surtout riche en verbe et en hommes d’États, Clémenceau, Briand, Poincaré) d’apparaître au premier plan de la diplomatie mondiale, cela ne reposait pas sur une réelle consolidation des positions économiques du capitalisme français dans le monde. Longtemps masquée par une conjoncture politique mondiale favorable à la diplomatie français, la réelle faiblesse du capitalisme français devait apparaître à la veille de la guerre 1939-45 au cours de laquelle cette puissance factice et surfaite devait s’effondrer rapidement et complètement.
La deuxième guerre mondiale fut à nouveau une compétition entre l’Angleterre et l’Allemagne, compétition cette fois décisive et se soldant par la dislocation complète et l’élimination définitive du capitalisme Allemand.
Sur le plan mondial, cette compétition s’est conjuguée et a été complétée par la liquidation de cette autre antagonisme qui était celui de l’Amérique-Japon, aboutissant à l’écrasement du japon. La Russie - qui a longtemps hésité entre les deux blocs, spéculant sur l’affaiblissement réciproque des deux rivaux en présence pour tirer des avantages à leur dépens - s’est trouvée rapidement forcée d’abandonner sa position d’observateur, d’une part par les poussées expansionnistes de ses puissants voisins directs, menaçant ses frontières s’est sas intérêts des deux cotés à la fois : l’Allemagne en Europe et le japon en Asie , et d’autre part en se rendant compte de l’issue prévisible et inéluctable de cette formidable compétition armée devant aboutir à l’effondrement des puissance ces de l’axe et su renforcement des États-Unis. Pour mieux résister et affronter demain la toute-puissance des États-Unis, il fallait, a la Russie, prendre les devants et s’assurer, dans le cours de la deuxième guerre, des positions aussi fortifiées que possible.
A côté de ces grands seigneurs s’affrontant avec des moyens puissants, la France n’a joué et ne pouvait jouer aucun rôle dans la deuxième guerre. L’épopée de Charles de Gaulle, n’avait pas plus d’importance que les "armées" polonaises ou yougoslaves. Quant à "l’armée" des maquis, elle fut surtout un article de propagande pour la participation idéologique à la guerre, un bourrage de crânes destiné aux ouvriers pour les détourner de toute velléité de regroupement et de lutte sur leur propre terrain de classe. Sa valeur militaire fut absolument nulle.
La guerre a révélé non seulement la position médiocre, de troisième ordre du capitalisme français, mais encore - et cela est vrai pour tous les capitalismes faibles - un manque d’unité d’intérêts économiques internes de la bourgeoisie française, ce qui a permis et permet toujours à une fraction du capitalisme français de s’accommoder de la domination mondiale allemande éventuellement russe, tandis que l’autre fraction sa trouve en opposition absolue et ses intérêts sont étroitement liés et intégrés dans le système de domination économique anglo-américain. En l’occurrence cette division de la bourgeoisie française se trouve grosso-modo entre le secteur industriel (occupant une place relativement faible dans la production nationale et également dans l’économie nationale)et le capitalisme colonial et financier, prépondérant dans l’économie nationale et indissociablement lié internationalement au système anglo-américain et qui lui est soumis, malgré et tout en se heurtant à ces pays dans le cadre même de leur unité d’intérêt.
A l’arrêt des hostilités, après l’écrasement et l’élimination de Allemagne et de Japon, la France croyait pouvoir à nouveau reprendre, à la faveur du nouvel antagonisme fondamental de l’époque moderne qui oppose irréductiblement l’Amérique et l’URSS, une figure d’indépendance et, en jouant à l’arbitre ou à l’intermédiaire, mettre à son profit cet antagonisme. Elle croyait, en somme, pouvoir renouveler ce qui lui a si bien réussi au lendemain de la première guerre mondiale. Bien mal lui en a pris. Non seulement sa situation propre est, de beaucoup, plus précaire, mais ses conditions historiques ne sont plus les mêmes qu’en 1918.
Alors, il existait plusieurs centres d’antagonisme, s’intercalant et se recoupant au point que les États-Unis devaient momentanément abandonner leur toute puissance en Europe pour concentrer le plus fort de leur attention sur le Pacifique, tout en ne pouvant interdire au Japon de se renforcer et de s’emparer des possessions Allemagnes dans le Pacifique, de la Corée et de la Mandchourie. Alors, il existait une situation de troubles et de convulsions, révolutionnaires en Europe, obligeant les différents impérialismes à mettre en sourdine leur rivalité et à mettre au premier plan leur solidarité dans la lutte contre la menace du prolétariat. Alors, le capitalisme allemand n’avait fait que de subir une défaite, grave certainement, mais qui ne le mettait pas encore définitivement hors de toute compétition.
La situation présente est un antagonisme unique de domination mondiale, avec un nombre d’antagonistes réduit au minimum : Amérique-Russie -, l’Angleterre elle-même renonçant à jouer à l’indépendance intégrale et à disputer l’hégémonie américaine, pour tendre à s’incorporer de plus en plus dans une unité économique avec cette dernière (voir les discours de Churchill en accord total avec la politique du gouvernement travailliste, soutenant partout la politique américaine et proclamant, en toute circonstance, son identité de vue avec cette politique).
Le tripartisme gouvernemental sur le plan intérieur indiquait cette folle et intenable politique de vouloir soustraire la France à son intégration dans un bloc et à sa soumission à la domination américaine. Deux ans de cette politique permet au capitalisme français de faire le bilan. La Belgique a franchement aliéné son indépendance à l’Amérique-Angleterre. Résultat : sa situation économique est de loin meilleure que celle de la France. Cette dernière a certes obtenu quelques satisfactions pour son "prestige" à qui on accordait le titre officiel de 4ème Grand et des sièges honorifiques de membre permanent du Conseil de Sécurité et autres places spéculaires, mais ses revendications ne sont pas plus prises au sérieux (problème allemand, charbon de la Ruhr, problème de la Sarre et de la Rhénanie ), sa liberté d’action et son indépendance n’en sont pas moins aliénées, (voir la Syrie, le pétrole de l’Iran, les colonies etc.) et sa situation économique n’a fait qu’empirer.
Deux ans de politique extérieure d’hésitation, de tergiversation, de conciliation, ce qui était la base du tripartisme, n’ont fait qu’aggraver la position de la France et c’est cette politique qui vient de s’écrouler. L’échec de cette politique, bien plus que de se manifester simplement dans la perte des voix du MRP et des socialistes dans les dernières élections, s’exprime surtout dans le fait de leur renonciation ouverte à cette politique et leur catégorique dénonciation de la formule de tripartisme qui en a été l’expression.

La victoire stalinienne

La presse voit en général dans le succès remporté par les staliniens un succès uniquement sur les socialistes. C’est d’ailleurs la même explication qui est donnée par les intéressés eux-mêmes. Les staliniens crient à la victoire et lui donnent le sens d’une désapprobation par les ouvriers de la politique anti-communiste et anti-unitaire des socialistes. A les entendre, les ouvriers ont signifié, par leur vote, leur désir de voir s’établir une entente socialo-communiste, première étape vers l’unité organique.
Cette thèse est plus démagogique que réelle. Il suffit de se référer aux exemples où, dans certaines circonscriptions, des listes communes socialo-communistes ont été présentées sous l’étiquette du candidat du Parti Ouvrier Français pour constater que, dans l’ensemble, elles n’obtinrent aucunement le succès que veulent lui attribuer les staliniens. Les ouvriers restent assez sceptiques sur les possibilités d’une telle unité et l’idée d’un parti ouvrier unifié ne suscite, en France, pas plus d’enthousiasme que le Parti socialiste communiste unifié en Allemagne. Et ce n’est certainement pas en cela qu’il faut chercher les causes du succès stalinien.
De toute façon on est loin de retrouver dans le succès stalinien les restes de voix socialistes, les socialistes ayant perdu près de 750 mille voix, les staliniens n’en ayant gagné que 275 mille. Et nous sommes très sceptiques encore sur la provenance politique de ces 275 mille voix à qui on attribuerait à tort une origine socialiste.
Il faut accorder une importance plus grande qu’on ne le fait généralement au titre de listes d’"Union républicaine et résistante" sous lequel les communistes se présentaient couramment. Ce titre est plus qu’un simple camouflage. Il représente l’en-tête permettant le rassemblement d’une fraction de la bourgeoisie non spécifiquement stalinienne mais optant pour une politique extérieure axée sur la Russie. C’est ce groupe d’apparentés staliniens, les Pierre Cot, les d’Astier etc., une dizaine de députés à la chambre qui ont incontestablement une certaine valeur politique d’hommes d’États et qui présentent la tendance russophile d’une partie du capitalisme français.
Dans la campagne électorale, le trait fondamental ne fut pas la lutte des partis mais les deux orientations : avec l’Amérique ou avec la Russie, qui s’affrontèrent en deux blocs dont les partis n’étaient que les subdivisions internes. Sous la bannière du stalinisme s’est regroupée toute la fraction pro-russe de la bourgeoisie, et c’est là l’énigme de son succès mais aussi la réalité de sa faiblesse.
Les staliniens ont obtenu une victoire électorale, mais le politique pro-russe a subi une défaite. La bourgeoisie française engage résolument son bateau dans le sillon américain.
Soulignons en passant ce qui ressort par ailleurs du succès stalinien : une idée qui a pris naissance dans le camp de la bourgeoisie tend à enraciner dans certains milieux révolutionnaires. Le camarade Bergeron, à qui nous avons donné la pleine liberté de s’exprimer dans notre bulletin, a amplement développé cette idée dans son étude sur la nature des partis staliniens. D’après cette idée, les partis staliniens ne seraient pas devenus des partis nationaux, mais seraient en quelque sorte des partis nationaux ou a-nationaux, n’étant rien d’autre que les agences d’un État impérialiste étranger, à savoir le Russie.
Il fut un temps où la politique des partis communistes et la politique de la Russie se confondaient en une unité, du fait que la Russie faisait partie du mouvement révolutionnaire international et que ses intérêts ne pouvaient être autres que ceux de prolétariat mondial.
C’est uniquement sur ce plan de la révolution socialiste mondiale qu’existent les conditions du dépassement du cadre national. Sur le plan du capitalisme ne peuvent exister que des alliances, des axes, des blocs, des soumissions, des compétitions et des accommodements internationaux mais dictés toujours par les intérêts partant d’un point de vue national.
Le cerveau du petit bourgeois ou de l’ouvrier dévoyé, qui continue toujours à voir en la Russie quelque chose de fondamentalement opposée au capitalisme, peut très logiquement conclure à l’identité entre l’intérêt national défendu par l’État russe et les buts poursuivis par les partis communistes dans les divers pays capitalistes. Le capitalisme antagonique de la Russie accrédite également cette idée pour autant que cela lui sert de propagande dans sa lutte contre la Russie et contre les tendances d’entente et de conciliation avec la Russie en son propre sein. Mais cela n’en reste pas moins une légende, tout comme la légende accréditée par les nazis sur l’identité entre "la juiverie internationale, la finance mondiale et la démocratie anglo-saxonne".
Il est à peine nécessaire d’insister sur le fait que les Cot, les d’Astier de la Vigerie et les gens du MURF ne sont pas simplement des agents de l’impérialisme russe (Herriot a aussi, pendant un temps, flirté activement avec les communistes). Une cinquième colonne ne peut être qu’une petite clique à la Doriot, mais il est à peine sérieux de présenter un parti groupant autour de lui 30% des électeurs, la plus grande organisation nationale et près de 6 millions d’électeurs, comme une 5ème colonne. C’est bien la première (non pas la cinquième) force, non pas de l’impérialisme étranger, mais de la bourgeoisie nationale défendant à sa façon les intérêts fondamentaux du capitalisme national.

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Le stalinisme en France, estimons nous, a fait son plein. Dans ces dernières élections il a regroupé toutes les forces d’orientation pro-russe. Les possibilités d’un nouveau développement ultérieur est conditionné par un renforcement de la position russe sur l’échiquier international. C’est à cette condition que de nouvelles fractions de la bourgeoisie pourraient se rallier à lui, mais cette condition justement n’existe pas. La Russie semble dernièrement céder pas mal de terrain devant les États-Unis. Nous devrions donc assister à un affaiblissement du poids des staliniens dans la vie politique française et à une baisse de leur influence dans la vie publique. Remarquons toutefois que, contrairement aux affirmations des trotskistes, anarchistes et autres groupes de gauches comme le RKD, les CR et la FFGC sur la radicalisation des masses et la perspective de grandes luttes de classe en gestation - dont la grève des postiers aurait été l’annonciatrice -, le PCF a gardé presque intacte son influence sur les ouvriers. Malgré leur assaut, les socialistes n’ont pu entamer sérieusement l’influence dominante des staliniens sur les ouvriers ou sur la CGT où ils règnent toujours en maître. C’est cette force qu’utiliseront les staliniens demain pour ne pas se laisser complètement évincer de la direction gouvernementale et pour obliger le bloc pro-anglo-américain à souffrir leur présence et à leur faire une place réduite mais toujours intéressante et confortable sur les fauteuils ministériels.

Les trotskistes amochés

Pour si insignifiant que soit le parti trotskiste, il ne serait pas gentil de notre part de parler des derrières élections sans lui exprimer notre "sympathie" pour la série des revers qu’il a subis.
Aux élections de juin 1946, il est allé aux urnes avec le cri de guerre de "à la porte le MRP". Et c’est le MRP qui a gagné des voix et des sièges et a pris la présidence du gouvernement.
Un autre mot d’ordre de la campagne trotskiste était "gouvernement ouvrier PCF-PS au pouvoir" et voilà que le bloc "ouvrier" a perdu la majorité qu’il avait avant dans la chambre provisoire.
Décidément le trotskisme n’est pas seulement un parti malheureux qui n’a pas la main heureuse dans le choix de ses mots d’ordre mais encore il porte malheur aux autres.
Les trotskistes, depuis deux ans, désirent ardemment avoir un député, comme une femme stérile désire un enfant. Et que n’ont-ils pas fait pour cela ? Aux dernières élections, ils sont allés jusqu’à implorer les staliniens et les socialistes en leur proposant d’abandonner toutes leurs voix d’avance si, en échange, ces partis voulaient bien laisser une circonscription libre pour l’élection d’un tout petit député trotskiste, ne serait-il que de la taille de Pierre Frank. Rien n’y fit. Ils se sont beaucoup dépensés, n’ont pas ménagé leurs efforts, ni des masses d’argent et sont finalement revenus, de la bataille, bredouilles, cocus, battus et… évidemment contents. Pourtant il n’y a pas de quoi, vraiment ! Ils se sont présentés dans deux fois plus de circonscriptions que la dernière fois pour récolter 59 mille voix (la dernière fois 49 mille) et la chose la plus surprenante pour eux fut de constater que dans toutes les circonscriptions où ils avaient déjà bataillé aux élections de juin 1946, ils ont enregistré des pertes sensibles de leur voix allant parfois jusqu’à (…).
Pauvres, pauvres trotskistes. Il serait cependant faux d’en conclure que l’influence trotskiste tend à décliner dans la même mesure que leurs voix. Mais la solution de l’énigme, que les trotskistes n’ont pas encore saisie, réside précisément dans le fait que leurs sympathisants ont pris à la lettre ce qu’ils leur disaient. On leur a tant dit et répété qu’il fallait barrer la route à la "réaction", qu’il fallait opposer le bloc ouvrier (PCF-PS) aux formations politiques de la bourgeoisie. Eh bien, il était logique que ces sympathisants votent pour le PCF et le PS - et non pour le PCI - seuls efficacement placés pour battre un candidat MRP ou PRL.
Quand on fait de l’opportunisme il faut le faire avec logique jusqu’au bout. Grands pontifes de la manœuvre trotskiste…

Force et faiblesse du Parti socialiste

Il peut sembler, à première vue, que toute notre analyse de la situation politique en France, de la force et de la fonction des divers partis la composant soit erronée du fait que les résultats des élections semblent contredire et démentir l’idée que nous avons émise pressentant le parti socialiste comme le pivot de la politique et de gouvernement français à venir. En effet dans les études que nous avons consacrées à la situation en France depuis les élections de juin, nous avons constamment rejeté les affirmation sur l’affaiblissement du PS, sur la soi-disant crise de ce parti, sur son déchirement entre la droite et une gauche, sur un prétendu grignotage de la part de PCF et les affirmations fantaisistes sur un rapprochement avec les staliniens. Et pourtant le PS vient d’essuyer la plus grande défection des voix et sort le grand vaincu des élections. Comment pouvons-nous maintenir notre appréciation et ne pêche-t-elle pas à la base ? Eh bien, franchement, et tout en écrivant sous l’effet immédiat des élections, nous croyons devoir maintenir notre appréciation et cela malgré les apparences immédiates.
Comment s’explique l’échec électoral incontestable des socialistes. D’abord il faut constater que leurs voix en moins ne sont pas allées, comme on le croit, aux communistes mais, à notre avis, surtout vers l’abstention. A cela il y a deux raison : la première est la campagne formidable menée autour des scandales éclaboussant et compromettant essentiellement les ministres socialistes.
D’une façon générale, le Parti communiste s’avère être imbattable dans l’art de manœuvrer des larges masses, d’orchestrer des campagnes de calomnies, d’organiser la propagande, des campagnes spectaculaires et des manifestations de tous ordres ; cela est dû en plus aux illusions des masses en la Russie, à son organisation ultra-centralisée, militarisée dirons-nous, à son dynamisme, à son manque de tout scrupule dans le choix des moyens et à ses origines populaires. Il n’y a qu’une formation politique capable de lui disputer ce savoir-faire, et pour des raisons identiques, c’est le parti fasciste. Dans ce domaine le parti socialiste parait beaucoup plus "mou" en même temps que lourd. Il manœuvre aussi mal dans les masses qu’il sait être subtil et plein de finesse dans les sphères pures de la politique, dans les parlements, commissions, conférences, gouvernements. Les communistes sont les as de la grossière manœuvre spectaculaire, frappant l’esprit de la masse ; les socialistes sont les "aristocrates" de la manœuvre dans les coulisses de la fine diplomatie, dans la pénombre, loin des bruits de la rue. Les socialistes peuvent subir de graves échecs dans les élections, ils ne perdront pas de leur force sur leur propre terrain. Ce qui n’est pas le cas, pour les communistes qui ne peuvent maintenir une place plus haut que s’ils sont soutenues par une base dans la rue doublement et triplement plus forte.
A côté des lourds chevaux de trait que sont les staliniens, les socialistes apparaissent comme des chevaux de course racés.
De tout temps, le mouvement syndical français échappait à la domination socialiste qui, même aux plus beaux jours après la scission politique et syndical, ne pouvait se prévaloir d’une grande influence dans les masses ni dans les organisations syndicales. Malgré la politique anti-ouvrière du ministre du travail, le communiste Croizat, malgré leur manœuvre lors de la grève des postiers et du mouvement des fonctionnaires, mettant adroitement les staliniens en posture de briseurs de grève, les socialistes se sont avérés incapables de mettre suffisamment ces faits à leur avantage et d’entamer sérieusement l’influence stalinienne dans la CGT.
C’est le fait d’avoir servi trop longtemps de couverture en même temps que de marche d’escalier aux staliniens qui fait perdre aux socialistes une partie de sa clientèle désorientée. Cette clientèle n’est pas définitivement perdue pour lui, il la retrouvera demain dès qu’il s’engagera dans une politique plus affirmative, sans crainte de rupture du "juste équilibre".
Et tout indique que le PS tend vers cette nouvelle politique. En définitive, le PS a perdu une bataille mais sa puissance politique n’est pas entamée. Et nous persistons à croire que, dans l’avenir tout proche, se vérifiera notre affirmation que le parti socialiste reste le meilleur représentant, dans la situation actuelle du capitalisme français, et l’axe de sa future combinaison gouvernementale.

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À quelque chose malheur est bon. La diminution du groupe socialiste dans la chambre a fait perdre la majorité numérique au bloc des "parti ouvriers". Cette situation exclue désormais toute possibilité d’un gouvernement PCF-PS. Les socialistes ne doivent pas être fâchés d’être ainsi définitivement libérés de toute démagogie stalinienne sur la participation à un gouvernement bipartite ou sur le soutien d’un gouvernement stalinien. Débarrassés de ce cauchemar, ils se sentiront les coudées franches et plus libres dans leurs mouvements et leur manœuvre et, tout en étant numériquement plus faibles, ils occuperont des positions plus fortes en devenant l’arbitre de toute combinaison gouvernementale.

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Le bloc pro-russe mis de cote, restent deux grands partis pouvant prétendre à la direction de l’État français : le MRP et la SFIO. On ne peut pas encore accorder une place prépondérante au Parti radical, quoique ce parti revienne renforcé et qu’il passera indiscutablement, demain, des bancs de l’opposition, qu’il occupait depuis deux ans, à ceux de la nouvelle majorité.
"Le Parti radical est un parti de gouvernement" a déclaré Herriot au dernier congrès de ce parti et aucun doute qu’il siège demain dans une coalition gouvernementale. Mais il ne peut, sauf un concours de circonstances particulièrement heureux pour lui, prétendre assumer, dès maintenant, la direction de l’État.
Des deux partis, du MRP et de la SFIO, nous croyons que, malgré sa supériorité numérique, le premier doit céder les rênes du futur gouvernement au dernier. Cela pour bien des raisons et, entre autres, pour la raison primordiale de la nécessité de faire une place aux staliniens dans le futur gouvernement, sans quoi les socialistes eux-mêmes se refuseront à y participer. A moins de rejeter les communistes et les socialistes dans l’opposition et de s’appuyer sur tout le restant de la chambre, ce qui parait aléatoire, le MRP doit passer la main aux socialistes ou à une personnalité "neutre".
D’aucuns camarades ont émis l’idée d’une opposition entre le MRP et les socialistes, traduisant sur le plan français une rivalité qui existerait sur le plan international entre les États-Unis et l’Angleterre et qui, toujours d’après ces camarades, est perceptible dans tous les pays non occupés par la Russie, où se livrerait une lutte entre les partis sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, soutenus les uns et les autres par ces deux puissances impérialistes. Ils appuient en outre leur thèse sur la victoire récente des Républicains aux États-Unis, victoire essentiellement dirigée contre l’Angleterre. C’est cette évolution de la situation internationale qui expliquerait l’échec socialiste en France, qui serait en réalité le commencement du déclin des partis socialistes et du bloc Anglais.
Toute cette idée serait soutenable si réellement il existait un antagonisme fondamental États-Unis-Angleterre. Mais nous l’avons déjà dit, nous ne croyons pas à un tel antagonisme du fait que l’Angleterre a volontairement abdiqué devant la suprématie des États-Unis. Des frictions peuvent surgir et surgiront encore, sans doute, dans l’avenir entre ces deux pays capitalistes mais elles ne peuvent s’orienter vers une opposition permanente et absolue. L’accord ou, si l’on veut, la soumission de l’Angleterre est bien plus grande en définitive que les oppositions existantes. De ce fait, nous ne pensons pas qu’il faut rechercher dans les autres pays des ramifications de ce prétendu conflit. Et le Parti socialiste français nous parait donner autant de garanties au capitalisme américain que le MRP.

Où va la France ?

Sorti du provisoire sur le plan constitutionnel, la France continuera à végéter dans le provisoire économique et politique.
Sur le plan économique, aucune solution n’est apportée et peut être apportée en dehors des mesures à caractère palliatif, portant à peine remède à la grave situation économique où se débat l’économie français.
Sur le plan financier : l’inflation pourra à peine être enrayée et sera plutôt masquée par d’éventuelles mesures de dévaluation. Au nom du sauvetage du franc, de nouveaux impôts, de nouvelles augmentations de prix, de nouvelles économies réalisées sur le dos des fonctionnaires et des travailleurs de l’État. Une solide équipe gouvernementale, offrant non seulement des garanties morales mais prête à faire des concessions politiques et aussi à céder éventuellement des places stratégiques, pourrait obtenir en échange quelques aménagement économiques et emprunts financiers des États-Unis.
Sur le plan de la politique extérieure, un alignement du franc sur le bloc Anglo-américain.
Dans la direction gouvernementale : fin du tripartisme, élargissement de la majorité allant vers la "droite", entrée en scène des radicaux, affaiblissement du poids des staliniens, les communistes serviront surtout dans les postes anti-ouvriers (ministre du travail etc….), renforcement des positions des socialistes, ceux-ci demeurant l’axe du gouvernement et de la politique future du capitalisme français.
Le prolétariat français continue à marquer son absence totale de l’arène politique. Ni directement ni indirectement, à aucun instant ne s’est fait sentir une pression quelconque des ouvriers dans les événements.
La classe ouvrière, ou bien suit les partis traditionnels de la bourgeoisie ou bien se réfugie dans un pessimisme noir et dans l’indifférence envers le chose publique.
Les hommes du gouvernement de demain - et tous les partis politiques enfin libérés des soucis électoraux et des craintes de braver l’impopularité - s’engageront résolument dans la voie des mesures extrêmement draconiennes, réduisant encore les conditions de vie des masses travailleuses. La signification finale des élections est une consolidation politique de l’État capitaliste français, marquant un nouveau recul du prolétariat.
La voie vers la troisième guerre mondiale est ainsi un peu plus déblayée.

G. Marco




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