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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La question espagnole et la Fraction belge
Article mis en ligne le 8 juin 2015
dernière modification le 3 juin 2015

par ArchivesAutonomies
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La FBGC [1] vient de publier le premier numéro d’une revue imprimée Entre deux mondes. Le numéro de cette revue est entièrement consacré à l’affaire espagnole. De nombreuses remarques s’imposent à nous à propos du contenu de cette brochure.
La première et la plus importante, c’est sur l’idée qui semble avoir présidé consistant à présenter la situation de 1936 en Espagne et dans le monde comme ayant une analogie avec la période présente.
Extrêmement curieuses l’inconscience et la naïveté des camarades de la FB qui présentent une étude historique et veulent lui donner un rapport avec la situation actuelle en disant : "Voyez quelles sont les expériences que nous avons faites et les leçons que nous en avons tirées.", alors qu’en réalité leurs faits et gestes, leurs actions politiques et certaines de leurs positions pratiques sont en contradiction d’un jour à l’autre, d’un lieu à l’autre.
Dans cette brochure il y a quatre parties : un éditorial, un article dit "d’actualité", une citation d’un article de Maurice donnée comme axe idéologique de la brochure, un article posthume de Jehan [2] écrit en polémique dans la scission au sein de la Ligue des Communistes Internationalistes belges contre la tendance Hennaut [3].
L’article, ou plutôt l’étude de Jehan est très sérieuse et, de plus, a la valeur d’une prise de position de classe dans une des périodes historiques les plus noires du mouvement ouvrier. C’est sur la base de la position exprimée par Jehan que s’est constituée la Fraction belge. Dans l’étude de Jehan, on voit presque le développement de la pensée critique du militant en face des problèmes. Il passe chaque fait en revue ; sa position ne se complète qu’au fur et à mesure de la poursuite de son analyse, elle ne se dégage pleinement qu’à la fin ; et il semble qu’il en est de même dans le processus de la pensée du militant.
Ce texte a incontestablement une très grande valeur quoiqu’ayant une forme polémique et que la position ne soit dégagée pleinement plutôt après réflexion sur l’article lui-même. Cela est tout à fait normal et c’est ce qui fait l’intérêt et la valeur aujourd’hui pour nous.
Jehan, dans une telle période historique, dégage peu à peu une position de classe. Il démontre ici toute la signification de classe de l’antifascisme et se dresse pour appeler les ouvriers à ne pas participer à la guerre impérialiste. Tandis que tout ce qui "l’accompagne" dans le reste de la brochure, en plus d’une fausse position, met la FB dans une situation grotesque.
En effet, non seulement les camarades de la FB semblent vouloir remettre à l’ordre du jour le dilemme fasciste-antifasciste pour la préparation idéologique à la 3ème guerre impérialiste mondiale mais encore ils ont bien montré, dans les faits, que, s’ils tirent les enseignements de l’antifascisme pour les autres - c’est-à-dire le mouvement ouvrier international - eux ont embrassé l’idéologie bourgeoise antifasciste et ont réalisé le plus beau front unique, réédition d’un "frente popular italien en Belgique.
"Mais vous êtes des maniaques, des hystériques !" nous réplique-t-on, "La position de participation au Comité antifasciste de Bruxelles a été condamnée par le CC [4] du PCI d’Italie, par la FFGC et par le BI [5] ; cela ne vous suffit pas encore ?"
Oh que oui ! Il nous suffit seulement, en conclusion à toutes ces "décisions", "résolutions" et "condamnations", de signaler :

1) que ce sont ceux qui ont été "condamnés" qui publient un bulletin dans lequel est exprimée "la ligne" de l’organisation ; et que ce sont justement ceux-là qui ont fait le Comité antifasciste de Bruxelles et qui restent intégralement sur leur position et qui cessent d’affirmer à qui veut bien les entendre qu’ils sont prêts à recommencer, dans une situation identique, la même politique ! [Ici, nous ne condamnons pas seulement la position de ces camarades mais surtout leur attitude de "soumission honteuse" à "la ligne".]

2) qu’intéressant également est de rappeler que la FFGC - deuxième édition - a été formée avec, comme élément premier, ceux-là justement qui avaient scissionné d’avec la FI sur cette même question espagnole avant la guerre et que ces camarades ont exprimé publiquement qu’ils étaient entrés avec leurs positions, sans aucun abandon, que c’était au contraire la GCI qui avait "fait des concessions" sur ce terrain.

Dans ces conditions il n’y a plus qu’à "tirer l’échelle" devant l’inconséquence politique d’une organisation, la lâcheté des militants et les petites cuisines à qui l’on mêle la figure "du camarade mort dans les camps de concentration de la bourgeoisie allemande", Jehan, qui eut, en son temps, plus de décision et de valeur que tous ces Gauche-communistes en peau de caméléon d’aujourd’hui.

* * * * *

L’axe de la brochure se trouve être une courte citation d’un article de Maurice intitulé : "L’Espagne sanglante, terre d’élection de la contre-révolution mondiale".
Ici on émet l’idée que, en cas de perspective d’une 3ème guerre mondiale, l’Espagne serait de nouveau le théâtre des prémisses du conflit.
Il n’y a aucune identité entre la situation présente et celle de 1936, quoique les perspectives nous paraissent, en toute évidence, évoluer vers une 3ème guerre mondiale.
En 1936, l’affaire d’Espagne a été la conclusion de tout un cours historique de recul du prolétariat en même temps qu’un des premiers actes de la guerre impérialiste généralisée. Il fut le plus important dans le sens des conclusions historiques qu’il permettait de tirer pour l’avant-garde, pour sa préparation idéologique à la guerre.
Mais aujourd’hui le terrain de préparation idéologique à la guerre est déplacé. Il ne se trouve plus sur le terrain de fascisme/antifascisme. Aujourd’hui tout le monde accuse son voisin de fasciste : les États-Unis et la Grande-Bretagne parlent du régime fasciste stalinien. Les staliniens parlent du fascisme des capitalistes anglo-américains. La droite accuse la gauche de fascisme rouge et la gauche traite la droite de fasciste comme une tradition de la droite fasciste. Les staliniens appellent même les trotskistes "hitléro-trotskistes".
Les uns et les autres ont très peu de mal à se convaincre de fascisme, l’époque présente restant profondément viciée par tout ce que le vrai fascisme a légué à la société corrompue et décadente du capitalisme mourant. De plus les contradictions actuelles du régime créent une exacerbation des rapports entre les classes, les différents secteurs capitalistes, les individus eux-mêmes ; une telle exacerbation qu’on peut dire que, quoique dépassé, le fascisme est plus que jamais présent dans toute la société actuelle.
On ne peut aujourd’hui parler sérieusement de lutte contre le fascisme sans voir, en son nom, se dresser de toute part gauche, droite, centre etc.
Le terrain de préparation idéologique à la prochaine guerre se trouve dans le dilemme anglo-américain/russe. Et c’est au travers du mot d’ordre, aujourd’hui dépassé et devenu réactionnaire, du "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes" et au nom de la liberté et de la démocratie que déjà se joue le premier acte de préparation à la prochaine guerre.
La Russie se bat sur ses frontières en attaques défensives contre l’impérialisme américain. C’est tantôt en Iran, en Inde, en Chine du nord ou en Grèce que des "soulèvements" nationalistes viennent en réalité à point pour défendre les intérêts et le jeu de l’impérialisme russe.
Aujourd’hui, c’est en Indochine, demain en Palestine, après-demain de nouveau en Grèce ou en Chine ; la lutte se poursuit.
Si demain une "guerre civile" devait conclure le cours vers la guerre et ouvrir le conflit généralisé, nous pencherions plutôt pour un pays comme la France.
Pour terminer ces quelques remarques, citons encore :<:p>

"Le passage de la féodalité au capitalisme s’est fait par l’élimination de l’aristocratie et l’érection de la bourgeoisie en classe dominante de la société. Le passage du capitalisme au socialisme ne peut se faire que par l’élimination de la bourgeoisie et par l’érection du prolétariat en classe dominante de la société..." (Entre deux mondes n° 1 – Éditorial)

Curieuse conception du sens historique de la dictature du prolétariat. Curieux parallèle entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste. Que ces camarades ne se plaignent pas quand des Rodion ou des Méric [6] montrent le socialisme, le marxisme comme la théorie du capitalisme d’État. Ce n’est somme toute que l’envers de la même médaille, les uns et les autres partant de conceptions erronées, bizarrement tronquées du socialisme et de la dictature du prolétariat.

* * * * *

Une dernière remarque

"Deux leçons jaillissent spontanément de ces faits : 1) pour que la révolution prolétarienne soit garantie, il faut détruire l’État capitaliste, créer l’État prolétarien, édifier le pouvoir politique révolutionnaire ; et pour que ce pouvoir puisse être édifié, il faut que la révolution soit dirigée par un parti révolutionnaire..."

Les leçons jaillissent avec une telle spontanéité chez ces camarades qu’ils ne font que répéter comme des perroquets tous les bégaiements du bolchevisme sur "l’État ouvrier", "la révolution dirigée par le parti" et sur "les soviets". Toujours la même ligne "bolcheviste-léniniste", les mêmes fadaises que le trotskisme sur ce sujet.
La FB ne cesse de répéter, dans tous ses écrits, que la garantie de réussite dans la prochaine révolution se trouve assurée si tous les militants lisent bien L’État et la révolution de Lénine et s’ils en tirent les enseignements nécessaires.
Or, si la révolution russe a apporté un enseignement pour l’avant-garde c’est surtout, au sujet de l’État, un enseignement négatif. En effet toute l’expérience de "l’État ouvrier" est inscrite comme "à ne pas refaire", en premier, dans la longue liste des enseignements de la révolution russe. L’État et la révolution de Lénine est un essai fait "a priori", incomplet et contenant de grandes lacunes confirmées par l’expérience de "l’État ouvrier" russe.
L’État est par excellence l’instrument d’oppression des classes dominantes dans toute la longue histoire de la domination des classes.
Que la transformation de la société après la révolution exige la dictature momentanée de la dernière des classes opprimées de l’histoire et l’oblige à se servir d’une forme étatique de domination ne veut pas dire qu’il puisse jamais y avoir identité entre l’État et la classe ouvrière. En effet, même si le prolétariat a à se servir d’un appareil étatique et bureaucratique d’administration et d’oppression, il doit toujours rester indépendant vis-à-vis de celui-ci et le considérer, historiquement, comme une survivance de tous les États précédents qui ont maintenu les classes opprimés dans la servitude. Rien ne nous dit en effet que "le dépérissement de l’État", considéré par Engels comme automatique, ne doive être précipité par la volonté révolutionnaire du prolétariat. L’État reste et restera toujours un instrument réactionnaire et conservateur, non seulement étranger mais ennemi de tout ce qui est révolutionnaire (A ce sujet, voir Internationalisme n° 9 : "Thèses sur la nature de l’État et la révolution prolétarienne").
Pour ce qui est de la direction de la révolution par le parti, nous savons très bien quelle signification elle a chez ces camarades. Il s’agit d’une conception bureaucratique, monolithique du Parti-Dieu qui conduit d’un côté au stalinisme et de l’autre à une conception négative, individualiste comme celle exprimée récemment par A. Koestler.
Le parti dirige la révolution dans le sens où il la représente idéologiquement. Dans ce sens, une nouvelle conception du parti doit se former dans une nouvelle situation révolutionnaire, en correspondance avec les nouvelles tâches qui se présenteront au prolétariat. Pour l’instant le parti est en gestation ; ce sont les différents groupes qui tendent vers la révolution et cherchent à constituer un programme futur, à montrer justement les nouvelles tâches. De toute façon, les idées exprimées par Lénine à propos du centralisme et par Rosa Luxemburg à propos du démocratisme sont dépassées. La démocratie n’est pas une garantie en soi et le centralisme poussé jusqu’au monolithisme est une grave entrave au développement idéologique du parti. Il faut dépasser et faire une synthèse qui fasse du parti l’avant-garde vivante du prolétariat destiné à faire la révolution et à être capable d’évoluer sans cesse vers le socialisme et le communisme, c’est-à-dire à englober réellement en son sein toutes les possibilités réelles d’évolution idéologique vers un stade sans cesse supérieur. Tout en restant, aux heures de la révolution et après, capable d’être ce que le parti bolchevik fut aux heures de la révolution d’octobre 1917. Le problème est loin d’être résolu et mieux vaut s’expliquer que de répéter les phrases creuses, aujourd’hui malheureusement chargées d’un sens funeste, sur le parti "directeur" de la révolution. La FB n’a malheureusement rien apporté de nouveau, pas même des balbutiements sur toutes ces questions ; elle ne fait que répéter, d’une façon monotone, des conceptions inachevées, souvent erronées, à travers des phrases toutes faites et équivoques.

Philippe.

Notes :

[1NdE – Fraction Belge de la Gauche Communiste (FB).

[2NdE - Jean Melis (1892-1945) [Mitchell ou Jehan]. Cf. : La gauche communiste belge, 1921-1970 - Michel Olivier.

[3NdE - Adhémar Hennaut (1899-1977).

[4NdE – Comité central.

[5NdE – Bureau International.

[6NdE – Anciens membres de l’OCR. Rodion a signé des articles dans Internationalisme sous le nom de Bergeron.




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