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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Libres propos sur l’Etat
Article mis en ligne le 8 juin 2015
dernière modification le 3 juin 2015

par ArchivesAutonomies
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Un des problèmes que la Révolution d’Octobre 17 a laissé en suspens, c’est bien le problème de l’État de la période transitoire après la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Si la Commune de Paris avait révélé la nécessité de détruire l’État capitaliste, sa trop brève vie a laissé au deuxième plan le problème de l’État après la prise du pouvoir. Octobre 17 avait donc vérifié les données théoriques de ce problème, telles que Marx et Engels les avaient énoncées, et elle avait à les compléter si elle le pouvait. Les réflexions qui vont suivre n’ont pas la prétention d’être une étude mais simplement de libres propos.
Nous savons tous que, depuis près d’un siècle, la grande discussion théorique entre anarchistes et marxistes réside dans le problème de l’État. Tandis que les anarchistes ne veulent voir la cause de tout le mal que dans l’existence de l’État et n’étudient le capitalisme qu’au travers de son État, les marxistes considèrent le problème à l’inverse.
Toute société, quels que soient les hommes qui la composent, ne peut vivre qu’au travers d’un mode de production. Les lois de ce mode de production, basées jusqu’ici sur LA DIVISION DE LA SOCIÉTÉ en CLASSES ANTAGONIQUES, déterminent certaines obligations et contraintes sociales qui nécessitent un appareil de police et de coercition.
Cette coercition et cette police ne se comprend que parce que, dans la société divisée en classes antagoniques, la production se fait dans l’intérêt d’une classe au détriment des autres.
Considérer l’État comme expression de la volonté de puissance d’un homme est une vue de l’esprit qui n’explique nullement la continuité que l’on retrouve dans le déroulement historique des sociétés.
Considérer un Napoléon comme le créateur au sens direct du mot, de l’État capitaliste, par sa seul volonté de puissance et sa forte personnalité, n’explique nullement les assises économiques nécessaires à son État et à son empire.
Ainsi la chute de Robespierre et la montée de Napoléon ne peuvent se déterminer par la seule volonté de puissance et de soif de pouvoir. Les éléments qui contribuèrent à l’échec du premier et à la victoire du second sont principalement d’ordre économique.
Il ne peut qu’apparaître que l’État, dans son expression définitive, est une résultante d’un certain ordre économique existant. Sa fonction n’est pas créatrice mais essentiellement conservatrice, puisqu’elle s’oppose aux changements sociaux par tout le système de lois et de règles qu’elle applique. Sa nature est coercitive, puisque le maintien du système de production existant contre de nouvelles formes exige une force de police et de répression.
A ces lois générales, qui s’appliquent à toutes les formes d’État depuis l’antiquité jusqu’au capitalisme, vient s’ajouter le caractère essentiel de tout le déroulement historique : la LUTTE de CLASSE.
L’État sera toujours l’instrument d’une classe qui profite du système de production, c’est-à-dire qui exploite au détriment des autres classes, qui subissent le mode de production en se faisant exploiter.
Ainsi se comportait la féodalité par rapport aux "bourgeois" et aux "vilains" - les querelles des parlements et les libertés communales en sont des preuves -, ainsi se comporte le capitalisme par rapport au prolétariat.
Seulement si la révolution bourgeoise n’exprimait qu’un changement de dominateur en raison du caractère d’exploitation du système capitaliste, la RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE PORTE A SON PROGRAMME LA NÉCESSITÉ D’ÉDIFIER UN SYSTÈME QUI ÉLIMINE L’EXPLOITATION DE L’HOMME PAR L’HOMME, DONC TEND NÉCESSAIREMENT À DÉGAGER LA SOCIÉTÉ DE SA DIVISION EN CLASSES. Et ce caractère de la Révolution Prolétarienne est aussi dans le processus de lutte politique de cette classe.
Tandis que la classe bourgeoise peut édifier son système économique à l’intérieur d’un cadre politique et économique féodal, la classe ouvrière ne peut même pas esquisser les prémisses de son mode de production dans un cadre économique et politique bourgeois.
La révolution bourgeoise ne s’exprime qu’au travers de la maturité de son système économique, la Révolution Prolétarienne préface sa construction économique.
Ces données générales n’excluent pas la période de lutte et de guerre civile, classe contre classe. Car la Révolution Prolétarienne qui prélude à la construction socialiste ne s’arrête pas à la simple prise du pouvoir par le prolétariat, mais s’étend jusqu’à sa généralisation aux secteurs les plus importants du point de vue industriel, et à l’abattement définitif de la bourgeoisie.
Face à un capitalisme dépossédé et encore fort, la classe ouvrière doit appliquer une force répressive contre la bourgeoisie qui, tant qu’elle ne disparaît pas, aura toujours tendance à saisir toutes les occasions pour reprendre le pouvoir.
Que cette force répressive se fasse au travers de la Commune Libertaire et Fédéraliste ou au travers d’une force prolétarienne centralisée, le caractère étatique de cette force de police ne disparaît pas.
Au lieu d’un État post révolutionnaire, on aura autant d’États que de Communes libertaires. Ce qui se solderait par une confusion dans la classe ouvrière, par une faiblesse face aux forces de la bourgeoisie.
Et les anarchistes, au lieu d’éliminer l’État, le reproduiront en plusieurs millions d’exemplaires ; et parce que très petits, ces États standardisés, fabriqués en série, ne seront que plus tyranniques et plus difficiles à dépérir.
Donc la nécessité de lutter contre le retour de la bourgeoisie, contre le chaos dans lequel le capitalisme dépossédé jette la société, cette nécessité implique une force de répression sur la bourgeoisie. Cette force de répression, c’est l’État.
Seulement la différence de l’État post révolutionnaire d’avec l’État bourgeois ou de toutes sociétés divisées en classes, réside dans le fait que le premier est institué en vue d’empêcher le retour offensif de la bourgeoisie, c’est-à-dire d’un mode d’exploitation, tandis que le deuxième réprime pour assurer la bonne marche sociale du système d’exploitation en vigueur. L’État post révolutionnaire repousse les assauts de la bourgeoisie mais n’intervient pas dans les nouveaux rapports sociaux et économiques ; l’État capitaliste, lui, maintient l’exploitation et intervient dans les rapports sociaux et économiques.
Cette différence définit bien les normes d’action de l’État post révolutionnaire ainsi que ses limites historiques.
Il n’a pourtant pas échappé aux marxistes - et l’expérience russe est là pour le rappeler en cas d’oubli - le danger que présente un tel État post révolutionnaire ; danger qui viendrait d’une augmentation de son champ d’action sur le plan de la construction socialiste.
Toute Révolution, demain, courra un tel danger, si aujourd’hui à la lumière de l’expérience russe, on ne tire pas les premiers enseignements, négatifs il est vrai, parce qu’ils indiquent ce qu’il ne faut pas répéter. Un premier élément de ce danger réside dans la tendance assez sentimentale d’appeler l’État post révolutionnaire, "État ouvrier".
Si l’on peut parler de dictature du prolétariat, on ne peut pas parler "d’État ouvrier". La dictature du prolétariat indique la nécessité pour la classe ouvrière d’employer une forme politique d’abord pour imposer la société socialiste. La dictature du prolétariat exprime la volonté de la classe d’imposer la seule solution historique au monde capitaliste décadent et en crise permanente : la RÉVOLUTION MONDIALE et la CONSTRUCTION DU SOCIALISME, et c’est une FORCE IDÉOLOGIQUE qui a à son service l’État post révolutionnaire pour ce qui est de la lutte contre la bourgeoisie, et les organismes socialistes pour ce qui est de la révolution et de la construction socialiste.
L’État ouvrier, au contraire, indiquerait plutôt la perpétuation d’une société divisée en classes et tendant par sa force de coercition à sauvegarder des privilèges découlant de cette société de classes. Car la notion d’ouvrier est indissolublement liée à la notion de classe bourgeoise, et la tâche de la dictature du prolétariat c’est la société sans classes.
Ces deux notions - dictature du prolétariat et État ouvrier - sont donc en contradiction flagrante ; les identifier donnera comme résultat de confondre les tâches bien distinctes de la dictature du prolétariat et de l’État post révolutionnaire, confusion qui nous ferait répéter l’expérience étatique russe.
Nous répétons, il n’y a pas d’"État ouvrier" après la Révolution car la tâche de cette dernière consiste essentiellement à faire disparaître le système d’exploitation capitaliste, les classes antagoniques, et nous entendons par là non seulement la classe bourgeoise, mais aussi la classe ouvrière.
Cet État, n’ayant donc pas à sauvegarder les privilèges de la classe ouvrière - privilèges qui ne peuvent être que les chaînes et l’esclavage -, a, au contraire, à lutter contre le retour d’un système économique qui ré-instituerait les classes ouvrière et bourgeoise. Cet État ne peut se dénommer "Ouvrier". Et ceci n’est pas une querelle de mot.
Ainsi, une fois compris la tâche de l’État post révolutionnaire, nous ne nous illusionnerons plus sur lui jusqu’à en faire le but de la Révolution.
De plus, ayant limité son action coercitive, nous diminuerons du même coup ses possibilités d’intervention dans la construction socialiste et surtout dans les nouveaux rapports sociaux et politiques.
L’État post révolutionnaire - mal que nous héritons des sociétés divisées en classes, ne joue un rôle que dans ce qui rattache encore la Révolution aux formes passées, et nous devons comprendre par-là que la lutte contre le capitalisme. Et nous ne devons jamais perdre de vue que, peut-être, demain, le mot capitalisme pourra cacher une immixtion de l’État dans les nouveaux rapports sociaux. L’histoire ne délivre pas de garantie car le problème est toujours de nature idéologique.
De par sa fonction unique de lutte contre le capitalisme, l’État doit dépérir avec la disparition par l’anéantissement du capitalisme. Ce dépérissement qu’Engels pouvait considérer comme aboutissement logique et fatal de la Révolution, l’expérience russe nous a prouvé qu’il nous faut avoir plus de garantie. Et cette garantie ne peut résider que dans la méfiance de la classe ouvrière envers l’État post révolutionnaire et sa volonté de le faire dépérir, au besoin par la force.
Cette méfiance envers l’État post révolutionnaire, la classe ouvrière la ressent car ELLE NE S’IDENTIFIE JAMAIS AVEC CET ÉTAT.
Quand nous parlons de la classe ouvrière, nous n’entendons pas seulement la masse anonyme des ouvriers, mais aussi son organisme idéologique : le parti, ses organismes de construction socialiste : les soviets, ses organismes de défense de ses intérêts immédiats et économiques : les syndicats.
Les grands problèmes post révolutionnaires seront donc la résolution des rapports délicats entre le Parti, les Soviets, les Syndicats et surtout la classe dans son ensemble avec ses tendances retardataires en son sein. Car de la confusion qui naitrait dans ces rapports, l’État post révolutionnaire pourra se perpétuer et remplacer les solutions idéologiques et socialistes par la solution toujours employée : la force coercitive.
La résolution de ces rapports nouveaux, condition pour la construction d’un mode de production de société sans classe, ne sera pas aisée et facile et surtout ne s’acquerra pas du premier coup. La classe et son avant-garde n’a pas le sens divinatoire.
Une seule garantie nous est donnée - et elle est bien petite -, c’est de ne jamais confondre les problèmes vitaux avec les problèmes organisationnels, c’est-à-dire disciplinaires. Et c’est en ceci que réside la DÉMOCRATIE SOCIALISTE ; c’est aussi la seule possibilité d’élever la conscience socialiste de demain. Préparons-nous aujourd’hui à admettre que demain nous pourrons faire des erreurs, et les amoindrir par le seul travail de discussion théorique et politique des problèmes socialistes, et ne pas élever, par la force, l’infaillibilité au rang de méthode révolutionnaire. Mais aussi ne crions pas à la contre-révolution si des erreurs sont commises, car cette méthode ne résout rien ; elle n’indiquerait que des tendances socialistes utopiques et, par-là, retardataires.

SADI




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