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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Problèmes actuels du mouvement révolutionnaire international (suite)
Article mis en ligne le 8 juin 2015
dernière modification le 3 juin 2015

par ArchivesAutonomies
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L’absence de toute analyse sérieuse des événements des dernières années et des forces qui, par leur présence ou absence ont déterminé l’évolution des événements dans un sens profondément révolutionnaire est actuellement le trait frappant des militants révolutionnaires et des groupes qui se disent d’avant-garde. L’habitude prise d’appliquer des schémas tirés du passé aux situations nouvelles, réelles qui se présentent a, en quelque sorte, libéré les militants du souci de la nécessité de se livrer à des études qui leur semblent pénibles et les fatiguent. A quoi bon, se disent-ils, analyser, étudier la situation présente quand, d’après les schémas, ils savent ce qu’elle devrait être. Il ne leur reste qu’à savoir bien appliquer la tactique adéquate... et à bien organiser l’agitation.
Il est dans l’ordre des choses qu’avec un tel esprit la plupart des groupes devaient proclamer "révolutionnaire" ou "prérévolutionnaire" ou, plus prudemment, "cours montant des luttes de classe" la situation qui a surgi à la cessation de la guerre. Ils estimaient inutile de s’arrêter sur la signification des premières tentatives d’action de classe du prolétariat italien en 1943 et sur la défaite subie. Ils voyaient encore moins l’importance de la destruction du foyer de révoltes qu’était l’Allemagne au début de 1945. Ils proclamaient l’ouverture d’une situation révolutionnaire, non en partant de l’analyse de la situation réelle qui, elle, était un produit de défaite, de dévoiement de la classe et, en conséquence, profondément réactionnaire, mais en vertu du schéma du lendemain de la première guerre mondiale et de la vague révolutionnaire qui a suivi.
Il n’est pas étonnant que les groupes qui venaient directement du trotskisme - où, pendant des années, ils ont désappris à penser - aient été les plus acharnés à présenter la situation réactionnaire du lendemain de la guerre comme une situation de montée révolutionnaire, et à se livrer à la phraséologie la plus ronflante et la plus creuse. Tel le groupe qui a quitté l’organisation trotskiste à la fin de 1944 pour constituer, avec le RKD, l’Organisation Communiste Révolutionnaire. Si ce groupe s’est distingué du trotskisme en rompant avec "la défense de l’URSS" ce qui représentait indiscutablement un grand pas en avant -, il avait néanmoins gardé en héritage toutes les tares du trotskisme et, en premier lieu, celui de remplacer l’analyse et la pensée par la phrase et le schéma. C’est ainsi que le dernier numéro de son organe Le pouvoir ouvrier, sorti en mars 1946, portait en gros titre : "La révolution inévitable". Cette affirmation idéaliste et mystique - que l’on pourrait à la rigueur admettre comme une profession de foi - tenait lieu et place d’analyse de la situation. Le pouvoir ouvrier ne paraissant plus depuis, "la révolution inévitable" apparaît maintenant comme le dernier cri d’un désespéré.
La réalité n’ayant pas intégré le schéma comme le demandaient les "vrais bolcheviks" (OCR), le désespoir de l’OCR fut immense et sa déception fut telle que, dans la rage de son amertume, il s’en est pris à ses idoles et les a brûlées.
Hier on pouvait concevoir autrement que la situation après la deuxième guerre mondiale devait reproduire fidèlement la situation du lendemain de la première guerre, c’est-à-dire la montée de la vague révolutionnaire. Mais la réalité d’aujourd’hui n’est pas une montée révolutionnaire. Alors c’est que les schémas mentent ; on nous a menti sur la réalité d’hier ; c’est qu’Octobre 1917 ne fut pas non plus révolutionnaire ; tout ce qu’on nous a dit ou enseigné sur l’histoire n’est que mensonge. Le système des schémas continue à tenir lieu d’examen critique mais, cette fois, à rebours.
Ce n’est plus la réalité d’aujourd’hui qui doit entrer dans leurs schémas d’hier ; mais on exige de la réalité d’hier d’intégrer leurs nouveaux schémas crées aujourd’hui. Et toute l’histoire est refaite et corrigée d’après leurs nouveaux modèles.
Nos anciens "vrais bolcheviks", en désespoir de cause, n’ont pas compris leurs erreurs dues à leur schématisme politique et à leur méconnaissance théorique. Ils cherchent les responsables en dehors d’eux et, ainsi, ont-ils été amenés à se confronter à l’histoire, à découvrir qu’Octobre 1917 était le triomphe de la contre-révolution, que les bolcheviks, Lénine et Trotsky en tête, n’ont été que des ambitieux assoiffés du désir de domination et d’oppression, jusqu’à Marx et Engels qui deviennent les théoriciens et les représentants les plus qualifiés du capitalisme d’État.
Si le marxisme est avant tout l’étude objective de la réalité et l’effort de la comprendre pour pouvoir intervenir efficacement dans son évolution, il est tout à fait naturel que ceux qui placent l’intervention volontariste indépendamment et en dépit de la réalité des situations doivent trouver pour fondement à leur existence idéologique l’antimarxisme.
L’aventure politique à laquelle aboutit ce mécanisme de la pensée, si médiocre que soit son importance pour l’avenir du mouvement révolutionnaire, comporte quand même un enseignement à méditer.

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Il est absolument juste de constater qu’aucun des groupes issus tardivement et directement du trotskisme n’a su s’affranchir du mode de penser et de la façon d’être du trotskisme. Tous ces groupes, du RWL d’Amérique aux RKD et CR, conçoivent leur existence et la justifie par l’agitation plus ou moins grande qu’ils tendent à faire "dans les masses". Cela est tout à fait compréhensible pour les trotskistes qui considèrent qu’avec les thèses et les résolutions des 4 premiers congrès de la 3ème Internationale se trouvent achevées les données essentielles du programme de la révolution et de l’édification de la société socialiste, ainsi que les questions de la tactique et de la stratégie. Les résolutions et thèses des 4 premiers congrès de l’IC auront été non seulement justes au moment de leur élaboration mais encore seront valables pour l’avenir et seront considérés comme une série de préceptes applicables aux situations les plus variées. Il ne s’agirait plus, pour l’avant-garde du prolétariat, qu’à bien apprendre à appliquer ces préceptes et à faire le maximum d’agitation dans les masses, sur la base de mots d’ordre appropriés et convenablement choisis, pour assurer une marche ascendante de la révolution jusqu’à son triomphe final.
Tout cela est d’une logique implacable et d’une simplicité déconcertante. Mais, dès qu’on se tourne vers la réalité des 25 dernières années, tout s’écroule et il apparaît que, non seulement les travaux des 4 premiers congrès n’ont pas assuré la marche triomphale de la révolution mais étaient incapables même de maintenir les cadres révolutionnaires existants et d’empêcher que les larges masses du prolétariat ne retombent à nouveau sous l’influence de l’idéologie bourgeoise et se laissent entraîner, dans tous les pays, à la participation du plus grand massacre que fut la deuxième guerre mondiale.
Si, dans les milieux révolutionnaires, on s’accordait généralement à considérer les conditions objectives de la révolution données par le fait de la crise permanente du capitalisme, il s’est avéré qu’il n’en a pas été de même en ce qui concerne la maturité du facteur subjectif de la classe appelée à accomplir cette révolution.
Il n’existe pas d’automatisme dans le rapport entre une situation objective existante et la prise de conscience qui peut accuser des retards notables. Cette immaturité de la conscience, déterminée par les conditions historiques dans lesquelles évoluent la formation et la vie de la classe, trouve son reflet dans les propositions inachevées et erronées du programme qui, en se cristallisant, deviennent autant d’éléments contribuant à la défaite de la classe. L’expérience vivante de la lutte, en confirmant certaines parties du programme et en infirmant d’autres, en faisant surgir des nouvelles données, des éléments nouveaux, rend nécessaire d’incessantes modifications et fait que le programme ne peut être conçu que comme une interminable élaboration et un continuel dépassement.
La rapidité foudroyante de la dégénérescence de la 3ème Internationale ne pouvait être expliquée uniquement et exclusivement par les défaites du prolétariat mais devait être également recherchée dans les énoncés du programme, dans les positions erronées qu’il contenait et qui ont par ailleurs grandement contribué aux échecs du prolétariat dans différents pays. Le problème de la révolution sociale, les conditions objectives une fois données, n’est pas une question de rapport de forces physiques entre le capitalisme et le prolétariat mais de rapport de forces idéologique. Et ce rapport de forces se trouve matérialisé et au plus haut point exprimé dans le programme du parti révolutionnaire de la classe. Quand, à la suite de grandes luttes révolutionnaires où tous les espoirs d’émancipation sociale furent permis, surgit non la victoire mais la défaite, celle-ci entraînera alors, dans son gouffre, les meilleures forces de la révolution et le parti de classe s’effondrera d’autant plus rapidement et complètement que son armature idéologique, ses principes et son programme, aura contenu plus de lacunes et d’erreurs et offriront une résistance moindre. Dans une telle période de recul, les forces révolutionnaires s’effritent et les militants passent les uns avec armes et bagages dans le camp de la contre-révolution, les autres désillusionnés se retirent et quittent la lutte, d’aucuns s’accrochent désespérément aux formulations passées des positions erronées et se consolent en s’usant dans une agitation stérile, d’autres encore brûlent leurs dieux de la veille les accusant d’avoir été impuissants à les préserver de la catastrophe, deviennent des "hérétiques" à la recherche de nouveaux dieux et passent leur temps à se venger, par les insultes, de ce qu’ils adoraient la veille.
Peu nombreux sont ceux qui ne perdent pas la tête, qui ne cherchent pas à tromper leur désespoir par des agitations vaines et ont une préparation théorique suffisamment solide pour éviter de tomber dans les fantaisies qui tiennent lieu de pensée aux autres. Ceux-là prennent le chemin de l’étude objective du passé, l’analyse minutieuse de l’expérience de la lutte et des causes et des conditions de la défaite, et soumettent le programme d’hier à un examen critique à la lumière de l’expérience. En se livrant à ce travail, ils s’efforcent non seulement de comprendre les enseignements de l’expérience – ce qui est une condition de l’action consciente de demain - mais ils continuent à forger l’arme de la révolution en élaborant les principes, en élaborant les fondements du programme nouveau, indispensable au prolétariat pour avancer et triompher dans sa lutte pour une société socialiste.
Cette tâche du militant révolutionnaire ne fut comprise, dans la période noire entre les deux guerres, que par une petite phalange de militants formant quelques groupes dispersés dans le monde et, au premier chef, par le groupe de la Fraction de Gauche Italienne qui donnera naissance à la Gauche Communiste Internationale.
La Gauche Communiste n’a jamais eu la prétention d’avoir résolu tous les problèmes laissés en suspens par l’expérience passée, ni de représenter la seule organisation révolutionnaire du prolétariat. Au contraire, la Gauche Communiste, considérant son travail comme une simple contribution à l’œuvre d’élaboration du programme communiste mais dont la réussite dépassait ses propres forces, exigeait la collaboration théorique active de tous les courants marxistes révolutionnaires qu’elle n’a cessé de convier à ce travail.
Isolée trop longtemps dans son effort, la Gauche Communiste Internationale n’a pas échappé complètement aux ravages et aux errements politiques et théoriques. L’éclatement de la guerre a trouvé la Gauche Communiste en pleine crise de luttes de tendances et a surpris la majorité de l’organisation professant la théorie de l’économie de guerre qui nie l’existence des antagonismes inter-impérialistes et la possibilité de guerres impérialistes généralisées. La guerre, elle-même, devait achever de disloquer la Gauche Communiste en plusieurs tendances évoluant séparément dans des sens politiques opposés, au point de retrouver, au moment de la libération, une de ces tendances qui avait participé aux Comités de coalition antifasciste.
Mais, dans les dernières années de la guerre et, pour prendre une date précise, à partir des événements de juillet 1943 en Italie, un certain nombre d’ouvriers a rompu avec les organisations qui, dans un camp ou dans l’autre, participaient effectivement à la guerre. Ces ruptures reflétaient moins une évolution individuelle qu’un processus plus profond de rupture avec la guerre impérialiste qui commençait à se faire dans la classe et qui s’est exprimé encore embryonnairement, dans les événements de 1943 en Italie et dans les manifestations contre la guerre au printemps 1945 en Allemagne.
La plupart de ces éléments ne sont pas allés plus loin que de rompre avec leurs anciennes organisations ; une faible partie a donné jour à des petits groupes organisés comme l’OCR et l’UCI en France, un petit nombre a rejoint les divers groupes de la Gauche Communiste. C’est surtout en Italie où la situation sociale était la plus convulsée qu’un nombre relativement important de trois mille ouvriers s’est regroupé autour des militants de la Gauche Italienne pour constituer le Parti Communiste Internationaliste de la Gauche Communiste Internationale.
Les prémices d’une reprise de lutte révolutionnaire contenues dans les troubles des années 1943 et début 1945 furent rapidement circonscrites et anéanties par le capitalisme international. Avec elles ont été également compromis les espoirs d’un regroupement et d’un renforcement du mouvement révolutionnaire international. Les groupes révolutionnaires qui avaient surgi périclitent, s’effritent ou se perdent dans des théories fantaisistes. La Gauche Communiste Internationale - emballée par la construction prématurée d’un nouveau parti en Italie, envahie par des jeunes éléments politiquement neufs, comme c’est le cas en Italie, ou venant du trotskisme, comme c’est le cas en France, et qui n’ont pas assimilé les idées fondamentales de la GCI - se jette dans l’agitation, croit le moment venu de la construction des partis et reproduit l’erreur si caractéristique du trotskisme dans le passé : la création hâtive et artificielle des partis et d’un Secrétariat International.
L’impatience est le point de départ de l’opportunisme et de l’aventurisme. Vivant toujours en retard d’une situation, la nouvelle majorité de la Gauche Communiste découvrira que la situation réactionnaire - qui s’est ouverte à la cessation de la guerre dans la deuxième moitié de 1945 - est précisément celle d’un cours montant de luttes de classe. A chaque moment, elle verra les ouvriers se détacher des partis traîtres et les diverses péripéties des intrigues, des luttes et des arrangements entre les partis de la bourgeoisie pour l’exercice du pouvoir seront ridiculement interprétés en rapport avec "la menace du prolétariat", justement au moment où le prolétariat est malheureusement totalement absent de l’arène politique.
Chaque grève économique en Amérique sera saluée comme le début d’une offensive de classe et la grève des postiers en France - qui fut avant tout une machination électorale contre la clique stalinienne - sera vue sous l’angle d’un débordement spontané des chefs par les masses combatives. La situation internationale - qui, dans son ensemble, est celle de la continuation de la guerre sous une forme localisée en attendant la reprise généralisée -, les massacres en Grèce, en Iran, dans les colonies - qui n’expriment que le déchaînement des appétits des divers impérialismes luttant pour s’emparer du maximum de butin - seront doctement expliqués par la Fraction belge de la GCI comme le commencement de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire, transformation qui ne pouvait se faire qu’après la fin de la guerre. Pas moins que cela !
Les stupidités les plus criantes trouveront leur source dans cette appréciation complètement renversée de la situation réelle. Il n’est pas étonnant que, marchant ainsi à contre-sens et levant les pieds en descendant les escaliers, ceux qui dirigent la GCI (s’il est possible d’appeler "direction" une telle marche) voient d’un très mauvais œil et supportent mal les incrédules, ceux qui ne partagent pas leur façon originale d’apprécier les événements.
Il y avait crise dans la Gauche Communiste Internationale à la veille de la guerre ; il y avait formation de tendances et confrontation passionnée des positions que les années de guerre n’ont faites qu’accentuer. Les luttes d’idées n’ont jamais affaibli mais au contraire enrichi le mouvement révolutionnaire. Et même si des déviations apparaissent présentant un danger certain, on ne pouvait les surmonter par des décrets et des oukases mais uniquement en recourant à l’arme de la critique, de la discussion et de la clarification.
La Gauche Communiste Internationale, aujourd’hui, a résolu tous les problèmes, a liquidé toutes les divergences, a fini avec les tendances en son sein ; et ce miracle a été obtenu par l’élimination pure et simple des uns (dont nous sommes), par la réduction au silence des autres qui s’y prêtent (cas de la tendance Vercesi) et le triomphe de la bonne agitation stérile. Mais, en le faisant, la GCI a rompu avec ses traditions ; elle s’est vidée de son contenu, elle s’asphyxie dans un monolithisme et un manque d’oxygène ; et sous l’étiquette de la GCI revit aujourd’hui les conceptions et les méthodes d’un néo-trotskisme.

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La correcte appréciation de la situation présente est une condition primordiale pour l’activité des militants et groupes révolutionnaires.
Cette appréciation se rattache étroitement à la compréhension qu’on a de l’évolution du capitalisme libéral classique vers sa forme capitaliste d’État ; à l’inévitabilité, dans la période présente, de l’inféodation de toute large organisation économique stable des ouvriers, comme les syndicats, à l’État capitaliste ; à l’inefficacité de toute lutte sur la base des revendications dites transitoires, économiques, démocratiques ; au problème de la participation aux campagnes électorales et de ce qu’on appelait la politique du parlementarisme révolutionnaire. La défaite subie par le prolétariat dès ses premières manifestations à la fin de la 2ème guerre mondiale montre non seulement l’immaturité du programme en ce qui concerne les principes et la stratégie qui doivent guider l’action révolutionnaire du prolétariat mais - et cela est encore peut-être plus important - la nécessité de réviser l’appréciation classique du capitalisme dont la capacité de résistance s’est avérée autrement plus redoutable que ne le pensaient les révolutionnaires au début de l’IC.
Durant les premières 20 années de notre siècle, le mouvement ouvrier s’est heurté au problème de l’impérialisme qui représentait un phénomène nouveau de l’évolution du capitalisme. De l’analyse économique de l’impérialisme et de son appréciation politique dépendait le développement révolutionnaire de l’idéologie de la 2ème Internationale ou sa dégénérescence et sa chute dans l’opportunisme et la trahison. Toute cette période est justement remplie de travaux sur l’impérialisme, problème auquel s’attaquent, sans exception, tous les théoriciens, tous les penseurs du mouvement ouvrier. Tous ont senti, dans la question de l’impérialisme, la question-clé et son importance telle que, même dans la période fiévreuse de la révolution entre février et octobre 1917, Lénine et les bolcheviks estiment indispensable de modifier leur programme et de le compléter par une analyse de l’impérialisme.
Ce qui valait pour la question de l’impérialisme vaut pour la nouvelle phase du capitalisme : le capitalisme d’État.
Face au prolétariat n’existe plus un capitalisme individuel mais un État capitaliste ou même un groupe d’États capitalistes. L’État a cessé de jouer le rôle d’arbitre pour le maintien de l’ordre, pour devenir le maître capitaliste. Il possède aujourd’hui non seulement la force politique et de répression mais également tous les leviers de commande de la production et de l’économie de la société. La structure économique et politique a subi de profondes modifications qui entraînent à leur tour un changement profond dans les rapports entre les classes et modifient le comportement des classes dans leur stratégie de la lutte. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la Russie - où l’organisation sociale est telle que l’État est parvenu à empêcher, durant ces vingt dernières années, toute manifestation de lutte de classe, de remarquer que le prolétaire est en train de perdre sa position sociale de salarié-ouvrier libre pour se transformer en un type d’esclave moderne - pour comprendre toute l’importance que représente l’évolution du capitalisme moderne, de ses profondes modifications de structure et les conséquences que cela entraîne pour la lutte révolutionnaire du prolétariat.
Or une appréciation erronée de la situation présente frappe de cécité les groupes et les militants qui ne voient rien de tous ces problèmes et continuent tranquillement, en perroquets savants, à rabâcher les vieilles formules usées et à propager les vieilles conceptions périmées. Plus particulièrement, l’erreur d’appréciation de la situation présente entraîne une méconnaissance fatale des tâches actuelles des groupes et des militants d’avant-garde.
Dans un article paru dans L’Internationaliste n° 2 (organe de la FFGC), le camarade Chazé essaie de répondre aux arguments que nous avons donné dans notre article "sur les tâches politiques de l’heure" (Internationalisme n° 1) où nous nous prononçons contre la fabrication artificielle des partis et pour la formation des cadres. Chazé est un vieux militant récemment converti aux idées de la Gauche Communiste, aussi intitule-t-il son article : "La formation du parti de classe, hier non, aujourd’hui oui".
Ce titre déjà prometteur est suivi d’une affirmation qui ne laisse subsister aucun doute quant aux intentions décidées de la FFGC. Voilà le début de cet article :

"Nous avons appelé les ouvriers les plus conscients à former le parti de classe. Et cet appel nous l’avons renouvelé dans ce journal et dans chaque réunion où il nous a été possible de nous exprimer. Parfaitement. Nous ajoutons même que notre organisation va travailler de toutes ses forces à cette formation du parti."

Et, après nous avoir expliqué l’impossibilité de former le parti hier, dans une situation qui allait déboucher dans la guerre, il tend à démontrer ce qu’il y a de changé aujourd’hui, "... ce sur quoi nous basons notre opinion que la formation du parti de classe est une tâche à entreprendre maintenant" :

"Ce qu’il y a de nouveau, c’est le développement lent mais indubitable d’un courant contraire à celui qui a entraîné les ouvriers dans la guerre."
"- Une cassure s’est amorcée entre les dirigeants politiques et syndicaux, staliniens et socialistes réformistes, et une partie des travailleurs."
"- ... le divorce amorcé (?) ne pourra que s’approfondir (évidemment) peu à peu ; plus nombreux seront les ouvriers qui se libéreront des mots d’ordre tendant à les asservir au capitalisme."

Il est évidemment difficile de discuter avec des gens qui, en guise d’arguments, vous offrent un tableau tiré de leur propre besoin de se consoler et ne pas désespérer. Tout homme qui a observé l’évolution politique en France depuis la "libération" chercherait en vain "le développement indubitable d’un courant contraire à la guerre", à moins que l’absence de toute réaction des ouvriers, si petite soit-elle, contre le massacre en Indochine, leur profonde apathie soit cet "indubitable courant" qu’a entrevu Chazé. Quant aux cassures et divorces amorcés entre les dirigeants et les ouvriers qui "peu à peu etc.", ce sont là des mots creux, dénués de toute réalité, n’ayant d’autres fondements que les sentiments et souhaits de l’auteur. Il est vrai que Chazé retombe, par instant, de ses nuages pour constater "et des huit mois après l’arrêt des hostilités que la situation générale internationale, aussi bien que nationale, évolue manifestement vers horizons bien noirs" ou bien encore "... le spectre d’une nouvelle guerre est là devant nous" et encore "certes les perspectives offertes par la situation restent sombres..." Mais cette réalité le terrifie tellement qu’à l’instar de l’autruche il préfère se cacher la tête pour ne plus la voir. La contradiction est évidemment criante entre ce "spectre de la guerre" qui est devant nous, entre cette situation générale qui "évolue vers des horizons bien noirs" et ce cri du début "Aujourd’hui, oui. Parfaitement." C’est là une manifestation typique de l’héroïsme de la peur plutôt qu’une démonstration politique. De crainte de tomber dans un pessimisme noir, on a recours à l’optimisme de commande. La seule alternative que Chazé et la FFGC semblent connaître c’est le désespoir ou la formation maintenant du parti de classe. "Parfaitement."
Nous ne savons pas si la méthode Coué a des rapports avec le marxisme mais c’est certainement cette méthode qu’ils appliquent en guise d’analyse. "Avant la guerre, nous dit l’article, seuls des individus en pleine maturité politique purent se détacher du stalinisme ; il n’en est plus de même aujourd’hui. Déjà, en France, l’expérience du Front populaire avait provoqué le début d’une rupture avec de larges couches de militants. La guerre stoppa ce processus. Actuellement IL A REPRIS ET IL S’ACCÉLÉRERA car les dirigeants staliniens ont fait le pas décisif ; ils ont participé au gouvernement."
Ne nous arrêtons pas sur le dernier argument qui est tout hypothétique et qui fait partie de cet arsenal de schémas connus. L’expérience des 40 dernières années de participation des socialistes aux gouvernements sans que ces partis aient fatalement perdu la confiance des larges masses ouvrières, comme on s’y attendait, devrait inciter à plus de prudence dans l’emploi de cet argument qu’on voudrait décisif. Mais, pour revenir à ce processus de rupture avec le stalinisme qui, parait-il, "a repris et s’accélérera", Chazé pouvait vérifier immédiatement sa prophétie. Aux élections à l’assemblée nationale - qui ont eu lieu quelques jours après son article - le parti stalinien est sorti renforcé, premier parti de France totalisant plus de 5 millions de voix. Mais allez discuter avec un adepte de Coué. L’article ne pouvait se terminer, naturellement, sans une prosternation - qui est de règle - devant le Parti Communiste Internationaliste d’Italie : "Ils nous donnent l’exemple de ce qui peut être fait. Cet exemple nous le suivrons."
Le PCI d’Italie, entre autre, donne l’exemple de la participation aux élections parlementaires et municipales. Un exemple à ne pas suivre. Il fait sienne la vieille position de l’IC qui a fait faillite sur la question syndicale : militer pour conquérir la direction syndicale. Dans ce but, le PCI forme des minorités syndicales dans la CGT d’Italie. Encore un exemple plutôt à ne pas suivre. Tout démontre que la constitution du parti en Italie fut prématurée et que cette constitution préjuge gravement du développement idéologique des militants. Exemple à méditer et à ne pas répéter. Et puisque nous parlons d’exemple, nous disons que l’article en question est bien un exemple parfait de ce que c’est de comprendre une situation à l’envers. ET SURTOUT À NE PAS SUIVRE.

(A suivre)

Marco

"L’opportunisme veut tenir compte d’une situation de conditions sociales qui ne sont pas arrivés à maturité. Il veut "un succès immédiat". L’opportunisme ne sait pas attendre et c’est pourquoi les grands événements lui paraissent toujours inattendus". (Trotsky – 1905, "la réaction et les perspectives de la Révolution").




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