Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Parlons de nous : Pour faire crever de rage quelques-uns et même quelques-unes
{Marge}, n°3, Septembre-Octobre 1974, p. 6.
Article mis en ligne le 14 mars 2013
dernière modification le 26 juin 2014

par ArchivesAutonomies
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Les copains me disent qu‘iIs aimeraient que je parle de moi. Bon, il me semblait que je ne faisais que ça, en parlant de féminisme, d’écologie, de révolution, de mutation. D’une génération où l’on m’a enseigné que le "moi est haïssable", je gardais la pudeur de la confidence directe. On me dit qu’il faut que je parle de moi ? Alors je veux blen, parce que ce sera vous parler de vous ; De te fabula narratur, disait mon prof de latin : c’est de toi qu’elle cause, la raconteuse. Comment faire ?
qu’elle cause, la racontouze. Comment faire ?
point de rencontre, bien sûr : le sexe. Un pauvre salaud de phallocrate bourgeois dans son gros - trop gros - ouvrage sur les femmes, déclare que ça n’a pas changé, les femmes de lettres, en France : ça dit je couche ou je ne couche pas. [Parce que les zomes de lettres, eux, oh ! quelle pudeur ! quelle fidélité au principe pascalien du moi-haïssable... quelle chaste plume !]. Faisons donc quelque chose pour ce triste biteux (je préfère biteux à "con", comme injure mignonne). Parlant de moi, que voulez-vous que je vous dise ? Oue j’ai cinquante-quatre ans. Oue je couche toujours. Depuis trois ans avec un mec de vingt-quatre ans, oui, trente ans de plus que j’ai, comptez pas sur vos doigts. Oue je ne l’entretiens pas. Ou’il est beau comme un dieu et pas con du tout. (Ni biteux, mais bien pourvu). Oue je ne suis ni belle, ni riche, ni élégante, ni sophistiquée : pas du tout la Léa d’un Chéri. Et encore moins sa mère. Plutôt sa sœur aînée, puisque toute relation sexuelle, quelle qu’elle soit, nous ramène à une réalité familiale, parentale, et que c’est bien fâcheux, mais qu’il y a des niveaux dans le fâcheux, et que la relation mère-fils en est le plus fâcheux. Enfin, que nous ne vivons pas en couple, que nous ne nous sommes jamais promis fidélité, que chacun est pourtant au centre de la vie de l’autre, que la complicité est le plus vrai dans |’am0ur et que la nôtre est chouette, qu’il est bl-sexuel - beaucoup plus que moi - et que c’est pour moi une raison de plus de l’aimer.
C’est bien simple : les hétéros pur jus, j’en ai dans mes meilleurs amis, mais ça fait plus de quinze ans que je ne peux plus coucher avec aucun d`eux ! C’est tellement la catastrophe de notre monde, cette institutionnalisation de l’hétérosexualité qui cimente la famille, la relation de pouvoir, le sexisme. ce fut tellement ma catastrophe personnelle comme celle de la plupart des femmes de ma génération (celles de la montante sont plus averties], que je ne suis pas loin de penser : le meilleur de mon boulot d’écriture, c’est sans doute la part que j’ai consacrée à démystifier cette saloperie.
Je ne dis pas, attention, que l’hétérosexualité est une saloperie : ce serait aussi délirant que de le dire de l’homosexualité. Je dis que la mono-sexualité est une catastrophe, et que bien entendue elle est beaucoup plus hétéro qu’homo, pour des raisons sociales évidentes bien cimentées par le judéo-christianisme, comme la mono-énergie est une aberration (voyez la crise du pétrole, qu’on veut remplacer par l’énergie nucléaire, et pas question d’employer plusieurs énergies, ça décentraliserait], et la mono-culture une épouvante, qui ruine irréversiblement les sols et prépare notre mort à cadence accélérée. Monothéisme, mono-énergie, mono-culture, mono-sexe... mutilation et mort partout.
Voyez à quel excès de délire on arrive : à l’intérieur même de la mono-sexualité hétéro, n’a-t-on pas voulu instaurer pour les femmes un mono-érotisme ? Etablir une hiérarchie entre orgasme clitoridien et orgasme vaginal ? Au profit du second, évidemment pour les mêmes raisons de procréation qui avaient déjà fait choisir, dans la bisexualité native l’hétérosexualité comme totalité unique ? Un seul Dieu tu adoreras ! Une seule semence tu sèmeras (voir le Deutéronome]. D’un seul sexe te serviras... et d’une seule façon seulement, toi, la salope de vase de péché !
Pour une fois, le judéo-christianisme n’est pas à la base de cette dichotomie. même s`il l’a diffusée largement. Les conduites de haine et de peur de l’homme [mâle] à l’égard du clitoris se retrouvent plus particulièrement dans l’lslam (mais c’est aussi une religion monothéiste), et dans les sub-cultures animistes (excision dans les tribus africaines de culte fétichiste), partout où le sous-développement économique fait du patriarcalisme un machisme, comme il fait du simple conservateur un fasciste. Alors voilà que l’Occident, lui, a découvert un autre "monisme" : celui de l’âge. ll faudrait un seul âge pour aimer (Certes, je crois qu’aujourd’hui, les Chinois de Mao vont plus loin encore dans ce sens...). Chez nous, les Occidentaux-Amerloques, ca correspond au mythe de la jeunesse, cause d’une telle angoisse, surtout chez les femmes. Au FHAR an 71, un des premiers tracts fut sur le thème : "Il n’y a ni sexe ni âge pour aimer". C’était en faveur des mineurs, bien entendu ; mais les "largements marjeurs" entendaient bien ne pas leur en laisser le privilège, et j’en étais.
C’est aussi une fameuse discrimination sexiste entre les mecs et nous. Si jétais un mec de 54 ans qui avait une nana de 24, on me féliciterait : veinard, mais logique. On connait la musique : les tempes argentées, etc... (Et le portefeuille argenté, donc). Si j’avoue carrément ma relation, on s’effare. On pense que mon mec n’est pas normal. Surtout quand on me voit sans appart’, salon de beauté, grand coiffeur, bagnole : simplement sportive, bagarreuse, et pas complexée. Ce qui rassure. c’est qu’il soit bisexuel. Allons tout va bien : je suis la petite part de normalité d’un anormal. Bien sûr ! Et, bien sûr aussi, je vous emmerde.
Ma revanche : lire les affres des lectrices de la presse féminine, au premier cheveux blanc, à la première ride, à la première absenœ du Jules, à la première amitié particulière (oh là, là, combien !) du môme. Et les comparaisons avec l’anatomie des copines ! Et "ma vie est-elle finie", etc...
Si vous saviez, mes sœurs de ma génération ce qu’on peut gagner à ne pas jouer !
"Qui perd sa vie la gagnera" ; ça, c’est l’Evangile ? Pas grand rapport, le camarade Jésus. avec ce qu’on en a fait. Si seulement vous saviez ce qu’il a pu faire avec Marie-Madeleine ? Et avec Saint Jean ? [1].
Dans la série : "Confidences au coin du feu d’une heureuse grand’mère".

Notes :

[1"Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté" ne signifie pas du tout : "heureux les pauvres d’esprit". Seuls ces derniers ne subodorent pas l’innocence érotique, ou l’érotisme innocent de la chronique de ce crack. Mais ne me croyez pas croyante !
"J’ai rencontré Dieu : elle est lesbienne, noire et communiste" [A.N. Grélois, Antinorm].

P.S. :

Errata paru dans le n°4 de Marge : "Ommission : L’article "PARLONS DE NOUS" dans MARGE N° 3 était signé Françoise d’EAUBONNE.
Elle a sauté à l’impression, pas, Françoise, la signature. "MARGE".




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