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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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{Lénine philosophe} de J. Harper (suite)
{Internationalisme}, n°25, Août 1947
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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Lénine

L’influence croissante des idées de Mach au sein du mouvement socialiste russe s’explique aisément par les conditions sociales existantes. La jeune intelligentsia russe n’avait pas encore trouvé, comme en Europe occidentale, sa fonction sociale au service d’une bourgeoisie. L’ordre social était encore barbare, pré-bourgeois. Elle ne pouvait donc viser qu’à une chose : renverser le tsarisme en adhérant au parti socialiste russe. Mais en même temps, elle restait en liaison spirituelle avec les intellectuels occidentaux et participait aux divers courants de la pensée occidentale. Il était ainsi inévitable que des efforts fussent tentés pour combiner ces courants au marxisme.
Lénine, bien sûr, avait parfaitement raison de s’y opposer. La théorie marxiste ne peut rien tirer d’important des idées de Mach. Dans la mesure où les socialistes ont besoin d’une connaissance plus approfondie de la pensée humaine, ils peuvent la trouver dans l’œuvre de Dietzgen. L’œuvre de Mach était importante parce qu’il déduisait de la pratique des sciences de la nature, des idées analogues à celles de Dietzgen et qui étaient utiles aux savants pour leurs travaux. Il est d’accord avec Dietzgen lorsqu’il ramène le monde à l’expérience, mais il s’arrête à mi-chemin et, imprégné des courants anti-matérialistes de sa classe sociale et de son époque, il donne à ses conceptions une forme vaguement idéaliste. Ceci ne peut en aucune manière se greffer sur le marxisme et bien plus, c’est justement ici que la critique marxiste devient nécessaire.

LA CRITIQUE

Cependant Lénine, lorsqu’il attaque les conceptions de Mach, commence par présenter cette opposition d’une façon inexacte. Partant d’une citation d’Engels, il dit :
"Or, il ne s’agit pas pour l’instant de telle ou telle définition du matérialisme, mais de l’antinomie entre matérialisme et idéalisme, de la différence entre les deux voies fondamentales de la philosophie. Faut-il aller des choses à la sensation et à la pensée ? Ou bien de la pensée et de la sensation aux choses ? Engels s’en tient à la première voie, celle du matérialisme. Mach s’en tient à la seconde, celle de l’idéalisme." (Matérialisme et empiriocriticisme - Éditions sociales, 1962, p. 140)
Il est clair que ce n’est pas là l’expression véritable de l’antithèse. D’après le matérialisme, le monde matériel donne naissance à la pensée, à la conscience, à l’esprit, à tout ce qui est spirituel. La doctrine contraire, selon laquelle le spirituel donne naissance au monde matériel, enseignée par la religion, se trouve chez Hegel, mais pas du tout chez Mach. L’expression "aller de..." ne sert ici qu’à mélanger deux choses tout à fait différentes. Aller des choses à la sensation et à la pensée veut dire que les choses donnent naissance aux pensées. Aller non pas des pensées aux choses, comme Lénine le faisait dire à tort à Mach, mais des sensations aux choses signifie que ce n’est qu’à travers nos sensations que nous pouvons arriver à la connaissance des choses. Leur existence toute entière est construite à partir de nos sensations ; et pour souligner cette vérité, Mach dit : elles consistent en nos sensations.
Ici apparaît clairement la méthode suivie par Lénine dans sa controverse. II essaie d’imputer à Mach des conceptions que celui-ci n’a jamais eues. Et notamment la doctrine du solipsisme. Et il poursuit ainsi :

"Aucun subterfuge, aucun sophisme (dont nous retrouverons encore une multitude infinie) ne voileront ce fait indiscutable et bien clair que la doctrine d’Ernst Mach, suivant laquelle les choses sont des complexes de sensations, n’est qu’idéalisme subjectif, que rabâchage de la théorie de Berkeley. Si, d’après Mach, les corps sont des "complexes de sensations" ou, comme disait Berkeley, des "combinaisons de sensations", il s’ensuit nécessairement que le monde entier n’est que représentation. Partant de ce principe, on ne peut admettre l’existence des autres hommes, mais seulement de soi-même : pur solipsisme. Mach, Avenarius, Petzoldt et Cie ont beau le réfuter, ils ne peuvent en réalité se défaire du solipsisme sans recourir à de criantes absurdités logiques." (p. 40).

Or, s’il y a quelque chose qu’on peut affirmer sans aucun doute possible à propos de Mach et d’Avenarius, c’est bien que leur doctrine n’a rien à voir avec le solipsisme ; le fondement même de leur conception du monde est précisément l’existence, déduite avec une logique plus ou moins stricte, d’autres hommes semblables à moi-même. Toutefois, Lénine ne se préoccupe manifestement pas de savoir ce que Mach pense en réalité, tout ce qui l’intéresse c’est ce qu’il devrait penser s’il suivait la même logique que la sienne.
De là, ne découle qu’une seule conclusion : "Le monde n’est fait que de mes sensations". Mach n’a pas le droit de mettre comme il le fait, "nos" au lieu de "mes"." (p. 42)
En vérité, voilà une méthode agréable pour discuter. Ce que j’écris comme étant l’opinion de mon adversaire, celui-ci a le culot de le remplacer sans raison apparente par ses propres écrits. D’ailleurs, Lénine sait très bien que Mach parle de la réalité objective du monde, témoins les nombreux passages que lui-même cite. Mais Lénine ne se laisse pas tromper par Mach, comme tant d’autres.

"De même, prenant pour point de départ l’idéalisme (...), Mach dévie souvent vers l’interprétation matérialiste du mot "expérience"..." (p. 154)

"Ici la nature est considérée comme donnée première, la sensation et l’expérience comme donnée seconde. Si Mach s’en tenait avec esprit de suite à ce point de vue dans les questions fondamentales de la gnoséologie, bien des sots "complexes" idéalistes eussent été évités à l’humanité (...) Ici, la "philosophie" personnelle de Mach est jetée par-dessus bord, et l’auteur adopte d’instinct la façon de penser des savants, qui traitent l’expérience en matérialistes." (p. 155)

N’aurait-il pas mieux fait d’essayer de comprendre le sens que Mach donne à l’affirmation que les objets se composent de sensations ?
Lénine a aussi bien des difficultés avec les "éléments". Il résume en six thèses la conception de Mach des éléments ; nous y trouvons dans les thèses 3 et 4 :
"3° diviser les éléments en physiques et psychiques, ces derniers étant ceux qui dépendent des nerfs de l’homme et, en général, de l’organisme humain (les premiers n’en dépendant point).
"4° affirmer que les liaisons des éléments physiques et des éléments psychiques ne peuvent exister séparément ; ils ne peuvent exister qu’ensemble.
" (p. 53).
Quiconque connaît un tant soit peu Mach, se rend immédiatement compte que sa théorie est ici déformée, jusqu’à en devenir absurde. Voici ce que Mach affirme en réalité : chaque élément, bien que décrit par de nombreux mots, est une unité inséparable, qui peut faire partie d’un complexe que nous appelons physique mais qui, combiné à d’autres éléments différents, peut former un complexe que nous appelons psychique. Lorsque je sens la chaleur d’une flamme, cette sensation, avec d’autres sensations sur la chaleur, les indications des thermomètres, rentrent avec certains phénomènes visibles dans le complexe "flamme" ou "chaleur" appartenant au domaine de la physique. Combinée à d’autres sensations de douleur et de plaisir, avec des souvenirs et des perceptions du système nerveux, la même chose rentre alors dans le domaine de la physiologie ou la psychologie. "Aucun (de ces rapports) n’existe tout seul, dit Mach, tous les deux sont toujours présents en même temps". Car en fait ce sont les éléments d’un même tout, combinés de façons différentes. Lénine en déduit que les rapports ne sont pas indépendants et ne peuvent exister qu’ensemble. Mach ne sépare à aucun moment les éléments en éléments physiques et éléments psychiques, pas plus qu’il ne distingue dans ces mêmes éléments une partie physique et une partie psychique ; le même élément sera physique dans un certain contexte et psychique dans un autre. Lorsqu’on voit de quelle manière approximative et inintelligible Lénine reproduit les conceptions de Mach, on ne s’étonne pas qu’il la trouve absurde et qu’il parle de "l’assemblage le plus incohérent de conceptions philosophiques opposées" (p. 53). Si l’on ne prend pas la peine, ou si l’on est incapable de découvrir les véritables opinions de son adversaire, si l’on prend quelques phrases par-ci par-là pour les interpréter à sa manière, rien d’étonnant à ce que le résultat soit sans queue ni tête. Et personne ne peut appeler cela une critique marxiste de Mach.
Lénine déforme de la même façon Avenarius. Il reproduit un petit tableau d’Avenarius donnant une première division en deux catégories des éléments : ce que je trouve présent, c’est en partie ce que j’appelle le monde extérieur (par exemple : je vois un arbre) et en partie autre chose (je me souviens d’un arbre, je me représente un arbre). Avenarius appelle les premiers éléments-objets (sachhaft), et les seconds éléments-pensées (gedankenhaft). Sur ce, Lénine, indigné, s’écrie :

"On nous assure d’abord que les "éléments" sont quelque chose de nouveau, à la fois physique et psychique, et on introduit ensuite furtivement une petite correction : au lieu d’une grossière distinction matérialiste de la matière (corps, choses) et du psychique (sensations, souvenirs, imaginations), on nous sert la doctrine du positivisme moderne sur les éléments matériels et les éléments mentaux." (pp. 56-57)

Il ne se doute visiblement pas à quel point il frappe faux.
Dans un chapitre intitulé ironiquement "L’homme pense-t-il avec son cerveau ?", Lénine cite (p. 87) le passage où Avenarius dit que la pensée n’est pas l’habitant etc., du cerveau. II en tire la conclusion que, selon Avenarius, l’homme ne pense pas avec son cerveau ! Pourtant, un peu plus loin, Avenarius explique, dans sa terminologie, artificielle certes, mais cependant assez nettement, que ce sont les actions du monde extérieur sur notre cerveau qui produisent ce que nous appelons les pensées. Mais cela Lénine ne l’a pas remarqué. Manifestement, il n’a pas eu la patience de traduire en termes communs le langage abscons d’Avenarius. Mais pour combattre un adversaire, il faut avant tout connaître son point de vue. L’ignorance n’a jamais pu servir d’argument. Ce qu’Avenarius conteste ce n’est pas le rôle du cerveau, mais le fait que la pensée soit baptisée produit du cerveau, que nous lui assignions, en tant qu’être spirituel, un siège dans le cerveau, que nous disions qu’elle vit dans le cerveau, qu’elle le commande, ou qu’elle soit une fonction du cerveau. Or, comme nous l’avons vu, la matière cérébrale occupe précisément une place centrale dans sa philosophie. Toutefois, Lénine considère que tout ceci n’est qu’une "mystification" :
"Avenarius suit ici le conseil de l’aigrefin de Tourgueniev : "Élève-toi avec le plus d’énergie contre les vices que tu te reconnais." Avenarius s’efforce de faire semblant de combattre l’idéalisme (...) Détournant l’attention du lecteur à l’aide d’attaques partielles contre l’idéalisme, Avenarius défend en réalité, sous une terminologie à peine modifiée, ce même idéalisme : la pensée n’est pas une fonction du cerveau, le cerveau n’est pas l’organe de la pensée, les sensations ne sont pas une fonction du système nerveux, ce sont des "éléments"..." (p. 89)
Le critique Lénine peste contre une auto-mystification sans aucune base réelle. Il trouve de l’idéalisme dans le fait qu’Avenarius parte d’éléments primaires et que ces éléments soient les sensations. Cependant, Avenarius ne part pas des sensations mais simplement de ce que l’homme primitif et inculte trouve autour de lui : des arbres, des choses, le milieu environnant, ses semblables, un monde, ses songes, ses souvenirs. Ce que l’homme trouve devant lui ce ne sont pas des sensations mais le monde. Avenarius essaie de construire, à partir des "données immédiates, une description du monde sans utiliser le langage courant (de choses, de matière et d’esprit) avec ses contradictions. Il trouve que des arbres sont présents, que chez les hommes existent des cerveaux et, du moins le croit-il, des variations dans les cerveaux produites par ces arbres, et des actes, des paroles des hommes déterminés par ces variations. Visiblement Lénine ne soupçonne même pas l’existence de tout cela. Il essaie de transformer le système d’Avenarius en "idéalisme", en considérant le point de départ d’Avenarius, l’expérience, comme constituée de sensations personnelles, de quelque chose de "psychique", si l’on en croit sa propre interprétation matérialiste. Son erreur est ici de prendre l’opposition matérialisme/idéalisme au sens du matérialisme bourgeois, en prenant pour base la matière physique. Ainsi, il se ferme complètement à toute compréhension des conceptions modernes qui partent de l’expérience et des phénomènes en tant que réalité donnée.
Lénine invoque alors toute une série de témoins pour qui les doctrines de Mach et d’Avenarius ne sont qu’idéalisme et solipsisme.
Il est naturel que la foule des philosophes professionnels, conformément à la tendance de la pensée bourgeoise d’affirmer la primauté de l’esprit sur la matière, s’efforce de développer et de souligner le côté antimatérialiste des deux conceptions ; pour eux aussi, le matérialisme n’est rien d’autre que la doctrine de la matière physique. Et peut-on demander quelle est l’utilité de tels témoins ? Les témoins sont nécessaires lorsque des faits litigieux doivent être éclaircis. Mais à quoi servent-ils lorsqu’il s’agit d’opinions, de théories, de conceptions du monde ? Pour déterminer le contenu véritable d’une conception philosophique, il faut simplement lire soigneusement et reproduire fidèlement les passages où elle s’exprime, tenter de comprendre et de restituer ses sources ; c’est le seul moyen de trouver les ressemblances ou les différences avec d’autres théories, de distinguer les erreurs de la vérité. Cependant pour Lénine les choses sont différentes. Son livre s’insère dans un procès juridique et pour cette raison il importait de faire défiler toute une série de témoins. Le résultat de ce procès était d’une importance politique considérable. Le "machisme" menaçait de briser les doctrines fondamentales, l’unité théorique du parti. Les représentants de cette tendance devaient donc être mis rapidement hors de combat. Mach et Avenarius constituaient un danger pour le parti ; par conséquent, ce qui importait ce n’était pas de chercher ce qu’il y avait de vrai et de valable dans leurs théories, de voir ce qu’on pouvait en tirer pour élargir nos propres conceptions. Il s’agissait de les discréditer, de détruire leur réputation, de les présenter comme des esprits bouillons, pleins de contradictions internes, ne racontant que des idioties sans queue ni tête, essayant en permanence de dissimuler leurs véritables opinions et ne croyant même pas à leurs propres affirmations [1].
Tous les philosophes bourgeois, devant la nouveauté de ces idées, cherchèrent des analogies et des relations entre les idées de Mach et d’Avenarius et les systèmes philosophiques précédents ; l’un félicite Mach de renouer avec Kant, d’autres lui découvrent une ressemblance avec Hume, ou Berkeley, ou Fichte. Dans la multitude et la variété des systèmes philosophiques, il n’est pas difficile de trouver partout des liaisons et des similitudes. Lénine reprend tous ces jugements contradictoires et c’est ainsi qu’il découvre le confusionnisme de Mach. Même méthode pour enfoncer Avenarius. Par exemple :

"Et il est difficile de dire lequel des deux démasque plus douloureusement le mystificateur Avenarius, Smith avec sa réfutation nette et directe, ou Schuppe par son éloge enthousiaste de l’œuvre finale d’Avenarius. Le baiser de Wilhelm Schuppe ne vaut pas mieux en philosophie que celui de Piotr Strouvé ou de M. Menchikov en politique." (p. 730).

Mais quand on lit la "lettre ouverte" de Schuppe, dans laquelle il exprime son accord avec Avenarius, en termes élogieux, on se rend compte qu’il n’avait pas du tout saisi l’essence des idées d’Avenarius. Il interprète Avenarius d’une façon aussi fausse que Lénine, à cette différence près que ce qui lui plaît déplaît à Lénine ; il croit que son point de départ est "le moi" alors qu’Avenarius construit précisément ce "moi" à partir des éléments qu’on trouve devant soi, à partir des données immédiates. Dans sa réponse, Avenarius, dans les termes courtois d’usage entre professeurs, exprime sa satisfaction devant l’approbation d’un penseur si célèbre, mais n’en réexpose pas moins une fois de plus le véritable contenu de sa pensée. Mais Lénine ignore complètement cette mise au point qui réfute ses conclusions et ne cite que les courtoisies compromettantes.

(à suivre)

Notes :

[1"Sa philosophie se réduit à une phraséologie creuse et superflue en laquelle l’auteur lui-même n’a la moindre foi..." (p. 2)




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