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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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A propos de la grève générale
{Internationalisme}, n° 28, Novembre 1946
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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Dans un de nos derniers articles, nous avons insisté sur un des traits du caractère réactionnaire et démagogique que pose, dans la période présente, les problèmes de la grève générale.
Dans la conjoncture actuelle où les fractions de la bourgeoisie issues du système capitaliste s’apprêtent à déchainer un nouveau carnage, plus que tout autre, les puissances économiquement faibles sont traversées de courants idéologiques dont la puissance de la mystique accroit encore les forces de destruction.
C’est ainsi que l’interruption de l’assaut révolutionnaire contre la citadelle du capitalisme, et cela au profit du renforcement de l’État russe, devait permettre à toutes les forces réactionnaires de transposer les problèmes du mouvement ouvrier, sans aucune analyse des perspectives qui s’ouvrent à la révolution prochaine. Chaque nouvelle étape de la politique bourgeoise qui tend à modifier son appareil de direction sans pour autant en altérer son contenu, s’accompagne de la part des éléments centristes et réformistes d’une campagne d’agitation en faveur de la grève générale.
Trotskistes officiels ou dissidents, socialistes de gauche, anarchistes et tous autres syndicalistes, chacun à sa manière y trouve en cette formule les éléments susceptibles d’apporter la solution au problème posé devant l’histoire. Pour les trotskistes la grève générale est une possibilité de renverser le cours d’une politique réactionnaire par l’instauration d’un gouvernement ouvrier et paysan ; pour les autres, cette grève générale est le signal de la révolution et le développement de l’économie prolétarienne, suivant la théorie de Bakounine.
À ces interprétations spontanéistes du mouvement ouvrier, les marxistes ont toujours opposé la nécessité de forger la conscience prolétarienne qui puisse féconder les évènements.
À cette conception bakouniniste de la grève générale, Rosa Luxembourg faisait ressortir que la grève générale, dans le cours de la révolution de 1905, a été réalisée en Russie non comme un moyen de sauter d’emblée dans la révolution sociale en s’épargnant la lutte politique de la classe ouvrière, mais qu’elle fut essentiellement dirigée pour la conquête de ces droits politiques et du parlementarisme, comme l’avait démontré Marx et Engels.
Dans une brochure : Grève générale, parti et syndicat, Rosa Luxembourg substitue à ses critiques de l’anarchisme un processus évolutif entre les luttes économiques et les luttes politiques ; ce qui sera, pour Rosa Luxembourg, non le fruit des ordres donnés de toutes pièces mais le résultat inéluctable des contradictions du régime capitaliste.
Cette conception schématique est surtout un produit de l’engouement de la social-démocratie et de la bureaucratie du mouvement syndical allemand. Rosa Luxembourg oppose l’action des masses à la tactique parlementaire des sociaux-démocrates.
S’il est tout à fait erroné d’opposer un spontanéisme déformé aux conceptions de Lénine sur les problèmes de la spontanéité, il est tout à fait remarquable que la polémique de Lénine, dans sa lutte contre les économistes et la spontanéité des masses, s’avère le point d’analyse le plus poussé dans le mouvement de la social-démocratie.
"Tout le monde reconnaît, déclare Lénine dans Que faire ?qu’il faut développer la conscience politique de la classe ouvrière, mais comment le faire ? La lutte économique aiguille les ouvriers uniquement du côté des questions concernant l’attitude du gouvernement envers leur classe ; aussi nous aurons beau nous efforcer de donner à la lutte économique elle-même un caractère politique, nous ne pourrons jamais, dans un tel cadre, développer comme il convient la conscience politique des ouvriers, car ce cadre lui-même est trop étroit. La formule de Marx nous est précieuse, dira encore Lénine, non parce qu’elle démontre la confusion de son auteur mais parce qu’elle met en relief l’erreur fondamentale de tous les économistes : la conviction que l’on peut développer la conscience politique des ouvriers à l’intérieur de leur lutte économique, c’est-à-dire en se basant uniquement ou principalement sur cette lutte. La conscience politique de classe ne peut être apportée que de l’extérieur de la lutte économique, ce n’est pas dans la sphère des patrons, entre ouvriers, que l’on peut la puiser, mais uniquement dans celle des rapports de toutes les classes entre elles."
Au spontanéisme vulgaire, Lénine oppose la nécessité de l’action consciente ; il fait ressortir que la lutte entre les classes - et par conséquent la grève générale - n’est pas seulement une question de rapport de forces d’où n’interviennent pas seul l’élément de violence, mais surtout la conscience de l’action.
Comme on peut le remarquer, la grève générale, pas plus que tout autre manifestation de classe, ne contient en elle-même les bases fondamentales pour la destruction de l’édifice bourgeois. Quand les trotskistes appellent le prolétariat à la grève générale ils prouvent leur incompréhension des problèmes que pose la révolution.
Les récents évènements d’Espagne, les grèves de 1936 en France, suffisent largement pour démontrer que les prolétaires de France et d’Espagne ont été incapables de sortir des griffes idéologiques des fractions impérialistes poursuivant leur politique de guerre.
La grève générale d’Espagne avec occupation par les ouvriers des principales branches de l’industrie et de l’administration ne s’est pas traduit par un rapport de forces réel entre les fractions capitalistes d’une part et la classe prolétarienne de l’autre ; les événements de Grèce sont à même de justifier au nom de quelle cause les ouvriers se font tuer sur les champs de bataille.
La théorie anarchiste vulgaire, pas plus que tout autre, sur la trahison stalinienne n’explique rien, si ce n’est qu’elle engendre la confusion ; le stalinisme ne trahit pas sa cause ; mais, par contre, la grève pour la grève - cette malencontreuse théorie de l’expérience - trahit bien l’intérêt historique du prolétariat.
La dialectique historique et le capitalisme dans sa phase descendante nous obligent à rejeter entièrement la théorie du processus de l’évolution économique vers la conscience politique de Rosa Luxembourg.
Le problème posé par la classe ouvrière est l’agrandissement des contrastes sociaux entre les classes et non pas pour le profit historique d’une fraction de la même classe contre l’autre. Sa solution ne consiste pas à répondre que l’état de fait des rapports sociaux et politiques de la société est le résultat de la dégénérescence du mouvement ouvrier international mais qu’elle en est la cause, car c’est précisément la seule façon d’aborder l’histoire en marxiste.
C’est à l’immaturité des problèmes théoriques et à leur insuffisance que se doit la défaite pratique du prolétariat qui amène la conjoncture actuelle du mouvement ouvrier. C’est donc en tenant compte de cette situation qui aboutit à la lutte des fractions de la bourgeoisie avec la complicité de l’action inconsciente du prolétariat, que l’avant-garde doit analyser les perspectives révolutionnaires.
Quand les trotskistes demandent aux travailleurs de faire la grève générale, alors qu’il n’existe aucune force idéologique capable de féconder les évènements politiques, ils ne font autre chose que de s’ajouter à la consolidation de la fraction bourgeoise stalinienne, et ils nous prouvent par là qu’ils en sont un appendice.
La gauche communiste internationaliste a déjà critiqué la formule abstraite de la grève générale, en expliquant qu’il ne s’agit pas d’émettre une formule de lutte mais, bien plus, un programme de lutte ; la grève en soi ne vaut pas sa substance.
Cette idée doit se compléter par le fait que la profondeur du cours réactionnaire a amenuisé toute possibilité d’intervention des éléments communistes sur le terrain économique où les staliniens sont parvenus à leur finalité historique. De même que la révolution de 1917 fut la suite d’un processus moléculaire partant de la révolution de 1905, de même les bases fondamentales de la révolution de demain commencent là où la révolution d’Octobre a sombré dans l’image de son passé, entrainant avec elle toutes les tactiques du mouvement ouvrier qui ont servi sa défaite en la monstruosité stalinienne.
Moins les hommes parviennent à saisir la nouvelle réalité qui s’est créée, plus ils restent attachés aux images de la réalité d’hier, plus ils deviennent des victimes de leur propre production.
Les luttes économiques et la grève générale - qui hier étant la condition de l’émancipation du prolétariat dans l’époque ascendante du capitalisme - se transforment en son contraire dans sa phase descendante.
Ce n’est donc plus en servant les intérêts d’une fraction bourgeoise dans la lutte de transition contre une autre fraction de la même bourgeoisie, capitalisme d’État contre le capitalisme libéral, que le prolétariat peut retrouver son chemin d’émancipation.
La lutte de classe, qui se manifeste sur le plan social dans l’action inconsciente des travailleurs, est aussi étrangère à la conception de la grève générale qu’à la lutte syndicale ; elle a ses origines dans les mouvements de Nantes, Le Mans, Saint-Étienne, et autres bassins industriels de la Ruhr. Cette base locale d’auto-défense du prolétariat, qui se refuse d’accepter la situation de famine et de guerre imposée par les fractions du régime capitaliste, nous indique la signification réelle de la lutte des classes de l’avenir, en même temps qu’elle pose le problème de la structure adéquate de cette lutte des masses ouvrières qui, désormais, dépasse l’organisation corporative d’usines et l’organisation syndicale.
La profondeur du cours réactionnaire que traverse l’histoire du mouvement ouvrier doit permettre à l’avant-garde du prolétariat de contribuer à l’agrandissement des antagonismes entre les classes fondamentalement opposées.
En faisant chaque jour un travail opiniâtre de propagande contre la guerre, la famine, la surenchère des démagogiques augmentations de salaires, pour rejeter les erreurs théoriques du passé ainsi que le mythe de la grève générale, outil de l’idéologie stalinienne en ces heures difficiles, nous contribuerons à détacher les masses inconscientes de l’idéologie capitaliste, ou la conscience capitaliste les entraine dans un super carnage impérialiste.

9 Novembre 1947 - G. Renard




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