Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La théorie de l’expérience ou une petite histoire du trotskisme dissident
{Internationalisme}, n° 28, Novembre 1946
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Tout le monde proclame la valeur essentielle des principes pour la lutte prolétarienne et révolutionnaire. Cependant, il s’agit là d’une simple affirmation verbale, qui non seulement ne détermine pas leur signification réelle mais aussi qui n’épuise pas la divergence qui existe quant à leur portée dans l’établissement des positions politiques autour desquelles la classe prolétarienne peut déclencher ses luttes contingentes et sa lutte finale. Les conditions actuelles - corruption avancée de l’idéologie - ayant cours dans les milieux se réclamant du communisme nous permettent d’indiquer deux aspects particuliers quant à la déformation de la signification des questions de principe.
La première pourrait être appelée celle du répertoire ou du catalogue. Le militant (et surtout le dirigeant prolétarien) possèderait un dictionnaire marxiste où seraient consignés, dans des formules bien simples, les questions de principes qui, reliées à Marx ou à Lénine, permettent de fabriquer un "Marxisme" ou un "Léninisme" biblique dont on peut faire jaillir des anathèmes contre les hérétiques ; ces derniers seraient surtout ceux qui, s’élevant contre la répétition, à des situations profondément modifiées, de la politique appliquée par Marx ou Lénine, essaient de traduire, par des principes les nouvelles expériences de la lutte prolétarienne. Le soi-disant marxiste ou léniniste élèvera au rang d’un Dieu Marx ou Lénine, mais c’est une vénération de décor car, en réalité, ces grands chefs prolétariens sont ainsi poignardés. À chaque occasion, le problème sera posé interrogativement : une question de principe est elle en jeu ? Dans la négative, il faut se laisser aller aux suggestions des situations, se livrer à des conjonctures sur les avantages que l’on peut retirer de la lutte car, en définitive, Marx aussi bien que Lénine, tout intransigeants qu’ils aient été sur des questions de principe ne se jetaient-ils pas dans la mêlée pour réaliser le plus grand nombre d’alliés, sans aucune considération quant à la nature de ces derniers, sans établir d’avance si leur nature sociale leur permettait de fournir un réel appui à la lutte révolutionnaire ? Pour ces marxistes du dictionnaire, Marx et Lénine ne sont donc que des manœuvriers de grande envergure qui peuvent réaliser le grand succès du prolétariat justement parce qu’ils ne se laisseront pas guider par des questions de principes pour déterminer les bases concrètes de la lutte ouvrière.
La seconde déformation pourrait être centralisée autour de la formule de la théorie de "l’expérience" ; le militant, qui expose une position de principe dans une situation donnée, se hâte d’ajouter que cette position serait valable si tous les ouvriers étaient communistes, qu’il serait bien heureux de pouvoir l’appliquer mais qu’il est forcé de tenir compte des situations concrètes et surtout de la mentalité des ouvriers ; à cet effet, il choisira une position intermédiaire de combat et il dira que l’évolution ultérieure de la lutte ne pourra qu’orienter les ouvriers là où se trouvent à la fois les armes et les organismes permettant la lutte et la victoire. Au sommet d’une multitude d’expériences inévitables, se trouverait la réalisation de la condition concrète pour la victoire révolutionnaire.
C’est au nom de ces principes que le retour de la vieille "démocratie bourgeoisie" devait permettre au groupe trotskiste dissident s’intitulant Lutte de classe 4ème internationale d’entreprendre à nouveau un travail d’agitation économique ; parallèlement aux développements de ces forces politiques, son journal politique La lutte de classe se doublait d’un organe d’agitation économique (La voix des travailleurs), ce dernier avait pour tâche de coordonner "les oppositions syndicales lutte de classes", c’est-à-dire les "fractions opposantes au sein de la CGT" ; la consigne était : faire lutter les ouvriers au sein de la CGT. En supplément de ce journal bimensuel, des bulletins mensuels étaient distribués dans plusieurs usines de la région parisienne. L’effort incontestable et la volonté opiniâtre de vaincre les obstacles, la lutte défensive contre les éléments staliniens, devaient amener quelques ouvriers à la compréhension des idées trotskistes de ce groupe opposé, uniquement pour problème de tactiques, aux officiels de la "4ème internationale".
C’est ainsi que Citroën-Levallois, Citroën-Grenelle, Citroën-Clichy, Gnome et Rhône, Thomson et autres usines voyaient se développer de petits noyaux ouvriers. La centralisation s’effectuait dans des réunions générales où la discussion sur les questions pratiques devait apporter, selon ce groupe, la maturité politique aux ouvriers.
Malgré tous les efforts et le courage de ces militants, la théorie de "l’expérience", la structure organisationnelle et la fermeté des principes "léninistes", cette expérience devait néanmoins s’affirmer négative.
Les ouvriers d’abord et les militants ensuite désertèrent les réunions. Les camarades les plus expérimentés essayèrent de pallier à cette situation qualifiée de crise historique, pour autant qu’ils en comprenaient eux-mêmes les causes.
On expliqua qu’il ne fallait pas relâcher les efforts ; on modifia la structure organisationnelle du groupe ; en un mot, on luttait mais rien n’y fit. Le journal La voix des travailleurs « devait disparaître pour permettre à l’organe "politique" de continuer son œuvre jugée, pour l’heure, de beaucoup, plus importante.
Il resta toutefois les bulletins mensuels, distribués gratuitement. Hélas et pour cause, ces bulletins eux-mêmes ne devaient résister à la profondeur du cours réactionnaire. Bien qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes la situation de reflux imposé au prolétariat depuis la faillite de la révolution d’Octobre, les camarades essayèrent de remonter le courant à la méthode trotskiste. Ils publièrent leur organe politique en hebdomadaire mais, là comme ailleurs, ce fut un bilan de faillite, un manque de finances. Un coup de barre à droite, un coup de barre à gauche, en élevant un peu plus les (…) et Trotsky à la hauteur d’un Dieu, une nouvelle théorie est découverte : elle consiste à unifier les forces qui restent encore au groupe dans une seule usine, puisque les camarades pensent que la situation évolue toujours rapidement vers la révolution selon la grossière théorie de Trotsky.
C’est donc la Régie Renault qui servira de champ d’expérience au trotskisme ; car, en vérité, depuis la naissance de ce groupe (soit depuis 1938), toute l’activité de celui-ci a été un vaste champ d’expériences, toutes aussi négatives.
En se livrant aux conjonctures nouvelles des avantages que l’on peut tirer de la lutte, en jetant l’anathème contre les hérétiques que nous sommes, on s’engage dans un travail d’agitation chez Renault.
Les conditions économiques, moins mauvaises que partout ailleurs dans l’industrie, devaient faire patiner ce travail de trade-unionisme ; il a fallu beaucoup d’efforts pour fomenter de petits groupes et cela malgré le véritable mécontentement existant.
Profitant toutefois d’une réaction sporadique et très inconsciente aux conditions de famine du régime et du bénéfice de l’amorçage du tournant stalinien, conséquence de la situation politique internationale, le groupe trotskyste UC4 pouvait se parer de la gloire d’un mouvement de grève qui a fait couler beaucoup d’encre sur les plumes des journalistes de toutes catégories.
On pouvait très provisoirement justifier la théorie de l’expérience chez les trotskistes, à la condition d’oublier que, pour réussir ce tour de force, il avait tout simplement fallu se déclarer, se camoufler et aussi supprimer son "journal politique". En bref, faire tout le contraire de l’enseignement de Lénine dans Que faire ? C’est à ces conditions que l’on doit la sortie de la nouvelle Voix des travailleurs de chez Renault.
Continuer d’apprendre aux travailleurs que la lutte qui devait se mener au sein de la CGT n’était plus chose facile, quand ces derniers - qui avaient crû, pour quelques instants, à la capacité de leurs nouveaux dirigeants - avaient reçu quelques pluies de coups bien placés de la part des éléments cégétistes, ainsi s’explique l’orientation qui amène ce groupe à la formation d’un prétendu syndicat autonome. Une simple tactique pour parvenir à des "fins politiques".
Les méthodes sont les mêmes ; toute une partie du journal VDT est écrite et son orientation est dirigée par les plus expérimentés du groupe "Voix du Centre" qui ne connaît Renault qu’au travers des militants de base, voire de la cellule ; en fait, c’est toute l’orthodoxie de Lénine dans les mauvais jours de la révolution d’Octobre, mais qui sera la véritable de Lénine ?
Nous disions "provisoirement" car, malgré tous les efforts, l’entreprise de confusion, le SDR, devait à son tour s’engager sur le même chemin que les expériences du passé.
Une nouvelle tentative de grève pour les 11% non accordés, parait-il, et une invitation à voter sur les listes du regroupement révolutionnaire (voir le PCI qui se dissout au travers de chaque consultation électorale) devaient suffire aux travailleurs de la Régie Renault à faire la seule expérience possible de ce que représente l’idéologie trotskiste, même quand elle se camoufle sous un masque aussi grossier.
Il nous a suffi d’assister à une des toutes récentes réunions pour tâter le degré de combativité de cette poignée de travailleurs fatigués par ces mouvements qui accroissent encore leurs difficultés. La direction de la Régie a jugé le moment opportun pour se débarrasser des perturbateurs. Les principaux dirigeants du SDR sont mis à pied pour une durée illimitée, sans aucune réaction ouvrière ; quand aux autres, ils seront de plus en plus noyés par le tournant à gauche de la CGT. N’en déplaise à de bons camarades pour lesquels nous conservons notre amitié, s’il est exagéré de parler de liquidation complète du SDR, il est bon de noter que les défaites s’accumulent chaque jour de plus en plus, les obligeant ainsi à se décolorer davantage, au point de se fondre avec la masse qui suit le cours réactionnaire. Car en vérité, on ne peut pas être avec la masse, quand celle-ci épouse le cours réactionnaire de l’idéologie bourgeoisie, et en même temps prétendre au titre de révolutionnaire. Il serait bon que les camarades se familiarisent avec le matérialisme dialectique, "même ceux qui prétendant que notre littérature leur fait mal au ventre". Quant à nous, nous pensons que dire la vérité, ne rien cacher aux travailleurs de leurs difficultés pour parvenir à leur finalité historique, c’est là la meilleure arme de propagande.
Puisse se faire que cette théorie de l’expérience serve au moins à ces camarades pour comprendre que l’avenir de la révolution ne dépend pas de la tactique en vue d’obtenir le plus grand nombre d’alliés mais, au contraire, de la tactique capable de garantir la cohérence des principes de classe.

R. Goupil (1/11/47)

PS : 1) Les ouvriers responsables du SDR, mis à pied à la suite du vote organisé dans leur secteur, ont été réintégrés à la suite du résultat de la commission paritaire où le délégué de la CGT a défendu le SDR devant la direction et, par principe, pour le respect du droit de grève.
2) Les camarades peuvent se sentir choqués du fait que nous affirmons que l’expérience reste négative pour chaque action entreprise par ce groupe. Ils ont absolument raison d’invoquer qu’ils recrutent toujours quelques travailleurs qu’ils éduquent politiquement. Ce qu’ils oublient, c’est qu’un travail d’agitation est destiné à remuer la masse et que les individualités qu’ils recrutent ne sont que de passage dans le groupe. Mais ce qui est pire, c’est qu’ils sortent du groupe aussi confus sur les problèmes politiques qu’au moment où ils y sont rentrés.

R.G.</p




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53