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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’intelligentsia trouve un refuge
{Internationalisme}, n° 28, Novembre 1946
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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"Koestler déclare que les conversations qu’il avait eues récemment avec Malraux l’avaient convaincu de la nécessité de lutter pour la victoire du RPF." (Combat, 29 octobre 1947)
Nous ne sommes pas de ceux qui s’entichent facilement de chaque nouvel intellectuel (ou semi-intellectuel) venu et surtout de littérateurs à la mode qu’on porte pendant quelque temps au sommet de la gloire. Le désarroi du mouvement ouvrier est que tel que, de temps en temps, apparaît un nouveau prophète prétendant enterrer le marxisme. Ces grands petits hommes croient découvrir de nouvelles théories au-delà du socialisme scientifique ; en réalité, ils ne font que nous rabâcher des vieilleries depuis longtemps effacés et dépassés par la théorie révolutionnaire du prolétariat.
Burnham, Koestler, Sartre et tant d’autres, chacun dans son genre se tranche une heure de gloire par des nouvelles voies qu’ils découvrent pour guérir l’humanité souffrante. Mais leur gloire comme leurs théories sont de courte durée. Au bout de peu de temps, nous les retrouvons bien confortablement installés dans les offices du capitalisme.
Pour la plupart, ce sont des écrivains qui ont passé quelques années de leur jeunesse dans le mouvement ouvrier. Mais le mouvement ouvrier d’aujourd’hui n’offre pas un terrain suffisant pour leur grandeur. La tâche ardue et obscure du révolutionnaire d’aujourd’hui ne peut satisfaire leur ambition et leur soif de jouer un rôle, leur gout de succès. Aussi, se détournent-ils très "déçus", ayant perdu confiance dans le prolétariat et dans la révolution socialiste dont la venue s’avère bien plus lente et pénible qu’on ne pouvait l’espérer. Ces intellectuels, qui savent que leur vie est courte et que le temps passe vite, ne peuvent attendre et perdre un présent certain pour un avenir problématique. Leur choix est vite fait ; et, après un court moment de crise de conscience, ils s’installent le mieux possible dans le présent.
Le mécanisme de ce passage se fait en deux temps. D’abord on se fait antistalinien, oppositionnel, on écrit de grands livres sur les procès de Moscou ; peu à peu on finit par assimiler le stalinisme au marxisme, les procès de Moscou à la révolution d’Octobre ; on se donne l’air de chercher des nouvelles voies démocratiques à la réalisation du socialisme ; on parle de "troisième front" ; et finalement, prenant le courage à deux mains, on fait le bond décisif en émettant des déclarations en faveur de la démocratie américaine ou anglaise.
Le "troisième front" est bien beau comme rêve, expliquent-ils ; mais, dans la réalité immédiate, le monde d’aujourd’hui est divisé en deux blocs, le totalitarisme russe et la démocratie américaine. Nous ne pouvons faire autrement que choisir le moindre mal…, les uns pour la Russie (les moins intelligents et de moins en moins nombreux), les autres pour l’Amérique. C’est avec le vieux thème du moindre mal, de "l’antifascisme" que ces mêmes intellectuels nous ont justifié la deuxième guerre impérialiste et qu’ils justifieront la troisième. Comme écrit Kravchenko dans J’ai choisi la liberté : "Plus s’approche le moment de le prochaine guerre, plus fréquentes deviennent les déclarations pro-guerrières de ces faux prophètes en socialisme". Burnham a fait des déclarations retentissantes pour la guerre préventive antirusse. Malraux est un grand personnage du RPF. Sartre et son équipe tourne de la queue vers le Parti socialiste. Koestler vient de faire une déclaration en faveur de De Gaulle. A qui le tour ? La compétition est ouverte. Le tour est à V. Serge, M. Pivert et autres clercs de la gauche socialiste et du "troisième front".
Quant au prolétaire, il n’y a pas pour lui de troisième front mais un seul et unique : celui de sa classe contre la société capitaliste dans son ensemble, quelle que puisse être sa subdivision momentanée interne, en États fascistes, démocratiques ou soviétiques.
L’intelligentsia, qui s’est un moment malencontreusement fourvoyé dans le prolétariat, prend la fuite. Bon débarras et bon voyage ! Que chacun reprenne sa place. Le prolétariat, dans sa rude lutte, ne peut qu’y gagner en se soulageant de ces quelques transfuges de l’intelligentsia. C’est une question d’hygiène élémentaire.
Mais puisse l’aventure koestlérienne et burnhamienne inciter certains militants ouvriers à plus de prudence à l’avenir et ne pas se laisser émerveiller par les belles plumes au derrière du premier paon venu.

MC




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