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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lénine philosophe de J. Harper (suite)
{Internationalisme}, n° 28, Novembre 1946
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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LA REVOLUTION RUSSE

Qu’il y ait eu convergence des idées philosophiques de base entre Plekhanov et Lénine, et divergence commune par rapport au marxisme, voilà qui révèle leur origine à l’un comme à l’autre : les conditions sociales de la Russie. Le nom ou la présentation extérieure d’une doctrine (ou théorie) lui vient de sa filiation spirituelle ; il renvoie au penseur à qui l’on pense devoir le plus et dont on est convaincu d’être le disciple. Quant au contenu réel, c’est différent. Celui-ci est lié aux origines matérielles de la doctrine (ou théorie) en question, il est déterminé par les conditions sociales dans le cadre desquelles elle s’est développée et doit s’appliquer. Selon le marxisme, les idées sociales et les grandes tendances spirituelles expriment les aspirations des classes, c’est-à-dire les nécessités de l’évolution, et se transforment sous l’influence des luttes. On ne peut donc les examiner en dehors de la société et de la lutte des classes. Et ceci vaut pour le marxisme lui-même.
Marx et Engels, dans leur jeunesse, participèrent activement aux luttes contre l’absolutisme des classes moyennes allemandes, dont les diverses tendances sociales étaient encore indifférenciées. Leur passage progressif au matérialisme historique fut donc le reflet, sur le plan de la théorie, de l’évolution de la classe ouvrière qui s’orientait vers l’action indépendante contre la bourgeoisie. L’antagonisme entre les classes, dans la pratique, s’exprimait ainsi au niveau de la théorie. La lutte de la bourgeoisie contre la prédominance des féodaux trouva son expression dans une doctrine matérialiste, de la même famille que celle de Feuerbach, prenant appui sur les sciences de la nature pour combattre la religion en sa qualité de consécration des vieilles puissances. La classe ouvrière n’a que faire pour mener la lutte de ces sciences, instruments de la classe ennemie ; son arme théorique, c’est la science sociale, la science de l’évolution de la société. Combattre la religion à l’aide des sciences de la nature n’a pas le moindre sens à ses yeux ; qui plus est, les ouvriers n’ignorent pas que les racines de la religion seront extirpées par le développement du système capitaliste et ensuite par leur propre lutte de classe. Et quelle utilité aurait pour eux ce fait patent que la pensée est un produit du cerveau ? Leur problème consiste à comprendre comment la société sécrète des idées. Telle est la substance même du marxisme au fur et à mesure qu’il s’affirme comme une force vive et motrice au sein de la classe ouvrière, comme la théorie qui exprime sa capacité croissante d’organisation et de savoir. Et quand le capitalisme acquit, dans la seconde moitié du XIX° siècle, un pouvoir absolu, tant en Europe occidentale et centrale qu’en Amérique, le matérialisme bourgeois disparut. Désormais, il ne subsistait plus qu’une conception de classe matérialiste : le marxisme.
Il en allait tout autrement en Russie. La lutte contre le régime tsariste y ressemblait en effet de près à la lutte contre l’absolutisme telle qu’elle avait été poursuivie autrefois en Europe. En Russie également, l’Église et la religion étaient les piliers les plus solides du régime ; elles maintenaient les masses paysannes, encore au stade de la production agricole primitive, dans l’analphabétisme et la superstition la plus noire. C’est pourquoi la lutte contre la religion y était, socialement parlant, de toute première nécessité. Étant donné qu’il n’existait pas en Russie de bourgeoisie suffisamment forte pour se lancer dans cette lutte en qualité de future classe dominante, cette mission échut à l’intelligentsia ; pendant des dizaines d’années, ses membres s’efforcèrent avec ardeur et ténacité d’éclairer les masses et de les dresser, ce faisant, contre le régime. Et, dans cette lutte, ils ne pouvaient en rien tabler sur la bourgeoisie occidentale, devenue réactionnaire et anti-matérialiste ; ils se virent donc contraints d’avoir recours aux ouvriers socialistes, seuls à faire preuve de sympathie envers eux et, pour cela, de reprendre leur théorie proclamée : le marxisme. C’est ainsi que des intellectuels, tels que Piotr Strouvé et Tougan-Baranovski qui s’instituaient les porte-parole d’une bourgeoisie encore embryonnaire, aimaient à se dire marxistes. Ces personnages n’avaient rien de commun avec le marxisme prolétarien d’Occident ; tout ce qu’ils retenaient de Marx, c’était sa théorie de l’évolution selon laquelle la prochaine étape du développement serait le capitalisme. Une force révolutionnaire véritable ne surgit en Russie qu’à partir du moment où les ouvriers entrèrent en lice en premier lieu au moyen de la grève exclusivement, puis en associant à celle-ci des revendications politiques. Dès lors, les intellectuels s’aperçurent qu’il existait une classe révolutionnaire et firent leur jonction avec elle, en vue de devenir ses porte-paroles au sein d’un parti socialiste.
Ainsi donc la lutte de classe prolétarienne se doublait-elle en Russie d’une lutte contre l’absolutisme tsariste, menée sous la bannière du socialisme. Telle est la raison pour laquelle le marxisme, devenu la théorie de ceux qui participaient au conflit social, y prit un caractère tout autre qu’en Europe occidentale. Certes, il demeurait la théorie de la classe ouvrière mais cette classe devait entreprendre d’abord et avant tout une lutte qui, en Europe occidentale, avait été la fonction et l’œuvre de la bourgeoisie alliée aux intellectuels. Pour adapter de la sorte la théorie à cette mission, les intellectuels russes durent se mettre en quête d’une forme de marxisme où la critique de la religion venait au premier plan. Ils la découvrirent dans les textes que Marx avait rédigés à l’époque où, en Allemagne, bourgeois et ouvriers ne combattaient pas encore séparément l’absolutisme.
Cette tendance est particulièrement manifeste chez Plekhanov « le père du marxisme russe ». Alors que les théoriciens d’Europe occidentale s’occupaient de problèmes politiques, il en vint à s’intéresser aux premières formes du matérialisme. Dans son livre Contribution à l’histoire du matérialisme, il étudie les matérialistes français du XVIII° siècle, Helvétius, Holbach et La Mettrie, et les compare à Marx dans le but de montrer que de nombreuses idées valables et importantes se trouvaient déjà dans leurs oeuvres. Ainsi nous comprenons mieux pourquoi, dans « Les questions fondamentales du marxisme », il souligne l’accord entre Marx et Feuerbach et pourquoi il attache tant d’importance aux conceptions du matérialisme bourgeois.
Pourtant, Plekhanov a été fortement influencé par le mouvement ouvrier occidental et surtout le mouvement ouvrier allemand. On voyait en lui un genre de prophète de la lutte de classe ouvrière en Russie, qu’il prédisait en théorie grâce au marxisme, à une époque où il n’en existait guère de traces dans la pratique. On le considérait comme une des rares personnes qui s’intéressaient aux problèmes philosophiques. Il joua un rôle international et prit une part active dans les discussions sur le marxisme et le réformisme. Les socialistes d’Occident étudièrent ses écrits sans percevoir à cette époque les divergences qui s’y dissimulaient. Plekhanov a subi moins exclusivement que Lénine l’influence des conditions russes.
Lénine était le chef du mouvement révolutionnaire russe et ceci sur le plan pratique. C’est pourquoi les conditions pratiques et les buts politiques de ce mouvement transparaissent plus clairement dans ses idées théoriques. Les conditions de la lutte contre le tsarisme ont déterminé ses conceptions fondamentales qu’il expose dans Matérialisme et empiriocriticisme. En effet, les conceptions théoriques et surtout philosophiques ne sont pas déterminées par des études abstraites ou des lectures occasionnelles dans la littérature philosophique mais par les grands problèmes vitaux qui, posés par les besoins de l’activité pratique, conditionnent la volonté et la pensée humaine. Pour Lénine et le parti bolchevik, la tâche vitale était l’écrasement du tsarisme et la disparition du système social barbare et arriéré de la Russie. L’église et la religion étaient les fondements théoriques du système ; l’idéologie et la glorification de l’absolutisme étaient l’expression et le symbole de l’esclavage des masses. Il fallait donc les combattre sans répit : la lutte contre la religion était au centre de la pensée théorique de Lénine, toute concession au « fidéisme », si minime fût-elle, était une atteinte directe à la vie même du mouvement. Combat contre l’absolutisme, la grande propriété foncière et le clergé, cette lutte était semblable à celle menée autrefois par la bourgeoisie et les intellectuels d’Europe occidentale ; et il n’est pas étonnant que les conceptions fondamentales de Lénine soient analogues aux idées propagées par le matérialisme bourgeois et qu’il ait eu des sympathies avouées pour ses porte-paroles. Mais en Russie, c’était la classe ouvrière qui devait mener la lutte. L’organe de cette lutte devait par conséquent être un parti socialiste, faisant du marxisme son credo politique et lui empruntant ce qu’exigeait la révolution russe : la théorie de l’évolution sociale du passage du féodalisme au socialisme, en passant par le capitalisme, et celle de la guerre des classes en qualité de force motrice. Voilà pourquoi Lénine donna à son matérialisme le nom et la présentation extérieure du marxisme et il les identifiait de bonne foi.
Cette identification était favorisée par un autre facteur encore. En Russie, le capitalisme ne s’était pas développé de façon graduelle à partir de petites entreprises aux mains des classes moyennes, comme en Europe occidentale. La grande industrie y avait été importée par les soins du capital étranger. Outre cette exploitation directe, le capital financier des pays de l’Ouest pressurait, par l’intermédiaire de ses prêts au régime tsariste, la paysannerie russe condamnée à payer de lourds impôts pour en acquitter les intérêts. Le capitalisme intervenait en l’occurrence sous sa forme de capital colonial, utilisant le tsar et ses hauts fonctionnaires comme ses agents. Dans les pays soumis à une exploitation de type colonial, toutes les classes ont un intérêt commun à s’affranchir du joug imposé par le capital usuraire étranger, afin de jeter les bases d’un libre développement économique, lequel aboutit en général à la formation d’un capitalisme national. Cette lutte vise le capital mondial ; elle est donc souvent menée au nom du socialisme et les ouvriers des pays occidentaux, ayant le même ennemi, en sont les alliés naturels. En Chine par exemple, Sun Yat-sen était socialiste ; étant donné toutefois que la bourgeoisie chinoise, dont il se faisait le porte-parole, était une classe nombreuse et puissante, son socialisme était « national » et combattait les « erreurs » marxistes.
Lénine, au contraire, devait prendre appui sur la classe ouvrière ; et, parce qu’il lui fallait poursuivre un combat implacable et radical, il adopta l’idéologie la plus extrémiste, celle du prolétariat occidental combattant le capitalisme mondial, à savoir : le marxisme. Étant donné toutefois que la révolution russe présentait un double caractère - révolution bourgeoise quant aux objectifs immédiats et révolution prolétarienne quant aux forces actives -, la théorie bolchevique devait être adaptée à ces deux fins, puiser par conséquent ses principes philosophiques dans le matérialisme bourgeois, la lutte des classes dans l’évolutionnisme prolétarien. Ce mélange reçut le nom de « marxisme ». Mais il est clair que le marxisme de Lénine, déterminé par la situation particulière de la Russie vis-à-vis du capitalisme, différait de manière fondamentale du marxisme d’Europe occidentale, conception planétaire propre à une classe ouvrière qui se trouve devant la tâche immense de convertir en société communiste un capitalisme très hautement développé, le monde même où elle vit, où elle agit.
Les ouvriers et intellectuels russes ne pouvaient se fixer un tel but ; ils devaient d’abord ouvrir la voie au libre développement d’une société industrielle moderne. Pour les marxistes russes, l’essence du marxisme ne se trouvait pas dans la thèse de Marx selon laquelle c’est la réalité sociale qui détermine la conscience, mais au contraire dans cette phrase du jeune Marx, gravée en grosses lettres dans la Maison du Peuple à Moscou : la religion est l’opium du peuple.
Il arrive parfois qu’un ouvrage théorique permette d’entrevoir, non le milieu immédiat et les aspirations de l’auteur, mais des influences plus larges et indirectes ainsi que des visées plus générales. Dans le livre de Lénine cependant, rien de ce genre ne transparaît. Il est nettement et exclusivement à l’image de la révolution russe à laquelle il tend de toutes ses forces. Cet ouvrage est conforme au matérialisme bourgeois à un point tel que s’il avait été connu et interprété correctement à l’époque, en Europe occidentale - mais seules y parvenaient de vagues rumeurs sur les dissensions intestines du socialisme russe - on aurait été en mesure de prévoir que la révolution russe devait aboutir d’une façon ou d’une autre à un genre de capitalisme fondé sur une lutte ouvrière.
Selon une opinion très répandue, le parti bolchevique était marxiste et c’est seulement pour des raisons pratiques que Lénine, ce grand savant et leader marxiste, donna à la révolution russe une orientation qui ne correspondait guère à ce que les ouvriers d’Occident appelaient le communisme, prouvant de la sorte son réalisme, sa lucidité de marxiste. Face à la politique de la Russie et du Parti communiste, un courant critique s’efforce bien d’opposer le despotisme propre à l’État russe actuel - dit stalinisme - aux « vrais » principes marxistes de Lénine et du vieux bolchevisme. Mais c’est à tort. Non seulement parce que Lénine fut le premier à appliquer cette politique, mais aussi parce que son prétendu marxisme était tout bonnement une légende. Lénine a toujours ignoré, en effet, ce qu’est le marxisme réel. Rien de plus compréhensible. Il ne connaissait du capitalisme que sa forme coloniale : il ne concevait la révolution sociale que comme la liquidation de la grande propriété foncière et du despotisme tsariste. On ne peut reprocher au bolchevisme russe d’avoir abandonné le marxisme pour la simple raison que Lénine n’a jamais été marxiste. Chaque page de l’ouvrage philosophique de Lénine est là pour le prouver. Et le marxisme lui-même, quand il dit que les idées théoriques sont déterminées par les nécessités et les rapports sociaux, explique du même coup pourquoi il ne pouvait pas en être autrement. Mais le marxisme met également en lumière les raisons pour lesquelles cette légende devait forcément apparaître : une révolution bourgeoise exige le soutien de la classe ouvrière et de la paysannerie. II lui faut donc créer des illusions, se présenter comme une révolution de type différent plus large plus universel. En l’occurrence, c’était l’illusion consistant à voir dans la révolution russe la première étape de la révolution mondiale, appelée à libérer du capitalisme le prolétariat dans son ensemble ; son expression théorique fut la légende du marxisme.
Certes, Lénine fut un disciple de Marx, à qui il devait un principe essentiel du point de vue de la révolution russe : la lutte de classe prolétarienne absolument intransigeante. C’est pour des raisons analogues d’ailleurs que les sociaux-démocrates étaient eux aussi des disciples de Marx. Et, incontestablement, la lutte des ouvriers russes, au moyen d’actions de masse et de soviets, a constitué en pratique le plus important exemple de guerre prolétarienne moderne. Toutefois, le fait que Lénine n’a pas compris le marxisme sous son aspect de théorie de la révolution prolétarienne, qu’il n’a pas compris le capitalisme, la bourgeoisie et le prolétariat arrivés à leur plus haut degré de développement contemporain, ce fait-là apparut avec toute la netteté désirable dès qu’il fut décrété que la révolution mondiale devait être déclenchée de Russie, au moyen de la III° Internationale, sans tenir aucun compte des avis et des mises en garde des marxistes occidentaux. La série ininterrompue d’erreurs graves, d’échecs et de défaites, dont la faiblesse actuelle du mouvement ouvrier est la conséquence, a fait ressortir les inévitables carences du leadership russe.
Pour en revenir à l’époque où Lénine écrivit son livre, nous devons maintenant nous demander que pouvait bien signifier cette controverse autour du « machisme ». Le mouvement révolutionnaire russe englobait des couches d’intellectuels beaucoup plus importantes que le mouvement socialiste occidental : certains d’entre eux furent influencés par les courants d’idées bourgeois et antimatérialistes. Il était naturel que Lénine combatte violemment de telles tendances au sein du mouvement révolutionnaire, il ne les considérait pas comme l’aurait fait un marxiste qui aurait vu en elle un phénomène social, les aurait expliquées par leur origine sociale, les rendant ainsi totalement inoffensives : nulle part dans son livre on ne trouve la moindre tentative d’une telle compréhension. Pour Lénine le matérialisme était la vérité établie par Feuerbach, Marx et Engels, et les matérialistes bourgeois. Ultérieurement, la stupidité, le conservatisme, les intérêts financiers de la bourgeoisie et la puissance spirituelle de la théologie avaient amené une forte réaction en Europe. Or cette réaction menaçait aussi le bolchevisme, et il fallait s’y opposer avec la plus grande rigueur.
Il va de soi que Lénine avait parfaitement raison de réagir. A vrai dire, la question n’était pas de savoir si Marx ou Mach détenait la vérité, ou si l’on pouvait tirer des idées de Mach quelque chose qui pût être utile au marxisme ; il s’agissait de savoir si ce serait le matérialisme bourgeois ou l’idéalisme bourgeois, ou un mélange des deux, qui fournirait la base théorique de la lutte contre le tsarisme. Il est clair que l’idéologie d’une bourgeoisie satisfaite d’elle-même et déjà déclinante ne peut en aucun cas s’accorder avec un mouvement en développement, ne peut satisfaire, fût-ce une bourgeoisie en ascension. Une telle idéologie aurait conduit à un affaiblissement là où justement il fallait faire preuve de la plus grande énergie. Seule l’intransigeance du matérialisme pouvait rendre le Parti fort et lui donner la vigueur nécessaire pour une révolution. La tendance « machiste », qu’on pourrait mettre en parallèle avec le révisionnisme en Allemagne, allait briser le radicalisme de la lutte et la solide unité du parti, en théorie et en pratique. Et c’est ce danger que Lénine a vu très nettement. « Quand je l’ai lu (le livre de Bogdanov), j’ai été transporté de colère et de rage », écrivait-il à Gorki en février 1908. Et, en effet, cette fureur éclate tout au long de son livre dans la véhémence de ses attaques contre ses adversaires : Lénine semble l’avoir écrit sans décolérer. Ce n’est pas une discussion fondamentale destinée à éclaircir certaines idées, comme par exemple le livre de Engels contre Dühring ; c’est le pamphlet incendiaire d’un chef de parti qui doit, par tous les moyens, préserver son parti des dangers qui le menacent. Ainsi, on ne pouvait pas s’attendre à ce qu’il essaie réellement de comprendre les doctrines qu’il attaque. Avec ses propres conceptions non marxistes, il ne pouvait que les interpréter de travers et les présenter de façon inexacte, voire les déformer complètement. La seule chose qui comptait, c’était de les réduire à néant, de détruire leur prestige scientifique et de présenter les « machistes » russes comme des perroquets ignares répétant les paroles de crétins réactionnaires.
Et il y réussit. Ses idées fondamentales étaient celles du parti bolchevique dans son ensemble, déterminées par ses tâches historiques. Une fois de plus, Lénine avait vu exactement les nécessités pratiques du moment. Le « machisme » fut condamné et balayé du Parti. Et le parti uni put reprendre sa marche à l’avant-garde de la classe ouvrière vers la révolution.
Les mots de Deborin, cités tout au début de cet ouvrage, ne sont donc qu’en partie exacts. On ne peut pas parler de victoire du marxisme là où il s’agit seulement d’une prétendue réfutation de l’idéalisme bourgeois par les idées du matérialisme bourgeois. Mais, sans aucun doute, le livre de Lénine laissa une empreinte décisive dans l’histoire du Parti et détermina, dans une grande mesure, le développement ultérieur des idées philosophiques en Russie. Après la révolution, dans le nouveau système de capitalisme d’État, le « léninisme » - combinaison de matérialisme bourgeois et de doctrine marxiste du développement social, le tout orné d’une terminologie dialectique - fut proclamé philosophie officielle. Cette doctrine convenait parfaitement aux intellectuels russes maintenant que les sciences de la nature et la technique formaient la base d’un système de production qui se développait rapidement sous leur direction et qu’ils voyaient se profiler un avenir où ils seraient la classe dirigeante d’un immense empire, où ils ne rencontreraient que l’opposition de paysans encore englués de superstitions religieuses.

J. HARPER (à suivre)




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