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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La signification des grèves et la position de la FFGC
{Internationalisme}, n°29, 10 décembre 1947
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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Les troubles sociaux, les grèves actuelles, comme celles de mai dernier, avec leur signification "en soi" sont une des plus grandes préoccupations pour les militants révolutionnaires. Cette préoccupation se justifie par le fait que la pratique permet de contrôler et aussi d’enrichir le patrimoine théorique de l’idéologie des groupes révolutionnaires dans une période où, plus que jamais, l’étude objective de l’évolution historique est le seul terrain fructueux du devenir de la conscience prolétarienne.

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Les événements d’Espagne et les mouvements de grève en France de 1936 sont, aujourd’hui, généralement considérés comme une étape dans un cours historique de recul du prolétariat et un acheminement rapide vers une guerre mondiale.
Le fait que le capitalisme a terminé sa guerre en allant à l’encontre des intérêts prolétariens sans qu’il y ait eu une rupture conséquente du front ouvrier d’avec les idéologies capitalistes l’entrainant dans sa guerre (fascisme contre antifascisme) suffisait à démontrer la profondeur de l’enlisement dans lequel se trouve engagé le monde ouvrier.
Nous pouvions également, par le même fait, constater l’influence négative des groupements révolutionnaires au travers de ces années sanglantes.
Si les ouvriers italiens manifestèrent les premières réactions au carnage impérialiste dans les années 1943-45, il est indispensable de souligner que cette action se trouva écrasée avec le développement des partis dits "ouvriers" et des organismes syndicaux.
La politique des "fronts populaires" de France et d’ailleurs devait réapparaitre, avec la libération bourgeoise, à travers des mouvements plus larges, dits de "fronts nationaux". Partis "ouvriers" et syndicats sont, dès cette libération, des organismes que la bourgeoisie met en avant pour conserver son régime. On doit se souvenir de cette grande grève de "libération nationale" en France.
Ce processus s’accompagne de l’anéantissement des ouvriers allemands. Le chien de garde du capital, l’Allemagne, cède la place aux nouveaux gendarmes de la classe capitaliste, la Russie et l’Amérique. C’est ainsi que les ouvriers polonais, tchèques, les travailleurs bulgares et roumains sont utilisés à la consolidation des États totalitaires du bloc oriental. On ne doit pas ignorer l’appui militaire apporté par l’armée "rouge" aux trotskistes finlandais en grève - qui proclamaient le "contrôle ouvrier" pendant la guerre russo-finlandaise en 1938. La Russie étant parvenue à ses fins (la victoire de son armée), les trotskistes ont naturellement été décimés.
Cette évolution historique est loin de ressembler aux luttes de 1917-18 où le prolétariat se lançait à l’assaut de la citadelle capitaliste.
La grève, arme efficace des travailleurs, est utilisée dans la conjoncture actuelle pour la survivance du régime capitaliste.
Cette réalité est sans doute une des causes du découragement des hommes à s’émanciper de leur condition d’esclave. Quoi qu’il en soit, il est parfaitement significatif que, dans les pays européens où la situation économique est de plus en plus précaire, les fractions nationales du capitalisme de ce continent utilisent et fomentent les grèves pour opérer la transition nécessaire vers l’édification de structures capitalistes de mode étatique.
La France et l’Italie sont traversées par ces courants grévistes qui ne sont pas étrangers à la décision par la conférence des partis "communistes" de Belgrade.
Les grèves de mai, de caractère spontané et antistalinien, sont aujourd’hui autant d’apports pour le PCF tant qu’elles restent dans la confusion apparente quant aux perspectives politiques.
C’est pourquoi on doit entreprendre, comme perspective immédiate, l’approfondissement de l’étude du cours réactionnaire épousé par la classe ouvrière depuis ces dernières années. Au travers de toutes ces grèves de caractère revendicatif, s’épanouissant dans les comités de lutte pour la défense de la politique de "la démocratie nouvelle" du PCF (bloc oriental) contre la politique expansionniste (bloc américain), la possibilité d’une guerre à brève échéance s’affirme de plus en plus. Voilà la signification de ces grèves.

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Quand nous disons : "approfondissement d’un cours réactionnaire", nous entendons, par là, indiquer que, contrairement à ce que pensaient certains camarades de la FFGCI, la cassure entre les partis traitres (stalinien et socialiste) ne s’était pas effectuée dans la masse ouvrière, seulement comme le ferait espérer L’Internationaliste, mais que cette cassure ne s’opérerait en tout cas nullement au bénéfice de la classe ouvrière. Les enseignements de juin 1936 que la FFGCI présente dans L’Internationaliste n° 9 - à qui veut la suivre dans son raisonnement - comme une manifestation de la classe ouvrière, plus exactement comme un bataille de classe, n’enseignent rien du tout. Ce sont les mêmes manifestations qui animent aujourd’hui "l’agitation sociale" ; le drapeau de 1936 est remplacé par les cris de "Vive la France" des Benoit Frachon [1] et consorts. De ces mêmes manifestations la prochaine guerre surgira. L’influence et la possibilité de la voie révolutionnaire, au cours de cet événement antérieur immédiat, rejoint celle de 1938-40, c’est-à-dire qu’elle est pratiquement nulle. Il va de soi qu’une erreur aussi grosse, par son incompréhension des problèmes de l’heure, n’est pas le fait d’un pur hasard dans les groupes de la GCI. Elle est conditionnée par la conception que l’on a de la révolution et du socialisme. Nous ne pensons pas faire usage de la calomnie quand nous disons que, de même que la situation sociale de classe, la lutte révolutionnaire du prolétariat doit être envisagée non plus dans une situation nationale.
De même que le capitalisme a pour combat le monde entier, de même la lutte d’un prolétariat doit être comprise comme une expression locale d’une situation générale et mondiale. De même on ne doit comprendre la lutte de classe sur le plan national qu’en la considérant comme la lutte d’un secteur ayant le monde entier comme front de combat.
En vérité, la grève en soi ne vaut pas sa substance et l’interprétation de la FFGCI est fausse lorsqu’elle nous indique un processus évolutif de prise de conscience dans le n° 8 de L’Internationaliste. Après les postiers et les ouvriers de la presse, les grévistes de chez Renault nous montrent la voie ; ce mouvement, dira encore L’Internationaliste, est la confirmation du réveil de classe du prolétariat français annoncé par les précédentes grèves. La grève de Renault mise à part (du fait de sa signification de refus), les grèves - que L’Internationaliste nous présente comme une prise de conscience de la classe ouvrière - entrent directement dans le cours qui dégage le chemin à la guerre de demain.
Pour expliquer notre raisonnement, il faudrait d’abord faire comprendre que la classe ouvrière, en tant que classe politiquement indépendante, n’existe que dans l’imagination des laboratoires du trotskisme et qu’entre la notion d’ouvrier, condition économique, et celle de prolétaire, classe historique et politique déterminante, il y a toute une nuance.
En d’autres termes, si la lutte de classe est la force motrice propulsant l’histoire sociale de l’humanité, la notion de classe correctement comprise ne peut être attribuée à toute couche sociale luttant pour ses intérêts économiques particuliers, mais uniquement à des couches sociales dont les intérêts et la lutte se confondent au moment donné avec la nécessité même du développement social productif ; la petite-bourgeoisie, les commerçants, les artisans, les paysans sont autant de réalités économiques, de catégories sociales existantes dans la société moderne que peuvent l’être la classe capitaliste et le prolétariat. Les luttes qu’elles livrent pour la défense de leurs intérêts particuliers est un fait indéniable, constant ; cependant, ces luttes ne se posent pas comme objectif et ne déterminent pas un bouleversement de la société ; ce sont des luttes économique et non historique ; elles ne déterminent pas l’histoire.
La notion de classe, dans son plein sens du mot, n’est pas une simple distinction économique, de même que la condition sociale ne contient pas nécessairement et forcément un devenir historique.
Les travailleurs de France, d’Italie et du bloc oriental ont lutté et luttent encore au travers de ces grèves, pour l’affranchissement d’un capitalisme étatique dans sa phase de transition, contre les fractions d’un capitalisme libéral. En ce sens les ouvriers subissent l’histoire mais ils ne la déterminent pas. Ceci est caractérisé par le fait que cette lutte et ces grèves se développent conformément au cadre du régime capitaliste.
Toute lutte, se déroulant entre les ouvriers et les possesseurs du capital et qui se situe sur le plan de l’appréciation de la valeur marchande de la force de travail, loin de porter atteinte aux principes mêmes du système capitaliste, ne fait au contraire que les proclamer. Les ouvriers ne se présentent pas en tant que véritables maîtres des produits qu’ils ont crées par leur travail ; ils ne proclament pas leur droit sur les produits, ils ne font que réclamer le réajustement du prix de la force de travail qu’ils estiment au dessous de sa valeur. Ainsi, reconnaissent-ils, en fait et en droit, le système économique établi. Cette opposition ne présente pas, du point de vue de l’évolution historique, un intérêt supérieur à la lutte de toute autre couche sociale.
TOUT AUTRE EST SA SIGNIFICATION quand, de position de salariés luttant pour de meilleures conditions d’aménagement dans le cadre du régime capitaliste, LES OUVRIERS S’ÉLÈVENT ET PASSENT À LA POSITION DE PROLÉTARIAT SE DONNANT COMME OBJECTIF LA NÉGATION DE LEUR PROPRE SITUATION DE SALARIÉS.
La grève à caractère économique ainsi que toutes autres manifestations, lesquelles ont permis au capitalisme de se développer sous les aspects actuels que nous lui connaissons, n’indique pas un contraste de classe. Marx, bien qu’ayant toujours soutenu la lutte des ouvriers contre leurs exploiteurs, n’a jamais fait découler de ces faits la nécessité du socialisme. La force de Lénine était précisément de dépasser la condition économique pour élever la lutte à la hauteur de la compréhension politique.

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Une meilleure compréhension du caractère de la classe dans toute sa signification, dans les groupes de la GCI, aurait évité à l’éditorialiste du n° 12 de L’Internationaliste de se donner beaucoup de mal et de déclarer qu’il n’est pas dans leur intention de se désintéresser des luttes ouvrières revendicatives. "Nous participons aux luttes de la classe, même à objectifs très limités" écrit L’Internationaliste. Très noble sentiment... C’est bien dans la ligne des éditorialistes de L’Internationaliste. Le sentiment, c’est une chose ; la politique en est une autre et c’est ce qui nous sépare des groupes de la GCI.
Partant des considérations objectives dans les mouvements de grève actuels, nous dirons qu’ils se situent en dehors de la lutte de classe, dans le sens réel de l’appréciation de la nature de cette lutte. Ces mouvements indiquent une lutte de fraction au sein d’une classe, la classe bourgeoise. C’est-à-dire que la classe ouvrière ne lutte pas avec sa conscience politique mais uniquement dans l’intérêt d’une fraction de la bourgeoisie française. COMME TELLES, NOUS NE POUVONS QUE DÉNONCER LE CARACTÈRE ANT-OUVRIER DE CES LUTTES. Parler de ces mouvements que les ouvriers subissent mais ne déterminent absolument pas et leur donner une nature de classe, c’est dénaturer le contenu de classe et sa fonction historique.
La conception défendue par les éditorialistes de L’Internationaliste n° 12 nie totalement l’enseignement de Bilan [2]. De plus, elle exprime une contradiction sur la conception du matérialisme historique dégagée par Bilan.
"Nous participons même à des objectifs très limités parce que nous savons que c’est dans la lutte que les travailleurs apprennent à distinguer les bonnes des mauvaises voies, parce que c’est dans cette lutte que nous pouvons arriver à opposer les ouvriers à leurs dirigeants traitres", nous informe L’Internationaliste. Par ces déclarations, ce journal émet la possibilité d’un processus évolutif de la conscience politique au travers de l’action revendicative. Ceci est vrai dans l’abstrait en tant que désir ; dans le concret, en tant que réalité objective, il n’existe pas de possibilité d’intervention des éléments communistes, de même qu’en définitive il n’existe aucune force idéologique capable de féconder ces événements. Dans sa conception mécaniste, la FFGC rejoint la position trotskiste. Se situant à la queue du mouvement ouvrier qui se décompose à l’image de son passé, espérant influencer l’histoire, la FFGC se trouve influencée par l’histoire.
À la logique formelle de la continuité s’oppose l’interprétation dialectique de discontinuité. D’une expérience qui a pour départ le mouvement ouvrier dans son expression économique et revendicative, en ce qui nous concerne et qui se confirme ici jusqu’en 1917, pour sombrer ensuite dans les profondeurs du gouffre capitaliste ; de cette décomposition postérieure aux années 1917-18, une EXPÉRIENCE se dégage et indique le négatif, les luttes revendicatives économiques et corporatistes ; elle permet de faire ressortir les idéologies qui apporteront la conscience nécessaire à l’action des luttes à venir.
La distinction entre les bonnes et les mauvaises voies, comme l’écrit L’Internationalisteest fonction de tout un processus au cours duquel se forgera l’idéologie capable d’apporter la dualité permettant la compréhension de la réalité nouvelle.
Il n’existe donc pratiquement et immédiatement aucune possibilité de féconder les événements actuels. La possibilité historique de féconder les conflits se fera jour dans la mesure où le monde ouvrier actuel se brisera avec le cours réactionnaire qui l’épouse.
Le fait de la crise permanente du capitalisme n’indique pas la maturité du facteur subjectif.
Il n’existe pas d’automatisme dans le rapport entre une situation objective existante et la prise de conscience qui peut accuser des retards notables. Cette immaturité de la conscience - déterminée par les conditions historiques dans lesquelles évoluent la formation et la vie de la classe - trouve son reflet dans les propositions inachevées et erronées du programme qui, en se cristallisant, deviennent autant d’éléments contribuant à la défaite de la classe. L’expérience vivante de la lutte, en confirmant certaines parties du programme et en affirmant d’autres en faisant surgir des nouvelles données, des éléments nouveaux, rend nécessaire d’incessantes modifications et fait que le programme ne peut être conçu que comme une interminable élaboration et un continuel dépassement.

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Ceci dit, et pour éviter les incompréhensions, nous précisons qu’il n’est pas dans notre intention de participer aux mouvements actuels, aux conflits sociaux d’influence du PCF ou de toute autre fraction capitaliste. Nous ne donnons pas comme règle d’établir une polarisation entre les bonnes et les mauvaises voies, comme l’écrit L’Internationaliste. Nous ne pensons pas non plus clarifier des positions politiques dans une composition avec ces mouvements.
Notre souci immédiat ne se traduit pas par l’appréhension constante de nous couper de la classe ouvrière. Notre attitude par rapport à ces grèves et conflits est caractérisée par le fait que toutes ces manifestations nous conduisent vers la guerre.
Que l’opposition entre les ouvriers et leurs dirigeants traîtres est impossible sur le terrain économique (ou toute autre revendication à objectif limité) lequel est la raison d’être de ces dirigeants.
Nous n’avons pas le souci constant de nous couper de la classe. Notre impossibilité de participer à l’action inconsciente des masses est fonction de son inexistence en tant que classe déterminante. Cette situation n’exprime pas un désir mais une réalité et, par ce fait, le cours vers la guerre est directement ouvert.
La seule clarification possible des positions politiques est, pour nous, fonction de notre action qui ne peut être que :

  • la dénonciation des conflits à caractère anti-ouvrier,
  • la dénonciation de toute idéologie entrainant le prolétariat dans la famine,
  • la dénonciation de toute surenchère économique entrainant les ouvriers à la guerre.

    En insistant sur les perspectives de guerre dans le monde capitaliste, en défendant une position "sectaire", nous avons conscience de faire remarquer que la possibilité effective du devenir prolétarien ne peut s’exprimer qu’en tant que solution dialectique, en tant que contradiction et, par ce fait, solution à la crise permanente du capitalisme qui se prolonge dans les guerres successives. Elle ne peut s’épanouir que dans une période d’instabilité où les facteurs progressistes apparents des fractions du capitalisme d’État se dévoileront dans des actions régressives par rapport à l’évolution historique.
    Cette position n’a rien de commun avec le fatalisme historique ; elle nous permet d’interpréter les prémices de la lutte de classe de l’avenir.
    Refus de participer aux préparations de la guerre dans ces grèves. Refus d’apporter la moindre solution aux problèmes posés par le capitalisme décadent et la seule perspective qui s’inscrit dans le cours de la révolution montante. Cette position a des origines qui s’affirment dans les conflits à caractère antistalinien et débordant la CGT. Ils se manifestent chez Renault (refus face aux décisions de famine d’un gouvernement unitaire PCF ou PRL) ; ils se situent également dans le cadre des mouvements sociaux de Nantes, Clermont-Ferrand, Montbéliard, Saint-Étienne, dans les bassins industriels de la Ruhr.
    Ces manifestations de travailleurs, qui se refusent d’accepter la situation de famine imposée par le capitalisme, nous indiquent l’orientation de la lutte de classe dans son dépassement historique du capitalisme en général et la possibilité dans la généralisation de ces mouvements d’une action capable de modifier le cours évoluant vers la guerre.
    Ces premières réactions de classe, s’exprimant par le refus et se développant sur des bases locales d’auto-défense, indiquent l’orientation structurelle du parti en tant que produit idéologique de la conscience de classe déterminée et déterminante de l’histoire et en tant qu’expression générale mondiale.
    Cette position de refus contribue également à l’expérience vivante du programme de classe.
    "Il faut à la révolution sociale le torrent de la vie écumante et sans limite pour trouver les millions de formes nouvelles d’improvisations, de forces créatrices, de critiques salutaires dont elle a besoin pour, en fin de compte, se dépasser toujours elle-même, corriger elle-même tous ces faux-pas." (été 1918 - Rosa Luxemburg)
    Telle est bien en cela notre conclusion.

    Le 28/11/1947
    G. Renard

    NDLR - La FFGC est la fraction française de la Gauche Communiste Internationale. L’Internationaliste est le journal publié par ce groupe.

Notes :

[1NdT - Benoît Frachon, (1893-1975) secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT) de 1945 à 1967 et membre du bureau politique du Parti communiste français.

[2NdE – organe de la GCI de 1933 à 1937.




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