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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le congrès de la Fédération anarchiste
{Internationalisme}, n°29, 10 décembre 1947
Article mis en ligne le 26 août 2015

par ArchivesAutonomies
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La Fédération anarchiste française vient de tenir son congrès annuel à Angers du 9 au 11 novembre, les mêmes jours où, à Paris, se tenait le congrès trotskiste. Une comparaison entre ces deux congrès est assez curieuse à établir.
Au congrès trotskiste, nous assistons à une lutte politique entre les 4 tendances qui s’affrontent. On peut penser ce que l’on voudra des positions défendues par ces tendances, il reste néanmoins que l’axe du congrès est le débat sur l’analyse de la situation et les perspectives qui en découlent. Chaque tendance a présenté ses thèses, ses résolutions, et la bonne moitié des séances se passent dans la confrontation des idées et l’argumentation.
Rien de pareil dans le congrès anarchiste. Là, nous assistons plutôt à une homogénéité d’autant plus surprenante que l’on connait la multiplicité et la diversité d’opinions qui rentrent sous la dénomination "d’anarchistes". L’intérêt des congressistes est essentiellement capté par des préoccupations d’activité pratique passée et de l’action à venir. La question de l’organisation de la Fédération elle-même, de son activité extérieure, de la propagande et du journal est le fond de ses assises ; et les soins apportés à l’organisation technique du congrès-même illustrent remarquablement ces soucis d’organisation prédominant de la FA.
Comme l’écrira le Libertaire : "Notre beau 3ème congrès", et de décrire avec fierté cette organisation : "En gare d’Angers, des équipes se relaient pour accueillir les camarades et leur désigner les chambres retenues. Des affiches fléchées conduisent à la salle du congrès. Les repas sont prévus, y compris le déplacement en car de nos militants de la salle du congrès au restaurant, jusqu’à un buffet-buvette installé pour accueillir les délégués à tout moment." Pour ce qui est de la décoration, elle n’est pas en reste : "Une grande banderole rouge et noire – 3ème congrès de la Fédération anarchiste – barre l’important édifice, et la salle des séances même est décorée de magistrale façon." En plus, chaque délégué reçoit "un sous-main marqué du signe du congrès". Comme on voit, tout a été prévu et bien ordonné : Contrôle sérieux... places réservées... séances se déroulant avec une régularité remarquable... peu de violence dans les propos...
On s’étonnera de voir les anarchistes mettre leur point d’honneur dans cet ordre ; mais il s’agit moins d’ordre que de spectacle car, si les anarchistes ne sont pas des gens entichés de la responsabilité, ils tiennent par contre beaucoup au spectaculaire, d’abord par leur nature infantile et surtout parce que, depuis quelque temps, ils ont appris que le spectaculaire frappe bien davantage les esprits que les raisonnements théoriques secs et ennuyeux ; et en gens d’activité ils ont recours de plus en plus à ce moyen tapageur qu’ils considèrent immédiatement bien plus efficace.
Voilà pour ce qui est de l’aspect extérieur du congrès. Quant à ses travaux et ses débats, ils sont imprégnés du même esprit. Les 4/5ème des débats sont consacrés à des questions d’organisation, de coordination, de l’activité pratique, des rapports sur l’administration du "Libertaire", de reconstruction de l’Internationale anarchiste. Point ou presque pas d’examen et de discussion sur la situation internationale ou française. Sur la question coloniale et l’attitude envers les mouvements dits d’émancipation, le congrès se contente d’une vague résolution, reportant la question pour le congrès prochain.
On peut caractériser ce congrès en disant que c’était un congrès de "bolchévisation" des anarchistes. Ces farouches amants de la liberté, de l’autonomie et du fédéralisme se sont employés à centraliser leur mouvement, à nommer des secrétaires généraux, à renforcer l’autorité du Comité National, soumettant strictement à lui l’activité des autres organismes tout comme le ferait un vulgaire parti politique quelconque. C’en est fini de la légende antiautoritaire ; c’en est fini des enfantillages d’antan et des velléités de se passer du président dans les réunions et de voter dans le congrès sous le prétexte de se soustraire à la tyrannie d’une discipline. Cela ne nous dérange pas. Mais quoi qu’ils puissent dire, la Fédération anarchiste est aujourd’hui un parti et peut-être encore plus centralisé que le parti trotskiste par exemple.
L’unique résolution adoptée par le congrès porte sur les perspectives et les tâches. En ce qui concerne l’examen de la situation, il faut signaler l’annexion, par la FA, de Burnham et de sa théorie de "l’ère des organisateurs". Ce serait certainement trop demander aux anarchistes - qui n’ont jamais pu bien comprendre la notion de l’État de classe, de l’État capitaliste, de mieux comprendre aujourd’hui la nouvelle notion du capitalisme d’État. Mais cela n’empêche pas, au contraire, la résolution de faire la leçon et de dire : "Le schème en vogue chez les marxistes n’envisageant que les deux termes, capitalisme et socialisme, est faux et dangereux ; les formes d’oppression et d’exploitation sont diverses..." Continuant la même "perspicacité" l’examen des perspectives, la résolution parle encore de difficultés de la reconstruction de l’économie européenne. Mais, si la reconstruction se faisait enfin, de nouvelles crises de surproduction se déclencheraient. "… On peut donc entrevoir la 3èmeguerre mondiale et plusieurs périodes de crise, même séparées par quelques années d’accalmie." Mais voilà qui est précis et nous donne un meilleur espoir de vivre encore des "années d’accalmie", probablement pour nous consoler de "plusieurs périodes de crise". En fait de perspectives, nous avons plutôt l’impression d’avoir une description rétrospective.
Pour ce qui est des perspectives en France, la résolution en donne deux :

  • a) accélération du mécontentement et des grèves vers une situation révolutionnaire, dans le cas où les révolutionnaires véritables verraient croitre rapidement leur influence.
  • b) affaiblissement et démoralisation de la classe ouvrière ouvrant la voie à un État totalitaire stalinien ou réactionnaire. "La prise du pouvoir peut alors être brutale ou constitutionnelle."

    Comme on le voit, les anarchistes ne sont pas plus fixés que cela : ou un État stalinien ou un État réactionnaire qui prendrait le pouvoir ; par voie brutale ou par voie constitutionnelle, cela pour préciser la perspective générale qui est donnée (…) ou un affaiblissement et une démoralisation de la classe ouvrière ou une accélération du mécontentement... vers une situation révolutionnaire. En somme, le jeu du pari est ouvert. La FA, elle, pour être sure de ne pas se tromper, mise sur tous les tableaux. Et tout ce brillant exposé des perspectives pour la France est donné après avoir pris la précaution supplémentaire de déclarer que : "En France, il faut considérer la situation, non isolément mais dans l’ensemble des intérêts mondiaux."
    Il va de soi que les "tâches" fixées par le congrès sont aussi multiples et variées que possible afin de s’adapter à toutes "les perspectives" brossées, comme nous l’avons vu, avec autant de sureté et de sérieux. Les tâches, en effet, vont de la simple éducation culturelle à la propagande généralisée, à la participation à tous les mouvements, luttes et manifestations possibles et imaginables.
    Sur le plan syndical, le congrès appelle au renforcement de la CNT et, tout en dénonçant l’intégration de la CGT à l’État, laisse tout de même une porte ouverte pour une présence et une activité en son sein afin de faciliter les détachements de fragments de cette centrale syndicale.
    C’est probablement en application de ces tâches du congrès que la CNT a coopéré dans les récentes grèves avec "Force ouvrière" de Jouhaux et la CFTC pour combattre les grèves "Molotov" [1].
    Ainsi, sommes-nous fixés sur la valeur de la CNT en tant qu’organisation syndicale "révolutionnaire" et "indépendante" de l’État. Quant à la FA, après avoir consacré au dernier congrès sa constitution en parti, la confusion qui lui sert de fond ne peut cependant laisser de doute sur l’orientation générale qui est la sienne, c’est-à-dire dominée par un sentiment antirusse. C’est là tout un programme.

    Marco

Notes :

[1NdE - Par dérision les grèves à l’initiative du PCF était appelées "grèves Molotov" du nom du Ministre des affaires étrangères d’URSS.




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